QUÉBEC — SARATOGA
Saratoga, le 6 août 1876.
Revenu du joli village de V... le lundi 514 juillet, de bonne heure, je pars à sept heures du soir pou Québec. Le temps est admirable, et la Cily-of-Quebec, sur laquelle je m’embarque, est un splendide bateau à trois étages, un hôtel ambulant qui me transporte en une nuit de Montréal à Québec (180 milles, 240 kilomètres). J'avais toujours cru, avant cette traversée, qu’un « fleuve uni comme une glace » était une simple métaphore. Ici, la métaphore est une pure vérité. La magnifique glace de Saint-Gobain, que j'avais admirée à l'Exposition de Philadelphie n’est pas plus unie et plus diaphane que ne l'était, ce soir-là, le calme et immense Saint- Laurent.
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Le beau lac de Nemi, qu'aucun souffle ne ride, À moins de transparence et de limpidité.
Figurez-vous une glace sans fin, large de 2, 5, 4 kilomètres, dans laquelle la pleine lune et les millions d'étoiles d'un ciel sans nuages lancert leurs gerbes ou leurs scintillements dorés, une atmosphère chargée d'électricité qui vous montre, par un effet de mirage, des maisons et des bouquets d'arbres se détachant de la côte et s’avançant en masses sombres au milieu des eaux brillantes du fleuve, comme la forêt de Dunsinane dans Macbeth, un silence profond et universel, interrompu seulement par les sons d’un violon et d'une harpe, — l’inévitable orchestre des bateaux américains, — raclés à la diable, mais qui nous semblent, autre eflet du mirage! exhaler d’ineffables harmonies. Ces poétiques eôtes boisées, où éclate çà et là le reflet argenté d’un toit couvert en carreaux de tôle blanche, elles sont habitées par une population française, et elles portent des noms de la vieille France. Voici les comtés de Chambly, de Verchères, de Montcalm, de Richelieu, de Saint-Maurice, de Champlain, et, plus loin, Argenteuil, Belleville, la Beauce, Montmagny, Montmorency, Charlevoix. Nous relâchons à Sorel, à l'embouchure de la rivière Richelieu dans le Saint- Laurent, et le lendemain, à six heures du matin, nous voici à Québec.
Les rives du fleuve se sont graduellement élevées, et le cap Diamant, sur lequel est bâtie la citadelle,
), 3, 4 »s mil- | leurs atmoe, par uquets ant en tes du chelh, seulelis iseus , raec effet S poélet aranche, ise, et ici les Im, de , plus 1agny, orel, à Saintnatin,
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a bien une centaine de mètres de hauteur. Au pied de la citadelle est groupée la ville haute, encore entourée de ses vieux remparts qui datent de Chamvlain, le fondateur de Québec; au-dessous, le port, « Yille basse et les faubourgs, formant une agglomération de 75,000 habitants, pour les quatre
cinquièmes Français. Nous descendons, ou, pour
être plus exact, nous montons par des rucs escarpées à l'hôtel Saint-Louis, où l’on parle anglofrançais, et nous allons courir la ville. Les rues, mal pavées, sont bordées de trottoirs en bois; Îles maisons, à un ou deux étages, sont en bois, en briques rouges ou en pierres grises, avec de doubles vortes et de doubles fenêtres garnies de persiennes ertes; entre les deux portes, on aperçoit un escalier à ferrures de cuivre, proprement couvert d'une toile cirée; des voitures peintes de couleurs vives et garnies d’armatures en fer poli, de hauts cabriolets en forme de conques marines montent ou descendent au trot ces bonnes vieilles rues tortueuses qui me reposent des damiers rectilignes de Philadelphie et de New-York. Voici, au pied de la citadelle, la terrasse, flanquée de deux canons russes pris à Sébastopol, présent de la reine. Des canons! il y en a par douzaines dans la grande batterie, la petite batterie, sur les remparts, partout! mais ils sont d’un âge respectable, et je n’aperçois pas l’ombre d’un canonnier. De la terrasse, on jouit d'une vue merveilleuse : en face s’étend la grande nappe
du Saint-Laurent ; au-dessous, le port, la ville basse, tandis qu'à l’autre rive s’étage en amphithéâtre le gros bourg de Levis avec ses toits étincelants; plus bas, l’île d'Orléans, des bois, des prairies, et, bornant l'horizon, la chaîne des Laurentines. À côté de la Terrasse, promenade favorite des habitants, se trouve le parc, au milieu duquel le gouvernement anglais a érigé, avec une généreuse impartialité, une pyramide en l'honneur de Wolfeet de Montcalm, le vainqueur et le vaincu des plaines d'Abraham. Je lis sur le socle cette inscription en style lapidaire :
Wolfe. Montcalm. Mortem. Virtus. Communem Famam. {listoria Monumentum. Posteritas Dedit.
