‹ Lettres sur les États-Unis et le CanadaChapitre 12 sur 18 · SAV AN N AH · texte numérisé non relu

SAV AN N AH

i ih, le 23 aoî» 1876.

Savannah, vous disais-je dans ma dernière lettre, est bien nommée la Cité de la Foret. Ses 29,000 habitants, 15,000 nègres et 14,000 blancs, occupent un espace qui suffirait pour loger, à la mode pansienne, un million de créatures humaines. D immenses avenues sillonnées par des tramways, et d

quelques-unes n'ont pas moins de quatre rangées de gros chênes, d'ormes ou de platanes, s'j croisent, comme toujours, à angle droit avec d'autres aven en laissant, entre les bloœ d'habitations, des squares ou des parcs ombreux. C'esl une forêt où l'on a piaulé des maisons. Le quai de la rmère Savannah est bordé de magasins el de presses à vapeur dans lesquelles le volume des balles de colon qui

20t LETTRES SUR LES KTA'L^-I'MS

arrivent do l'intérieur esl réduit de moitié. Voici des banques, des Sociétés d'assurances contre l'incendie et sur la vie, des magasins-bazars, des hôtels qui sont fermés pendant l'été, ou plutôt entre-bâillés, car on y loge dos voyageurs, mais sans les nourrir. Ils no s'ouvriront tout à l'ait que le l*r septembre, époque où commencent à affluer, avec les arrivages de ooton de l'intérieur, les acheteurs du dehors. Voici des églises de tous les cultes ou de toutes les -crics, et l'on en bâtit tous les jours. Les catholiques viennent d'en construire une qui n'a pas coûté moins de 500,000 dollars. Le catholicisme est en progrès ici comme dans le Nord : après les méthodistes, qui possèdent pour 69 millions de propriétés assises, le culte catholique est le plus grand propriétaire foncier des Etats-Unis. Il ligure pour 60 millions de dollars dans le dernier recensement. Jusqu'à ces derniers temps les nègres appartenaient presque exclusivement aux sectes méthodistes et baptistes ; ils commencent à passer au .catholicisme. Les juifs sont nombreux à Savannah, où leurs premiers colons sont arrivés peu après la fondation de la ville, en . 1753, et ils ne possèdent pas moins de trois synagogues. Ils sont banquiers et commerçants, et font généralement bien leurs affaires ; niais on n'en cite point qui s'occupent d'agriculture. Voici encore une jolie bibliothèque publique, don d'un généreux ami <\f> lumières, avec une vieille édition des Œuvres complètes de Voltaire, un collège médical, un hôpi-

,;l|, uni poorftouse, une prison et une douane, bref, tous les organes essentiels de la vie civilisée. Los avenues ne' sont point pavées, les rues ne le sont .mère, et l'on fait des économies sur le gaz; mais Savannah n'^ est pas moins un bois fort agréable à habiter. La population blanche - je parle surtout du beau sexe -est remarquable par la Ûnesse aristocratique des traits et la blancheur de la carnation: les enfants, qui vont nu-pieds jusqu'à douze ans et même au delà. - ils ont horreur de cet instrument de torture qu'on appelle un soulier, - semblent pétris de roses et de lait. Oh ! les ravissants babies, et quel contraste avec ce pauvre colored people, ébauche informe qu'on nuirait avoir été confectll,llllr, liar un praticien maladroit, un jour ou le sublime artiste de la création avait quitté son atelier pour aller l'aire l'école huissonnière !

La salubritéde celte agréable ville laissait naguère fort à désirer. C'était le nid préféré de toutes les fièvres. On l'a canalisée, et les lièvres ont disparu, à L'exception pourtant de la terrible lièvre jaune, qui a éclaté de nouveau pendant mon séjour. 11 ' est vrai qu'elles ont été remplacées par d'autres maladies, mais que voulez-vous? .1 faut bien que wutle monde vive. Que. deviendraient les médecins s'il n'y avait plus de. malades? Ne paient-ils pas les taxes, sans oublier leur quote-parl dans les frais de la protection libéralement accordée à l'industrie? N'ont-ils pas le droit d'être protégés à leur tour'; S.

