LES CHUTES DU NIAGARA — MONTRÉAL
Montréal, le 29 jaillel
Grâce à la concurrence acharnée que se font les Compagnies du New-York Central and Hudson river, delà Pennsylvania et de l'Eric, on va, en ce moment, de New-York aux chutes du Niagara — distance, il'2 milles, environ 000 kilomètres — à raison de la très-modique somme de *> dollars ou même de 9 dollars aller et retour. A Niagara, vous entrez dans le premier office venu, où l'on vend des journaux, des livres et un immense assortiment de tickets de chemins de fer valables pendant six mois, avectoute sorte d'itinéraires illustrés que les Compagnies concurrentes répandent à profusion, et vus achetez pour 59 dollars une série de tickets de chemins de fer et de bateaux à vapeur pour le lac Ontario, Mon-
trcal, Québec, avec retour à New-York par le lac Champlain, le lac Georges et Saratoga. En tout, 44 dollars, 200 IV. (le dollar en papier perd actuellement 12 0/0), pour un parcours de plus de 2,000 kilomètres. Ce n'est pas cher si l'on songe surtout que le niveau général des prix esl ici infiniment plus élevé qu'en Europe. Je prends le chemin de fer de l'Erié qui traverse les pittoresques vallées de la Delawarc et de la Susquehannah, avec des courbes d'un rayon tellement court qu'on voit, des dernières voitures, cheminer devant soi la locomotive sans avoir besoin de se pencher en dehors de la fenêtre. On monte jusqu'à ce qu'on atteigne le village de Summit, point de partage des deux vallées, à 1,5G6 pieds au-dessus du niveau de la mer. Dans les 8 derniers milles, la montée esl de 5Gt> pieds. Le ebemin de fer suit de très-près le cours des deux rivières qui coulent entre de liantes collines couvertes de bois touffus; çà cl là une éclaircic où l'on aperçoit tantôt u\w maison, tantôt un petit groupe de maisons blanches eu bois, avec des persiennes vertes. Dans le drawing car Pullman (le drawing car est la voilure de jour et le sleeping car la voiture de nuit), des fauteuils à pivot permettent au voyageur nonchalant de contempler sans se déranger les divers aspects du paysage, tandis qu'une foule de marchands de journaux, délivres, àecocoa nuls, d'oranges et de glaces Allegretti conservées dans de; boîtes métalliques, se succèdent sans interrup-
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tion pour lui offrir de quoi satisfaire ses appétits intellectuels el matériels. Nous traversons Buffalo, le grand entrepôt du lac Erié, d'où un embranchemenl nous amène, une demi-heure plus tard, auxcélèbrcs Niagarafalls. Nous descendons à Cataract hous,', hôtel situé entre les rapides et les chutes. Nous sommes venus en seize heures de New- York. 11 est minuit passé.
Nous nous endormons au bruit d'un sourd grondement qui nous rappelle le canon du siège de Paris, et le lendemain, de bonne heure, nous courons aux chutes. A la sortie de l'hôtel, un cocher des plus démonstratifs nous adresse un discours plein de promesses et nous pousse, bon gré mal gré, dans sa voilure. Nous faisons I mille, 2 milles à travers champs, et non- constatons, non sans inquiétude, que le bruit diminue au lieu d'augmenter. Nous voici enlin au bord d'une rivière large comme la Seine, niais dont les eaux tourmentées coulent outre deux brèches verticales de 150 à 200 pieds de hauteur. Nous nous arrêtons en face d'une maisonnette en bois où l'on vend du soda wateret des photographies; moyennanl 50 cents (2 fr. 50 c), nous prenons un ticket pour l'ascenseur. Nous descendons pendant quatre minutes, dans une obscurité complète, et on nous dépose sur une grève rocailleuse, où il y a une «salle d'accommodation pour les ladies», maispointdechute. Toutefois, àpart la salle d'accommodation, le site esl suffisammcnl sauvage et pitto-
