LA NOUVELLE-ORLEANS — LA CULTURE DELACANNE A SUCRE
Nouvelle-Orléans, le 3 septembre 1S70.
Bâtie en damier, comme toutes les villes américaines, entre le LVIississipi et le lac Pontchartrain, la Nouvelle-Orléans occupe un espace de 9 milles (12 kilomètres) en largeur sur 6 milles de profondeur. Ses 240,000 habitants , parmi lesquels un compte 70,000 Français ou créoles d'origine française, sont donc logés fort à l'aise. Une immense avenue, perpendiculaire au fleuve, Canal street , sépare le quartier français de la ville américaine. Sur le trottoir de droite , en tournant le dos au Mississipi, on n'entend parler que le français ou le créole, ce qui revient à peu près au même; sur le trottoir de gauche, on ne parle que l'anglais, et les
marchands ne comprennent même pas le français. Au centre de Canal street s'élève la statue en bronze de l'illustre orateur Henri Clay: la plupart des rues commerçantes débouchent aux environs. C'est le rendez-vous de la multitude des cars traînés ordinairement par des mules, qui sillonnent la ville en tous sens, et vous transportent pour la modique somme de b cents, à l'une de ses extrémités. Il y a aussi des cars traînés par des locomotives à vapeur emmagasinée, d'un modèle fort simple et économique. Celles que l'on a essayées à Paris coûtaient, si je ne me trompe 50 ou 10,000 IV.; celles-ci ne reviennent pas à plus de 1,000 dollars; il y a enfin de véritables chemins de 1er sur lesquelles convois circulent à niveau sans occasionner au delà d'une proportion raisonnable d'accidents. C'est par douzaines que l'on compte les lignes de rails dans Canal .,,,., i Cela ne l'empêche pas d'être pavée de gros et solides cubes de pierre, tandis que ses larges trottoirs,
abrités par des vér las en fonte, sont couverts de
larges dal.les. Entre le trottoir et la rue, règne un petit égout a ciel ouvert, qu'un franchit sur une pierre plate aux encoignures des rues. Les maison-, pour [a plUparl à deux étages, sontbàties en briques et badigeonnées de couleurs gaies ; les magasins sont vastes et bien a'érés; il j a des « billards » et des restaurants à la française. Ai-je besoin de dire que les nus du côté droil portenl des noms français : rue de Chartres, rue Royale, rue de Bourbon, rue Saint-
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Louis, rue de Toulouse? Un ingénieur, qui faisait ses délices des Lettres à Emilie, en a décoré quelquesunes de noms mythologiques. Les cars vous conduisent dans le quartier des Dryades el dans les avenues deClio et d'Erato. Le commerce du coton, le grand article de la Nouvelle-Orléans, qui en exporte bon an mal an de 15 à 1,600,000 balles, est concentré dans la rue Garondelet, où se trouve le Cotton Exchange, propriété privée de l'Association des courtiers. On y inscrit d'heure en heure, à la craie, sur de grands tableaux noirs, toutes les nouvelles concernant la récolte, l'état des marchés aux Etats-Unis et en Europe, etc., etc. Plus loin se trouve le quartier spécialement alTeelé au commerce des produits de l'Ouest : lard, viandes salées, maïs, farines. En remontant Canal street jusqu'au fleuve, j'aperçois une colonnade qui me rappelle de loin le péristyle de la Madeleine : c'est la façade de l'hôtel Saint- Charles, le Grand-Hôtel américain de; la Nouvelle- Orléans et l'endroit des deux mondes où l'on confectionne la meilleure limonade. Il y avait aussi autrefois un grand hôtel français, l'hôtel Saint-Louis; mais ou l'a exproprié pour ^ installer la législature cl le pouvoir exécutif, après la prise de la Nouvelle- Orléans par la flotte de l'amiral Farragut. Le siège du gouvernemenl de la Louisiane était auparavant à Bâton-Rouge; i( est resté à la Nouvelle-Orléans.
