QUÉBEC - SARATOGA
S.iraloga, le 0 août 1876.
Revenu du joli village de V... le lundi 51 juillet, de bonne heure, je pars à sept heures du soir poui Québec. Le temps est admirable, et la City-of-Quebec, sur laquelle je m'embarque, est un splendide bateau à trois étages, un hôtel ambulant qui me transporte en une nuit de Montréal a Québec (180 milles, 240 kilomètres), .l'avais toujours cru, avant cette traversée, qu'un « fleuve uni comme une «lace » était une simple métaphore. Ici, la métaphore est une pure vérité. La magnifique glace de Saint-Gobain, que j'avais admirée à l'Exposition de
Philadelphie n'est pas plus unie et plus diaphi
que ne l'était, ce soir-là, le calme et immense Saint- Laurent.
Le beau lac île Nemi, qu'aucun souffle ne ride, A moins de transparence et de limpidité.
Figurez-vous une glace sans fin, large de 2, 5, 4 kilomètres, dans laquelle la pleine lune et les millions d'étoiles d'un ciel sans nuages lancent leurs gerbes ou leurs scintillements dorés, une atmosphère chargée d'électricité qui vous montre, par un elfet de mirage, des maisons et des bouquets d arbres se détachant de la côte et s'avançant en masses sombres au milieu des eaux brillantes du Heuve, comme la forêt de Dunsinane dans Macbeth un silence profond et universel, interrompu seulement par les sons d'un violon et d'une harpe — l'inévitable orchestre des bateaux américains, — raclés à la diable, mais qui nous semblent, autre effet du mirage! exhaler d'ineffables harmonies. Ces poétiques côtes boisées, où éclate ca et là le reflet argenté d'un (oit couvert en carreaux de tôle blanche elles sont habitées par une population française, et elles portent des noms de la vieille France. Voici les comtes ode Cbambly, de Verdures, de Montcalm de Richelieu, de Saint-Maurice, de Champlain, et, plus lom, Argenteuil, liellevilie, la Beauce, Montmagnv .Montmorency, Charlevoix. Nous relâchons àSorel à l'embouchure de la rivière Richelieu dans le Saint- Laurent, et le lendemain, à six heures du matin, nous voici à Québec.
Les rives du fleuve se sont graduellement élevées et le cap Diamant, sur lequel est bâtie la citadelle,
a bien une centaine de mètres de hauteur. Au pied de la citadelle est groupée la ville haute, encore entourée de ses vieux remparts qui datent de Champlain, le fondateur de Québec; au-dessous, le port, la ville basse et les faubourgs, formant une agglomération de 75,000 habitants, pour les quatre cinquièmes Français. Nous descendons, ou, pour être plus exact, nous montons par des rues escarpées à l'hôtel Saint-Louis, où l'on parle anglofrançais, et nous allons courir la ville. Les rues, mal pav.es, sont bordées de trottoirs en bois; les maisons, à un ou deux étages, sont en bois, en briques rouges ou en pierres grises, avec de doubles portes et de doubles fenêtres garnies de persiennes vertes; entre les deux portes, on aperçoit un escalier à ferrures de cuivre, proprement couvert d'une toile cirée; des voitures peintes de couleurs vives et garnies d'arinatures en fer poli, de hauts cabriolets en forme de conques marines montent ou descendent au trot ces bonnes vieilles rues tortueuses qui me reposent des damiers rectilignes de Philadelphie et de New-York. Voici, au pied de la citadelle, la terrasse, flanquée de deux canons russes pris à Sébastopol, présent de la reine. Des canons! il y en a par douzaines dans la grande batterie, la petite batterie, sur les remparts, partout! mais ils sont d'unâge respectable, et je n'aperçois pas l'ombre d'un canonnier. De la terrasse, on jouit d'une vue merveilleuse : en tare s'étend la grande nappe
du Saint-Laurent; au-dessous, le port, la ville basse, tandis qu'à l'autre rive s'étage en amphithéâtre le gros bourg de Levis avec ses toits étincelants ; plus bas, l'ilc d'Orléans, des bois, des prairies, et, bornant l'horizon, la chaîne des Laurentines. A côté de la Terrasse, promenade favorite des habitants, se trouve le pare, au milieu duquel le gouvernement anglais a érigé, avec une généreuse impartialité, une pyramide en l'honneur de Wolfe et de Montcalm, le vainqueur et le vaincu des plaines d'Abraham.' •h' lis sur le socle cette inscription en style lapidaire :
Vulfe. Montcalm. Mortem. Virtus. Coinmunem
Famara. Hisloria
Monumentum. Posterilas
Dédit.