resque. La rivière roule bruyamment ses eaux vertes dans un lit de rochers, où elles se brisent en lançant des Ilots d'écume, et, plus bas, une montagne couverte de forêts, au pied de laquelle elle forme un coude, semble borner son cours tumultueux. Cependant ce n'est pas la cataracte ! Nous congédions notre cocher avec de vifs reproches, mais notre cocher ne veut pas être congédié. Il nous demande préalablement la somme ronde de 4 dollars. Nous nous récrions sur cette prétention abusive. Il nous ramène à l'hôtel, où l'on nous assure que c'est le prix, et que tout est en règle. AU right ! Nous nous exécutons, et prenons cette fois le sage parti de chercher nousmême la chute. Elle est à deux pas de l'hôtel. Seulement, elle n'est pas visible, gratis du moins. Par une combinaison ingénieuse et savante, la rive américaine (on sait que le Niagara forme la limite des États-Unis et du Canada) a été enclose de telle façon qu'on ne peut voir la chute que du Prospect Pari;, — prix d'entrée, 25 cents, — ou du Suspension bridge, prix du passage, encore 25 cents. Nous entrons dans le Prospect Park, et une avancée circulaire nous place soudainement en présence d'une des plus splendides merveilles de la nature. Sans un parapet en granit à hauteur d'appui, nous pourrions toucher de la main l'énorme masse liquide qu'une île en forme de promontoire, Goal island, divise m deux parties inégales: la chute américaine de 900 pieds de largeur sur 164 de hauteur, la chute oana-
dicnne de 1,900 sur 150, Tune et l'autre déversant par heure. 1 ,500 millions de pieds cubes d'eau. Voilà pour la statistique ; mais comment donner une idée de l'imposante majesté d'un pareil spectacle? La masse verdàtrc se couvre, en tombant, de scories brillantes comme des soufflures de verre, et du fond ,1e l'abîme qu'elle creuse à une incommensurable profondeur s'élève une vapeur blanche sur laquelle les rayons du soleil dessinent des fragments d'arcen-ciel. Chacune des deux chutes se creuse par le milieu, la chute canadienne formant une immense cuve d'où la vapeur monte en nuages floconneux. L'esprit demeure anéanti à l'aspect de cette scène grandiose, et les lèvres sont muettes. C'est tout au plus si l'on est choqué de la vue du moulin à papier qu'un industriel utilitaire a bâti dans une annexe de Goat island, ■ •! dont la haute cheminée fume à une vingtaine de mètres au-dessus de la chute américain!'.
Cependant le parapet de granit rouge sur lequel nous nous appuyons est couvert de plaques blanches rayées de lignes noires. Ce sont des affiches du photographe de Prospect Par!;, et elles valent la peine d'être lues. Elles apprennent aux visiteurs que Prospect Part est le seul endroit d'où l'on puisse avoir une vue complète du phénomène, en insistant gnr cette considération majeure qu'il leur importe de conserver un souvenir durable de leur visite, et qu'à cet égard ils ne pourraient rien trouver de
plus satisfaisant et de plus intéressant (ju'une photographie contenant à la fois une reproduction parfaite d'un des plus grands spectacles de la nature, cl de la physionomie qu'ils avaient euxmêmes en le contemplant, as they appear while wiewing il. Sans me laisser séduire par cette annonce alléchante, je prends un ticket de 50 cents pour le chemin de fer qui dépose les visiteurs au pied de la chute américaine, et pour le ferry qui les transporte sur la rive canadienne. Le chemin de fer consiste en un plan incliné', sur lequel un car à découvert moule tandis qu'un autre descend. Au bout de quelques minutes vous vous trouvez dans un pêlemêle de rochers glissants, en travers desquels sont jetées des passerelles qui vous permettent d'approcher assez près du torrent écumeux pour être étourdi, aveuglé et mouillé de pied en cap. Après avoir accompli ce devoir de touriste consciencieux, vous vous embarquez sur le ferry, une chaloupe grande comme une coquille de noix qui vous porte sur l'autre rive, en dansant sur les brisans et les remous. Il n'y a point d'ascenseur ni de chemin de fer incliné' au bord canadien. Vous suive/ à pied un sentier sinueux et vous vous trouvez en face d'un musée où l'on entre sans payer cl d'une écurie de huffalos où l'on entre en payant. Vous vous détournez en faisant quelques pas: un gros tronc d'arbre sur lequel des gamins s'avancent a califourchon est incliné le long de l'abîme. On vous offre, moyennant I dollar, de