Un remontant encore, nous nous trouvons devant uni' énorme bâtisse en pierre où sont concentrés les
services fédéraux, la poste et la douane. Cet édifice massif el sans style a coûté plus de 12 millions de dollars (60 millions de francs), et il n'est pas achevé. En comparaison, notre nouvel Opéra est un édifice économique. Nous montons sur la levée, qui empêche la ville, bâtie dans un marais plus ou moins desséché, d'être envahie par le fleuve. Les levées du Mississipi se prolongent pendant des centaines de milles des deux côtés du fleuve, et on ne saurait mieux les comparer qu'aux digues de la Hollande. Avant la guerre, les propriétaires riverains les entretenaient à leurs Irais, et elles ne laissaient rien à désirer; depuis que les propriétaire- son ruinés, l'État s'est chargé de ce soin ; mais l'Etat d la Louisiane, gouverné par des carpet baggers associés aux nègres, n'est pas un modèle d'économie et de bonne administration ; les levées se dégradent d'année en année, les crevasses se multiplient d'une manière alarmante, et de vastes marécages couverts de. joncs et peuplés d'alligators remplacent , dans maintes paroisses,, les champs de riz et de. cannes à sucre. Du haut de la levée, nous découvrons le panorama du fleu\e. large de plus d'un kilomètre et enserrant la ville dans un immense demi-cercle. Ses eaux n'ont pas la limpidité de celles du Saint- Laurent, ou la belle couleur d'ocre dorée de la Savannab : elles sont terreuses, et l'on comprend, à leur aspect, que les alluvions du Mississipi aient lait le sol de la Basse-Louisiane comme le Nil ■< fait le
Delta égyptien.Le Mississipi a une profondeur énorme à la Nouvelle-Orléans; dans quelques endroits, la sonde a donné 260 pieds. Le port est encore peu garni; la saison des arrivages de coton ne commencera guère que dans un mois, quoique les premières balles de la récolte soient déjà en Europe. Ma promenade m'amène devant un square orné de gros bananiers; au milieu duquel s'élève la statue équestre du général Jackson, le défenseur de la Nouvelle- Orléans en 1814. Sur le socle de la statue, l'ex-proconsul Butler a l'ait graver celte phrase que Jackson, devenu Président des États-Unis, a prononcée, au dire des républicains, — les démocrates manquent assez volontiers de mémoire sur ce point, — à l'époque où la Caroline du Sud, prenant l'initiative du mouvement sécessionniste, menaçait d'abandonner l'Union : The Union must and shaU bepreserved; l'Union doit être et sera conservée. Entre le square et la levée sont les marchés. Dans le marché à la viande, je n'entends parler que le français avec un fort accent bordelais. Tous les bouchers de la Nouvelle-Orléans sont des Gascons, et ils paraissent faire parfaitement leurs affaires. Le marché aux légumes et aux fruits est rempli de pommes de terre, de patates douces, de gros choux blancs, de tomates, de superbes oignons, de sébiles de poivre vert et de poivre rouge, de grosses oranges encore vertes et de régimes de bananes. On y parle l'anglais, le cr&le, le bas-normand, le nègre, et que sais-jc encore? Le
bas-normand est parlé par les Cadiens, robustes paysans émigrés de l'Acadie (Nouvelle-Ecosse) à l'époque de la conquête du Canada par les Anglais. Voici deux paysannes maigres et élancées, aux cheveux noirs lisses, à la figure basanée, au profil d'oiseau de proie, vêtues de robes de cotonnade à liséré rouge, avec des colliers de verroterie ; ce sont des squaws indiennes du village de Mandevillc, de L'autre côté du lac Pontchartrain, où résident encore quelques débris de la tribu des Choctas.Les femmes nourrissent les hommes abrutis par le whisky. Elles vendenl des racines de sassafras qui servent, a fabriquer le gombaut, le potage louisianais par excellence. L'une d'elle., la tète profondément inclinée sur son tablier, parait en proie à une préoccupation qui absorbe complètement ses facultés : elle est tout simplement en train de faire le compte de sa monnaie, et il semble que cette opération soit hérissée de difficultés dont la pauvre squaw ne parvient pas ,ï trouver le nœud.
