‹ Lettres sur les États-Unis et le CanadaChapitre 13 sur 18 · AUCUUA - ATLANTA - MOBILE - LA CULTURE OU COTON · texte numérisé non relu

AUCUUA - ATLANTA - MOBILE - LA CULTURE OU COTON

Nouvellc-Orliînns, le ",1 août 1876.

De Savannali à Augusta, 152 milles que l'on met sept heures à franchir, les trains ne faisant généralement aux Etats-Unis que 20 nulles (50 kilomètres) à l'heure. D'ailleurs, les chemins de fer du Sud se ressentent de l'état précaire du ]>;tys. On ne les répare que tout juste, et les stations en planches lnulesn'ont d'autre ornement que des affiches. Si ziodonl a disparu, Gargling se t'ait rare; m revanche, les « expectorants »se livrent à une concurrence acharnée; ils envahissent sur les devantures des stations la place où l'on cherche en vain le nom de la localité; ils s'étalenl sur lès fences (clôtures en planches ou en perches superposées qui séparent les pro-

priétés dans toute l'Amérique) et jusque sur les

arbres.

Auguste reçoit le coton de l'intérieur de la Géorgie. C'est, après la Nouvelle-Orléans et Mobile, le plus grand marché de coton du Sud. Il n'y a pas jrrand'chose à en dire. C'est une ville de 16,000 âmes, qui en pourrait contenir 500,000; les avenues plantées d'arbres et les rues coupées à angle droit sont larges comme les allées de Versailles; on s'y croise avec des troupeaux de vaches et de chèvres errantes; mais pourquoi n'aperçois-je pas de moulons? L'élève du mouton réussirait certainement en Géorgie, on en tombe d'accord avec moi; seulement les chiens y pullulent; il y en a dans toutes les cases de nègres, et ils ont pris, en 1 absence de distributions régulières de vivres, la Fa- , h. use habitude de manger les moutons. Cependant [e mal est-il sans remède? Que l'on recrute les plus solides et les mieux eiulenlésde ces maraudeurs allâmes, qu'on leur donne une pitance quotidienne, qu'on passe autour de leur cou un joli collier en cuivre avec des sonnettes, qui les gênera d'abord, mais qu'ils seront bientôt tiers de porter, et ne devien- , lnu,t-ils pas, contre 1. urs frères de la veille, les protecteurs et les gardiens fidèles de la gent moutonnière? La pitance assurée! le collier a s< ettes!

A-t-ou inventé, inventera-t-on jamais des procédés ,1. gouvernement et de civilisation plus efficaces que

i eux-là?

Je jette un coup d'œil sur la prison qui devait être, dans la nuit du lendemain, le théâtre d'un drame dont je parlerai tout à l'heure. Au bout d'une avenue, on me montre d'un côté le cimetière des blancs, soigneusement enclos d'une muraille en briques, et tout rempli de lombes et de colonnes de inarbre ; d'un autre côté, le cimetière des nègres, entouré d'une simple cloison eu planches brutes, cl où je n'aperçois que des arbres et de l'herbe. Négligent et insoucieux Tonnny! Un compatriote hospitalier, qui possède une des plus belles pépinières des Etats-Unis, m'emmène dans le haut pays , à quelques milles d'Augusta ; le long de la route, j'aperçois des champs couverts de tiges vertes feuillues, à fleurs blanches ou rougeâtres, que ma mauvaise vue me fait prendre pour des pommes de terre : c'est le coton. On me signale, à 2 ou 5 milles de distance, de l'autre côté de la rivière, dans la Caroline du Sud, — Augusta est, comme Savannah, à la limite de la Géorgie, — remplacement de la petite ville de llamburg, ancien marché d'esclaves, où a eu lieu récemment la scène de meurtre dont il est question dans le discours du sénateur Morton. (Voy. la 111' Lettre.) Ce sont deux mauvais sujets blancs d'Augusta — j'ai rencontré l'un d'eux— qui ont provoqué ce sanglant épisode de la lutte des deux races. Ils ont voulu obliger une compagnie de la milice noire, en train île l'aire l'exercice, à rompre les rangs pour leur livrer pis-

