CHARLESTON -LA S. TUAT.ON POL.T.QUE DELA CAROLINE DU SUD
Savannah, le '20 août 1870.
En soixante heures, le City-of-Atlanta m amené de New-York à Charleston. En entrant dans le port, nous côtoyons la petite il. où s'élevail le célèbre
fort Suinter, maintenant on ruines. La Situ: n
topographique de Charleston est à peu près la même
Je celle de New-York. Ce grand emporium .le la Car0Hne du Sud est bâti sur une presqu .le a 1 embouchure de deux larges rivières, l'Àshley et le Coopcr, moins profondes, à la vente, que 1 HudsoD ,., £ rivière de l'Est, et la pointe extrême de cette péninsule a été transformée en un joli parc qui porte, comme a New-York, le nom de la Baltffrie Mais là s'arrête la ressemblance: bombardée
et à moitié détruite pendant la guerre, ravagée ensuite par deux effroyables incendies et administrée par des politiciens panachés de blanc et de. noir, Charleston a vu décroître sa population et s'évanouir
son ancienne prospérité; elle n'a plus qu'environ 45,000 habitants; 20,000 bhu.es et 25,000 nègres ou mulâtres ; ses rues, rectilignes et coupées à angle droit comme toutes les rues américaines, sont agréablement ombragées de platanes, d'ormes et de chênes-verts., mais horriblement pavées, — quand elles sont pavées ; ses maisons, bâties pour la plupart conformément aux exigences du climat, à un ou deux étages au plus, avec de larges et fraîches vérandas, sont peintes de couleurs claires et gaies, et elles reposent la vue fatiguée des briques rouges de Philadelphie et de New-York ; mais elles sont pauvrement entretenues, les murailles s'effritent, le badigeon s'écaille, et, quand il fautles reconstruire, on remplace la pierre ou le marbre par du bois; des monceaux de ruines, où croissent les mauvaises herbes et où grouillent les négrillons, al lestent que la guerre et l'incendie ont passé par là ; dans le bas île la ville, où la population nègre est en majorité^ les maisons sont petites et liasses; on aperçoit, à travers des carreaux de vitres ébréchés et /.élues par la suie, des troupeaux d'ombres noires accroupies; deux ou trois familles sont entassées dans la même chambre, ayant pour tout mobilier le coffre où l'on enferme les habits îles dimanches, et le poêlon où
[»on cuit le maïs. Les nègres étant devenus, en appadu moins, la « classe dirigeante » de la Caroline du Sud, Gharleston, jadis la résidence préférée de l'aristocratie blanche . est aujourd'hui, par un étrange revirement des choses humaines, le foyer de la démocratie noire, et L'on y rencontre toutes les variétés du nègre de Guinée et du nègre du Congo, noir noir, noir de fumée, noir mat, noir luisant, noir brun, avec la gamme des sangs-mêlés aux deux tiers, a la moitié, au quart, au huitième, allant du jaune foncé au blanc mât: pour la plupart, .1 faut ,,„,, ,,. dire, affreusement laids, malgré leurs yeux veloutés et leurs magnihques dents blanches, ht quelles guenilles indescriptibles ! Jamais de ma ,ie je n'avais m. une collection aussi complète et aussi variée de bottes éculées, de chapeaux bossues, de pantalons troués, d'habits effiloqués et de chemises sales! Les ouvrières de New-York sont des ladies auprès de cette négresse qui crie des crevettes
ou des crabes, avec un vieux chapeau d'homme recroquevillé sur la tête, ou de celle-ci qui ressemble à „oe énorme truite enveloppée dans une serviette malpropre. On ne bouche point les trous, on5, n'enlève poinl les taches, et chacun garde ses habits jusqu'à ce que ses babils refusent de le garder. H y a pourtant des exceptions. Voici, par exemple, au coin delà rue, un policeman nègre, son bâton blanc sousle bras.el donl la tenue es! absolument irréprochable. Gharleston possède une police noue et une police
Manche, des pompiers noirs et des pompiers blancs, une milice blanche et une milice de couleur. On me dit du bien des policemen, et il semble même que la concurrence des deux couleurs soit profitable au public. Mais je n'aperçois point de balayeurs. On me fait remarquer aux abords du marché un troupeau de vautours — des urubus probablement — qui sont en train de nettoyer consciencieusement un tas d'immondices. Les urubus remplissent à Charleston les fonctions de balayeurs, comme les chiens à Constantinople ; il n'y en a pas d'autres.
