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LA SITUATION POLITIQUE DU CANADA- LE CLERGE CANADIEN - LA VIE RURALE

Québec, le 2 aoùl 1876.

Presque aussi étendu que les États-Unis, mais oe possédant encore qu'une population de 4 à 5 millions d'habitants c centrés à l'est et au midi dans

[es provinces d'Ontario, de Québec, do la Nouvellesse, du Nouveau-Brunswick, de l'île du Pnnce- Édouard, le Canada forme une Confédération nominalement dépendante de l'Angleterre, mais, en réalité, parfaitement maîtresse de ses destinées. La reinese borne à nommer lé gouverneur général, qui est actuellement l'aimable et populaire lord

Dufferin, auquel le Canada paie 50,1 piastres

,000 ir.i d'appointements, et le gouvernement Lis entretienl à ses Irai, une garnison de 2,000

hommes à Halifax. Voilà tout! (luire ces 2,000 hommes, le Canada possède des milices que je n'ai pas vues, mais qui ont, à ce qu'on m'assure, un air

tic pareille avec l'eu notre garde nationale, et linéiques centaines d'agents de police. Cela suffit à garantir sa sécurité, que personne, au surplus, ne s'avise de menacer. Le siège du gouvernement fédéral, du Dominion, comme on le nomme, est dans la ville neuve d'Ottawa. 11 yaunSénatde 72 membres pris dans chaque division (les provinces se partagent en divisions, les divisions en comtés, les comtés en paroisses ou townships) et nommés à vie par le ministère, sous la signature du gouverneur général; à coté du Sénat, um Chambre des Députés de deux cents membres, dont soixante Canadiens français, élus par un corps électoral limité par un cens de 25 piastres de loyer ou d'autres conditions analogues (la piastre ou le dollar canadien équivaut au dollar américain en or, le papier-monnaie n'existant pas au Canada). Est-il nécessaire d'ajouter que les deux langues sont admises sur le pied de l'égalité dans le Parlement canadien, et que l'unité du Dominion nes'en trouve pas compromise, au contraire? Celte manie doctrinaire qui consiste à imposer la même langue à tous les habitants du même pays en al tendant qu'il soit possible de leur imposer la même instruction, le même costume et la même manière de se l'aire la barbe, —cette manie, la plus sotte et la plus insupportable des manies politiques, n'a pas

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pénétré au Canada, et c'est précisément parce que Français et Anglais parlent chacun librement leur langue sans être obligés d'écorcher officiellement une langue imposée, qu'ils demeurent volontiers unis. Les sessions ne durent guère plus de trois mois par an, et les membres du Parlement, sénateurs ou députas, reçoivent une indemnité de 1,000 piastres. Il n'y a pas moins de treize départements ministériels, avec un nombre, hélas! croissant de fonctions de tout ordre, que se disputent les « conservateurs » et les « libéraux. » Les conservateurs ,„,t été obligés, il y a quelque temps d'abandonner le pouvoir par suite du goût trop prononcé que quelques-unes de leurs notabilités avaient manifesté pour les pols-dc-vin ; et c'est actuellement le cabinet libéral Mackensie-Cauchon qui a la direction des affaires.

Au-dessous du gouvernement fédéral, qui s'occupe des travaux d'intérêt commun, chemins de fer, canaux, etc., des pêcheries, des postes et des douanes, en s'efforçant naturellement d'arrondir ses attributions, il j a les gouvernements des provinces. Chacune forme un État qui se gouverne lui-même, déduction faite des attributions réservées au Dominion, avec un lieutenant-gouverneur nommé par le gouverneur général, un Sénat, une Chambre des Députés, un ministère, une bureaucratie, sans oublier les deux partis de rigueur, tout ce inonde-la émargeant au budget ou aspirant à y émarger. .Mais

je neveux parler que de la province de Québec, la seule que j'aie visitée.