sage. L'officier s'y est refusé. Le lendemain, les blancs sont revenus en force, ils ont exigé le désarmement de la milice; des coups de fusil ont été tirés, un blancaété tué; mais, finalement, les nègres ont été désarmés; après quoi on en a massacré huit pour leur rappeler que le haut du pavé appartient aux blancs, même dans la Caroline du Sud. Nous arrivons à la pépinière. Elle ne contient pas moins de 500 acres, et près de 1 million d'arbres et d'arbustesj parmi lesquels les pêchers et les rosiers sont en majorité. Non- traversons une splendide allée de magnolias, et nous voici dans l'habitation de mon bote, une maison carrée, avec belvédère, entourée d'une véranda à double étage, donnant sur un parterre rempli de fleurs aux couleurs vives, sur lesquelles butinent les papillons et les oiseaux-mou- , hcs. Dans le voisinage se trouve une plantation de coton, dont le propriétaire me l'ail les honneurs avec le plus aimable empressement.

lv cot.m est en train de mûrir, et la récolte a même commencé. Après m'etre reposé un instant dan- la petite mais jolie et proprette habitation du propriétaire, je saut'' une barrière, et me voici au milieu des cotonniers. L'arbuste frêle et délicat planté en lignes séparées par des sillons; il n'a pas plus de 2 ou 5 pieds de hauteur; ce n'esl que par exception qu'il atteint 4 ou 5 pieds. Sur les tiges couvertes de larges feuilles palmées s'ouvre une fleur blanche, à calice évasé, qui ne dure qu'une

journée. En se fanant, elle prend une teinte rouge, et elle fait place à un boulon qui grossit rapidement jusqu'à la dimension d'une noix verte. La noix mûrit, jaunit en mûrissant et finit par s'ouvrir en étalant aux regards une touffe de coton d'une blancheur éclatante. La même tige porte des fleurs blanches du jour, des fleurs rouges de la veille, des boutons à peine éclos, des noix vertes et des noix mûres qui laissent échapper le coton. On compte en moyenne onze boutons par arbuste ; quelques-uns en portent jusqu'à cinquante ou soixante. Des nègres et des négresses, les reins entourés d'un sac dont l'ouverture est sur le côté, sont en train de faire la cueillette. Ils achèvent d'ouvrir la noix, saisissent avec dextérité la touffe de coton, de manière à ne laisser perdre aucun brin, et la jettent dans le sac. Les femmes sont particulièrement expertes à cette opération. 11 y en a qui récoltent jusqu'à 400 livres de coton par jour, qu'on leur paye à raison de 50 cents (1 fr. 50 c.) par 100 livres; mais la moyenne est d'environ 150 livres. Les sacs remplis, on les vide dans de grands paniers ronds que l'on transporte au magasin où se trouveut lecotton gin et la presse à emballer. C'est a (\r\\\ pas. Rien de plus simple et de plus économique que celte installation. Le cotton (fin, machine ingénieuse formée d'une série de petites scies qui séparent les brins de colon de la graine, et la presse, sont mis en mouvement par mi manège attelé d'une paire de mules que di-

pige un nègre. Le colon est séché, il passe par le collon gin, on le met en balle sous la presse même, sauf à réduire les balles de moitié au moyen de la presse hydraulique dans les ports d'embarquement. Mais, avant d'en arriver là, combien de peines il faut se donner, que de soins minutieux il faut prendre! Aucune plante industrielle n'exige un travail aussi assidu. A peine la récolle est-elle terminée, — et elle se prolonge de septembre jusqu'en décembre : ou l'ait quatre ou cinq cueillettes, les boutons ne venant que successivement à maturité, — il faut retourner le sol et l'ameublir en employant tantôt la charrue et tantôt la houe. On sème le coton en avril; il lève au bout de trois à six jours, mais ce n'est guère qu'au mois de juillet qu'on peut l'abandonner à lui-même. Ces détails, que me donnait obligeant-' menl le propriétaire, n'avaient au surplus pour moi qu'un intérêt très-secondaire, eu égard à l'insuffisance de mon éducation agronomique. En revanche, j'étais naturellement curieux de connaître les conditions économiques de l'exploitation et la situation actuelle des travailleurs émancipés. Les deux agents indispensables de la culture du coton sonl les mules ,., |,,', nègres. Les roules, — de magnifiques bêtes beaucoup plus résistantes* la fatigue cl à la chaleur que les chevaux, — sont élevées dans le Kentucky et le Tennessee, et elles coùtenl environ 150 dollars pièce ; on calcule qu'il en faut une par 25 ou 50 . ,1 pie la terre est forte ou légère. Avant