Aux abord du City Hall on me signale une autre variété d'urubus, moins laborieux et moins utiles ceux-là : ce sont des politiciens nègres, eu sousordre, que les carpet baggers cl les scalawags blancs emploient à recruter des voix. Qu'est-ce qu'un carpet bagger ? Qu'est-ce qu'un scalawag? Un carpel bagger est un politicien venu du Nord après la guerre, sans autre fortune personnelle que le contenu de son sac de nuit (carpel bagger, porteur de sac), pour gouverner les États du Sud et administrer leurs finances. Un scalawag est un va-nu-pieds ou un vagabond noir ou blanc, du Nord ou du Sud, .qui sert d'auxiliaire au carpet bagger. Pendant plusieurs années, les propriétaires du Sud, en proie à un amer découragement, leur ont laissé le champ libre ; mais carpet baggers et scalawags mil opéré avec tant d'activité qu'ils auraient dévoré \r peu qui restait de la fortune du Sud si l'on n'y avait mis le
holà. Les blancs ont fini par comprendre qu'ils étaient les plus nombreux clans la plupart des anciens États confédérés ; ils ont voté et reconquis pacifiquement le pouvoir, sauf dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane, où la population de couleur est en majorité. Ils ne désespèrent pas cependant d'expulser les carpet baggers et les scalawags de ces deux dernières forteresses, car ils ont pour eux, à défaut du nombre, l'influence de la fortune et des lumières, sans oublier l'ascendant de la race; alors, le Sud, débarrassé des maraudeurs politiques.'cessera d'être légalement au pillage, .le n'exagère rien : c'est bien un vrai pillage, avec l'apparence de la légalité. Lisez plutôt cet extrait d'une lettre qu'un des citoyens les plus notables de la Caroline du Sud adressait ces jours-ci au New-York Herald ■• vous v verrez ce que les nègres investis de la plénitude des droits civils et politiques, en vertu du quinzième amendement à la Constitution, instruits et dirigés par les carpet baggers blancs, ont fait des finances de la Caroline du Sud.
« Si les gens du Nord et ceux qui partagent leur opinion, «lit M. Rhett, pouvaient se rendre compte de la nature des gouvernements radicaux nègres qui ont été imposés aux États du Sud, ils seraient émerveillés de notre patience. Tour vous donner une idée du gouvernement de la Caroline du Sud, je me
tenterai de signaler quelques faits concernant la
, position du personnel qui gouverne actuellement
l'Etat, et la manière dont il use de ce pouvoir pour
le plus grand bien de la chose publique.
« Pouvoir exécutif: Gouverneur, D.-II. Chamberlain, carpet bagger blancdu Massachussets ; lieutenant gouverneur, II. -H. Gleaves, carpet bagger mulâtre de la Louisiane ; trésorier, F.-L. Cardoza, scalawag mulâtre de la Caroline du Sud ; secrétaire d'État, Ii.-E. Ilayne, scalawag mulâtre de la Caroline du Sud ; attorney général, \V. Stone, carpet bagger blanc de Vermont ; surintendant de l'éducation, J.-K. Jillscn, carpet bagger blanc ; aide et inspecteur général, H.-L. Purvis, carpet bagger de la Pennsylvanie.