les anciennes maladies venaient à manquer, ne serait-il pas tout à fait conforme aux principes du sys^ tème protecteur qui fleurit aux États-Unis d'en acclimater de nouvelles pour faire aller leur commerce? On ne compte pas moins de 50 médecins à Savannah, dont 5 homœopathes et 2 thompsonniens, sans compter les praticiens nègres et autres qui opèrent en se passant de diplôme. L'exercice de la médecine est libre en ce sens que tout citoyen américain a le droit imprescriptible de se traiter lui-même et de déléguer ce droit à qui bon lui semble ; mais ceuxlà seulement qui ont obtenu un diplôme dans un collège médical après y avoir passé au moins deux ans, ou reçu une licence à la suite d'un examen devant un comité spécial, — ceux-là seuls sont autorisés à réclamer en justice le paiement de leurs honoraires. J'ai sous les yeux le tarif imprimé des médecins de Savannah, cl l'on ne saurait rien imaginer de plus pratique. Chaque visite, opération ou traitement, y est tardé selon son importance. Une visite simple à un résidant, 2 dollars; à un non-résidant, 5 dollars:

une visite à boni d'i avire pendant le jour, 5dol- .

lars; pendant la nuit 20 dollars ; une visite pendant les heures où le médecin reçoit ses malades à sou office, 20 dollars; un accouchement ordinaire, 50 dollars ; avec complications, 100 dollars; opération césarienne, 500 dollars; amputation d'un bras, 50 dollars; d'une jambe, 100 dollars, etc., etc. Ces prix ne sont toutefois qu'un minimum ; ils peuvent.

être augmentés selon l'importance des cas, à la diserétion du médecin, et un avis imprimé en tète du tarif avertit les clients que la note leur sera présentée tous 1rs mois ou aussitôt que le traitement sera terminé. Ce système, introduit par un médecin belge, plaît beaucoup aux médecins et ne paraît pas déplaire aux malades, 'qui savent d'avance ce qu'il leur en coûtera, sauf la question tant soit peu obscure delà discrétion du médecin. Le tarif n'empêche pas, bien entendu, le médecin de donner son temps gratis aux malades pauvres, et l'inventeur du système, l'excellent et énergique docteur Lh., ne s'en [ail pas faute. J'ai négligé de m'informer si 1rs prix sont les mêmes pour les maladies ou les opérations blanches et pour les noires ; mais il est clair qu'une jambe ou un lias blanc doit coûter plus cher à couper qu'une jambe ou un bras noir, vu l'inégalité manifeste de la valeur de ces divers objets.

Quoique la chaleur soit écrasante, mes aimables hnùs se prètenl avec une inépuisable obligeance à toutes mes rantaisies d'excursionniste. Je me proposais d'aller visiter les célèbres plantations de coton longue-soie, Sea Island, dans les îles voisines de la côte. Hélas! il n'y a plus de coton longue-soie, ou (ll, ,,|nms [g récolte en est devenue insignifiante. Les îles onl été confisquées par le gouvernement fédéral, les plantations ont disparu, et, à la place qu'elles occupaient, les nègres cultivent des patates douces ri des watermelons (pastèques). On m'as-

sure que les nègres, isolés de la civilisation blanche, sont en train de retourner à l'état sauvage ; qu'ils sont revenus à l'adoration des fétiches et du Vaudoux. C'est peut-être \m mauvais propos des blancs ; mais tel que je commence à connaître Tommy, — permettez-moi de désigner sous ce petit nom d'amitié le neveu émancipé de fou le respectable oncle Tom, — je l'en crois, ma foi, bien capable. Mes excursions aux environs de Savannali ne me le. montrent pas, il faut le dire, à son avantage. Partout où j'aperçois de mauvaises herbes, je suis sur de voir surgir une cabane, de nègre, et quelle cabane ! un carré de planches noircies, avec une cheminée le plus souvent en torchis, dont l'ouverture ne dépasse pas le faite du toit. Un certain nombre de ces cabanes ont été construites, d'après le système usité à Mulhouse, par une Compagnie de Yankees philanthropes. On vendait au nègre le terrain payable par termes successifs, et il se chargeait d'y ('•lever sa cabane. Seulement, la prévoyance n'est pas la vertu capitale de Tommy; il négligeait de payer son terme, et la Compagnie s'empressait de l'exproprier pour graver dans sou cerveau rebelle ce principe de morale et d'économie. On me montre une case à laquelle il ne manquait [dus que deux ou trois planches pour couronner le toit. Mais le dernier terme étant demeuré en souffrance, la Compagnie avait repris possession du terrain, et. naturellement aussi, gardé la case. Je visite un peu plus loin une rizière abandonnée.