l'émancipation, on importait les nègres, comme les mules, des Etals éleveurs, breeding States, où l'on combinait les deux genres de production ; maintenant, ils s'élèvent eux-mêmes, et, s'il faut tout dire, aussi mal que possible; les enfants, à peine soignés, meurent dans une proportion énorme. Que voulezvous? Avant l'émancipation, le moindre négrillon valait 100 dollars; aujourd'hui, il ne représente plus qu'une charge pour des parents insouciants et imprévoyants. Un estime qu'il Tant un nègre par 50 acres. La plantation que je visite contient '200 acres, dont JSO sont en maïs et 120 en coton. Elle est desservie par un personnel de buil nègres, payés à raison de 8 dollars par mois, la nourriture et le logement. La nourriture se compose d'un baril de 12 livres de farine de maïs, de 5 livres 1/2 de lard et d'un litre de mélasse par semaine. Ces aliments suflisent pour un homme; mais si le travailleur a une femme et des entants, il est obligé de prendre sur son salaire pour les nourrir. Le logement consiste en une case en planches brutes, divisée en deux pièces : l'une servant de cuisine, l'autre de chambre à coucher; quelques négresses, qui ont vécu autrefois dans la maison du planteur, tiennent leur case en ordre, mais c'est l'exception; et à mesure qu'on s'éloigne de l'époque de l'émancipation, cette exception devient plus rare. Aucun ornement dans l'intérieur des cases : des planches entièrement noircies par la fumée ; le lit, toutefois, esl propre et même

confortable. Une pauvre petite négrillonne est éten-. due sur le plancher, enveloppée dans un mauvais drap troué; elle tremble la fièvre. La journée va du lever au coucher du soleil; on compte onze heures de travail plein, déduction faite du temps nécessaire aux repas. Les salaires sont payés en partie tous les mois, en partie à la lin de l'année, lorsque le produit de la récolte est réalisé. Je demande au planteurs! le travail d'un nègre libre vaut plus ou moins que celui d'un esclave. — 11 vaut environ un tiers de moins. On estime généralement qu'il faut dix ne grès libres pour l'aire la besogne de sept esclaves. Les nègres libres travaillent mollement et sans conscience, ils jasent beaucoup, enfin onnepeutpas compter sur leur assiduité. A cette question que j'ai renouvelée souvent, —car je considère ce point comme décisif, — j'ai toujours eu la même réponse, savoir : que le travail du nègre libre vaut en moyenne un tiers de moins (pie celui de l'esclave. Mais, en résumé, la culture, dans les conditions que je viens d'exposer, est encore suffisamment rémunératrice : une exploitation de moyenne étendue connue celleci, qui n'exige pas un fonds de roulemenl de plus de 3,500 dollars, peut rapporter de '2 à 5,000 dol. larspar an, c'est-à-dire de quoi entretenir honorablement une famille. Malheureusement, le loyer des capitaux est très-élevé : on les paye jusqu'à 2 p. 100 par mois, 24 p. 100 par an, et, dans les mauvaises années, c'est une Imude charge.

Néi toins, la condition des planteurs de coton

qui dirigent eux-mêmes leurs cultures est supportable. Les relevés statistiques nous apprennent, au surplus, que la production du coton dans les Etats du Sud a atteint de nouveau et même dépassé celle des années qui ont précédé l'émancipation. .le regrette de dire que la condition des nègres me semble, relativement, beaucoup moins bonnes et plus j'étudie les résultats de l'émancipation, plus je suis enclin à partager cette opinion des gens du pays, que l'abolition de l'esclavage finira par être profitable aux blancs, tandis qu'elle aboutira à l'extinction plus ou moins prochaine, mais inévitable, de la race nègre en Amérique.