vous conduire dans le gouffre. Vous acceptez. On vous revêtd'un costume etd'un bonnet du toile cirée, et vous descendez jusqu'au pied de la cataracte. Le rocher d'où le flot épais et bruyant se précipite, profondément creusé et selon toute apparence destiné à s'effondrer, forme un arceau au-dessus de votre tête. Vous avancez, en vous collant au rocher, sur un sentier qui va en se rétrécissant jusqu'au moment où il devient tout à fait impraticable. A deux pas, la masse liquide se précipite en mugissant. C'est un enfer aquatique. Vous rebroussez chemin, et ce n'est pas sans un sentiment d'intime salisfaction que vous remontez l'escalier qui vous a conduit dans cet antre, d'où le dieu Dollar, le plus puissant des dieux, a expulsé le génie de la cataracte. Vous vous rhabille/., vous vous séchez et vous suivez la berge escarpée, au-dessous de la chute, jusqu'à Suspension bridge, une merveille de l'industrie humaine en face d'une merveille de la nature. Les deux tours qui en forment les extrémités sont à une distance de 1,230 pieds l'une de l'autre, et le tablier du pont est à 256 pieds au-dessus du niveau de la rivière. Voitures et piétons y passent suis que la moindre oscillation vienne inquiéter les voyageurs nerveux. Du milieu de Suspension bridge, vous apercevez à votre droite la cataracte dans toute sa splendidc beauté, tandis qu'à votre gauche, sur les hauteurs de la rive américaine, s'étale, en caractère cyclupéens, L'annonce des pilules et emplâ-
très deHerrick, Uerricks jriUs and plasters, Herrick,
un émule de Sozodont ! Sozodont y est aussi, serré de près par Gargling, et bien d'autres. Il y a le Peruvian syrup, YAnderson's buchu, le Tarrants sellera (/périment for dyspepsia ; il y a, peints à fresques dans les tons les plus éclatants et les attitudes les plus provoquantes, tous les animaux de la ménagerie de Van Amburgh, le zèbre, l'hyène, le rhinocéros cornu, le premier qui ait visité ce continent, sans oublier l'une acrobate, constituant, au dire de l'éditeur de l'affiche, une réunion propre à intéresser les théologiens aussi bien que les historiens. Il y a enfin la reine de la corde, la célèbre signorina Maria Spelterini, qui annonce sa dernière ascension — c'est la cinquième — sur la corde roide, au-dessus des torrents mugissants et bondissants de la cataracte. C'est complet ! Mais il nous reste à visiter Goat isldhd et Sislers islands, ce groupe d'îles et d'ilôts qui forment promontoire au milieu des chutes.
Nous remontons jusqu'à une cinquantaine de mètres en amont. Nous traversons un pont, — coût, 50 cents ; — nous passons devant la manufacture de papier qui a ingénieusement utilisé un filet de la cataracte, et nous voici sous les calmes et Irais ombrages de Goat island. Des chemins sinueux et pittoresques y ont été pratiqués ; des ponts hardiment jetés sur les torrents écumeux qui séparent les des nous conduisent tout au bord de i'abime. Un avis
El LE CAMADA. nl
du propriétaire informe le public que ce point est le seul endroit du monde où Ton puisse apercevoir un arc-en-ciel formant un cercle complet. Un autre avis, placé non loin d'un kiosque de soda-water, fournit des indications utiles aux gentlemen et aux ladies. Enfin, un troisième avis prévient les amateurs qu'ils peuvent, moyennant 1 dollar 1/2, costume compris, descendre dans la célèbre caverne des Vents, cave ofwinds, où ils pourront contempler dans toute sa sublime horreur le spectacle des convulsions intérieures de la cataracte. Ayant déjà été suffisamment mouillé dans la cave ofwinds de la rive canadienne, je ne crois pas nécessaire d'aller prendre un nouveau bain de cataracte, je remonte Goal island, je passe dans les Sisters islands, à une centaine de mètres plus haut, et vraiment le spectacle qui s'offre à mes regards vaut bien celui de la cave ofwinds. La rivière, large ici de plus de 2 kilomètres, tonne une série de rapides dont le principal a bien une vingtaine de pieds de hauteur. Les eaux, arrêtées par des récifs et des brisans, se soulèvent, jettent des flots d'écume irisés par les rayons du soleil, puis reprennent leur course verte gineuse vers l'abîme. On croirait voir d'innombrables troupeaux de moutons affolés par une panique, se précipitant, se culbutant, sans trêve ni repos, au milieu" du vaste el impétueux courant qui les en- Iraine avec une impulsion irrésistible. Des forêts que la hache du bûcheron vient à peine d'entamer
forment le cadre de ce tableau, moins grandiose sans doute que celui des chutes, mais plein de mouvement et de vie.