« Département législatif : Président du Sénat, R.-H. Gleaves, carpetbagger mulâtre de la Louisiane. Sur 55 sénateurs, 26 sont radicaux (républicains) ; 7, conservateurs (démocrates) ; 19 sont nègres et mulâtres ; 4, carpet baggers blancs ; 2, scalawags blancs ; et 7, conservateurs ou démocrates blancs.
« Sur 124 membres de la Chambre des Représentants, Ul sont radicaux ; 33, conservateurs ; 75 sont nègres ou mulâtres ; 8, carpet baggers blancs ; 8, scalawags blancs ; et 55, conservateurs ou démocrates blancs.
« Département de la justice : La Cour suprême consiste en 5 juges. Chef de justice, F.-I. Moses, scalawag blanc de la Caroline du Sud ; premier associé, A.-J.' Willard, carpel bagger blanc, de New- \mk ; second associé, J.-J. Wright, carpet bagger
nègre, de la Pennsylvanie. La Cour de circuit comprend 8 juges élus par la Législature. Dans ce nombre, il y a 3 carpel baggers, 5 scalawags et 2 conservateurs.
« En 1860, la propriété soumise aux taxes dans la Caroline du Sud était évaluée à 607,818,288 dollars. La taxe annuelle de l'Étal était de 500,000 dollars. La Législature siégeait pendant trois semaines, et chacun de ses membres était payé à raison de 5 dollars par jour, plus les frais de route ; elle coûtait à l'État 18,000 dollars. Les impressions officielles revenaient à environ 10,000 dollars. Les fonctionnaires publics recevaient des appointements analogues à ceux qu'on leur paye actuellement dans les petits États de la Nouvelle-Angleterre, et ils remplissaient eux-mêmes les devoirs de leurs emplois
respectifs.
« Aujourd'hui, la propriété taxable de l'État n'est plus évaluée qu'à 1 in millions de dollars, — encore .■clic évaluation est-elle exagérée de la manière la plus manifeste, — et la taxe annucHe de l'État a monté à 1,500,000 dollars. La Législature siège pendant des mois, et chaque membre reçoit 000 dollars, plus les frais de déplacement; en sorte qu'elle coûte 103,000 dollars an lieu de 1,8,000. Les impressions officielles Ggurent au budget pour 50,000 dollars, cl pendant plusieurs années elles nul coûté jusqu'à 150,000 dollars. Les fonctionnaires de l'État se considèrent maintenant comme des « chefs de
« département ». el ils emploienl des commis pour faire leur besogne. Les emplois se sont multipliés, et les salaires ont été largement augmentés au profit de la foule des charlatans politiques et des cormorans qui vivent de la substance du peuple. Le gouvernement coûte maintenant, en sus des dépenses de la Législature, environ 800,000 dollars annuellement.
« Depuis 1868, époque à laquelle les radicaux ont pris possession du gouvernement, le montant des taxes perçues pour les dépenses de l'État et des comtés a été de 18 millions de dollars. Dans les trois premières années, outre la dette constituée qui s'élevait en 1869 à 5 ou 6 millions de dollars, on a émis pour 12 millions d'oldigations et 2 millions d'autres lions ; en 1875-74, 12 millions ont été répudiés complètement ou ont subi une réduction de 50 0/0. A peu d'exceptions près, les comtés sont couverts de dettes, leurs obligations ne s'escomptent qu'à un taux usuraire, et la population est dans la plus abjecte pauvreté.
