‹ Lettres sur les animauxChapitre 4 sur 22 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

de Khrenlberg, le 4 septembre 1T62.

Nôtre ami M-^** mMci^lvit dernièrement de Paris , monsieur, qu*il VoUs avait parié de quelques essais sur rhistoire iiatut'élle des animaux, auxquels je me suis amusé dans ines moments perdus. Il prétend même que, pour dégager sa parole, je sUis dans l'obligatioii de vous en faire paH. J'ai bien peur qu'il n^ait commis utiô imprudence : mes observations h'ont jpolnl éiè faites sur des animaux singuliefs et peu cohiiuâ; l^dtjet qUe je me SUië toujours proposé exigeait qu^eiléë se portassent sut» les espèces les plus communes et qu'on peut tous les jours avoir gôué les yeUi. je ne peUï point voUs àoUilef d'histoire aussi piqUahté qUé celle des ours marihs , que M. Stèllei» â publiée. PoiUt de faits eitf âordittâirés ;

seulement la vie commune de plusieurs animaux, observée sous un point de vue qui peut avoir quelque nouveauté : c'e^t à quoi se borne tout ce que j'ai à vous offrir.

Les descriptions anatomiques, les caractères extérieurs qui distinguent les espèces, les inclinations naturelles qui les différencient , sont sans doute des objets très-importants de l'histoire des bêtes ; mais quand tout cela est connu , il me semble qu'il y a encore beaucoup à faire pour le philosophe. Tous ces êtres organisés , que le Créateur a rassemblés pour Tornement de l'univers, ont un principe commun d'action, qu'il n'est pas possible de méconnaître : il est modifié dans chaque espèce par les différences de l'organisation. Mais en examinant les effets avec attention, on le reconnaît dans toutes ses modifications; et les animaux, envisagés sous ce point de vue, me paraissent devenir beaucoup plus intéressants. L'instinct proprement dit consiste dans les inclinations qui appartiennent à l'espèce, mais toutes les espèces sont affectées d'une manière qui leur appartient à toutes. Si ces affections ne produisent pas toujours les mêmes phénomènes , il est aisé d'apercevoir que la différence n'en est due qu'à celle des moyens que l'organisation donne aux animaux. Nous ne saurons jamais, sans doute, de quelle nature est l'âme des bêtes , et il faut convenir que cela nous importe assez peu. Nous sommes très-assurés que la nôtre est immatérielle et immortelle : la certitude que nous en avons est le fondement de nos plus

chères espérances. Quq Tàme des bêtes soit immatérielle ou non, il est toujours certain qu'elle ne peut jamais avoir la destination glorieutie qui est réservée à la nôtre ; ainsi , la religion n'est nullement intéressée dans l'examen qu'on peut faire des facultés dont les animaux s'ont doués. Mais de même qu'en observant la structure intérieure du corps des animaux, nous apercevons des rapports d'organes qui servent souvent à nous éclairer sur la structure et l'usage des parties de notre propre corps; ainsi, en observant les actions produites par la sensibilité qu'ils ont, ainsi que nous, on peut acquérir des lumières sur le détail des opérations de notre âme, relativement aux mêmes sensations.

Je dis, monsieur, que les bêtes sentent comme nous ; et je crois que, pour penser autrement, il faudrait absolument fermer ses yeux et son cœur. Celui qui pourrait entendre, s^ns être ému, les cris plaintifs d'un animal , ne serait pas fort sensible à ceux d'un homme. Il est bien vrai que nous n'avons de certitude complète que de nos propres sensations; mais les accents de la douleur, les marques visibles de la joie, qui nous assurent de la sensibilité de nos semblables, déposent avec autant de force en faveur de celle des bêtes. On n'aurait aucun moyen d'acquérir des connaissances, s'il fallait réclamer contre les impressions de notre sentiment intime sur des faits aussi simples.

Il me parait donc impossible de ne pas admettre le sentiment dans les bêtes. Les plus obstinés parti-

sânâ de l'automatlsiné lèui' accot'dént èncofe tacitement la mémoire; car ils veulent âroit* dés chieng sages, et les corrigent. Ceâ ftlits étant âdmig, lé naturaliste , après avoir bien observé la structure àeû parties, soit extérieure^, éolt intérieures, des animaux ; et deviné leur usage , doit quitter le jcalpèl , abandonner son cabinet, s'enfoncer dans les bois pour suivre les allures de ces êtres sentants, juger des développements et des effets de leur faculté de sentir, et voir comment, par Taation répétée de là sensation et de rejtercîce de la mémoire, leur instinct s'élève jusqu'à l'intelligence.