Ces pauvres nègres, on n'est pas tendre pour eux, cl je me demande si les efforts, d'une sincérité contestable d'ailleurs, que fait le gouvernement fédéral pour les protéger contre leurs anciens maîtres n'ont pas au contraire pour résultat d'aggraver leur sort. Il a eu beau leur accorder les droits civils et politiques, il n'a pas réussi à les faire admettre dans un hôtel ou même à un simple bar fréquenté par les blancs. Il a eu beau en faire des juges et des jurés, il ne parvient pas à les dérober à la juridiction du juge Lynch. Témoin le drame auquel je faisais allusion plus haut, et dont la prison d'Augusta a été le théâtre dans la nuit qui a suivi mon départ. Voici le fait qui a motivé en cette circonstance l'intervention du juge -Lynch : Deux jours auparavant, une

jeune dame tout récemment mariée, Mme Anna Bridges avait été brutalement assaillie, en sortant de chez sa'sœur, par un jeune nègre nommé Robert Williams. Après l'avoir étourdie d'un coup de canne, il avait essayé de se porter sur elle aux derniers excès. Heureusement, elle avait pu lui échapper et cltes'était réfugiée chez sa sœur, où elle était tombée évanouie. L'auteur de l'attentat avait été immédiatement arrêté, confronté avec elle, conduit à la prison du comté et enchaîné dans une cellule. Dans la soin,., une soixantaine de « régulateurs » se réunissaient sous les murs de la prison. Le geôlier lit aussitôt prévenir la police, qui envoya un détachement de huit hommes commandés par un lieutenant pourgarderla prison. Les « régulateurs » n'en annoncèrent pas moins leur intention formelle de s'emparer du coupable. Le lieutenant, dit l'Augusta Chronicle auquel j'emprunte ce récit, essaya de parlementer avec eux, et il put même croire un moment qu'il avait réussi à les dissuader de poursuivre leur dessein illégal; mais les plus ardents

entraînèrent les autres, cl la police n, entant

pas en force, se résigna, avec une abnégation dont ellcapris 1,. prudente habitude, a laisser faire. Les B régulateurs» forcèrent les portes dr la prison, s'emnarèreni du malheureux Robert Williams, le firent sortir de sa cellule et le tuèrent à bout portant d'un coup de fusil ; on releva le landematn son corpS, qui portail les tiares d'une horrible mutila-

lion. On conçoil que, dans un État tel que la Caroline «lu Sud, où les blancs sonl exposés à être jugés par des jurys nègres, ils aient recours au juge

Lynch ; mais telle n'est pas la situation dans la Géorgie. Les services publics y sont entre les mains des blancs, et le coupable n'aurait pas échappé aux rigueurs de la justice. A la vérité, on ne l'aurait peut-être pas pendu. Or, dans l'opinion du juge Lynch, tout nègre qui porte la main sur une blanche doit absolument cire pendu, et voilà pourquoi ce magistrat expéditif a cru nécessaire d'intervenir dans l'affaire d'Augusta. Ai-jo besoin d'ajouter que l'opinion du juge. Lynch est partagée par la généralité delà population blanche? Je n'y contredis point ; seulement, j'ai beau me raisonner, j'ai quelque peine à m'accoutumer à l'idée qu'on puisse tuer un nègre, fût-il trop galant, sans plus de façon et de remords que s'il s'agissait d'un lapin.

D'Augusta, je vais en une nuit à Atlanta, capitale de la Géorgie et point de jonction des principales lignes de chemins de fer t\\\ Sud. Atlanta a été complètement détruite par l'armée de Sherman; il ne restait debout que trois magasins et quelques maisons; sa population s'est trouvée réduite alors de 27,000 habitants.à 7(10. Depuis Savannah, je n'ai aperçu que des ruines laissées par ce dur homme de guerre qui porte ici le surnom significatif d'Attila du Sud. Sur la foi des «Instructions pour les armées américaines en campagne », rédigées par le docteur

,,„,„,. qui sont annexées au «Traité du droit des ™ns>» du savant docteur Bluntschli, et qui mentent assurément d'être citées comme un modèle, j avais ,,,, què larmée [édérale avait respecté rel.g.eusçsementles propriétés privées dans la guerrede la sécession. Hélas! c'est encore une illusion qu il me ,„„ perdre. D'après tous les témoignages que j a, recueillis - et quelques-uns sont absolument dignes ,], foi __ l'armée de Sherman, recrutée, a la vente, dans laliedel'émigration européenne, aurait renouvelé dans le Sud les exploits des lansquenets et des

compagnies noues. Non contents de piller les soldats détruisaient tout ce qu'ils ne pouvaient pas emp0rter. -On les accuse même d'avoir viole les tombes de. cimetières pour dépouiller les morts des bijou, avec lesquels on a la coutume pieuse, mais imprudente de les enterrer II faut ;,,„,,,,,,„. sherman avait oublié de prendre avec raileS ,, Instructions» du docteur Lieber! Cependant Atlanta s'esl relevée de ses ruines, et c'est même la ville de l'Union où il m'a paru que le bâh-

ment marchait le mieux. Ce ne sont partout que bâtisses neuves ou en instruction. Les ju.fsarnves en foule depuis une vingtaine d'années d'Allemagne et de polognc, sonl particulièrement nombreux a Ulanta. La plupart d'entre eux se sont enrichis ,,„,,„„ ,, guerre de la sécession, en faisant 1