Hujusce Monumenti in memoriam virorum illustrium Wolfe et Montcalm fundamentum p. ©. Georgius comes de Dalhousie in septentrionalis Americæ partibus ad Britannos pertinentibus. Summam rerum administrans; opus per multos annos prætermissum (quid duci egregio convenientibus!) auctoritate promovens, exemplo stimulans, munificentia fovens. Die novembris XV, A. MDCCCXXVIL.
Georgio {V, Britanniarum rege.
C’est un sentiment élevé et délicat qui a dicté, dans un latin supportable, cet hommage rendu à la fois au courage heureux et au courage malheureux ; mais, à côté, voici un « avis au public » qui me parait également cruel pour la race canine et pour la
ET LE CANADA. 141 » basse,
langue française : « Toute personne fréquentant ce sâtre le
jardin est priée de ne pas enlever ou détruire au-
Re. en See ce RS SENS '
ts; plus cunes plantes qui s’y trouvent; aussi tout chien t, bor- trouvé sur ce parterre sera détruit. » Détruit! R À côté voilà un solécisme terriblement draconien. Et c’est A nis, se un solécisme officiel! Malheureux chiens! plus maleinen heureuse langue ! Pourtant le séminaire et l’Univer- Lialité, sité de Laval sont à deux pas. Je vais les visiter en tcalm, compagnie d’un Canadien aimable et obligeant L aham. comme ils le sont tous ; les bâtiments du séminaire RE lapi- sont du grand style du dix-septième siècle ; il y a | une chapelle et un musée où l’on trouve quelques HR | bons tableaux des écoles italienne et française, des LS Philippe de Champagne authentiques, un Van Dyck ïx qui l’est moins, et de ravissants portraits de Marie ‘ Leczynska et de Mesdames, filles de Louis XV, par Boucher et Vanloo. Le séminaire est riche ; c’est lui É sine qui entretient l’Université. Non loin de l’Université #4 SEE d: s'élève la vaste et imposante cathédrale, et au pied “à prater- ! de la cathédrale se tient le marché en plein air. Des " promo- f marchandes en chapeau de paille s’agitent devant [te =: leurs éventaires garnis de choux, de pommes de L terre, de gros pois, de tomates, d'énormes radis te rouges et d'une innombrable quantité de paniers dicté, | d’écorces remplis de framboises et de myrtilles. La lu à la myrtlle, dédaignée en Europe, est très-appréciée IrEUX ; aux États-Unis et au Canada, où elle porte le nom Je poétique de bleuet. Du marché on descend dans la our la
ville basse par la rue de la l'abrique, toute garnie 1
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de magasins. Voici un magasin de musique à la devanture duquel s’étale l’image d’un orgue-locomotive qui fait les délices des habitués du Cirque. Voici une librairie avec des images de Notre-Dame de Lourdes, un porti.it de Marie Alacoque, des livres de piété, des chapelets dans la mème vitrine que la collection de la Bibliothèque nationale, les Paroles d'un croyant, le Livre du peuple, les élanges philosophiques de Diderot, un étalage composite ! J'y entre pour acheter un journal (on ne vend dans les rues, à Montréal et même à Québec, que des journaux anglais), je n’y trouve qu’une feuille de province, la Gazette d’Arthabaskaville, avec un « premier-Arthabaskaville » intitulé : «Le prètre combattu dans la chair (sic) par les libéraux. » Je fais Le tour de la ville en suivant les remparts, d’où les regards s'étendent à perte de vue sur une campagne