A l'époque où le Canada a été cédé à l'Angleterre, eu 1765, il y a à peine un siècle, on n'y comptait que 60,000 colons français, venus pour la plupart de la Normandie et de la Bretagne. Quoique l'immigration française se soit complètement arrêtée à partir de la cession, la population franco-canadienne s'élève aujourd'hui à bien près de 1,500,000 âmes, et l'on estime, de plus, à environ 500,000 le nombre des Canadiens français établis aux États-Unis, principalement dans la INouvelle-Angletcrrc. En supposant que le même taux d'accroissement se maintienne,— et on ne voit pas pour quelle cause H baisserait d'ici à longtemps, — il y aura avant la fin du siècle prochain dé 50 à 40 millions de Français au Canada. La place n'est pas près de leur manquer. La province de Québec, où ils sent principalement concentrés, est aussi grande que la France, et quoique l'hiver y dure sept mois, d'octobre en avril, elle abonde eu ressources naturelles. La masse de la population se compose de cultivateurs qui parlent français avec un accent bas-normand et vivent paisiblement sous la direction morale et politique de leurs

cures.

C'est le moment de parler du rôle que joue au Canada le clergé catholique. Ce rôle est considérable, et, comme toute chose en ce monde, il a ses bons et ses mauvais côtés. Les bons côtés— pourquoi

nelcdirais-je pas'.'— me paraissent l'emporter sur les mauvais. A l'époque où le Canada a été cédé à l'Angleterre, la colonie s'est pour ainsi dire trouvée décapitée. Les familles seigneuriales et les fonctionnaires sont, pour la plupart, rentrés en France. Le clergé seul est resté, et c'est grâce à son influence que l'élément français a pu soutenir, sans se laisser entamer, la concurrence de l'élément britannique. C'est dans les écoles et dans les Universités fondées par lui ou sous son patronage que s'est conservé, avec la langue, le culte de la vieille patrie française, tandis qu'il maintenait dans les paroisses rurales la pureté des vieilles mœurs en prêchant d'exemple. Nulle part on ne trouverait un clergé d'une conduite plus exemplaire. Il possède de grands biens, car nous sommes ici dans un pays de mainmorte, et dans la seule ville de Québec il a entre les mains le tiers .le la propriété foncière; de plus, il a conservé la dîme, qui sepaieen argeutou eu nature, et qui est du vingt-sixième de la récolle en blé. La récolte faite, lu vingt-sixième gerbe appartient au curé, et, dans ce fécond pays, le revenu qu'il en tire n'est pas mince. Il y a des cures de campagne qui rapportent 15,000 francs et davantage. Mais il ne semble pas que le fardeau soit trop lourd et que le développement de la prospérité du pays en soit entravé. La mainmorte et la dîme, ces tètes de Turc du libéralisme européen, n'empêchent pasplusTaccroissenu'iit de la richesse au Canada qu'elles ne l'ont empêché

en Angleterre. Le clergé et les corporations religieuses n'ont garde de conserver en friche leurs biens de mainmorte; ils les louent,— et généralement ils sont des propriétaires moins durs au pauvre monde que les enrichis de fraîche date; enfin, ils appliquent la presque totalité du revenu qu'ils en tirent à des œuvres d'éducation ou de bienfaisance. L'Université de Laval à Québec, qui ne .coûte pas un denier aux contribuables de la province ou de la ville, est entretenue sur le revenu du séminaire de Saint-Louis; c'est une institution qui ferait bonne ligure mémo en Europe. Elle n'a pas moins de 7(J0 étudiants et, qui le croirait? elle compte dans le corps très-distingué de ses professeurs des Anglais prolestants.

Voilà pour ce qu'on pourrait appeler l'actif de la domination du clergé, c'est-à-dire les services qu'il rend et le bien qu'il l'ait. Mais il y a un passif, et, l'école de l'Univers aidant, j'ai bien peur que ce passif ne soit en train de s'accroitre avec rapidité. J'ai déjà signalé le dommage que cause à la population canadienne française, en présence de l'active concurrence de l'élément anglais, la routine de son enseignement demeuré presque exclusivement greco-latin.Jc pourrais ajouter que les délassements intellectuels ou autres, môme les plus inolfensifs, ne trouvent point grâce à ses yeux. Il y a à Montréal un Institut canadien qui avait fondé un cabinet de lecture et ouvert une salle de conférences. On l'a