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C'était une magnifique exploitation couvrant 500 acres. Dne allée royale de vieux chênes d'un demimille de longueur conduit à l'habitation du planteur. Le long de relie avenue, des cases, solidement bâties en briques, couvertes avec des planchettes de cyprès et suffisamment spacieuses pour loger à l'aise une famille, servent maintenant de repaire aux insectes et aux reptiles ; à chacune de ces cases attenait un jardin où le nègre plantait du maïs et des légumes qu'il avait le droit de vendre à son profit ; le temps ne lui manquait point, les tâches dans les rizières n'étaient pas lourdes, etil lui arrivait souvent d'avoir fini sa besogne avant midi. Le reste de la journée lui appartenait; aussi les plus actifs et les plus prévoyants avaient-ils accumulé un petit capital ; on s'explique ainsi qu'ils aient pu acheter des

lerres au lende m de l'émancipation, cl .p. ils

paient l'impôt sur 5 millions de dollars de propriété assise dans l'État de Géorgie. Ces nègres propriétaires ne constituent toutefois (prune faible minorité, et je n'en ai vu qu'un seul dont l'exploitation pût rivaliser pour la bonne tenue avec celle des émigrants allemands, ses voisins. Au boni de l'avenue,

une colonnade en style plus ou ins grec décore la

mfortable maison entourée de.larges

¥érandas ou grimpe la vigne vierge, et que sur-

monde ml belvédère. Des bananiers étalent leurs

larges feuilles, et I- lagerslrœmia indica leurs

rappesde ûeurs rouges au milieu des plantes.para-

sites qui ont envahi le jardin. Auprès de l'habitation

seigneuriale, un chalet élégant servait de demeure à Voverseer; du côté opposé étaient le moulin et les écuries. Aux environs, un immense mail ombragé de chênes séculaires servait de lieu de réunion et d'amusement à la population noire. Aujourd'hui, sur 500 acres, 25 tout au plus sont en culture, et le silence de ce lieu désolé n'est troublé que par les coups de fusil de quelques nègres se livrant à leur plaisir l'avori dans un pays où l'on ne connaît ni les permis de chasse ni les gendarmes. A peu de distance, on me montre un pan de mur croulant, dernier vestige d'une autre habitation seigneuriale incendiée par l'armée de Sherman. Il y a cependant encore, le long du fleuve, quelques rizières en exploitation et convenablement tenues. Je les côtoie dans une excursion à l'île de Tybee, à l'embouchure de la Savannah ; mais elles sont rares. Songez qu'aux quatre années de la guerre civile, pendant lesquelles les États du Sud sont restés hermétiquement bloqués, a succédé l'émancipation opérée par voie de confiscation. La valeur d'un nègre adulte étant, eu moyenne, de 1,000 dollars (5,000 IV.), et le moindre négrillon représentant un capital d'une centaine de dollars, les quatre millions de nègres émancipés constituaient un capital qu'on ne peut évaluer à moins de deux ou trois milliards de dollars et qui formait le plus clair de la fortune des planteurs. C'était leur cheptel. Le jour où l'émancipation le leur