Je reprends le chemin de l'hôtel, et c'est tout au plus si je jette en passant un regard distrait sur une fresque merveilleuse représentant la découverte du pôle Nord, et de la véritable et authentique fontaine de soda water de Tuff. Cataract house est située dans la grande rue, je pourrais même dire dans l'unique rue de Niagara ; elle est garnie de magasins de curiosités, où l'on vend des photographies, des cannes, des éventails et une foule d'autres souvenirs des cataractes, jusques et y compris des hiboux empaillés. Si vous vous hasardez sur le seuil, vous êtes aussitôt entouré d'une légion d'élégantes misses en robe de soie, qui ne vous lâchent qu'après avoir allégé votre bourse du peu ijui y reste de pièces de 25 cents et de 5U cents. Je finis par échapper à ces aimables moustiques, et je vais me reposer à l'américaine sur la piazza de l'hôtel. Une bande de musiciens vient s'y installer, et elle ouvre son concert quotidien en exécutant l'ouverture de la Fille de 31"" Angot. Celles, les chutes de Niagara n'ont pas cessé d'être une des merveilles de la création; elles lancent, comme au temps où M. de Chateaubriand allait écouter leur voix solitaire, un Ilot puissant et éternel ; mais en pénétrant jusque dans leurs entrailles au moyen de ses élévateurs et de ses inclined railways, en bâtissant des moulins sur
leurs bords cl en y élevant dos fontaines de sodawater, en les utilisant et en les exploitant, l'homme ne les a-t-il pas dépouillées d'une partie de leur sauvage grandeur? C'était un lion du désert, ce n'est plus qu'un lion en cage que le dompteur, vêtu d'un justaucorps bariolé, exhibe en cabriolant entre ses pattes.
Le lendemain matin 27 juillet, nous prenons le train de Lewiston, petit port situé sur le lac Ontario, à l'embouchure du Niagara. Deux forteresses peu habitées, le Niagara sur la rive américaine et le Massasauga sur la rive canadienne, défendent l'entrée du fleuve. Nous nous embarquons à Lewiston sur un petit bateau de la Compagnie Richelieu and Ontario, qui nous transporte en quelques heures à Toronto, sur la rive opposée du lac. A Toronto, nous passons à bord du Corsican, un steamer grand format, avec un vaste salon dans toute sa longueur et deux rangées de cabines superposées. Mais ces cabines, je ne devais les connaître que de réputation. Quoique mon billet circulaire me conférât tous les droits possibles, on nie demande 4 dollars pour une cabine. Je m'explique un peu plus tard l'élévation par trop escarpée de ce chiffre en apprenant que la Compagnie Richelieu and Ontario possède le monopole de fait, sinon de droit, de la traversée du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent. Je refuse avec énergie de me soumettre à cette exaction, et je me rabats sur le souper, qui est inscrit cri toutes lettres sur mon tic-
ket. Mais c'csl ici qu'il s'agit de déployer une activité surhumaine. Une escouade de garçons dépose sur la lalile des jambons et d'énormes pièces de bœuf, puis disparaît comme dans mie trappe. 11 faut pratiquer la maxime américaine, hclp yourself, autrement dit, découper et se servir soi-même. Pendant une demi-heure on ne voit par-dessus la table que des bras allongés à droite et à gauche comme dans le tableau de l'Enlèvement des Stibines de David. Mais les plats du Corsican sont plus difficiles à enlever que les Sabines, il y a trop de Sabins! Je m'étends avec mélancolie dans un fauteuil et j'ai soin de me réveiller le lendemain matin de bonne heure pour jouir du spectacle pittoresque des Mille Iles, Thousand Islands, qu'aucun Sabin, du moins, ne me disputera. Les Mille Iles sont, comme leur nom l'indique, un massif d'iles et d'îlots, — il y en a de toutes grandeurs, — agréablement couverts de verdure et de bouquets d'arbres. On navigue dans les canaux sinueux qui les séparent, depuis Kingston, à l'origine du majestueux Saint-Laurent, jusqu'à Prescott, où son cours se dégage et où il s'évase en tonne de lac. A vrai dire, le Saint-Laurent n'est autre, chose qu'une série de lacs, d'une largeur de 5 à 10 kilomètres, qui se rétrécissent çà et là en formant des rapides. Nous avions à bord les commissionnaires de deux hôtels rivaux de Montréal, le Saint-Lawrence (Saint-Laurent) et l'Ottawa. Chaque fois que le Corsican franchit les remous tu-