ItujUSCd
Monumenti in memoriam virorum illustrium Wolfe et Montcalm fundamentum p. c. Georgius eûmes de Ualliousie in seplentnonalis America; partibus ad Brilannos peitinenlibui. Summam reruin.administrans; opus per multos annos prœtermissum (quid duci egregio convenientibus !) auctoni.ae promovens, exemplo stimulans, muniûcentia fovens.
Die novwnbris XV. A. MDCCCXXVII.
Georgio IV, Britanniarum roge.
C'est un sentiment élevé et délicat qui a dicté, dans un latin supportable, cet hommage rendu a la fois .m courage heureux et au courage malheureux; mais, à coté, voici un « avis au public » qui me paraît «'gaiement cruel pour la race canine et pour la
ET LE CANADA. iil
langue française : « Toute personne fréquentant ce. jardin est priée de ne pas enlever ou détruire aucunes plantes qui s'y trouvent :; aussi tout chien trouvé sur ce parterre sera détruit. » Détruit! voilà un solécisme terriblement draconien. Et c'est un solécisme officiel1 Malheureux chiens! plus malheureuse langue ! Pourtant le séminaire et l'Université de Laval sont à deux pas. Je vais les visiter en compagnie d'un Canadien aimable et obligeant comme ils le sont tous ; les bâtiments du séminaire sont du grand style du dix-septième siècle ; il y a une chapelle et un musée où l'on trouve quelques bons tableaux des écoles italienne et française, des Philippe de Champagne authentiques, un Van Dyck qui l'est moins, et de ravissants portraits de Marie Leczynska et de Mesdames, filles de Louis XV, par Boucher et Vanloo. Le séminaire est riche ; c'est lui qui entretient l'Université. Non loin de l'Université s'élève la vaste et imposante cathédrale, et au pied de la cathédrale se tient le marché en plein air. Des marchandes en chapeau de paille s'agitent devant leurs éventaires garnis de choux, de pommes de terre, de gros pois, de tomates, d'énormes radis rouges et d'une innombrable quantité de paniers d'écorces remplis de framboises et de myrtilles. La myrtille, dédaignée en Europe, est très-appréciée aux Etals-Unis et au Canada, où elle porte le nom poétique de bleuet. Du marché on descend dans la ville basse par la me de la fabrique, toute garnie
de magasins. Voici un magasin de musique à la devanture duquel s'étale l'image d'un orgue-locomotive qui fait les délices des habitués du Cirque. Voici une librairie avec des images de Notre-Dame de Lourdes, un portrait de Marie Alacoque, des livres de pieté, des chapelets dans la même vitrine, que la collection de la Bibliothèque nationale, les Paroles d'un croyant, le Livre du peuple, les Mélanges philosophiques de Diderot, un étalage composite! J'y entre pour acheter un journal (on ne vend dans les rues, à Montréal et même à Québec, que des journaux anglais), je n'y trouve qu'une feuille •le province, la Gazelle d'Arlhabaskaville, avec un « premier-Arthabaskaville >, intitulé : « Le prêtre combattu dans la chair (sic) par les libéraux. » Je fais le tour de la ville en suivant les remparts, d'où les regards s'étendent à perte de vue sur une campagne admirable ; mon obligeant cicérone m'indique au bout de la plaine richement boisée le village de Lorette, habité par des Indiens, presque tous métis. Il n'y a plus, me dit-on, qu'un seul Duron, le dernier des Durons ; encore n'est-on pas sûr que ce soit un Duron. Ces Indiens métis vivent pour la plupart de la fabrication de petits articles de bimbeloterie, de la chasse ou de la pèche; quelquesuns se sont complètement civilisés; on m'en cite qui sont devenus prêtres, avocats ou fonctionnaires; ils ont même un goût particulier pour les fonctions Publiques, ce qui ae peut laisser aucun doute sur