a enlevé sans indemnité, les plus. riches se sont trouvés pauvres. Ils conservaient la terre, à la vérité; niais la terre, dégarnie île ses instruments d'exploitation, était suis valeur. Où trouver, d'ailleurs, le capital nécessaire pour la cultiver, dans un pays que la guerre avait épuisé, et auquel les carpetbaggers et les scalawags allaient bientôt enlever le peu qui lui restait de ressources. Aussi, qu' est-il arrivé ? C'est qu'il a fallu vendre à tout prix, dans un moment où, sauf quelques spéculateurs du Nord, personne n'avait d'argent pour acheter, et qu'on a vu des familles accoutumées à tous les raffinements du luxe manquer littéralement de pain ; des femmes élégantes ont élé réduites à faire la cuisine et à blanchir ellesmêmes leur linge ; des jeunes gens appartenant à la Hue fleur de l'aristocratie se sonl faits conducteurs de cars. Cependant, grâce a la vigoureuse élasticité de la nature américaine, grâce aussi à l'abondance merveilleuse des ressources de ce pays béni du ciel, la situation s'est peu à peu détendue ; on s'est remis au travail avec énergie, ou a reconquis le pouvoir sur les carpel baggers, cl depuis quelques années la Géorgie, plus heureuse que la Carolinedu Sud, a vu renaître, au moins en partie, sa prospérité d'autrefois. Mais que de ruines restent à relever !

j'ai cm, ne un dimanche à passeï a Savannah. J'ai visité l'ile de Tybee, le Trouville de la Géorgie, un Trouville quelque peu désert, mais où la mer. jaunie

par le.- eaux de la Savannah, nulle ses vagues licdes

sur une admirable plage de sable lin, bordée de choux palmistes ; je me suis promené dans les larges avenues du cimetière Bonaventure, où les hautes branches des chênes-verts, réunies en arceaux, retiennent suspendus comme des stalactites funèbres, de longs écheveaux d'une mousse grise, propre à cette région delà côte, la plus poétique des mousses décorant le plus mélancolique des cimetières ! Je regrette d'avoir escompté ce plaisir du dimanche, mais il me reste la ressource du Central Park dans l'aprèsmidi et de l'office de l'église nègre le soir. J'avais remarqué, au milieu du Central Park, une sorte de flèche gothique, ornée de deux statues de marbre blanc. C est un monument élevé par les dames de Savannah à la mémoire des soldats confédérés qui ont succombé dans la guerre de sécession. Une délicieuse miss me propose de m'en faire les honneurs. Elle a les yeux bleus comme des bleuets, les traits lins et délicats, le teint d'une blancheur mate, rehaussé par une opulente crinière dorée, et ce je ne sais quoi de féminin qui manque à ses sœurs du Nord élevées en commun avec les garçons. Ici, les filles ont leurs écoles à part. Mon adorable miss lientà la bouche une jolie rose-thé dont elle mâchonne la tige, tout en m' expliquant que le monument a coûté 25,000 dollars, et qu'on a fait venir du Canada les pierres et le marbre qui ont servi à le construire, car on n'a pas voulu des pierres et du marbre yankecs! Elle prend mon carnet et y insferit la

simple el touchante dédicace gravée sur la pierre :

Corne from Ibe tour winds (i breath,

And breathe upon thcse slain

Tliat Ihej mny live.

To the Confederate dead.

Dans la plupart des villes du Sud on trouve un monumenl analogue, attestant que le souvenir de « la guerre sacrée » est demeuré vivant au fond de ces âmes ulcérées. Ce sera la légende de l'avenir. Partout on rencontre les portraits de Lee, de Johnsou, de Stonewall Jackson, Jackson mur de pierre, les héros de cette lutte inégale que le Sud a commencée avecune imprévoyance qui n'aété surpassée que par son héroïsme. Mais je n'ai aperçu nulle part leportrail de Jcfferson Davis. C'était un politicien, me dit-on, cl c'est l'amhition des politiciens qui nous a valu celle crue le guerre à laquelle personne a'ctail préparé, et que nous avons crue impossible jusqu'au dernier moment. Quand nos politicien-, se sont aperçus que le gouvernement de l'Union leur échappait, ils ont provoque la sécession, et, l'affaire engagée, pouvions-nous déserter la lutte ? Toutefois, le principal reproche que l'on adresse à Jefferson Davis c'esl d'avoir voulu diriger du fond de son cabinet les opérations militaires et destitué les généraux les plus capables, Johnson entre autres, parce qu'ils refusaient d'exécuter passivement ses hautes combi-

liaisons stratégiques. îl a voulu faire le Garnot, résumait-on, et il u'étaitpas un Carnot. Hélas! ni lui ni bien d'autres !