« Si Barnum ou les commissaires de l'Exposition voulaient réunir et exhiber à Philadelphie, pendant quelques semaines, la Législature de cel État en session, ce spectacle attirerait la Coule. Le gouvernement républicain de la Caroline du Sud, dans les Étals-Unis d'Amérique; en l'an de grâce 1X70, la centième de l'Union, apparaîtrait comme un déli jeté à la civilisation, et tout honnête répn-
blicain du Nord se détournerail de celte horrible parodie d'un gouvernement libre. »
J'ajouterai que le montant des taxes qui pèsent sur la propriété s'élève au taux énorme de 12 0/0, et qu'il arrive fréquemment qu'on trouve plus de profit à abandonner ses liions au fisc qu'à payer les taxes. A Charleston, la valeur des maisons a baissé de moitié, et sur les bords de la Savannah, qui sépare la Caroline de la Géorgie, les terres se vendent 2 ou T> dollars l'acre le long de la rive carolinienne, — encore ne trouvent-elles pas d'acheteurs, — tandis qu'on les paie 50 dollars et davantage sur la rive géorgienne. La plupart des plantations de riz son! ruinées; li^ nègres cultivent à la place des petits champs de mais ou de patates douces qui suffisent à leurs besoins avec l'adjonction des menus prolits du maraudage. Qu'un semblable état de choses puisse subsister, cela paraît au premier abord invraisemblable; heureusement, les mœurs et les habitudes corrigent les lois, et si le meilleur gouvernement esl impuissant à réformer d'emblée une société vicieuse, un gouvernement barbare ne peut a\(ur raison en un jour 'l'une société civilisée.
Cette influence des habitudes et des mœurs,j'ai pu l'apprécier moi-même en prenant un car quim'a conduite la limite de la ville, après avoir traversé un quartier aristocratique où d'élégantes villas sont enfouies derrière des massifs d'orangers, île citronniers, de magnolias, de vernis du Japon, et d'un merveilleux
arbuste couvert de milliers de fleurs rouges, le 1agerstrœmia indien rubra, que je prenais, dans mon ignorance, pour le laurier-rose ; en sortant du car,j'ai fait h pied dans la campagne une promenade de plusieurs kilomètres au milieu des champs de maïs, des prés et des massifs de chênes-verts. Je ne rencontrais que des nègres. Tous me saluaient avec une respectueuse déférence, et ceux auxquels je demandais des indications sur ma route s'évertuaient à me remettre sur le bon chemin. Les nègres ont beau être devenus les maîtres de leurs maîtres, ils n'ont pas moins conscience de leur infériorité , et le jour où les carpet baggers du Nord cesseront d'exploiter leur ignorance dans des vues politiques et surtout financières, tout rentrera dans l'ordre : les conservateurs blancs ressaisiront le pouvoir qu'ils sont seuls capables d'exercer, et les politiciens nègres reprendront qui le rasoir, qui le plumeau cl le chasse-mouches, qui la poêle à frire. N'est-il pas plus honorable, après tout, d'être un barbier adroit, un bon domestique et un parfait cuisinier, qu'un mauvais politicien? En attendant, la situation de ce malheureux pays livré aux carpet baggers et aux scalawags me rappelle une amusante caricature de Cham représentant un tribunal où trois forçats, le bonnet vert sur l'oreille, sont en train de juger leurs ci-devant juges. La comparaison n'est pas aussi forcée qu'elle en a l'air. La Législature vient précisément de nommer à une des fonctions les
plus .'lèvres de la magislrature un simple voleur nègre, et la chose n paru, malgré tout, si exorbitante, que le gouverneur, homme de bon sens quoique carpet bagger, a cru devoir contester la validité de cette nomination. Mais qui aura le dernier mot du gouverneur blanc ou de la Législature nègre?