leur aptitude à s'adapter à notre civilisation. Nous rentrons en ville en traversant les plaines d'Abraham, où s'est décidé le sort du Canada, sous le triste règne de Louis XV; aux environs, sur les hauteurs de Sainte-Foy, témoins d'un dernier mais inutile combat dans lequel les Français demeurèrent vainqueurs, une colonne a été élevée en commémoration de cette victoire. Le gouvernement anglais a laissé faire, et sa domination n'en est pas moins solidement assise dans le Canada français ; au contraire! Voici un cirque en plein vent, des baraques de la foire, le nègre blanc de Madagascar, la femme invulnérable, un cochon qui joue aux cartes, seul spectacle qui trouve grâce devant la censure de l'archevêché; enfin, des affiches, au milieu desquelles éclate le nom de Sozodont. Sozodont a franchi la frontière, il s'étale sur les murailles et sous les pouls de Montréal : je le retrouve à Québec, il me suivrait jusqu'au pôle! Mais je n'aperçois plus Gargling. — Distancé, Gargling!
Le lendemain, un de mes obligeants amis canadiens me conduit au Saut de Montmorency, une cataracte qui serait sans pareille dans le monde si les chutes du Niagara n'existaient pas. La rivière de Montmorencj se précipite d'une hauteur de près de 250 pieds, sur une largeur de 50, dan- une branche du Saint-Laurent, en face de l'île d'Orléans. D( hauts sapins ombragent la chute, que gâte un peu le voisinage d'une scierie, — l'industrie est impi-
toyable! — mais dont les aliords ont été rigoureusement interdits à Sozodont et aux Herricks pills and plasters. Un escalier un peu trop vertigineux conduit au pied de la nappe blanche qui se précipite à pic, et l'on va se reposer, au retour, dans un modeste « cabaret de tempérance. » La route est bordée de maisonnettes bâties en biais, de manière à résister aux ouragans de neige; on passe auprès de l'Asile Bcaufbrt, où des aliénés des deux sexes sont installés comme dans un palais d'été, toujours aux frais du séminaire de Saint-Louis. Çà et là des martellos, tours rondes qui servaient d'ouvrages avancés à Québec, au temps où Québec était considérée comme la plus redoutable forteresse de l'Amérique du Nord; puis le faubourg Saint-Roch et le faubourg Saint-Jean qui vient d'être incendié. Les incendies sont aussi fréquents au Canada qu'aux États-Unis, et ce n'est pas peu dire. L'abondance des constructions en bois y est pour quelque chose; mais on m'assure que c'est aussi un procédé expéditif de liquidation auquel recourent de préférence les industriels et les négociants dont les affaires sont embarrassées. Ce qui semblerait confirmer ce mauvais propos, c'est que les incendies se multiplient principalement aux époques de crises.