excommunié, et l'excommunication n'est pas ici une arme inoffensive, telum imbelle sine ictu. L'Institut canadien a été déserté, et il ne parvient même pas à louer sa salle de conférences aux entrepreneurs de concerts. C'est une salle maudite, et l'on s'expose pour le moins, en y entrant, à passer par les flammes du purgatoire. La valse est proscrite, on ne tolère tout au plus que le cotillon; et je ne pouvais entendre, sans y compatir du fond du cœur, les doléances d'un jeune Canadien qui se plaignait à . moi de l'absence de toute espèce de délassements honnêtes pendant 1rs longues soirées du long hiver du Canada. — Nous en sommes réduits, me disaitil, à boire et à jouer aux cartes. Que dire enfin de l'intervention du clergé dans la lutte des partis et de son rôle de plus en plus militant dans les élections? 0n mc citedes curés terribles, abonnés de l'Univers ou du Monde, qui dénoncent en chaire comme des suppôts de Satan leurs adversaires électoraux, et qui mènent leur troupeau au doigt et à l'œil. Malheur à qui leur résiste! Le moindre mal qui puisse arriver à ces brebis égarées, c'est d'être mises à l'index dans la paroisse et finalement d'être obligées d'atler cacher leur turpitude dans les villes.

C'est, bien entendu, contre le libéralisme et les libéraux que »■ déchaînent au Canada comme ailleurs "les tempêtes cléricales. Ces pauvres libéraux canadiens, ils appartiennent cependant à la variété la plus inoffensive de l'espèce. Pas un ne manque à

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la messe Je dimanche, et ils font régulièrement leurs pâques. Je demandais à l'un d'eux en quoi ils différaient des conservateurs. Il hésitait cl paraissait embarrassé de me répondre. — Je crois bien, finitil par me dire naïvement, que c'est une question de places. - Sans doute, e'esl une question de places; s'il n'y avait point de places, il n'y aurait point de partis; mais vous avez du moins des principes et un programme; vous luttez eontre l'influence cléricale?- Oui, contre l'influence indu,: — Qu'entendez-vous par influence indue?— Ç'esi l'inlluence qu'un curé exerce sur ses paroissiens en faisant de la politique en chaire. Nos adversaires prétendent, au contraire, quec'est une « inlluenceduc >, et ils ont malheureusement presque lotis les évêques do leur côté. Nous en avons respectueusement appelé a Rome; mais Rome ne se presse pas de nous répondre. Le Canada est si loin !

La ligne de démarcation entre les deux parfis n'est pas bien épaisse, comme on voit ; mai, les journaux et les faiseurs de brochures s'efforcent tous les jours do la grossir. J'ai sous les yeux une brochure puhliéerécemmentàMontréal, ,.|. dans laquelle l'auteur s'applique à démontrer la parfaite identité du libéralisme européen et du libéralisme canadien Les hbéraux canadiens y sont, même qualifiés de rouges. Dans la presse, la polémique n'est pas moins arche. Quoique moins développée que la presse anglaise, la presse française du Canada ne

manque pas cependant d'importance. Il y a à Montréal H à Québec une douzaine de journaux publiés en français, la Minerve, le Nouveau-Monde, l'Événement, le Canadien, le Journal de Québec, etc., autanl dans les villes de second ou de troisième ordre, et les deux partis y sont presque également représentés. Les feuilles cléricales ont généralement pris l'Univers pour modèle. M. Veuillotcst leur professeur de littérature; mais, comme il arrive d'habitude, elles ont emprunté les défauts plutôt .que les qualités du maître. Voulez-vous quelques échantillons de leur manière? Voici un article du Nouveau- Monde, intitulé « le Cri des faméliques. » C'est une dénonciation contre les grits-libéraux( terme de mépris local) « qui ne peuvent souffrir d'autres qu'eux « dans lesbureaux du service civil... » — « Ecoutez « poursuit la feuille catholique, écoutez ce cri du « ventre; il est Ion- cl aigu comme celui d'affamés t<- enragés. » l'assaut aux affaires de France, le même journal annonce avec une satisfaction peu déguisée que « le Sénat a rejeté la loi de l'anglais o Waddington contre la liberté de l'enseignement « supérieur. » — « Ainsi se trouve défaite, conclut- « il, parmi acte d'honnêteté et de justice, l'œuvre « malhonnête et injuste de la majorité jacobine de « la Chambre des Députés, » Lu Minerve publie une correspondance de Taris renfermant des appréciations non moins intéressantes. Le correspondant a assisté à l'enterrement de M. Casimir Péricr,