!, terce du papier, et finalement en échangeant

.,,„■ stock de bons confédérés contre des terres, des

maisons ou des marchandises. La réussite de ceux-là en a attire d'autres, el maintenanl la presque totalité du petit commerce du Sud est entre les mains des juifs. Comme un grand et imprévoyant enfant qu'il est, Toininy adore les babioles, et son argent netienl pas dans sa poche. Le petit marchand ou le colporteur juif le guette le joui' de sa paye, il lui offre des lioiles de sardines et d'huîtres conservées dont Toimiiy est très-friand, des chaînes de sûreté, des boutons de manchettes, des rubans pour Madame, (U^ jouets pour les babies, et à moins que Tomnry n'ait déjà transformé sa paye en whisky, il retourne chez lui les mains pleines cl les poches vides.

On me raconte, en manière d'illustration, l'histoire d'un brave nègre qui avait apporté au marché, l'année dernière, deux balles de coton récolté dans son champ. Un marchand juif offre de lui acheter ses deux balles : l'une en argent, au prix de 8 cents la livre; l'autre en marchandises, au prix de 10 cents. C'est marché conclu. Le nègre choisit des marchandises jusqu'à concurrence du montant de la seconde balle et se l'ait remettre l'argent de la première ; mais alors le marchand madré lui exhibe tlv^ objets si nouveaux el si exlraordiiiaircmenl séduisants que tout l'argent de Tommy y passe sans qu'il lui reste même de quoi payer le péage du pool pour retourner chez lui. Il est obligé de l'aire un détour de plus de 'Jll milles pour passer la rivière à

gué. Ceci est l'histoire de tous les jours. Le juif est la sangsue du nègre.

Sur tout le parcours d'Augusta à Atlanta, et d'Atlanta à West-Point, frontière des Etats de Géorgie et d'Alabama, la belle terre rouge de la Géorgie est couverte de champs de cotonniers alternant avec du maïs le long des forêts épaisses qui occupent le fond du paysage. Notre train traverse, au milieu de la nuit, la ville de Montgommery, qui a été pendant quelque temps le siège du gouvernement delaConfédération du Sud, et nous voici à Mobile, le grand port d'embarquement du coton de l'Alabama et d'une partie de la Géorgie. .Nulle part les maux qui ont accablé celte admirable et féconde région du Sud n'ont laissé de traces plus visibles. Les belles habitations de la ci-devant aristocratie des planteurs oui cessé d'être entretenues, et celles qui n'ont pas encore passé entre les mains des juifs se ven- ■ ] < lit à vil prix. On m'en montre une qui avait été achetée (5,000 dollars avant la guerre, et qu'on vient de vendre à grand'peine pour 10,000. Mobile exportait alors jusqu'à 900,000 balles de coton par année; c'esl tout au plus maintenant si l'exportation atteint le chiffre de 400,000. Elle possédait seize maisons de commerce françaises ; elle n'en a plus qu'une. Ses vastes rues sont désertes ; l'immense hôtel où je suis descendu, el dont, les appartements sont décorés avec un luxe île bon goût, attestant une fortune d'ancici date, Battle house

est vide. Quand je dis vide, entendons-nous, il s'agit des voyageurs. Il ne s'agit ni des cancrelats, ni des mille-pattes, ni des moustiques. Société redoutable! An bout de deux jours, je n'y puis pins tenir. Je me sauve à Pointe-Clear, 50 milles plus bas, à l'entrée de la baie de Mobile dans le golfe du Mexique. Pointe-Clear est un endroit charmant, entre la forêt et la nier; on y va en moins de deux heures de Mobile, dans un légerbateau à vapeur, et on y prend des bains délicieux. Le golfe fourmille de requins; mais les hôteliers assurent qu'il n'est jamais arrivé d'accident dans leur voisinage. C'est bien possible.

Corsaires, attaquant corsaires, Ne font pas, dit-on, leurs affaires.