admirable ; mon obligeant cicerone m'’indique au bout de la plaine richement boisée le village de Lorette, habité par des Indiens, presque tous métis. Il n’y a plus, me dit-on, qu’un seul Huron, le dernier des Hurons ; encore n’est-on pas sûr que ce soit un fluron. Ces Indiens métis vivent pour la plupart de la fabrication de petits articles de bimbeloterie, de la chasse ou de la pèche; quelquesuns se sont complétement civilisés; on m'en cite qui sont devenus prêtres, avocats ou fonctionnaires ; ils ont même un goût particulier pour les fonctions publiques, ce qui ne peut laisser aucun doute sur
leur aptitude à s'adapter à notre civilisation. Nous rentrons en ville en traversant les plaines d'Abraham, où s’est décidé le sort du Canada, sous le triste règne de Louis XV; aux environs, sur les hauteurs de Sainte-Foy, témoins d’un dernier mais inutile combat dans lequel les Français demeurèrent vainqueurs, une colonne a été élevée en commémoration de cette victoire. Le gouvernement anglais à laissé faire, et sa domination n’en est pas moins solidement assise dans le Canada français; au contraire! Voici un cirque en plein vent, des baraques de la foire, le nègre blanc de Madagascar, la femme invulnérable, un cochon qui joue aux cartes, seul spectacle qui trouve grâce devant la censure de l’archevèché; enfin, des affiches, au milieu desquelles éclate le nom de Sozodont. Sozodont a franchi la frontivre, il s’étale sur les murailles et sous les ponts de Montréal ; je le retrouve à Québec, il me suivrait jusqu’au pôle! Mais je n’aperçois plus Gargling. — Distancé, Gargling!
Le lendemain, un de mes obligeants amis canadiens me conduit au Saut de Montmorency, une cataracte qui serait sans pareille dans le monde si les chutes du Niagara n’existaient pas. La rivière de Montmorency se précipite d’une hauteur de près de 290 pieds, sur une largeur de 50, dans une branche du Saint-Laurent, en face de l’ile d'Orléans. De hauts sapins ombragent la chute, que gate un peu le voisinage d’une scierie, — l’industrie est impi-
toyable! — mais dont les abords ont été rigoureusement interdits à Sozodont et aux Herricks pills and plasters. Un escalier un peu trop vertigineux conduit au pied de la nappe blanche qui se précipite à pic, et l’on va se reposer, au retour, dans un modeste « cabaret de tempérance. » La route est bordée de maisonnettes bâties en biais, de manière à résister aux ouragans de neige; on passe auprès de l'Asile Beaufort, où des aliénés des deux sexes set installés comme dans un palais d’été, toujours ax frais du séminaire de Saint-Louis. Çà et là des martellos, tours rondes qui servaient d'ouvrages avancés à Québec, au temps qù Québec était considérée comme la plus redoutable forteresse de l'Amérique du Nord; puis le faubourg Saint-Roch et le faubourg Saint-Jean qui vient d’être incendié. Les incendies sont aussi fréquents au Canada qu'aux États-Unis, et ce n’est pas peu dire. L'abondance des constructions en bois y est pour quelque chose; mais on m’assure que c’est aussi un procédé expéditif de liquidation auquel recourent de préférence les industriels et les négociauts dont les affaires sont embarrassées. Ce qui semblerait confirmer ce mauvais propos, c’est que les incendies se multiplient principalement aux épgqugs de crises.