et il décrit le cortège : « Voilà, par exemple, « M. Thlers, ce petit vieillard qui tient les cordons « du poêle. 11 est venu, lui, un des derniers survi- « vantsde la secte voltairiennc, rendre hommage à « son ami défunt. Malgré tout ce qu'il a vu depuis « trois quarts de siècle, il en est toujours au Dic- « tionnaire philosophique et à V Encyclopédie... « Cette génération est remplacée maintenant par « les positivistes, qui veulent une action violente « contre Dieu, l'âme, les dogmes, les cultes. On les « a vus à l'œuvre pendant la Commune. Si la « guerre éclate et si la France est entraînée dans « l'orbite de la Russie, ils profiteront du moment où « les forces de la patrie seront engagées contre rente nemi du dehors pour s'emparer du pouvoir. » Le correspondant de la Minerve déclare, au surplus, qu'il ne lui convient pas de s'occuper du régime actuel de la France. « Le moindre mal qu'on puisse « en dire, c'est de n'en rien dire du tout. La majo- « rite est libérale; la force fait le droit; l'énoncia- « tion des principes religieux est accueillie, du côté « de la gauche, par des ricanements diaboliques. » — « J'ai entendu une foule de personnes, conclut ce « correspondant bien informé, parmi les meilleurs « esprits, manifester le désir suprême qu'un homme « revêtu de la cuirasse et armé du glaive prenne en « main la cause de la France, entre botté et lacra- « vache à la main dans les salles législatives, et en « chasse cette bande de législateurs en goguette. La

« France baiserait les mains de ce sauveur, et, « pourvu que cet homme voulût s'appuyer sur la « religion et sur l'armée, toute la nation l'acclame- « rait et commencerait à espérer son salut. Mais où « est-il cet homme? Exoriare aliquis.» Voilà le diapason de la presse cléricale du Canada.

Heureusement la presse canadienne ne s'occupe pas uniquement de la politique intérieure ou étrangère. Sauf en temps d'élections, elle ne donne même aux questions politiques que la petite place. Les feuilles de province s'occupent de préférence des questions agricoles, et je note par exemple, dans la Gazette de Sorel, cette recette pour la destruction des sauterelles, qu'un correspondant naïf lui envoie des États-Unis. « Je voyais, dit-il, dans le milieu des champs des carrés de pierres plates. Je m'adressai aux fermiers et leur demandai ce que signifiait cria ; ils me répondirent que c'était pour détruire les sauterelles; ils répandent une couche de tabac en poudre sur le carré de pierre, et comme les sauterelles sont extrêmement avides de tabac en poudre, elles se jettent sur la pierre et c'est à qui aura sa place pour prendre la prise; du moment qu'elles éternuent, elles se frappent le front sur la pierre et se tuent roide. Un fermier m'a dit en avoir ramassé 50 minots par jour, qu'il vendit 50 contins le minot pour faire de l'huile ou pour nourir les dindes. »» Et prohablement aussi les canards! Voici encore une annonce,

pleine de couleur locale, de la grande loterie du Sacré-Cœur. Une croix flamboyante surmontant un cœur couronné d'épines la signale aux regards des lecteurs de la quatrième page. Elle nous apprend que cette loterie hautement approuvée par Sa Grandeur Mgr l'évêque de Montréal, est destinée à venir en aide à trois grandes œuvres catholiques : le Carmel, le Collège commercial des Frères des écoles chrétiennes et l'église de l'Immaculée Conception ; elle offre aux fidèles disposés à venir en aide à ces bonnes œuvres une série de bourses d'or contenant de 250 jusqu'à 10,000 dollars, 500 lots de terrain à bâtir d'une valeur moyenne de 500 dollars, 500 chasubles de toutes les couleurs, plusieurs en drap d'or, 20 ciboires, 42 calices, 12 paires de burettes, des garnitures d'autel, ete., en tout pour une valeur de 272,782 dollars. Les plus sages précautions ont été prises pour garantir la stricte honnêteté du tirage. Le directeur-gérant a fou/ni un cautionnement considérable. Prix du billet, 1 dollar. — Voici enfin une annonce tout à fait dans le goût américain, qui pourrait faire pendant aux cartes d'adresse de MM. Schuyler et Armstrong, les exposants des délicieux caskets de Philadelphie. « Nouveaux corbillards. \|. X. Cusson, le plus ancien entrepreneur de pompes funèbres, annonce au public qu'il a reçu deux corbillards, un grand et un petit, d'un genre tout nouveau. Ces corbillards sont à cinq étages, laits avec une grande richesse, et l'on peut y exposer les

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corps de quatre manières différentes, visibles ou invisibles. Ces corbillards sont recouverts en étoffe riche et représentent une tombe dans un cimetière. »

