LA SITUATION POLITIQUE — L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE
À bord du City of Atlanta, le 12 août 1876.
J’ai quitté hier New-York pour me rendre à Charleston. Quoique la voie de mer soit plus longue que la voie de terre, je l’ai prise de préférence. Nous sommes en pleine mer, le temps est magnifique ; les passagers, tous purs Américains, sont assis sur le pont dans les attitudes les plus variées, et comme ma conversation avec eux est fort limitée, j'ai tout le loisir nécessaire — jusqu’au moment où le bruit formidable d’un gong chinois m’annoncera que le diner est servi — pour vous entretenir des affaires publiques des États-Unis. Je ne serai pas dérangé : je n'ai pour voisin à la table du fumoir qu’un vieil Américain, entièrement absorbé par la lecture de
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l'American Grocer, journal des épiciers, qui a bien trois ou quatre fois le volume du Journal des Débats.
Le peuple américain a certainement des qualités intellectuelles et morales hors ligne. Il est entreprenant, actif, ingénieux, plein de bon sens pratique, et plus sûr dans les affaires privées et commerciales qu’on ne le croit généralement en Europe. Ses insénieurs, ses mécaniciens, ses négociants, ses industriels, ses agriculteurs, sans parler de ses hôteliers, seraient partout au premier rang ; il voit juste en affaires, ila « l'œil américain », il embrasse avec sang-froid les difficultés d’une entreprise et il trouve presque toujours, pour les résoudre, le procédé le mieux adapté à la circonstance. Mais cette supériorité qu'il possède dans la conduite de ses affaires ct dans l’aménagement de sa vie, il la perd dans les affaires publiques. Au lieu de se perfectionner, le gouvernement de la grande république va, depuis une trentaine d'années surtout, se dégradant et se corrompant, et l’on ne pourrait pas citer, à dater de la guerre de la sécession, une seule question politique, économique, administrative ou financière, à laquelle les Américains n'aient donné la solution la plus mauvaise qu’elle pût comporter. À quoi cela tient-il? Cela tient principalement, autant que j'en puis juger, sinon à l'absence d’une haute culture intellectuelle — il y a des branches élevées des connaissances humaines : la législation civile et pénale,
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le droit international, les sciences physiques et naturelles, dans lesquelles les Américains excellent — du moins aux intérêts, aux préjugés, et plus encore à l’infatuation d'eux-mêmes qui empêchent chez eux les progrès et la vulgarisation des sciences politiques et économiques. Ils ont des politiciens et même des économistes, mais ils ne paraissent pas se douter que la politique et l’économie politique soient des sciences ayant, comme la mécanique elle-même, des principes invariables, et auxquels il n’est pas plus permis de déroger en Amérique qu'en Europe. Si les conceptions politiques, économiques et financières pouvaient être brevetées comme les machines, les procédés industriels, les emplâtres et les pilules, et si l’on pouvait les appliquer de même sans avoir besoin de les faire agréer préalablement par le peuple souverain, Je crois bien qu’elles ne tarderaient pas non plus à se perfectionner, et que j'aurais trouvé au Niagara et ailleurs des annonces illustrées de toute sorte de systèmes et de méthodes de gouvernement, d'une qualité tout à fait supérieure et garantie. Mais, pour me servir de l’expression consacrée, les inventions politiques, économiques et financières « ne paient pas » ; et d’ailleurs, comment les faire accepter par un nenplé: à qui on a enseigné dès la
mamelle qu’il est le premier des peuples et que les institutions américaines sont le dernier mot de la
sagesse humaine?
Dans la vie privée, l'Américain est intelligent,