Le soir, je repars pour Montréal, et je croise d'immenses trains de bois traînés par des remorqueurs. Le bois est, comme on sait, le grand article d'exportation du Canada. À mon arrivée à
Montréal, mon aimable introducteur auprès de la Société canadienne, M. 0. Perrault, vice-consul de l France, me présente à quelques-uns de mes con- ; frères de la presse canadienne, anglais et français, ‘72 conservateurs et libéraux, qui fraternisent le soir \ dans un banquet improvisé où l’on boit « à la pros- HN périté du Canada sous le bienveillant et libéral pa- a tronage de l’Angleterre, et au développement de hs ses relations matérielles et intellectuelles avec la ë France. » Il est certain que nous ne nous doutons i à pas assez de l'existence de cette branche vivace Nr + de la vieille souche française, et c’est un oubli ‘u qu’il serait bon de réparer dans l'intérêt de la pe , © France et du Canada. Il ya, comme je le remarquais p | 60 dans ma dernière icttre, au Canada, deux popula- ; tions juxtaposées qui vivent en bonne intelligence 6
sous la même loi, mais sans se mêler ; la population
française a soutenu jusqu’à présent, sans se laisser L … + entamer, la concurrence de sa rivale, grâce surtout 4 4 à son exubérante et consciencieuse fécondité; mais 48 j elle lui est visiblement inférieure par les capitaux, Bat À l'esprit d'entreprise et même le développement in- 1 : tellectuel. La langue anglaise est parlée dans toute ) sa pureté par les Canadiens anglais, tandis qu’on ne ‘4 | Ÿ lit guère dans le Canada français, et qu’on y parle 48 "ie 7 un français beaucoup trop voisin du bas-normand. R lOr- 1 Au besoin, les bibliothèques des bateaux à vapeur EE ind à attesteraient cette inégalité de culture. Les livres ka e à | anglais, choisis parmi les meilleurs, y abondent, en fe
Le. Pa ae le
ne laissant, hélas! qu’une bien petite place à la littérature française, exclusivement représentée par des romans à quatre sous. À quoi tient cette différence de développement? Elle tient, sans aucun doute, en partie à la tutelle par trop ombrageuse et étroite dans laquelle le clergé catholique, dont je n'ai point d’ailleurs dissimulé les mérites et les services, tient ses bonnes et simples ouailles ; mais elle tient encore, elle tient surtout à ce que les Canadiens anglais sont en relations constantes avec leur mère-patrie, tandis que les Canadiens français sont depuis plus d’un siècle presque sans rapports avec la leur. L’Angleterre alimente la partie anglaise du Canada de ses capitaux, — plusieurs banques de Londres y ont des succursales ; — elle a commandité les industries et construit les chemins de fer du Canada anglais; — elle lui envoie ses émigrants, ses produits, ses journaux et ses livres. La France, elle, n’envoie au Canada français — encore est-ce par l'intermédiaire de l’Angleterre —- que des articles-Paris démodés et des vins suspects. Je me trompe : il y a trois ou quatre ans, elle a expédié aussi à ce pays agricole 2 ou 3,000 émigrants, résidu de la Commune, ramassés sur le pavé de Paris, qui ont encombré le pavé de Montréàl et de Québec jusqu’à ce qu'ils soient allés se perdre dans l’Océan américain. Est-ce bien assez ?
Aussi longtemps que le vieux régime colonial à pesé sur le Canada, les relations entre les Gana-
ce à la litentée par ette difféns aucun rageuse et e, dont je et les sermais elle les Canaavec leur nçais sont ports avec glaise du nques de commans de fer du migrants, a France, ore est-ce ue des arts. Je me a expédié ts, résidu Paris, qui le Québec ns l'Océan
colonial à les Cana-
diens français et la France pouvaient rencontrer des obstacles sérieux ; mais aujourd’hui ces obstacle n'existent plus. Le Canada se gouverne lui-même, et son tarif douanier ne fait absolumént aucune différence entre les produits français et les produits anglais. Pourquoi done nos banques n’établiraientelles pas des succursales à Québec, comme les banques anglaises en ont établi à Montréal? Elles y trouverajient des placements hypothécaires à 7 et même à 9 0/0, garantis par une législation exactement copiée sur la nôtre. Ce débouché ne vaudrait-il pas bien pour le capital français celui des valeurs à turban? Pourquoi l’émigration agricole de la Normandie et de la Bretagne, qui a implanté au Canada une population saine et vigoureuse, ne reprendrait-elle pas son essor interrompu? Pourquoi les produits français ne seraientils pas offerts sur le marché du Canada à l’égal des produits anglais? Pourquoi nos journaux et nos livres n’y viendraient-ils pas raviver les intelligences somnolentes et purifier la langue de ses solécismes anglo-américains? Pourquoi, en un mot, la France ne reprendrait-elle pas dans le Canada français — Dieu merci! sans aucune arrière-pensée politique, — le rôle tutélaire que l'Angleterre remplit depui un siècle dans le Canada anglais? Elle y gagnerait autant que le Canada lui-même. Les sympathies morales, qui ne se sont jamais brisées, aideraient à renouer les relations intellectuelles et matérielles, et,
fi 148 LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS ji à ce propos, je citerai, en quittant mes bons amis LA canadiens, auxquels je demande bien pardon de mes fl innocentes piaisanteries sur leur accent et sur ile l'idiome qui fleurit dans leurs jardins publics, — je M: ! citerai, dis-je, un trait touchant qui m'était conté | à Québec. Pendant la funeste gucrre de 1870, on ru ne voulait pas plus croire, dans le Canada français, | aux victoires prussiennes qu’on n’y croyait à Paris. Mais un jour on voit le consul de France entrer, l'air soucieux, dans les bureaux de l’Événement, et, un Ron | instant après, la foule, consternée, put lire, en tête du sommaire du journal, affiché suivant la mode | américaine, la nouvelle, trop certaine cette fois, de la capitulation de Sedan. Chacun avait les larmes aux yeux, me disait un témoin de cette scène, ct quand le consul sortit des bureaux du journal, toute cette foule, obéissant à un mème sentiment et d’un même geste spontané, se découvrit respectueuse-
ment sur son passage.