Près des neuf dixièmes de la population française de la province de Québec s'occupent d'agriculture et habitent les paroisses rurales. J'ai voulu aller la voir chez elle, et j'ai été passer le dimanche dans la commune deV..., à une quinzaine de milles de Montréal, sur les bords du Saint-Laurent. Je descends dans une petite hôtellerie en bois, proprement tenue. Dans le salon, un portrait de la reine Victoria fait pendant à un Chemin de la Croix et à une carte féniane de l'Irlande. Au haut de la carte, un fénian en uniforme de franc-tireur, l'épée d'une main, le drapeau vert à la harpe d'or de l'autre, s'élance sur des débris enflammés; plus bas sont les portraits des grands patriotes Robert Emmet, O'Connell et le colonel Burkc, avec cette légende :

Free from the grasp of british power Our own dcar isle must be Or we will die in the holy cause Of Irish liberty !

« Notre île chérie doit être délivrée des chaînes de la pwssance britannique, ou nous mourrons pour la sainte cause de la liberté de l'Irlande. •

On m'explique que l'exhibition de cette carte séditieuse ne tire pas autrement à conséquence. Les Irlandais sont nombreux au Canada, et il y a apparence que la vue de ce fénian un grande toilette

rejouit le cœur des habitués du bar. Les Anglais loyaux peuvent, en revanche, contempler les traits de la reine. Il y en a pour tous les goûts. Mais l'heure de la grand'messe approche. Lies chars découverts à quatre roues, des cabriolets, des bogueys attelés de chevaux vigoureux, amènent à l'église lespropriétaires et les fermiers des points éloignés de la paroisse, avec leur famille. D'autres habitants (c'est le mot consacré, paysan est mal venu) suivent à pied le trottoir en bois qui borde le très-mauvais chemin du village. Tout ce monde-là est confortablement vêtu : les hommes, de belles redingotes ou de vestes neuves ; les femmes, de fraîches robesd'été; point de casquettes et de bonnets, rien que des chapeaux ; les enfants, coquettement attifés ;. les fillettes en robe de mousseline, avec des ceintures en soie. Beaucoup de bonnes figures, bien fraîches; parmi les anciens, quelques types de paysans madrés : on se croirait dans un riche village de la Normandie. L'église est vaste et dans le style des jésuites, très-dorée, avec force images. Elle est remplie. La messe est commencée. Le curé monte en chaire. C'est un gros personnage. La cure lui rapporte 5,000 piastres au moins (15,000 fr.), desquelles il n'a à décompterque les modiques appointements de son vicaire, 50 piastres par an, la paroisse se chargeant de l'entretien de l'église. 11 prend pour thème la parabole de l'économe infidèle, en rappelant à ses auditeurs en de lort bous termes, mais avec un aeccnl déplorable,

ET LE CANADA m'i"

ont tous des devouers à remplir et qu'ils auront des comptes à rendre au Jugement damier.

pendant vingt minutes, que je puis compter à une grande horloge placée tout à côté de la chaire. A la fin de la messe, une quarantaine de fidèles, autant d'hommes que de femmes, vont dévotement recevoir la communion. A la sortie, on se rassemble sur la pelouse, au milieu de laquelle s'élève une tribune rustique. L'agent d'une Société agricole vient d'y monter, et il est en train d'énumérer 1rs avantages matériels et moraux que la Société procure à ses membres pour la modique cotisation de 5 sh. par an. Elle ouvrira prochainement une Exposition et un concours, et c'est une question d'honneur pour V..., la paroisse la plus riche et la plus importante du pays, d'y être dignement représentée. Cet argument ne parait pas déplaire aux habitants, mais ils ne semblent pas pressés de lâcher leurs 5 sh. Voicj maintenant le crieur public qui vient annoncer les objets perdus et les réclamations de tout genre. Un habitant a prêté une paire de bouvats qu'on ne lui ifpas rendus. Ilnese souvient pas de celui à qui il les a prêtés, mais il s'adresse à sa conscience et il le prie de ne pas tarder davantage à les lui restituer. ( L'emprunteur peu délicat garde l'incognito. — Mouvements divers). Le crieur va descendre; mais, sur un signe parti du groupe féminin, il se ravise. — Mamzelle Colette a perdu un de ses gants. (Bruyants éclats de rire). On demande la couleur du gant de

mamzelle Colette, où et quand elle l'a perdu. Heureux qui trouvera le gant de mamzelle Colette! Le crieur est au bout de son rouleau, l'auditoire se disperse. Il est bientôt midi; on va dîner, sauf à revenir aux vêpres.