Je prends un car et je parcours la belle avenue de l'Esplanade, où l'aristocratie créole a ses élégantes habitations au milieu de jardins plantés de bananiers, de chênes-verts et de lauriers-roses; l'aristocratie américaine a les siennes de l'autre Côté de la ville, au faubourg de Carolton. Un second car me conduit, en traversant des bayous couverts de joncs, des champs où paissent les vaches, jusqu'à une série de cimetières protestants, irlandais,
juifs, qui sont une des curiosités île la Nouvelle- Orléans. Deux hauts palmiers marquent l'entrée du cimetière neuf, dont la destination est naïvement indiquée par celle inscription : « Ceci est un cimetière. 11 est strictement défendu aux voitures d'y circuler à raison de plus de (j milles à l'heure. » Des monuments en pierre ou en marbre y sont groupésautourd'un parterre de fleurs ; mais voici un étrange bâtiment en forme de chapelle avec un clocheton. Ce n'est pas une chapelle, c'est un four. Le sol de la Nouvelle-Orléans est trop marécageux pour qu'on y puisse enterrer les morts à la manière ordinaire. Qù'a-t-on fait? On a construit des fours en forme de parallélogrammes , divisés en compartiments, comme dans les magasins de nouveautés; ces fours sont bàlis en briques, et les compartiments se ferment au moyen d'une plaque de marbre* ou d'une simple maçonnerie. Si, après un an et un jour, le locataire n'a pas payé son terme, on l'expulse pour l'aire place à un autre, et, le plus souvent, on ne retrouve de lui qu'un amas de poussière el quelques os calcinés, tant la chaleur est intense dans ces l'ours exposés en plein aux rayons d'un soleil tropical. C'est une crémation naturelle. Le premier four que je visite ne contient qu'une soixantaine de compartiments ; des communautés religieuses cl des corporations ont leurs fours particuliers : je remarque notamment le four de l'Association des boulangers, qui pourrai! suggérer un calembour funèbre, liais,
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aux environs, dans le cimetière irlandais, voici deux grands fours parallèles de chaque côté de la pelouse, remplie de tombes particulières cl ombragée de magnolias, de cyprès et de chênes-verts, (les fours communs n'ont pas moins de cinq cents compartiments en longueur, sur quatre en hauteur; et il y en a d'autres.
Je reviens au centre de la ville et je suis frappé, hélas ! de l'apparence négligée des rues et des habitations. On s'aperçoit que la Louisiane, moins heureuse que ses voisines la Géorgie et l'Àlabama, n'a pas encore réussi à secouer le joug des carpet baggers. En quelques années sa dette a été portée à 55 millions de dollars; à la vérité, on l'a réduite à 25 millions par wm- conversion audacieuse, et plus tard on a retranché encore il) 0/0 îles 25 millions; mais toutes ces ressources extraordinaires, suis parler des ressources ordinaires de l'impôt élevé à un taux fantastique, ont été gaspillées; les fonds d'écoles ont été décuplés, et il n'y a pas d'écoles; on a augmenté dans la même proportion les allocations pour les levées, et les levées se crevassent de toutes paris; on n'entretient pas le pavé et on n'achève pas les édifices publies. Enfin, à mesure que l'impôt moulait, les loyers baissaient. Des maisons qni se louaienl naguère 200 dollars par mois sont offertes aujourd'hui à 40 dollars sans trouver de locataires. Ce n'esl pas que les Louisianais n'aient tenté, à maintes reprises, desedébar-