multueux d'un rapide, l'un d'eux prend la parole, au grand mécontentement de son concurrent, pour expliquer au public ce que c'est qu'un rapide, et combien les rapides du Saint-Laurent sont supérieurs à tous les autres rapides. Ce speech humoristique se termine invariablement par un éloge consciencieux de l'hôtel d'Ottawa, ou de Saint-Lawrence. Ce boniment à l'américaine obtient, ai-je besoin de le dire? le plus vif succès ; mais l'Ottawa représenté par un gros garçon imberbe, à la face réjouie et à la faconde inépuisable, qui pourrait bien faire plus tard unpoliticien distingué, remporte décidément la palme. Le Saint- Lawrence, distancé, finit par le laisser maître delà place, et l'heureux vainqueur remplit son carnet des noms des voyageurs que son éloquence a décidés à opter pour Ottawa hôtel. Le dernier rapide, -itué à quelques milles de Montréal, entre le village français de Lachine et le village indien de Cauglmawaga, est le seul qui nous rappelle sérieusement les rapides du Niagara. Un pilote indien plus ou moins authentique arrive dans une petite barque pour diriger le Corsican au milieu des éeueils. Un coup de barre donné de travers, cl nous voilà à vaul'eau. Heureusement notre pilote, Indien ou non, connaît ses rapides mieux encore que l'orateur de l'hôtel d'Ottawa : il dirige d'une main sure le navire au milieu de- brisans, et nous ne tardons pas à apercevoir en travers du fleuve une longue ligne grisâtre. C'est le célèbre puni Victoria, le plus long
de l'Amérique, et probablement du monde entier. Avec ses deux culées, il ne mesure pas moins de •] mille 3/4 (2 kilomètres 1/2), la distance de la place de la Concorde au bois de Boulogne. Ses vingtquatre arches reposent sur d'énormes piliers en pierres, solidement défendus par des brise-glaces contre les terribles débâcles du ileuve. N'oublions pas que le Canada a sept mois d'hiver, qu'il y neige et qu'il y gèle comme à Saint Pétersbourg et à Moscou, tandis qu'en été il y l'ait chaud comme aux Antilles. Le pont Victoria traversé, nous avons devant les yeux le panorama de Montréal.
Montréal, le port principal du Canada, est une jolie ville de 140,000 habitants: 75,000 Français et 65,000 Anglais, qui s'étend entre le fleuve, large en cet endroit de 2 a 5 kilomètres, et un énorme mamelon boisé dont on a fait un parc. Elle est divisée en deux comme par la lame d'un couteau : à l'ouest, c'est la partie anglaise; à l'est, c'est la partie française. Les deux populations, quoique vivant en très-bon accord, ne se mêlent guère. On ne cite pas dix Canadiens français qui fréquentent la société et les clubs anglais. C'esl la population anglaise, composée en presque totalité de banquiers, d'industriels et de négociants, qui tient le haut du pavé. Elle a l'esprit d'entreprise et les capitaux, sans parler de l'éducation pratique qui développe l'instinct des affaires. A peine débarqué, j'entends formule) les plaintes les plus vives contre l'instruction exclu-
vivement classique que s'obstine à donner le clergé, maître de l'éducation, et qui n'est propre, me dit-on, qu'à former des prêtres, des avocats et des notaires. Mais laissons pour le moment de côté ces questions brûlantes et allons visiter la ville. En face de moi g'élève une statue en bronze, protégée par deux vieux canons. L'inscription gravée sur le soele m'apprend que c'est la statue de Nelson, due de Bronte. Duc de Broute! qui connaît le due de Bronte? Nelson, à la bonne heure! et les dernières paroles de cet Anglais de vieille roche : « L'Angleterre attend de vous que ebaeun lasse SOD devoir ! » sont bien placées sur le soele. Ah ! voici enGn des enseignes françaises et des noms français. Voici l'écusson de MM. Larivière et Pressier, deux 3SOciés, etceluidcMM.Jelté,BcigeetChonuct, associés à trois; voici l'enseigne de M. Armand Pauzé, meublier, dans la rue Saint-Vincent ; l'enseigne de MM. Laîbrlunc et Goderrc, maison de bois de sciage, et de Mlle Uaquctle, modiste, qui estampe et brode dans la rue Notre-Dame. Entre parenthèses, du coté fonçais, toutes les rues sont baptisées de noms de saints ou de saintes, tandis que du anglais on lésa placées sous le patronage des anciens gouverneurs. Voici enlin, sur un déballage dc confections, une pancarte en pur franco-américain: «Pas de blagues 1 C'est le temps maintenant ou jamais d'acheter des marchandises pour la moitié de leur valeur. N'oubliez pas (pie c'est l'achat de
lis LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA, deux stocks de banqueroute! » Que voulez-vous? Nous sommes à deux pas de la frontière des États- Unis. Mais je suis fatigué. Je rentre à l'hôtel, où l'on me demande'obligèamment si je suis bien et si j'ai fait une bonne marche (promenade) ; et comme je veux prendre ma clef, on me prie de ne pas me donner ce trouble. Hum ! si Fou enseignait aux bous Canadiens m, peu moins de grec et de latin, et un peu plus de français!...