Le soir, je repars pour Montréal, et je croise d'immenses trains de bois traînés par des remorqueurs. Le buis est, comme on sait, le grand article d'exportation du Canada. A mon arrivée a
Montréal, mon aimable introducteur auprès de la Société canadienne, M. 0. Perrault, vice-consul de France, me présente à quelques-uns de mes confrères de la presse canadienne, anglais et français, conservateurs et libéraux, qui fraternisent le soir dans un banquet improvisé où l'on boit « à la prospérité du Canada sous le bienveillant et libéral patronage de l'Angleterre, et au développement dises relations matérielles et intellectuelles avec la France. » Il est certain que nous ne nous doutons pas assez, de l' existence de cette branche vivace de la vieille souche française, et c'est un oubli qu'il serait bon de réparer dans l'intérêt de la France et du Canada. Il va. comme je le remarquais dans ma dernière lettre, au Canada, deux populations juxtaposées qui vivent en lionne intelligence sous la même loi, mais sans se mêler; la population française a soutenu jusqu'à présent, sans se laisser entamer, la concurrence de sa rivale, grâce surtout à son exubérante et consciencieuse fécondité; mais elle lui est visiblement inférieure par les capitaux, l'esprit d'entreprise et même le développement intellectuel. La langue anglaise est parlée dans toute sa pureté par les Canadiens anglais, tandis qu'on ne lit guère dans le Canada français, et qu'on y parle un français beaucoup trop voisin du bas-normand. Au besoin, le.- bibliothèques des bateaux à vapeur attesteraient cette inégalité de culture. Les livres anglais, choisis parmi les meilleurs, y abondent , en
ne laissant, hélas! qu'une bien petite place à la littérature française, exclusivement représentée par des romans à quatre sous. A quoi tient cette différence de développement? Elle tient, sans aucun doute, en partie à la tutelle par trop ombrageuse et étroite dans laquelle le clergé catholique, dont je n'ai point d'ailleurs dissimulé les mérites et les services, tient ses bonnes et simples ouailles; mais elle tient encore, elle tient surtout à ce que les Canadiens anglais sont en relations constantes avec leur mère-patrie, tandis que les Canadiens français sont depuis plus d'un siècle presque sans rapports avec la leur. L'Angleterre alimente la partie anglaise du Canada de ses capitaux, — plusieurs banques de Londres y ont des succursales ; — elle a commandité les industries et construit les chemins de fer du Canada anglais; — elle lui envoie ses émigrants, ses produits, ses journaux et ses livres. La France, elle, n'envoie au Canada français — encore est-ce par l'intermédiaire de l'Angleterre — que des articles-Paris démodés et des vins suspects. Je me trompe : il y a trois ou quatre ans, elle a expédié aussi à ce pays agricole 2 ou 5,000 émigrants, résidu de la Commune, ramassés sur le pavé de Paris, qui ont encombré le pavé de Montréal et de Québec jusqu'à ce qu'ils soient allés se perdre dans l'Océan américain. Est-ce bien assez?
Aussi longtemps que le vieux régime colonial a pesé sur le Canada, les relations entre les Cana-
diens français et la France pouvaient rencontrer des obstacles sérieux; mais aujourd'hui ces obstacle n'existent plus. Le Canada se gouverne, lui-même, et son tarif douanier ne fait absolument aucune différence entre les produits français et les produits anglais. Pourquoi donc nos banques n'établiraientelles pas des succursales à Québec, comme les banques anglaises en ont établi à Montréal? Elles y trouveraient des placements hypothécaires à 7 et même à 9 0/0, garantis par une législation exactement copiée sur la nôtre. Ce débouché ne vaudrait-il pas bien pour le capital français celui des valeurs à turban? Pourquoi l'émigration agricole de la Normandie et de la Bretagne, qui a implanté au Canada une population