passer de leurs carpet baggers ; ils ont eu, nu moment, deux législatures eu concurreuec : une démocrate et une républicaine; mais les troupes fédérales sont intervenues, et la Nouvelle-Orléans a subi un 18 brumaire républicain. En ce moment, son gouverneur imposé, M. Kellog, achève sa quatrième année; il est absent, et c'est le sous-gouverneur, le nègre Antoine, ancien barbier à bord d'un des bateaux du Mississipi, qui le remplace. Je n'ai pas la bonne fortune de voir Antoine ; mais, dans la visite que je fais à l'hôtel Saint-Louis, siège passablement délabré du gouvernement, je suis présenté à son sous-secrétaire d'État, un mulâtre poli, aux manières diplomatiques, qui ne manque pas d'esprit. Les bureaux et les escaliers sont encombrés de politiciens de toutes les couleurs. Les démocrates ont bon espoir de l'emporter aux prochaines élections, à moins que les listes électorales ne soient trop activement travaillées et que le Returning Honni, — comité de révision, nommé par le gouverneur, qui déride souverainement de la validité des élections et qui compte quatre républicains sur cinq membres, — n'opère avec le zèle dont il est coutunnel'. N'importe! on se croit sur de vaincre, et les républicains se montrent assez déconfits. Sur une douzaine de journaux que possède la Nouvelle-Orléans, il n'y a qu'un seul organe républicain ; encore ne peut-il vivre que grâce à l'appui du gouvernement et aux subventions du parti. Avant 1857, on
ET LE CANADA. -n
v comptai! quatre journaux français ; mais la langue anglaise, qui est la langue des affaires, empiète de jour en jour sur le français, et les jeunes générations la parlent de préférence. La population française ne possède plus actuellement qu'un seul organe, l'Abatte, que dirige un écrivain des plus distingués, M. Félix Limet. La population rurale résiste davantage à l'absorption américaine, et j'ai sous les yeux une douzaine de journaux des paroisses rédigés soit entièrement en français, soit moitié en français moitié en anglais. Je citerai dans le nombre leMeschacébé, journal officiel de la paroisse de Saint-Jean- Baptiste; le Louisianais, journal des paroisses i Saint- Jacques et Ascension; la Ruche louisianaise, de Bonnet-Carré; la Sentinelle de Thibodaux, le Sucrier de la Louisiane, la Sentinelle '1rs Attakapas, le Courrier des Opelousas, le LafayeUe Advertiser, etc., sans compter un grand journal religieux, le Propagateur catholique, journal officiel du diocèse de la Nouvelle-Orléans. Ces journaux entretien- ,„,,,! [e culte de la mère-patrie, et nulle part on ne trouverait des cœurs plus français que dans cette Louisiane, toute remplie, comme le Canada, des noms et des souvenirs de la vieille France. On est étonné, pour le dire en passant, de la puissance , olonisatrice dont la 1 ranec a fail preuve il y a deux siècles. Si Louis \\ n'avail pas perdu le Canada, si |c Premier Consul n'avait pas vendu la Louisiane, qui sail ., i., langueel la civilisation françaises ne lut-
tçraient pas aujourd'hui sans désavantage, dans ce vaste continent de l'Amérique du Nord, avec la langue et la civilisation germano-britanniques? C'esl surtout dans les moments où la France est accablée sous le poids des revers que les souvenirs sympathie ques se réveillent. Quoique ruinée par la guerre, l'émancipation et les carpet baggers, la Louisiane a fourni en 1870-71 la somme de 400,000 francs à la souscription pour les blessés, et plus récemment elle envoyait 40,000 lianes aux inondés. Une grande partie de ces résultats est due à la généreuse initiative de V Abeille et d'un petit groupe de Français et de créoles qui s'efforcent en toute occasion de raviver dans les cœurs de ces bonnes et honnêtes populations les souvenirs de la vieille patrie. Ils viennent de fonder un Athénée et une publication hebdomadaire, auxquels je souhaite bonne chance. La Louisiane n'oublie pas la France; la France, à son tour, ne devrait-elle pas se souvenir un peu plus de la Louisiane?
