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2v0 LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS
qui se déroule à mes regards se ressent du voispnage des tropiques. Ce sont d'immenses marécages couverts de jones et de nénuphars, ombragés d’un épais laillis, ou bien encore des forêts de chênes et de pins jaunes, à térébenthine, au milieu desquelles les nègres ont pratiqué des éclaircies en mettant tout simplement le feu aux arbres. Le sul est couvert de souches noircies ; d'espace en espace on aperçoit une cabane en planches entourée d’un champ de maïs. Des nègres y travaillent nu-tête, sous un soleil presque vertical ; les négresses portent de vieux chapeaux de paille. Est-ce par coquetterie et ont-elles peur du hàle? Les négrillons ne portent rien, comme dans la chanson de Malbroug; les plus âgés seulement achèvent d’user des défroques qui datent de l’émancipation. Mais cette nature tropicale est splendide : les corolles blanches qui surmontent les larges feuilles vertes des nénuphars sont visitées par de lourds papillons aux ailes diaprées d'azur, d'argent ou d’or; de temps en temps un grand échassier blanc prend son vol en rasant les marais, dont les eaux noires ou ocreuses suintent la fièvre; des plantes grimpantes enveloppent le
laillis de manière à le.rendre impénétrahle. Des
tortues prennent le frais le long des bayous noiràtres,-où fourmillent des alligators longs parfois de plus de trois mètres ct exhalant une forte odeur de muse. Seulement, ce jour-là les alligators ont préféré rester chez eux; je suis obligé d’y croire de con-
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fiance, En revanche, voici des vaches nonchalamment couchées en travers de la voie, qu'aucune clôture ne sépare de la forèt. Le sifflet de la locomotive fait un affreux tintamarre dont elles finissent par comprendre la signification : elles se sauvent à loutes jambes dans le fourré ou dans la futaie. Aux abords de la rivière Savannah, la végétation se serre et acquiert une vigueur prodigieuse : les roseaux ont vingt pieds de haut. La rivière roule lentement ses eaux épaisses, couleur d’ocre rouge. Nous la traversons sur un pont en bois qui a été détruit pendant la guerre et qu’on n’a reconstruit qu’à moitié. Çà et là on a enfoncé des pilotis dans le lit vaseux du fleuve; on a réuni ces pilotis par des poutres transversales, et on a posé les rails à jour d’une poutre à l’autre. La locomotive ralentit sa marche, et le train branlant traverse sans encombre ce passage vertigineux, non sans faire éprouver aux voyageurs insuflisanmment américanisés un malaise sensible. Mes compagnons et mes compagnes de couleur restent impassibles. Ils sont, d’ailleurs, très-agréablement occupés : le respectable vieillard à laine blanche dévore les restes d’un gâteau de maïs; les deux vieilles négresses de Guinée ont allumé de courtes pipes en bois dont elles tirent des bouffées d’une fumée épaisse et âcre qui me prend à la gorge; la Jolie négresse Congo enfonce ses belles dents blanches dans la chair rouge d’un water melon, jusqu à ce qu'il n’en reste plus que l'écorce verte. Un beau
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nègre au nez largement épaté lui apporte alors galamment un verre d’eau glacée qu’il vient de remplir à la fontaine-du car et qu'elle vide jusqu'à la dernière goutte, en faisant claquer ses lèvres; après quoi, — elle aussi! — elle tire une pipe de sa poche, elle la bourre avec soin, et je ne l’aperçois plus qu’à travers un nuage de fumée. Cependant, la pipe finit par se vider, et l’aimable Congo la remet dans sa poche, d’où elle extrait une tablette noire que Je prends pour du jus de réglisse. A la bonne heure! Elle se penche nonchalamment à la fenêtre, comme pour savourer le merveilleux paysage qui se déroule à nos yeux. Horreur! Un jet de couleur jaunâtre s’échappe de sa bouche cerclée de perles. Elle ne se contente pas de fumer, elle chique!
Après avoir traversé la rivière, nous entrons dans la Géorgie, et nous voici bientôt à Savannah, Forest City, la Cité de la forèt, la bien nommée, car elle contient plus d'arbres que de maisons.
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