Mais je suis obligé de me dérober aux offres hospitalières qui me viennent de toutes parts, et me voici en route pour New-York, d’où je me propose d’aller
faire une dernière tournée dans le Sud avant de reprendre l’express de l'Océan. Je pars le matin de bonne heure, je traverse le pont Victoria, obscur comme un tunnel, je repasse la frontière américaine, où un douanier vient simplement demander Î aux voyageurs, sans les obliger à descendre du train, É. s'ils ont quelque chose à déclarer. Notre train longe
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ons amis n de mes et sur ics, — Je ait conté 870, on français, à Paris.
rer, l’air , et, un , en tête la mode fois, de s larmes cène, ct al, toute tet d'un ctueuse-
fres hos- Ine Voici e d'aller vant de atin de obscur amérimander u train, n longe
le lac Champlain, dans un pays accidenté, ayant à droite, de l’autre côté du lac, les montagnes vertes, à gauche la chaîne des Adirondaks. On stationne un instant devant l'hôtel Fouquet, — encore un nom français, — le dernier! et on arrive à l’extrémité du lac, long de 420 milles, au fort en ruines de Ticonderoga. De là, un embranchement nous porte en une demi-heure au bord du lac Georges. Un rêve, ce lac Georges! Figurez-vous une longue brèche sinueuse remplie d’une eau claire et azurée, entre de hautes collines couvertes de bois épais, d’un vert intense ; au milieu de ces eaux limpides une foule d’iles et d’ilots avec des maisons blanches ou des chalets enfouis dans des bouquets d'arbres et égayés par des parterres tout en fleurs. D'élégantes barques d'amateurs de pêche, de jolis steamers d’où s’échappent des airs de valse croisent notre bateau, le Minne-Ha-Ha; on se salue en agitant chapeaux et mouchoirs, tandis que des pêcheurs solitaires se tiennent immobiles et absorbés le long des berges, et que les duos de flirters suivent les sentiers ombragés pour s'y livrer apparemment, sans être dérangés, à la lecture du Herald ou du New-York Times. On débarque devant le ravissant hôtel du fort William-Henry, où un stage-coach prend les voyageurs pour les conduire, par monts et par vaux, à la station prochaine. Nous prenons le train de Saratoga, et nous arrivons avant minuit à ce rendez-vous favori de la société américaine.
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Nous descendons au Grand Union, un hôtel Levia than auprès duquel les plus grands hôtels d'Europe seraient comme la cascade du bois de Boulogne auprès de la cataracte du Niagara.