Je ne fais qu'un court séjour à Charleston, et je prends le chemin de 1er de Savannah, où m'attendait la plus gracieuse et la plus cordiale hospitalité. Quoique politiquement les maîtres,. — et c'est ici que l'influence des mœurs apparaît dans toute sa f0rC6] — [es nègres sont relégués dans une voilure spéciale, de même qu'ils ont leurs écoles, leurs églises et leurs cimetières particuliers, de même encore qu'aucun homme de couleur n'oserait franchir le seuil d'un hôtel fréquenté par les blancs. On ne les admet que dans les cars des rues. Il me semble même, depuis que je suis dans le Sud, que le prejugéde couleur s'est ravivé et exalté en proportion des efforts que le gouvernement a faits pour le détruire. Ce préjugé, les Européens américanisés le partagent avec les Américains de naissance, et peut-être l'cxant-ils encore. Certes, je comprends qu'on n'aime point à voyagera côté d'un nègre qui exhale une odeur analogue à celle d'un marche aux poissons après un violent orage, — car certains nègres, ceux . 1 , - h, Guinée en particulier, ont positivement une odeur sui generis, provenant de la sécrétion des glandes de l'aisselle; —je conçois qu'on u'invile
pas à sa table un homme de couleur d'une éducation inférieure; mais qu'un Liane ignorant, malpropre ot mal élevé, comme il y en a, repousse avee indignation l'idée de dîner à côté d'un homme de couleur d'une propreté irréprochable et d'une éducation supérieure à la sienne, voilà bien, n'est-il pas vrai? la plus orgueilleuse sottise qu'on puisse imaginer! — Cependant, me disent les amis du Sud, vous vous trompez, le cas dont vous parlez ne se présente pas ; il n'est pas possible qu'un homme de couleur s'élève au niveau d'un blanc; d'ailleurs, pourquoi les gens du Nord veulent-ils nous imposer une égalité sociale qu'ils repoussent pour eux-mêmes? Est-ee qu'ils invitent à leur table les hommes de couleur? Est-ce que la présence d'un nègre ou d'un mulâtre dans un bal, autrement qu'en qualité de domestique, à Philadelphie ou à Boston, ne mettrait pas aussitôt en fuite toutes les dames abolitionnistes et négrophiles ? — Si les gens du Nord refusent d'admettre chez eux et dans leurs réunions un homme de couleur bien élevé et qui ne sent pas le poisson défraîchi, ils ont tort; mais la conduite des gens du Nord doit-elle servir dérègle à la vôtre? Maintes fois en Europe, j'ai rencontré des hommes de couleur qui ne seraient déplacés dans aucune réunion blanche; et si la société américaine ne veut pas les admettre dans
ses rangs, c'est tant pis pour la société i îricaine.
— Je dois déclarer que ce speech, dans lequel je m'efforçais de mettre toute mou éloquence, noble-
naj, aucUn succès, et une aimable dame à laquelle :e demandais pourquoi elle ue recevait pas chez elle un clergyman de couleur, d'une éducation distinguée et de mœurs irréprochables, paraissait aussi choquée de ma question que si je lui avais demandé pourquoi elle n'invitait pas à dîner un singe ou un
pore.
En ma qualité d'Européen non américanisé, je faisle voyage de Charleston à Savannah dans le car du peuple de couleur, colored people, comme on nomme ici tout ce qui n'est pas blanc de race pure. l'ai pour voisines deux vieilles négresses couleur de suie, des négresses de Guinée; en face de moi un vieux nègre dont la tête est couverte d'une épaisse toison de laine blanche toute bouclée ; plus loin une négresse d'un noir tirant suc le brun, une dont le nez retroussé, les grosses lèvre [es, les yeux brillants et humides ne
manquent pas d'un certain agrément; çà et là quelques mulâtres élégamment velus d'un paletot nom avec un gilet d'une blancheur immaculée sur lequel s'étalent une chaîne d'or et des breloques. Ce il des politiciens, probablement des fonctionnaires qui gouvernent le peuple blanc, mais qui se gardent prudemment <\<- mettre les pieds dans la voiture reiervée aua blancs. Leur présence j soulèverait une émeuUI Ds auraient certainement le droit d'user de représailles à mon égard, et je Leur sais gré de se montrer plus tolérants que leurs voisins. Le paysage