Mais la nuit est tombée, comme elle tombe dans le Sud, à pic, sans laisser de place au crépuscule. Il est temps d'aller à l'office nègre. -Nous avons le choix des églises; il y en a de baptistes, de méthodistes et de catholiques. Nous donnons la préférence à l'église méthodiste. C'est une vaste halle rectangulaire, moitié en briques moitié en bois, sans aucun signe extérieur qui indique sa destination. Nous entrons, et nous sommes accueillis avec la politesse la plus exquise. On nous conduit aux meilleures places, et nos voisins colorés s'empressent de nous offrir des éventails japonais. L'assemblée se compose d'un millier de fidèles des deux sexes dans leurs brillants habits des dimanches : les hommes en paletots noirs et gilets blancs sur lesquels s'étalent chaînes et breloques ; les femmes en robes blanches ou de couleurs vives, avec des chapeaux aussi fleuris que possible. Tout ce monde multicolore remplit les bancs du rez-de-chaussée et de la galerie en agitant des éventails. Un orgue tient la place occupée par le chœur dans les églises catholiques. En avant de l'orgue, un compartiment fermé par une balustrade, et au milieu duquel se dresse un pupitre couverl d'une serviette blanche, est réservé auxclergymen officiants. Au-dessous du pupitre, un guéridon à tablette de marbre dunl nous connaîtrons

tout à l'heure la destination. Les elergymen, tous colorés, que leur costume ne distingue en rien des simples fidèles, sont assis sur des chaises, dans des |M1>es relâchées, el ils s'éventent avec activité. Le plafond esl orné de peintures à fresque, violemment éclairées par des becs de gaz dépourvus de globes. C'est d'abord l'apôtre Wesley, le père du métho- , lis, ne, el le célèbre prédicateur Richard Allen, puis un Christ en croix, la Cène, et finalement une aristocratique lady, vêtue .l'une robe verte dont la queue immense remplit tout le milieu du plafond, en éclipsant totalement l'apôtre Wesley et le prédicateur Richard Allen. Cette lady aristocratique est en train de porter à ses lèvres une grosse bouteille de gin, malgré les gestes désespérés d'un elergyman placé au-dessus de la bouteille, sans un respectsuffisant de< lois de la perspective aérienne. Le long de la robe verte pendent deux rubans portant imprimés ni lettres majuscules ces deux mots: Degradation, drunkenness, dégradation, ivrognerie. Ai-je besoin d'ajouter que la peau de cette lady

dégrade si d'une blancheur éclatante? Mais

voici que l'office commence. On entonne une hymne nVcc accompagnement de l'orgue, et il y a vraiment de belles voix dans cette foule qui chante de tout son cœur H m plein gosier. Après le chant des hymnesrienl la prière. L'assemblée entière s'agenouille

prof lément, a la manière des paysans russes;

quelques femmes sont courbées jusqu'à terre. La

prière dite, le prédicateur du jour se lève et se place en face du pupitre. C'est un grand jeune homme, très-brun de peau et qu'on m'assure être un nègre, quoique je le prenne plutôt pour un mulâtre. Il commence d'une voix à peine distincte, sans l'aire de gestes, et il continue pendant un quart d'heure avec la même sobriété de ton et d'allures. Le thème de son discours me paraît heureusement et ingénieusement choisi. Il compare le peuple du Sud aux Israélites échappés à la servitude d'Egypte. — Vous êtes délivrés des chaînes de l'esclavage, et vous devez en remercier la souveraine honte de Dieu (oui ! oui ! dans l'auditoire) ; mais vous portez encore d'autres chaînes : ce sont les vices et les mauvaises habitudes que vous avez contractés dans la servitude. Il faut vous en débarrasser (oui! oui !) et vous purifier; il faut qu'un esprit nouveau pénètre dans vos âmes. — Jusque-là, tout allait bien, et le plus blanc des prédicateurs blancs n'aurait pas mieux dit ; mais voici tout-à-coup que l'orateur s'agite comme si l'esprit qu'il venait d'évoquer s'était emparé de lui, sa parole se précipite, on n'entend plus que des phrases incohérentes, hachées, et sans aucun sens appréciable. Il arpente la plate-forme à grands pas. Il s'arrête et se renverse en arrière à la manière des clowns en étendant les bras, puis il se redresse, et se courbe en se tordant comme un homme atteint subitement d'une violente colique. Il crie, il se redresse el se renverse de nouveau, et il continue pendant dix mi-