Les sensations et la mémoire ont des effets nécessaires qui ne doivent pas échapper a Tobservateur. Les bétes font un grand notobre d'actions qui ne supposent que ces deux facultés; mais 11 en est d'autres qu'on ne pourrait jamais expliquer par ce qui appartient à ces facultés seules , sans y joindre leur cortège naturel. Il faut donc que le naturaliste distingue avec beaucoup de précision ce qui est produit par la sensation simple , par la réminiscence , parla comparaison entre un objet présent et un autre que la mémoire rappelle, par le jugement, qui est on résultat de la comparaison, par le choix, qui est une suite du jugement , enfin par la notion de la chose jugée, qui s'établit dans la mémoire, et que la répétition des actes rend habituelle et presque machin nale. Voilà, monsieur, des distinctions qui doivent être toujours présentes à l'attention de l'observateur. La forme, tant intérieure qu'extérieure, la durée de

l^àécMssetQeM et de la Vie, la mànlèt*e de feé nourrir, les inclinations dônlinantes , la mâhièrè et le téfnps de l*accoupleméilt, celui dé la gestation, etc., ce ne éont là propt^emént tiue defe objets de première tUé, slir lesquels 11 suMt d'avoir les yeux ouveHs ; tuais suivre Taniûial dans toutes ses opérations, péndtrér da&il les tnotifs gecrets de ses détertnibàtions , voir co&iïLë&t léà sensations, le^ besoins, hi obstacles, leé impre^stôns àè toute espèce dont Un être sentant est assailli, mUltiplieht Ses mouvements, tnodiflefit ses actions, étendent ses connaissances, d^êst Ce qui me parait âtre s|)éciâletnent du domaine dé la t)hilosophie.

M. Steller, dans lé Mémoire qu'il nous a dohné sur les oUrs inàrins , a rempli cette t&che dU phllô-^ Bophe avec plufe de Soin que li'en ont apporté beaucoup de naturalistes ; et M. dé fiuâbn V&, hi% e&édrê plus abondamment dahs ce quil a donné au publid de Thistoire des animaux t mais celui t\\x{ Voudrait se familiariser aVec eUl , et prendre la peiné d'i^tudier longtemps leUrs actions pour deviner leurs in» tentions , 7 trouverait matière à des sp4culati61is bien plus étendues, et même d'uti genre différent.

Je voudrais, par elemple, monsieur, pour que nous eussions Tbistoire complète d'un animal, qu*a-* près avoir rendu compte de Son caractère essentiel, de ses appétits naturels, de sa manière de vivre, été., on cherchât à Tobserver dans toutes les circonstances qui peuvent mettre des obstacles à la satisfaction de ses besoins : circonstances dont la variété

rompt runiformité ordinaire de sa marche, et le force à inventer de nouveaux moyens.

Si c'est un animal carnassier dont on écrit Thistoire , ce n'est pas assez d'indiquer en général quels animaux lui servent de proie, ni comment il s'en saisit; il faudrait voir par quels degrés l'expérience lui apprend à rendre sa chasse plus facile et plus sûre, comment la disette éveille son industrie, combien les ressources qu'il emploie supposent de faits connus, retracés par la mémoire et combinés ensemble par la réflexion* Il faudrait encore observer tout ce que l'activité des différentes passions auxquelles l'animal est sujet , comme la crainte , l'amour, etc. , apporte de modifications à ses démarches; combien la vivacité des besoins écarte les idées de la crainte, et jusqu'à quel point une défiance acquise par l'expérience balance en lui le sentiment du besoin. Ce n'est qu'en suivant ainsi l'animal dans ses différents âges et dans les événements de sa vie, qu'on peut parvenir à connaître le développement de son instinct et la mesure de son intelligence. S'il est d'une espèce qui vive en société, ou toute l'année ou seulement pendant un certain temps, il est nécessaire de bien remarquer tout ce que l'association ajoute aux intentions et aux démarches de l'animal considéré comme solitaire. La connaissance approfondie dé tous ces différents ordres embellirait encore aux yeux du philosophe le spectacle de l'univers, et ne pourrait qu'exciter son admiration pour l'Être Suprême , qui a varié à l'infini les affections

ainsi que les fonnes , et fait tout concourir au plan éternel dont lui seul a le secret.

Les effets de la faculté de sentir dans des sujets qui , par leurs organes , ont moins de rapports avec les objets extérieurs, doivent donner des phénomènes moins compliqués, dont l'observation, facile et sûre, servirait à développer ceux où il entre plus de combinaisons. On verrait dans quelques espèces, la sensation obtuse et presque sans activité n'enfanter qu'un petit nombre de mouvements spontanés ; dans d'autres, son intensité les multiplierait : on en verrait sortir le désir et l'inquiétude qui produisent l'attention dans les êtres sentants et deviennent par là les vraies sources de leurs connaissances. De même que la géométrie s'élève de la considération des propriétés d'une ligne simple aux spéculations les plus sublimes, ainsi l'observation s'élèverait de la sensation la plus simple jusqu'à ses effets les plus compliqués, et les gradations observées dans le monde sentant marcheraient de pair avec celles qui frappent dans le monde visible.

Il me semble, monsieur, que ce coup d'œil jeté sur l'histoire naturelle des animaux la rendrait plus intéressante en elle-même et plus propre à occuper les gens qui aiment â réfléchir. J'ai vécu pendant longtemps avec les bêtes , j'en ai suivi plusieurs espèces avec beaucoup d'attention , et j'ai vu que la morale des loups pouvait éclairer sur celle des hommes. Si vous voulez, monsieur, me promettre de l'indulgence pour mon style étranger, et faire grâce à mes ger-

ma^Umegf^evoû^ donnerai yolontie^s» quelques estais faits sur le plan dont je Viens de Vous tracer l'esquisse. Je me ferai un vrai plaisir de dégaget" la parole de mon ami, et de vous donner en même temps des marques dé l*esttme infinie avec laquelle j*ai rhônûeur d'étfe , été.

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