‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 29 sur 81 · SUR · texte numérisé non relu

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qu'ils ont tous des devouers à remplir et qu'ils auront des comptes à rendre àu Jugement darnier. I parle pendant vingt minutes, que je puis compter à une grande horloge placée tout à côté de la chaire. À la fin de la messe, une quarantaine de fidèles, autant d’hommes que de femmes, vont dévotement recevoir la communion. À la sortie, on se rassemble sur la pelouse, au milieu de laquelle s'élève une tribune rustique. L'agent d’une Société agricole vient d’y monter, et il est en train d’énumérer les avantages matériels et moraux que la Société procure à ses membres pour la modique cotisation de » sh. par an. Elle ouvrira prochainement une Exposition et un concours, et c’est une question d'honneur pour V..., la paroisse la plus riche et la plus importante du pays, d'y être dignement représentée. Cet argument ne paraît pas déplaire aux habilants, mais ils ne semblent pas pressés de lâcher leurs 5 sh. Voicu iwaintenant le crieur public qui vient annoncer les objets perdus et les réclamations de tout genre. Un habitant a prêté une paire de bouvats qu'on ne lui a pas rendus. [ne se souvient pas de celui à qui il les a prêtés, mais il s’adresse à sa conscience et1l le prie de ne pas tarder davantage à les lui restituer. (L’emprunteur peu délicat garde l’incognito. — Mouvements divers). Le crieur va descendre; mais, sur un signe parti du groupe féminin, il se ravise. — Mamzelle Colette a perdu un de ses gants. (Bruyants éclats de rire). On demande la couleur du gant de

mamzelle Colette, où et quand elle l’a perdu. Heureux qui trouvera le gant de mamzelle Colette! Le crieur est au bout de son rouleau, l'auditoire se disperse. Il est bientôt midi; on va diner, sauf à revenir aux vépres.

Dans l’après-dinée, je fais le tour de la paroisse, sous la conduite d’un propriétaire hospitalier. Les maisons, basses avec des toits élevés, sont solidement bâties en pierre ou en bois, proprement blanchies, et d’une apparence gaie. Les habitants, dans leurs habits du dimanche, garnissent leurs escaliers ou leur piazza. À l’intérieur, on aperçoit des chambres étroites mais bien tenues, avec un grand poêle de fonte. La végétation est plantureuse, les avoines sont superbes, et voici du maïs de la plus belle venue; çà et là quelques plants de tabac. Peu d'arbres; on déboise beaucoup, en déboise trop. On me montre des érables à sucre. En avril, on fait une incision au pied de l'arbre et on récolte sans peine aucune la sève sucrée. Chaque propriétaire fait luimême son sucre, mais c’est une production limitée et qui ne paraît pasde nature à s'étendre. On cherche en ce moment à introduire au Canada l’industrie du sucre de betteraves. Les domaines ruraux sont invariablement séparés, comme aux États-Unis, par des clôtures en bois, à claire-voie ; cependant le bois renchérit de jour en jour ; il a doubléde prix depuis dix ans.

Les domaines ruraux sont vastes: les concessions

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primitives étaient de 90 arpents, — 3 de face sur 30 de profondeur, — et elles ne se sont guère morcelées. Quoique le Canada ait réformé il y a vingt ans sa législation civile, — il était demeuré jusque-là sous le régime de la coutume de Paris ou de Normandie, — et qu'il ait adopté un Code à peu près semblable au nôtre, il a conservé la liberté des successions. Le’fils, aîné succède ordinairement à son père dans l’exploitation du bien patrimonial, et les inconvénients du morcellement sont ainsi évités; mais il y a un revers à la médaille : il est obligé de dédommager ses frères et ses sœurs puinés, et son capital s’en trouve fortement entamé. Il se marie, les enfants sont nombreux, car nulle part on n’exécute avec une conscience plus scrupuleuse le commandement du Créateur : « Croissez et multipliez ! » Il s’endette et hypothèque sa terre, ou bien il en abandonne l'exploitation à un métayer. Le métayer n'ayant point intérêt à maintenir en bon état la terre et le cheptel, non plus qu’à améliorer la culture, la condition du propriétaire va empirant. Ajoutez à cela que l'hiver est long ct que le bois renchérit; ajoutez encore que l’habitant canadien a hérité de son ancêtre le paysan français la passion d’arrondir sa terre; qu'il aime à bien vivre et à se bien vêtir; enfin que les salaires des valets de ferme et des laboureurs sont généralement élevés. On paie 400 piastres (500 fr.) par an un valet de ferme avec la nourriture et le logement, et le salaire ordinaire

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d’un laboureur est d’une piastre par jour. Il est vrai que l'emploi des machines agricoles, en se généralisant depuis quelques années, a permis de réaliser de notables économies sur la main-d'œuvre; néanmoins, tout n’est pas rose dans la situation du propriétaire canadien. Il voudrait bien remplacer ses métayers par des fermicrs suffisamment pourvus de capital; mais un fermier capitaliste est un oiseau rare au Canada aussi bien qu’en France, et les émigrants qui possèdent quelques ressources préfèrent aller plus loin, dans la province de Manitoba, où ils peuvent, à peu de frais, devenir propriétaires. Heureusement, le pays est riche et la terre féconde ; on se tire d'affaire malgré tout, mais ce n’est pas sans peine ni souci.

Après avoir suffisamment couru la paroisse, je vais passer la soirée chez mon aimable cicerone. Le salon est rempli d’une jeunesse vivante et bruyante. Le piano est ouvert. On chante en chœur des rondes sur les vieux airs du dix-huitième siècle.

A Ja claire fontaine, J'allas me promener!

Les chanteuses sont charmantes ; brunes ou blondes, elles ont la carnation fraîche et transparente des pays du Nord ; les fenêtres ouvertes nous montrent les eaux tranquilles du Saint-Laurent, bordées de bouquets d’arbres. 0 l’aimable et fraîche soirée ! le bon pays! les braves gens!

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