‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 4 sur 81 · AR ES · texte numérisé non relu

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ET LE CANADA. 15 rité renail et chacun se remet au travail avec tranquillité, Sans doute, on peut reprocher au juge Lynch de ne pas s’étre suffisamment assimilé la maxime équitable de Beccarta ? @ que la peine doit être proportionnée au délit » ; mais le juge Lynch n'a pas eu le temps de pälir sur les livres, et, d’ailleurs, a-til à son service des prisons et des geôliers ? Hourra donc pour le juge Lynch !

La question de l'immigration chinoise est plus controversée. D'un côté, on fait valoir la nécessité de protéger le travail national de l'ouvrier américain contre un concurrent qui travaille à moitié prix, dont la peau est d’un jaune sale, et qui porte une queue ! D'un autre côté, on constate qu'une foule de travaux ne pourraient ètre entrepris sans l'aide de l’émigrant chinois, et que bien des fonctions modestes mais indispensables resteraient vacantes. Sans lui, le chemin de fer du Pacifique ne serait pas construit, on serait réduit à blanchir son linge et à cirer ses bottes soi-même, la richesse croiîtrait moins vite, la vie serait moins supportable, ct, comme une conséquence finale, l’ouvrier américain trouverait aujourd'hui en Californie un débouché moins vaste et moins avantageux. Ce serait done, même au point de vue étroit de lintérèt de louvrier américain, un mauvais caleul de proluber,

comme 1} en est question, l'importation des Chinois, sauf à laisser pendante la grave affaire de la queue ! Est-ce un meilleur caleul d’opposer à l'entrée des

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10 LETTRES SUR LES ETATS-UNIS draps, des soieries et de la plupart des autres articles de confort, des droits prohibitifs de 60 à 70 0/0, payables en or, le gouvernement américain refusant, comme chacun sait, d'accepter aux offices de sa douane son propre papier-monnaie? Nos compagnons américains eux-mêmes conviennent que ces droits prohibitifs n’ont pas empêché l’industrie nationale de subir depuis trois ans une crise désastreuse, ct la marine marchande de tomber en pleine décadence. Ils conviennent aussi que l’exagération des droits a amené la corruption de l'administration ct, par contre-coup, la démoralisation du commerce, en mettant les importateurs scrupuleux hors d'état de concourir avec les autres. Comment lutter, par exemple, avec telle maison qui importait en franchise, à tre d'objets d'art, des statues de Christophe Colomb et autres personnages majestueux et ventrus en plomb sans que la douane y trouvât à redire? Les journées finissent par s’écouler, et à mesure que nous descendons au sud, où nous longeons le Gulf Stream, la température se réchauffe. Les nuits éloilées comme sous le ciel de l'Orient, sont magniliques ; la mer, qui à passé du vert foncé au bleu indigo, devient phosphorescente ; l'avant du navire rejette à droite et à gauche les vagues éclairées comme par des feux du Bengale ; l'arrière laisse un long sillage d'argent en fusion, où éclatent des milliers d’étincelles. Nous avons franchi sans encombre le Trou du Diable, une région mal famée qui pré-

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cède le banc de Terre-Neuve, et « Le point » que l’on affiche tous les jours à midi sur le pont nous annonce que nous gagnons décidément du terrain. Nous sommes au samedi 2# juin et nous avons fait près des deux tiers de la traversée, Mais voici que les moutons rentrent de nouveau en danse et qu'une brume épaisse enveloppe le navire, tandis qu'un tuyau trop échauffé loblige à stopper pour quelques heures, juste dans la région fréquentée de préférence par les iceberg, sur lesquels on raconte de lugubres histoires. On leur impute — est-ce à tort ? — la perte du Président et de la City-of-Boston, dont on n'a jamais eu de nouvelles, sans parler du menu fretin des navires à voiles. Le bruit non interrompu du sifflet, le fracas des grosses vagues, les soubresauts de lhélice agacent les nerfs, jettent pour la seconde fois la perturbation dans les estomacs ct font défiler sous les yeux des passagers et des passaueres impressionnables les fantômes de l'Oceano Nox :

Oh ! combien de marins, combien de capitaines, Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans le morne horizon se sont évanouis !

Combien ont disparu, dure et triste fortune, Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Sous l'aveugle Océan à jamais enfouis !

Les « habitués » ne s'émeuvent point pour si peu, et ils se moquent volontiers des novices qui commencent à éprouver, au milieu de ce désert mo-

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notone , la nostalgie de la terre. Pendant deux jours, c'est à peine si l'on aperçoit vaguement la silhouette d’un navire; pas un oiseau, pas un poisson! « Mon royaume pour un cheval! » disait Richard 111; que ne puis-je dire : Mon navire pour un brin d'herbe! Allons! encore un peu de patience! Voici, en attendant le brin d'herbe, des raisins du tropique, de la forme et de la couleur des éponges, qui flottent en longues fiies dans l’eau du Gulf Stream échauflée à 22°; voici enfin qu'on juge opportun de s'occuper de la venue du pilote : les passagers américains organisent, suivant l'usage consacré, une poule sur le numéro de son bateau. Il y à 24 bateaux à New-York faisant le service du pilotage, et ils font parfois jusqu'à 200 milles à la recherche des clients. On distribue donc 24 numéros, et chacun de plonger avidement ses regards dans la brume. Le lendemain mercredi — hier — à huit heures du matin, on signale un bateau portant, dessiné sur sa maitresse-voile, un 8 colossal. Le pilote monte à bord. La journée est splendide, l'Océan uni comme un lac. À quatre heures, une ligne incertaine apparait dans le lointain brumeux. C’est la côte de Long-lsland. Tous les visages s’épanouis-

sent. Le soir, un bal s'organise à l'avant au son du violon et de la harpe de deux petits Italiens qu'un padrone transporte aux États-Unis comme si la traite n'était pas abolie! À l'arrière, une Adresse de remerciments à l’aimable et excellent capitaine Fran-

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