Le lendemain, je vais visiter dans la paroisse Saint-Charles, à 27 milles environ de la Nouvelle- Orléans, une plantation de cannes à sucre, dont le propriétaire, M. L..., a l'amabilité de me l'aire les honneurs. Nous nous embarquons sur un petit steamer, le l'ont Parker, qui nous conduit au dépôt (station) d'un chemin de 1er destiné à rattacher la Louisiane au Texas, mais que la crise financière a contraint de s'arrêter eu route. 11 n'y a pas
de station dans le voisinage de la plantation, mais peu importe ! Nous ne sommes pas dans un pays où le règlement l'ail loi. M. L... prie le conducteur d'arrêter le train eu l'ace île la plantation, et c'est fait ! La plantation a 2/200 acres de superficie, mais on n'en cultive que 750 en cannes, maïs et ri/.. Elle valait, avant la guerre et l'émancipation, 550,000 dollars avec son cheptel d'esclaves ; elle n'en vaut plus aujourd'hui que 60,000. La maison d'habitation, carrée, à un étage sans compter le rez-dechaussée, surmontée d'un belvédère et entourée de sa véranda en bois, a dû être fort jolie. Malhcureumeut le propriétaire a cessé d'y résider, et les mauvaises herbes foisonnent dans le jardin. A coté se trouve !'■ bàtimenl de la fabrique, où se fait la roulaison; un peu plus loin le « camp », comprenant une douzaine de cases avec leurs jardins où sont logés les nègres attaches à la plantation, .le visite les champs «le cannes situés à portée de l'habitation, entre le Mississipi et une forêt marécageuse. C'est un lieu que hantent volontiers les alligators et les serpents à sonnettes, sans oublier le redoutable mocassin, le plus venimeux des serpents aquatiques; mais ces hôtes malfaisants ne cherchent point la présence de l'homme, et ils se tiennent ordinairement Mir la défensive. Plût à Dieu que la bête rouge, animalcule imperceptible qui s'attache aux jambes des promeneurs, et le moustique, l'odieux, l'infernal moustique, usassent de la même réserve! Oui donc
a dil que la création a été faite exclusivement à l'usage de l'homme? A c#up .sûr le moustique n'a pas été l'ait pour l'homme; ou pourrait soutenir bien plutôt que l'homme a été l'ait pour le moustique. Je reviens à mon champ de cannes. La canne à sucre est un grand et lourd roseau qui atteint communément 5 ou 6 pieds de hauteur, et quelquefois jusqu'au double. Elle est partagée en nœuds placés à deux ou trois pouces de distance, et qui mûrissent successivement à partir du pied. Quand ils sont mûrs, ils prennent une teinte violette. Le feuillage est dru et d'un beau vert. Comme les champs de coton, les champs de cannes ont besoin d'être travaillés avec grand soin; il faut, en outre, y pratiquer une série de fossés reliés les uns aux autres, afin de drainer le sol aussi complètement que possible. On plante la canne dans les mois de janvier et de février, et ce n'est qu'au mois de juin qu'on abandonne la récolte à elle-même. On coupe les cannes au mois d'octobre ; alors commence la roulaison, c'est-à-dire la fabrication du sucre : elle dure jusqu'en décembre, deux mois ou deux mois et demi environ. On apporte la canne à la sucrerie; un plancher mobile l'amène sous les rouleaux, mus par une machine à vapeur, — autrefois on se contentait d'un simple manège; — le jus se sépare île la bayasse et s'écoule dans un réservoir où il dépose, pais dans une série de chaudières où il est purifié au moyen de la chaux et cuit au degré voulu. Ces
chaudières ont chacune leur dénomination spéciale : ,., ,,,.„,„/,.. la propre, le flambeau, icsirop, ^batterie. Au sortir des chaudières ou le laisse refroidir, puis on le verse dans des boucauts percés de trous, d'où la mélasse, se séparanl peu à peu du sucre, s'écoule dans un réservoir. Au bout d'une vingtaine de jours la roulaison est terminée, le jus de la canne est transformé en sucre. On estime qu'un aère de cannes fournit un boucaut de 1 .200 livres de sucre et deux barils de mélasse. Une plantation comme celle-ci produit de 2 à 500 boucauts de sucre et 1,800 barils de maïs qui est consommé par les mulets. Le maïs semé avec des fèves serl d'assolement. On ne sépare pas, comme dans l'industrie du sucre de betterave, la production de la canne de la fabrication du sucre. Chaque propriétaire se borne à rouler ses cannes, et la nécessité de resserrer les opérations dan, un espace d'une soixantaine de jours a fait obstacle jusqu'à préseul à l'établissement de grandes sucreries à la mode d Europe. La sucrerie de M. L... n'a pas coûté plus de 25,000 dollars. C'est déjà beaucoup dans un pays où l'intérêt esl à un taux exorbitant.
