‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 33 sur 81 · RM TN RER ET RS · texte numérisé non relu

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sensé et même modeste ; dans la vie publique. son intérêt, ou ce qu’il s’imagine être son intérêt, ses passions, et par-dessus tout son amour-propre national, l’aveuglent absolument et le mettent à la merci des politiciens, société de renards organisée pour vivre aux dépens de la démocratie des corbeaux. La vanité nationale a certainement jeté des pousses vigoureuses chez tous les peuples civilisés : l’orgueil méprisant de l'Anglais est proverbial; le Français est fier de ses institutions que « le monde lui envie », ce qui ne l'empêche pas de les renverser en moyenne tous les quinze ans ; l’AIlemand n’a pas dégonflé depuis Sedan ; le Belge luimême répète avec complaisance que la Belgique est petite par son étendue, mais grande par le génie et les vertus de ses habitants, et le cri favori du Flamand c’est : « Vivan ons ! Vivent nous! » L’Italien est persuadé qu'il ne peut manquer de reconquérir avant peu ses frontières naturelles, — les frontières de l’Empire romain; le Russe n'ose pas encore se dire le premier des peuples, mais le sera, et l’avenir du monde appartient indubitablement à la race slave. Le Chinois ne dissimule pas son dédain pour les barbares aux cheveux rouges, st le sauvage australien, qui se nourrit de vers et de grenouilles crues, manifeste hautement son dégoût pour la civilisation et la cuisine européennes. Mais toutes ces vanités et ces orgueils amoncelés ne formeraient qu'une simple motte de terre en comparaison du

mont Blanc de l’orgueil américain. Et comment l’Américain ne serait-il pas orgueilleux? Si on ne lui enseigne qu'imparfaitement les langues étrangères dans ses écoles publiques, — on les enseigne aux États-Unis aussi peu et aussi mal qu’en France, c’est tout dire, — on lui met incessamment sous les yeux les grands exemples que l’Amérique a donnés au monde ; on lui incruste dans la tête, jusqu’au fond de la nuque, cette vérité historique, incontestable, que l’univers était plongé dans une épaisse barbarie avant l'apparition du peuple américain et de la Constitution américaine. Plus tard, les orateurs des meetings et des Conventions se chargent d’achever une éducation si bien commencée. Ce n’est pas qu’ils craignent de dire au peuple ses vérités. Non! Ils n’ont pas l'habitude de dissimuler leur pensée. Ils sont Américains, et comme tels, ils ont sucé la franchise avec le lait de leurs nourrices. Ils reprochent donc au peuple américain sa bonté, sa générosité, son détachement trop complet des intérêts de ce monde, qui le rendent dupe de tous les intrigants et qui l’empêchent, par exemple, dans ses différends avec les peuples avides et corrompus de la vieille Europe, de faire valoir suffisamment son droit ; ils le supplient, au nom de ses intérêts les plus chers, de corriger ces défauts qui font obstacle à l’accomplissement de sa « destinée manifeste, » Comment n’écouterait-on pas des gens qui s'expriment avec cette brusque franchise? Comment ne suivrait-on pas leurs con-

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