saine et vigoureuse, ne reprendrait-elle pas son essor interrompu? Pourquoi les produits français ne seraientils pas offerts sur le marché du Canada à l'égal des produits anglais? Pourquoi nos journaux et nos livres n'y viendraient-ils pas raviver les intelligences somnolentes et purifier la langue de ses solécismes anglo-américains? Pourquoi, en un mot, la France ne reprendrait-elle pas dans le Canada français — Dieu merci! sans aucune arrière-pensée politique, — le rôle tutélaire que l'Angleterre remplit depu i un siècle dans le Canada anglais? Elle y gagnerait autant que le Canada lui-même. Les sympathies morales, qui ne se sont jamais brisées, aideraient à renouer les relations intellectuelles et matérielles, et,
à ce propos, je citerai, en quittant mes bons amis canadien-;, auxquels je demande bien pardon de mes innocentes plaisanteries sur leur accent et sur l'idiome qui fleurit dans leurs jardins publics, — je citerai, dis-je, un trait touchant qui m'était conté à Québec. Pendant la funeste guerre de 1870, on ne voulait pas plus croire, dans le Canada français, aux victoires prussiennes qu'on n'y croyait à Paris. Mais un jour on voit le consul de France entrer, l'air soucieux, dans les bureaux de {'Événement, et, un instant après, la foule, consternée, put lire, en tète du sommaire du journal, affiché suivant la mode américaine, la nouvelle, trop certaine cette fois, de la capitulation de Sedan. Chacun avait les larmes aux yeux, me disait un témoin de cette scène, et quand le consul sortit des bureaux du journal, toute cette foule, obéissant à un même sentiment et d'un même geste spontané, se découvrit respectueusement sur son passage.
Mais je suis obligé de me dérober aux offres hospitalières qui me viennent de toutes parts, et me voici en route pour New-York, d'où je me propose d'aller faire une dernière tournée dans le Sud avant de reprendre Yexpress de l'Océan. Je pars le matin de bonne heure, je traverse le pont Victoria, obscur comme un tunnel, je repasse la frontière américaine, où un douanier vient simplement demander aux voyageurs, sans les obliger à descendre du train, s'ils mit quelque chose à déclarer. Notre train longe
le lac Champlain, dans un pays accidenté, ayant, à droite, de l'autre côté du lac, les montagnes vertes, à gauche la chaîne des Adirondaks. On stationne un instant devant l'hôtel Fouquet, — encore un nom français, — le dernier! et on arrive à l'extrémité du lac, long de 120 milles, au fort en ruines de Ticondcroga. De là, un embranchement nous porte en une demi-heure au bord du lac Georges. Un rêve, ce lac Georges ! Figurez-vous une longue brèche sinueuse remplie d'une eau claire et azurée, entre de liantes collines couvertes de bois épais, d'un vert intense ; au milieu de ces eaux limpides une foule d'îles et d'ilôts avec des maisons blanches ou des chalets enfouis dans des bouquets d'arbres et égayés par des parterres tout en fleurs. D'élégantes barques d'amateurs de pêche, de jolis steamers d'où s'échappent des airs de valse croisent notre bateau, le Minne-Ba-Ha; on se salue en agitant chapeaux et mouchoirs, tandis que des pécheurs solitaires se tiennent immobiles et absorbés le long des berges, et que les duos de flirters suivent les sentiers ombragés pour s'y livrer apparemment, sans être dérangés, à la lecture du Herald ou du New-York Times. On débarque devant le ravissant nôte] ,]„ for» William-Henry, où un stage-coach
prend les voyageurs pour les c hme. par monts
et par vaux, à la station prochaine. Nous prenons le train de Saratoga, et nous arrivons avanl minuit à ce rendez-vous favori de la société américaine.
150 LETTRES St!I! LES ÉTATS-UNIS
Nous descendons au Grand Union, un hôtel Levia than auprès duquel les plus grands hôtels d'Europe seraient comme la cascade du bois de Boulogne auprès de la cataracte du Niagara.