Arrivons au régime du travail. On emploie un nègre libre pour 7 acres. Un nègre esclave suffisait pour 10 acres. C'est la même proportion que pour le colon. Les salaires ont beaucoup baissé depuis quel ques .mnee-. Il y a troisans, "ii donnait aux nègres 20 dollars par mois, la nourriture et le logement;
aujourd'hui, leur salaire n'est plus que de 18 dollars pour vingt-six jours de travail, soit environ 70 cents par jour, avec le logement, mais sans la nourriture. On leur en païelesdcux tiers mensuellement ; le tiers restant, à la lin de l'année. La journée va du lever au coucher du soleil ; elle est, en moyenne, de quatorze heures dont il Tant déduire deux heures pour le dîner et le déjeuner. Pendant la roulaison, époque où le travail est particulièrement rude, elle n'est que de huit heures et demie ; mais on demande aux ouvriers un quart en sus de travail de nuit, qu'on leur paie à raison de 50 cents. Les femmes, employées aux mêmes travaux que les hommes, à l'exception du labour et du creusement des fossés d'écoulement, reçoivent 50 cents par jour. Le nègre a, de [dus, la jouissance d'un jardin et même d'un morceau de champ où il culti\c des légumes et du maïs. Ces salaires seraient fort suffisants pour répandre l'aisance dans le « camp », si l'ordre et l'économie n'étaient des vertus généralement inconnues à Tommy, et s'il n'éprouvait pas une passion de plus en plus prononcée pour le whisky. Un store assorti de toutes sortes d'articles de consommation, les sardines et Je whisky compris, est attenant à l'habitation, et les nègres s'y pourvoient de préférence; chaque semaine on leur remet un «ticket de travail» constatant le nombre de journées qu'ils ont faites et, par conséquent, la somme qui leur est due; en échange de ce ticketj le gérant du store leur donne
„„,. série do bons de 1 dollar, 50 cenls, l2ô cents et même 10 cents, qu'il reçoit ensuite en paiement des articles de consommation qu'on lui achète; les 1,,,,. non présentés — on n'en compte ordinairement qu'un tiers, ee qui veut dire que les deux tiers du salaire des nègres entrent dans la caisse du store, les lions non présentés, dis-je, sont échangés, partie à la lin du mois, partie à la Un de l'année, contre de l'argent. Ce système, qui s'est généralisé dans les plantations de sucre, de riz et de coton, rapporte aux planteurs de notables bénéfices, et il leur permet, en outre, de réduire sensiblement leur capital roulant; il peut donner lieu à des abus, — ,,n en- sait quelque chose eu Angleterre, où il est connu sous le nom de truck system ; — mais dans les endroits où les stores n'existent i>as, le salaire de l'imprévoyant Tommy n'en passe pas inoins, pour la plus grande part, entre les mains des juifs, et sa condition n'est pas meilleure. Les cases du « camp », en planches brutes, ressemblent à celles que j'ai vues en Géorgie ; leurs habitants flânent le long de la levée, — c'est un dimanche. — Une vieille négresse fume sa pipe ; un charpentier mulâtre, garçon économe et rangé, qui vient d'acheter un morceau de terre sur ses économies, tient ses enfants sur ses genoux ; un nègre à laine blanchissante, à (lui son maître l'ait ^ remontrances bienveillante.-, mu- sa passion pour le whisky, lui répond en pur nègre i\\\ boulevard : « Whisky, plus fort
que li. » L'heure du retour est arrivée, ou signale au loin le convoi. Mon compagnon agite un mouchoir blanc; le train s'arrête, et deux heures plus tard nous centrons à la Nouvelle-Orléans.