notes, un quart tfheure, sans trêve ni relâche, cet. exercice violent et incompréhensible, en accentuant de plus en plus ses paroles et ses gestes. Un cri déchirant l'interrompt : c'est une jeune fille qui s'est jetée sur le plancher, à corps perdu, les bras tordus ,, la face convulsée. Mon voisin, un médecin sceptique, prétend qu'elle, a obéi à un signal parti de la plate-forme ; mais, préparée on non, la scène ne tarde pas à produire un effet contagieux. Des cris perçants s'élèvent de tontes parts : une douzaine de jeunes filles, en proie à un délire nerveux, se roulent sur les hanes; ùhe grosse négresse vêtue de ;aune se balance avec frénésie de droite à gauche ;,„„,., unpoussah; derrière moi, un jeune jijrc s'étend tout de son long en hurlant comme s il était frappé d'épilepsie. L'auditoire est haletant, l'excitation esi à sou comble, l'agitation devient indescriptible Cependant le prédicateur s'est rassis tranquil- ,,.„„,,„, avec l'air satisfait d'un acteur qui nuire dons la coulisse après avoir produit ses effets et empoigné son public, 11 est remplacé au pupitre par un Ls garçon à figure réjouie, pendant que-Jeux auxiliaires avancent le guéridon auprès de la balustrade Cette fois, c'est une autre gamme. Le gros P,rç0n déclare que les finances de l'église ont absolument besoin d'être ravitaillées, que le moment approche où il faudra payer la note du gaz, quilyen [ h dollars, sans parler des autres frais. Lest

pourquoi il feil un appel pressant à la générosité

bien connue du peuple de couleur de la ville de Savannah. Il est allé la semaine dernière à Mâcon, et il y a vu une foule de jolies filles et de jolis garçons qui se sont empressés de lui apporter leur offrande. On trouve certainement à Savannah autant de jolies (illes et de jolis garçons qu'à Mâcon ; il ne peut pas croire qu'ils se montrent moins généreux. (Non! non ! — Explosion de rires.) D'ailleurs, il n'y- a pas que le gaz et les frais de l'église à payer ; il y a un pauvre clergyman noir de la campagne qui vient de faire (i milles à pied pour assister à l'office, et qui a besoin d'un secours pour aller voir son père mourant. Ce discours habile, qui s'adresse à la bonté native de ces cœurs simples après avoir chatouillé agréablement la vanité des « jolis garçons » et des « jolies filles », produit l'effet désiré. Chacun apporte qui sa pièce de 10 cents, qui sa pièce de 25 cents ou de 50 cents, qui même son dollar. Les deux aides rangent avec soin cette monnaie tandis que l'orateur surveille attentivement, du haut du pupitre, les résultats de l'opération. Il n'en paraît que médiocrement satisfait. Lorsque le défilé est terminé, il gourmande l'auditoire en affirmant que toutes les offrandes réunies sur la petite table n'atteignent pas la misérable somme de 15 dollars. Mon voisin m'assure qu'il ment effrontément. Quoi qu'il en soit, ses doléances demeurent vaines; le public se lève et quitte la place en entonnant à pleine voix le chant mélodieux et bizarre des bâte-

liers oègres : on se presse dans les escaliers , où quelques fidèles, en proie à unreste.de surexcitation, sont en train de s'administrer des horions ; on éteint le gaz, et bientôt nous n'apercevons plus que quelques ombres accouplées qui s'éloignent dans l.i nuit.

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