Il vaut bien la peine d'être décrit, ce Grand Union hôtel. L'omnibus du chemin de fer vous amène au pied d'un bâtiment grand comme une caserne, avec deux ailes enserrant un parc; des colonnettes de fonte de 20 mètres de hauteur soutiennent tout le long des façades extérieures et intérieures le toit d'une large piazza, dont la longueur totale, si j'en dois croire mon Panoramic Guide, n'est pas inférieure à 1 mille (1 kilomètre 1/4). Vous montez par un vaste escalier à un immense parloir où se trouvent concentrés les services essentiels de l'hôtel, le bureau de ré. ception et de renseignements, le post-office d'un côté, la caisse à quatre guichets, le bureau de location des voitures et le télégraphe de l'autre. Vous inscrivez votre nom sur un volumineux registre, on vous remet une clef que vous gardez en poche, et que des « avis » affichés dans les endroits bien en vue vous supplient de ne pas emporter avec vous, en quittant l'hôtel. Malgré la crise, Grand Union hôtel est suffisamment peuplé. On me délivre le n° 1315, au second étage. J'ai le choix entre quatre ascenseurs et autant d'escaliers pour y monter. Les ascenseurs sont des salons élégants où vingt personnes peuvent tenir sans se coudoyer. Un coup
de sonnette, et la machine est à vos ordres. Vous arpentez de longs corridors, entièrement couvents do lapis, comme les salons et les chambres ; il n y en a pas moins de 10 acres, toujours d'après mon Panoramic Guide. Par exemple, ma chambre, dont les murailles blanches sont éclairées par un bec de gaz, manque un peu d'élégance, quoique — particularité assez rare dans les hôtels américains — l'éclat du gaz soit tempéré par un globe de verre dépoli ; le" lit est dur, et le mobilier se réduit à une table de toilette et à une armoire en noyer. Il est vrai qu'on ne séjourne guère dans sa chambre. On descend au rez-de-chaussée, où il y a « 2 nulles carrés » de saloiis, somptueusement décorés, avec tentures et mobilier garnis de satin, des salles de lecture, des billards, un bar-room ; et, finalement, une salle à manger, dans laquelle 000 personnes s'attablent à l'aise, et où un restaurateur parisien ne serait pas embarrassé d'en caser 2,000. La salle à manger, c'est le centre et ou pourrait dire l'âme de l'hôtel; on n'y fait pourtant que trois repas par jour : le déjeuner, le diner et le lunch ou souper ; mais quels repas I le festin des noces de Gamachc serait, en comparaison, un repas du Petit-Manteau- Bleu. Entrons-y, après avoir déposé à rentrée, — sans rétribution, - notre chapeau cl notre canne sous la garde d'un nègre. Un bataillon de nègres et de mulâtres, en veston ou en habit noir et cravate blanche, fait le service. On les voit s'avancer procès-
152 LETTRES SUR LES Él'ATS-lNIS
sionnelleraent, l'avant-bras replié et portant sur la paume aplatie de la main un plateau char-,', de mets. Un sous-officier se détache et vous désigne poliment une chaise de paille vacante, ou vous renvoie à un collègue. Vous vous asseyez et l'on place devant vous la carte et un verre d'eau glacée. Quelle carte, bon Dieu! J'y compte quatre-vingt-cinq plats, pas un de moins, depuis le mock turtle aux quenelles et le consomme printanier à la royal (sic), en piissaul. par la série des poissons, des bouillis, dos rôtis, des relevées (sic), des entrées, des vegetables, jusqu'à la vanilla ire cream et le watermelon de la fin. Et j'ai le droit imprescriptible de me les faire servir tous! Je n'use de ce droit qu'avec, modération, et me voici en face d'un grand plat chargé de viande, entouré d'une douzaine de petits plats couverts des vegetables les pins variés, pommes de terre, gros pois, maïs vert, riz bouilli, tomates fraîches, mais avec une seule assiette. C'est l'habitude américaine de manger en même temps, sur la même assiette, viande, poisson cl légumes combinés. Affreuse habitude! On m'a confié une napkin, serviette, qu'il m'est arrivé déjà plus d'une fois de mettre dans ma poche, la prenant pour un mouchoir. Je me surveille pour ne pas donner au nègre attentif et poli qui me sert une fâcheuse opinion de la probité de la race blanche ; on me rend, à la sortie, mon chapeau et mon umbrèlla, sans m'avoir. posé aucune question, et je me retrouve sous la piazza,
l.T LE CANADA. i:,:'
où la bande des musiciens de l'hôtel a commencé son tapage.