J'allais oublier la soirée de la veille, samedi. — jour où les deux partis tiennent de préférence leurs meetings suivis de promenades à la lueur des torches. Canal street et les rues adjacentes présentaient Je spectacle d'une animation extraordinaire. Il y avait foule au pied de la statue de Henry Clay, foule aussi dans les maisons de jeux tolérées de la rue de Chartres et dans les bureaux de la loterie louisianaise, — une loterie d'Etat qui a un « petit tirage » par jour, sans compter les gros, et à laquelle les cuisinières de la Nouvelle-Orléans ne manquent pas d'apporter le tribut quotidien des 25 cents qu'elles « économisent » sur leurs marchés. A neuf heures, les processions des clubs républicains et démocrates commencent à se former et à parcourir la ville sur deux files, chaque membre portant sa torche avec laquelle il exécute des évolutions variées. A mesure que les clubs du même parti se rencontrent, ils fusionnent ; en sorte que les deux processions rivales finissent par s'allonger en une queue non moins interminable que flamboyante. En tête de la procession démocratique, un homme à cheval porte un transparent sur lequel apparaissent en grosses lettres les noms de ïilden et de Hendricks. Un orchestre précède les membres i\*^ clubs, en casquettes
blanches de jockeys avec collet noir sur la chemise. Les républicains ont un aspect encore plus pittoresque s'il est possible. Leur procession s'ouvre par une grande voiture où deux blancs et deux nègres correctement vêtus sont assis fraternellement cote à côte ; puis vient un immense drapeau étoile avec une couronne à la hampe; puis un transparent avec les noms de Hayes et de Wheeler ; puis un orchestre qui exécute, avec accompagnement de fifres et de tambours, l'air des Conspirateurs de la Fille de M""' Angot; [mis un club blanc, chapeaux de paille et manteaux vénitien en calicot vert, bleu, rouge. orange sur la chemise ; enfui, un club nègre, sévèremen< Vêtus de courtes redingotes noires, avec casquettes et ceintures blanches. Chaque club a sa bannière spéciale. Les deux processions se côtoient au milieu des cars el des voilures d'un train dont la vapeur siffle ; démocrates et républicains agitent leurs torches eu se jetant des regards médiocrement fi kernels; quelques briques et d'autres menus projectiles sont lancés au détour d'une rue obscure; les journaux démocrates dénoncenl le lendemain cet* outrage rn l'attribuant aux républicains ; le journal républicain, de son côté, ne manque pas de l'attribuer aux démocrates. Us ont probablement raison des deux pari-. Je remarque une douzaine de s imins armes de transparents spéciaux qui essayent de se faufiler dans les rangs; d'abord, on les laisse faire; mais bientôl on les expulse avec indignation.
256 LETTRES SUR LES ETATS-UNIS ET LE CANADA. Je m'approche : les transparents représentent un homme de solide encolure avec cette inscription en légende : Holman's cuirs withoul medicines ! (Guérisons sans médecines!) Pourtant, n'est-ce point aussi la devise des politiciens de tous les partis et de lous les pays : Guérisons sans médecines?