Dans l'après-dînée, je fais le tour de la paroisse, sous la conduite d'un propriétaire hospitalier. Les maisons, basses avec des toits élevés, sont solidement bâties en pierre ou en bois, proprement blanchies, et d'une apparence gaie. Les habitants, dans leurs habits du dimanche, garnissent leurs escaliers ou leur piazza. A l'intérieur, on aperçoit des chambres étroites mais bien tenues, avec un grand poêle de fonte. La végétation est plantureuse, les avoines sont superbes, et voici du maïs de la plus belle venue; çà et là quelques plants de tabac. Peu d'arbres ; on déboise beaucoup, en déboise trop. On me montre des érables à sucre. En avril, on fait une incision au pied de l'arbre et on récolte sans peine aucune la sève sucrée. Chaque propriétaire fait luimême son sucre, mais c'est une production limitée et qui ne paraît pas de nature à s'étendre. On cherche en ce moment à introduire au Canada l'industrie du sucre de betteraves. Les domaines ruraux sont invariablement séparés, comme aux États-Unis, par des clôtures en bois, à claire-voie ; cependant le bois renchérit de jour en jour; il a doublédeprix depuis dix ans.

Les domaines ruraux sont vastes; les concessions

primitives étaient de 90 arpeuts, — 5 de face sur 30 de profondeur, — et elles ne se sont guère morcelées. Quoique le Canada ait réformé il y a vingt ans sa législation civile, — il était demeuré jusque-là sous le régime de la coutume de Paris ou de Normandie, — et qu'il ait adopté un Code à peu près semblable au nôtre, il a conservé la liberté des successions. Le fils aîné succède ordinairement à son père dans l'exploitation du bien patrimonial, et les inconvénients du morcellement sont ainsi évités; mais il y a un revers à la médaille : il est obligé de dédommager ses frères et ses sœurs puînés, et son capital s'en trouve, fortement entamé. Il se marie, les enfants sont nombreux, car nulle part ou n'exécute avec une conscience plus scrupuleuse le commandement du Créateur : « Croissez et multipliez ! » 11 s'endette et hypothèque sa terre. OU bien il en abandonne l'exploitation à un métayer. Le métayer n'ayant point intérêt à maintenir en bon état la terre et le cheptel, non plus qu'à améliorer la culture, la condition du propriétaire va empirant. Ajoute/, à cela que l'hiver est long et que le bois renchérit; ajoute/, encore que Y habitant canadien a hérité de son ancêtre le paysan français la passion d'arrondir sa terre; qu'il aime à bien vivre et à se bien vêtir; enfin que les salaires desvalets de terme et des laboureurs sonl généralemenl élevés. On paie 100 piastres (500 fr.) par an un valet de ferme avec la nourriture et le logement, et le salaire ordinaire

136 LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA. d'un laboureur est d'une piastre par jour. Il est vrai que l'emploi des machines agricoles, en se généralisant depuis quelques années, a permis de réaliser de notables économies sur la main-d'œuvre ; néanmoins, tout n'est pas rose dans la situation du propriétaire canadien. Il voudrait bien remplacer ses métayers par des fermiers suffisamment pourvus de capital; mais un fermier capitaliste est un oiseau rare au Canada aussi bien qu'en France, et les émigrants qui possèdent quelques ressources préfèrent aller plus loin, dans la province de Manitoba, où ils peuvent, à peu de frais, devenir propriétaires. Heureusement, le pays est riche et la terre féconde ; on se tire d'affaire malgré tout, mais ce n'est pas sans peine ni souci.

Après avoir suffisamment couru la paroisse, je vais passer la soirée chez mon aimable cicérone. Le salon est rempli d'une jeunesse vivante et bruyante. Le piano est ouvert. On chante en chœur des rondes sur les vieux airs du dix-huitième siècle.

A la cluire fontaine, J'allas me promener1

Les chanteuses sont charmantes ; brunes ou blondes, elles ont la carnation fraîche et transparente des pays du Nord ; les fenêtres ouvertes nous montrent les eaux tranquilles du Saint-Laurent, bordées de bouquets d'arbres. G l'aimable et fraîche soirée ! le bon pays! les braves gens!

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