Enfin, il me reste 141 milles à parcourir pour allerde Mobile à la Nouvelle-Orléans. Ces 141 milles, je les franchis sur le chemin de fer le plus étonnant que j'aie encore rencontré aux États-Unis, et ce n'est pas peu dire. C'est un chemin de fer construit dans un marais, et à travers la multitude des baies et des bayous qui découpent la côte. Je pars à trois heures trente-cinq minutes du soir. 11 y a une don/aine de stations dont quelques-unes portent des noms français : Bellefontaine, Rigollets, Chèf-Menteur, Michaud, Gentilly. H V a aussi quelques noms indiens, Pascagoula et Biloxi, par exemple, cette dernière station, habitée par une colonie de Gascons. Le

pays, entièrement plat, ne présente d'abord rien de remarquable : de maigres taillis, et çà et là quelques pauvres champs «le cannes à sucre et de riz dans le voisinage d'une case à nègres. Dans les éclairciesdu bois on aperçoit les eaux brillantes du golfe. Autour des stations sont groupées des habitations de plaisance, blanches avec la véranda de rigueur, ou chocolat, lesportes et les fenêtres encadrées de blanc. De jolies misses en robes légères conduisent elles-mêmes leurs bogheys, et, sur les pelouses Mites, des entants blancs d'une carnation délicate jouent au crocket en présence d'une galerie de négrillons et de sangs-mêlés. Mais voici une baie qui a bien ô ou 4 milles de largeur : c'est à peine si nous pouvons distinguer l'autre bord. Comment allons-nous la franchir? En Europe, ce serait une gmsse affaire, car la baie Saint-Louis est parfaitement navigable, et dans certains endroits elle a jusqu'à 80 pieds de profondeur. En Amérique, la Chose parait tonte simple. On a coupé, le long des marais, les sapins les plus gros et les plus longs, on en a fait des pilotis et on lésa enfoncés sur deux rangées dans la baie. On les a reliés ensuite par des poutres transversales sur lesquelles On a pose les

raj|Si ,,| enavantl go ahead! Qu'un «le ces pilotis

enfoncés à 60 OU 80 pied- de profondeur cède sous |e poids du convoi, el nous buvons l'onde amère. On nous en a prévenu! au départ, en ajoutant (pic depuis quelques années], le chemin « ne payant

plus », la Compagnie néglige de le réparer, et qu'on s'attend d'un jour à l'autre à quelque accident épouvantable. On est d'avis, au surplus, que cet accident épouvantable et inévitable aura le bon résultat de rappeler la Compagnie à ses devoirs et de l'obliger à remettre le chemin en bon état. Heureusement pour nous ces prévisions, qui auraient réjoui l'eu le docteur Azaïs, ne se réalisent point ce jour-là, et nous traversons sans encombre la baie Saint-Louis; mais ce n'est pas fini. Sans parler des bai/nus, il y a une seconde baie qui vaut bien la première. Quand nous la traversons, la nuit est tombée. Arrivés au beau milieu, nous entendons un signal d'alarme. Le train s'arrête net, et nous stationnons pendant dix minutes sur pilotis entre le ciel et l'eau. Ce n'était qu'une fausse alerte. Le train se remet en marche, et nous voilà sauvés de ce mauvais pas, mais c'est pour retomber en plein marais; les stations sont bâties sur pilotis et la lune blanchit de larges plaques d'eau donnante au milieu des joncs. Cela s'appelle la Prairie tremblante, et c'est la résidence favorite des alligators. Par moments on aperçoit à la surface du marécage inondé de lumière de grosses souches noires : quand la souche est immobile, c'est un tronc d'arbre; quand la souche remue, c'est une tète d'alligator. Des lueurs électriques et des feux-follets verts courent parmi les joncs; des lucioles illuminent les taillis, semés par bouquets le long de la Prairie tremblante. Ce décor fantastique

ne conviendrait-il pas à merveille au Songe d'une nuit d'été? J'ai vu passer tout à L'heure la fée Tita-

nia en boglicy, et il ne faudrait pas battre longtemps l'eau du marais pour en faire sortir l'affreux museau de Galiban. C'est égal, je ne reprendrai pas le chemin de laPrairietremblante.

Il est neuf heures et demie. Le train parcourt à niveau un vaste quai sur lequel circulent pêle-mêle les cars, les voitures et les piétons. Nous sommes à la Nouvelle-Orléans.

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