Il vaut bien la peine d’être décrit, ce Grand Union hotel. L’omnibus du chemin de fer vous amène au pied d’un bâtiment grand comme une caserne, avec deux ailes enserrant un parc; des colonnettes de fonte de 20 mètres de hauteur soutiennent tout le long des façades extérieures et intérieures le toit d’une large piazza, dont la longueur totale, si j'en dois croire mon Panoramic Guide, n'est pas inférieure à 4 mille (1 kilomètre 4/4). Vous montez par un vaste escalier à un immense parloir où se trouvent concentrés les services essentiels de l'hôtel, le bureau de ré. ception et de renseignements, le post-office d’un côté, la caisse à quatre guichets, le bureau de location des voitures et le télégraphe de l'autre. Vous inscrivez votre nom sur un voluinineux registre, on vous remet une clef que vous gardez en poche, et que des « avis » affichés dans les endroits bien en vue vous supplient de ne pas emporter avec vous, en quittant l'hôtel. Malgré la crise, Grand Union hotel est sulfisamment peuplé. On me délivre le n° 1315, au srcond étage. J'ai le choix entre quatre ascenseurs et autant d’escaliers pour y monter. Les ascenseurs sont des salons élégants où vingt personnes peuvent tenir sans se coudoyer. Un coup
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Grand er vous me une rc; des ur souures et la lon- Loramnic À kiloler à un rés les de ré.
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x r'euisen pondroits er avec Grand délivre entre y mon-
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de sonnette, et la machine est à vos ordres. Vous arpentez de longs corridors, entièrement couverts de tapis, comme les salons et les chambres ; 1l n'y en a pas moins de 10 acres, toujours d’après mon Panoramic Guide. Par exemple, ma chambre, dont les murailles blanches sont éclairées par un bec de gaz, manque un peu d'élégance, quoique — particularité assez rare dans les hôtels américains — l'éclat du gaz soit tempéré par un globe de verre dépoli ; le lit est dur, et le mobilier se réduit à une table de toilette et à une armoire en noyer. Ilest vrai qu’on ne séjourne guère dans sa chambre. On descend au rez-de-chaussée, où il y a « 2 milles carrés » de salons, somptueusement décorés, avec tentures et mobilier garnis de satin, des salles de lecture, des billards, un bar-room ; et, finalement, une salle à manger, dans laquelle 600 personnes s’altablent à l'aise, et où un restaurateur parisien ne serait pas embarrassé d’en caser 2,000. La salle à manger, c’est le centre et on pourrait dire l’äme de l’hôtel ; on n’y fait pourtant que trois repas par jour : le déjeuner, le diner et le lunch ou souper ; mais quels repas! le festin des noces de Gamache serait, en comparaison, un repas du Petit-Manteau- Bleu. Entrons-y, après avoir déposé à l'entrée, — sans rétribution, — notre chapeau ct notre canne sous la garde d’un nègre. Un bataillon de nègres et de mulätres, en veston ou en habit noir et cravate blanche, fait le service. On les voit s’avancer proces-
t! | sionnellement, l’avant-bras replié et portant sur la | paume apiatie de la main un plateau chargé de mets, Un sous-officier se détache et vous désigne poliment une chaise de paille vacante, ou vous renvoie à un collègue. Vous vous asseyez et l’on place devant vous la carte ct un verre d’eau glacée. Quelle Ml. carte, bon Dieu! J'y compte quatre-vingt-cinq plats, pas un de moins, depuis le mock turtle aux que- | nelles et le consommé printanier à la royal (sic), en passant par la série des poissons, des bouillis, des rôtis, des relevées (sic), des entrées, des vegetables, jusqu’à la vanilla ice cream et le watermelon de la fin. Et j'ai le droit imprescriptible de me les faire servir tous! Je n’use de ce droit qu'avec
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modération, et me voici en face d’un grand plat np) chargé de viande, entouré d’une douzaine de petits
| : plats couverts des vegetables les plus variés, pommes de terre, gros pois, maïs vert, riz bouilli, tomates fraîches, mais avec une seule assiette. C’est l'habitude américaine de manger en même temps, sur la même assiette, viande, poisson et légumes combinés. * Affreuse habitude ! On m'a confié une napkin, ser- 3 viette, qu'il m'est arrivé déjà plus d'une fois de | | mettre dans ma poche, la prenant pour un mou- , / | choir. Je me surveille pour ne pas donner au nègre L attentif et poli qui me sert une fächeuse opinion d | la probité de la race blanche ; on me rend, à la sorï tie, mon chapeau et mon umbrella, sans m'avoir posé . | aucune question, et je me retrouve sous la piazza, \l
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