Je vais fnire un tour dans le « Broadway » de Saratoga, — toutes les villes américaines ont leur Broadway. Celui-ci est garni de magasins de marchandes de modes, de confections, de coiffures, alternant avec des tobacconists, presque tous juifs, et des offices de marchands de tickets de chemins de fer. Sur le trottoir, un transparent orné d'un gigantesque pied rouge m'apprend que le docteur Pray extrait sans douleur les cors, les durillons et les molaires. Voici un coiffeur parisien venu de New-York à Saratoga pour la saison. La saison ne dure que sept semaines, et il paie 400 dollars de loyer pour son étroit magasin. C'est cher, mais on vend assez bien les cheveux, sur lesquels on réalise un bénéfice honnête. Les cheveux sont importés d'Europe, moyennant un droit de 50 0/0, les Américaines refusant généralement de se laisser « tondre, ». en dépit de la protection que le tarif leur accorde. Les cheveux châtains viennent de la Normandie, de la Bretagne et de l'Auvergne; les cheveux noirs, de l'Italie ; les cheveux blonds, de l'Allemagne et de la Suéde. Certaines élégantes ont sur la têle pour 500 dollars de cheveux importés, et une vieille lady a payé 200 dollars deux tresses de cheveux blancs, les plus chers. Je compte bien juger, le soir même, de. l'effet des cheveux importés sur les tètes des charmantes misses qui se donnent
rendez- vous de tous les points de l'Union à ce grand marché matrimonial. Il y a bal au Grand Union hnlcl et à l'hôtel des États-Unis, son rival. Je n'ai garde d'y manquer ; mais c'est une double déception : on y rencontre certainement de très-jolies misses et des ladies somptueusement vêtues qui ont convenablement encouragé le commerce d'importation des cheveux; mais je n'aperçois pas un seul « kanguroo », et c'est à peine si quelques couples se décident à faire un tour de valse. Cavaliers cl dames dansent sans gants ! A minuit, l'orchestre disparait. — Nous sommes au samedi, cl l'on ne danse pas le dimanche. Me revoici au n° 1515. Ma chambre n'est pas faite, et le lendemain matin mes bottes ne sont pas cirées. Est-ce une négligence accidentelle, ou serait-ce une mesure générale de revanche de nos serviteurs nègres contre la race blanche? Quoique la sonnette soit électrique, je sonne et je resonne en vain pour approfondir ce mystère. J'en suis quille pour confier mes bottes à un des pauvres petits va-nu-pieds de race blanche qui encombrent le trottoir avec leur boîte à noircir, Machina; je passe le dimanche à boire l'eau ferrugineuse et sulfureuse des fontaines et à me promener sous les ombrages de Congress Park, où jaillit la plus célèbre des sources de Saratoga, Congress Spring. Le soir, je demande ma note à l'un des quatre caissiers du Grand Union hôtel. J'en suis quiltc pour 10 dollars, Tj dollars par jour, — et c'est réellement pour
rien. Songez donc : deux milles de salons, dix acres de tapis, quatre ascenseurs, trois repas par jour, quatre-vingt-cinq plats au dîner, plus un concert dans la journée et un bal le soir pour 5 dollars ! Il est vrai qu'on n'a pas changé mes assiettes, que ma serviette ressemblait à un mouchoir, qu'on n'a pas fait ma chambre et qu'on a négligé de cirer nus bottes. Mais ce sont des détails, et Granà Union hôtel n'en est pas moins une colossale manufacture de confort et une des créations les plus caractéristiques du génie américain.