qui se déroule à mes regards se ressent du voisinage des tropiques. Ce sont d'immenses marécages couverls déjoues et de néjiuphars, ombragés d'un épais taillis, ou bien encore des forets de chênes et de pins jaunes, à térébenthine, au milieu desquelles les nègres ont pratiqué des éclaircies en mettant tout simplement le feu aux arbres. Le sol est couvert de souches noircies; d'espace en espace on aperçoit une cabane en planches entourée d'un champ de maïs. Des nègres y travaillent nu-tête, sous un soleil presque vertical ; les négresses portent de vieux chapeaux de paille. Est-ce par coquetterie et ont-elles peur du haie? Les négrillons ne portent rien, comme dans la chanson de Malbroug; les plus âgés seulement achèvent d'user des défroques qui datent de l'émancipation. Mais cette nature tropicale esl splendide : les corolles blanches qui surmontent les larges feuilles vertes des nénuphars sont visitées par de lourds papillons aux ailes diaprées d'azur, d'argentou d'or; de temps en temps un grand échassier blanc prend son vol en rasant les marais, dont les eaux noires ou ocreuses suintent la fièvre; des piaules grimpantes enveloppent le taillis de manière à le rendre impénétrable. Des tortues prennent le Irais le long des bayous noirâtres, où fourmillent des alligators longs parfois de plus de trois mètres et exhalant une forte odeur de muse. Seulement, ce jour-là les alligators ont préféré rester chez eux; je suis obligé d'y croire dé cou-
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fiance. Eu revanche, voici des vaches uonchalamm,,„l couchées en travers de la voie, qu'aucune clôture ne sépare de la forêt. Le sifflet de la locomotive fait un affreux tintamarre dont elles finissent par comprendre la signification : elles se sauvent à toutes jambes dans Le fourré ou dans la futaie. Aux abords du la rivière Savannah, la végétation se serre et acquiert une vigueur prodigieuse : les roseaux ont vingt pieds de haut. La rivière roule lentement ses eaux épaisses, couleur d'ocre rouge. Nous la traversons sur un pont en Lois qui a été détruit pendanl la -univ el qu'on n'a reconstruit qu'à moitié. Çà et là on a enfoncé des pilotis dans le lit vaseux du neuve; on a réuni ces pilotis par des poutres transversales, et on a posé les rails à jour d'une poutre à l'aulre. La locomotive ralentit sa marche, cl le train branlanl traverse sans encombre ce passage vertigineux, non sans faire éprouver aux voyageurs insuf-
fisai eut américanisés un malaise sensible. Mes
compagnons et me- compagnes de couleur restent impassibles. Ils sont, d'ailleurs, très-agréablemenl occupés : le respectable vieillard à laine blanche dé?ore les restes d'un gâteau de maïs; les deux Veilles négresses de Guinée onl allumé de comtes
pipes en bois don! elles lirenl ,1e. bouffées d'une
[•um ,. épaisse el acre qui m'' prend à la gorge; la jolie négresse Congo enfonce ses belles dents blanches dans la chair rouge d'un mater me/on, jusqua ce qu'il n'en reste plus.que l'écorce verte, lu beau
nègre au nez largement épaté lui apporte alors galamment un verre d'eau glacée qu'il vient de remplir à la fontaine du car et qu'elle vide jusqu'à la dernière goutte, en taisant claquer ses lèvres; après quoi, — elle aussi! — elle tire une pipe de sa poelie, elle la bourre avec soin, et je ne l'aperçois plus qu'à travers un nuage de fumée. Cependant, la pipe finit par se vider, et l'aimable Congo la remet dans sa poelie, d'où elle extrait une tablette noire que je prends pour du jus de réglisse. A la bonne heure! Elle se penche nonchalamment à la fenêtre, comme pour savourer le merveilleux paysage qui se déroule à nos yeux. Horreur ! Du jet de couleur jaunâtre s'échappe de sa bouche cerclée de perles. Elle ne se contente pas de fumer, elle chique!
Après avoir traversé la rivière, nous entrons dans la Géorgie, et nous voici bientôt à Savannah, Forest City, la Cité de la forêt, la bien nommée, car elle contient plus d'arbres que de maisons.
Mil