‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 49 sur 81 · SR · texte numérisé non relu

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sure que les nègres, isolés de la civilisation blanche, sont en train de retourner à l’état sauvage ; qu'ils sont revenus à l’adoration des fétiches et du Vaudoux. C’est peut-être un mauvais propos des blancs ; mais tel que je commence à connaître Tommy, — permettez-moi de désigner sous ce petit nom d’'amit'é le neveu émancipé de feu le respectable oncle Tom, — je l'en crois, ma foi, bien capable. Mes excursions aux environs de Savannah ne me le montrent pas, il faut le dire, à son avantage. Partout où j'aperçois de mauvaises herbes, je suis sûr de voir surgir une cabane de nègre, et quelle cabane ! un carré de planches noircres, avec une cheminée le plus souvent en torchis, dont l'ouverture ne dépasse pas le faite du toit. Un certain nombre de ces cabanes ont'été construites, d’après le système usité à Mulhouse, par une Compagnie de Yankees philanthropes. On vendait au nègre le terrain payable par termes successifs, et il se chargeait d'y élever sa cabane. Seulement, la prévoyance n’est pas la vertu capitale de Tommy; il négligeait de payer son terme, ct la Compagnie s’empressait de lexproprier pour graver dans son cerveau rebelle ce principe de morale et d'économie. On me montre une case à laquelle il ne manquait plus que deux ou trois planches pour couronner le loit. Mais le dernier terme étant demeuré en souffrance, la Compagnie avait repris possession du terrain, et naturellement aussi, gardé la case. Je visite un peu plus loin une rizière abandonnée.

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C'était une magnifique exploitation couvrant 500 acres. Une allée royale de vieux chênes d'un demimille de longueur conduit à l’habitation du planteur. Le long'de cette avenue, des cases, solidement bâties en briques, couvertes avec des planchettes de cyprès et suffisamment spacieuses pour loger à l'aise une famille, servent maintenant de repaire aux insectes ct aux reptiles ; à chacune de ces cases attenait un jardin où le nègre plantait du maïs et des légumes qu'il avait le droit de vendre à son profit ; le temps ne lui manquait point, les tâches dans les rizières n'étaient pas lourdes, etil lui arrivait souvent d’avoir fini sa besogne avant midi. Le reste de la Journée lui appartenait; aussi les plus actifs et les plus prévoyants avaient-ils accumulé un petit capill; on s'explique ainsi qu’ils aient pu acheter des terres au lendemain de l’émancipation, et qu'ils paient l’impôt sur 3 millions de dollars de propriété assise dans l’État de Géorgie. Ces nègres propriétaires ne constituent toutefois qu’une faible minorité, ct je n’en ai vu qu’un seul dont l'exploitation püt rivaliser pour la bonne tenue avec celle des émigrants allemands, ses voisins. Au bout de l’avenue, une colonnade en style plus ou moins grec décore la façade d’une confortable maison entourée de larges vérandas où grimpe la vigne vierge, et que surmonde un belvédère. Des bananiers étalent leurs larges feuilles, et les lagerstræmia indica leurs grappes de fleurs rouges au milieu des plantes para-

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sites qui ont envahi le jardin. Auprès de l’habitation seigneuriale, un chalet élégant servait de demeure à l’overseer ; du côté opposé étaient le moulin et les écuries. Aux environs, un immense mail ombragé de chènes séculaires servait de lieu de réunion cet d’amusement à la population noire. Aujourd'hui, sur 500 acres, 25 tout au plus sont en culture, ct le silence de ce lieu désolé n’est troublé que par les coups de fusil de quelques nègres se livrant à leur plaisir favori dans un pays où l'on ne connaît ni les permis de chasse ni les gendarmes. À peu de distance, on me montre un pan de mur croûlant, dernier vestige d’une autre habitation seigneuriale incendiée par l’armée de Sherman. Il y a cependant encore, le long du fleuve, quelques rizières en exploitation et convenablement tenues. Je les côtoie dans une excursion à l’île de Tybee, à l'embouchure de la Savannah ; mais elles sont rares. Songez qu'aux quatre années de la guerre civile, pendant lesquelles les États du Sud sont restés hermétiquement bloqués, a succédé l’émancipation opérée par voie de confiscation. La valeur d’un nègre adulte étant, en moyenne, de 1,000 dollars (5,000 fr.), et le moindre négrillon représentant un capital d’une centaine de dollars, les quatre millions de nègres émancipés constituaient un capital qu'on ne peut évaluer à moins de deux ou trois milliards de dollars et qui formait le plus clair de la fortune deS planteurs. C'était leur cheptel. Le jour où l’émancipation le leur

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a enlevé sans indemnité, les plus riches se sont trouvés pauvres. Ils conservaient la terrè, à la vérité ; mais la terre, dégarnie de ses instruments d'exploitation, élait sans valeur. Où trouver! d’ailleurs, le capital nécessaire pour la cultiver, dans un pays que la guerre avait épuisé, et auquel les carpet baggers et les scalawags allaient bientôt enlever le peu qui lui restait de ressources. Aussi, qu'est-il arrivé ? C’est qu'il a fallu vendre à tout prix, dans un moment où, sauf quelques spéculateurs du Nord, personne n'avait d'argent pour acheter, et qu'on a vu des familles accoutumées à tous les raffinements du luxe manquer littéralement de pain ; des femmes élégantes ont été réduites à faire la cuisine et à blanchir ellesmêmes leur linge ; des jeunes gens appartenant à la fine fleur de l'aristocratie se sont faits conducteurs de cars. Cependant, grâce à la vigoureuse élasticité de la nature américaine, gràce aussi à l’abondance merveilleuse des ressources de ce pays béni du ciel, la situation s’est peu à peu détendue ; on s’est remis au travail avec énergie, on a reconquis le pouvoir sur les carpet baggers, et depuis quelques années la Géorgie, plus heureuse que la Caroline du Sud, a vu renaître, au moins en partie, sa prospérité d’autrefois. Mais que de ruines restent à relever !

J'ai encore un dimanche à passer à Savannah. J'ai visité île de Tybce, le Trouville de la Géorgie, un Trouville quelque peu désert, mais où la mer, jaunie par les eaux de la Savannah, roule ses vagues tièdes

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sur une admirable plage de sable fin, bordée de choux palmistes ; je me suis promené dans les larges avenues du cimetière Bonaventure, où les hautes branches des chènes-verts, réunies en arceaux, retiennent suspendus comme des stalactites funèbres, de longs écheveaux d’une mousse grise, propre à cette région de la côte, la plus poétique des mousses décorant le plus mélancolique des cimetières ! Je regrette d’avoir escompté ce plaisir du dimanche, mais il me reste la ressource du Central Park dans l’aprèsmidi et de l'office de l’église nègre le soir. J'avais remarqué, au milieu du Central Park, une sorte de flèche gothique, ornée de deux statues de marbre blanc. C'est un monument élevé par les dames de Savannah à la mémoire des soldats confédérés qui ont succombé dans la guerre de sécession. Une délicieuse miss me propose de m'en faire les honneurs. Elle a les yeux bleus comme des bleuets, les traits fins et délicats, le teint d’une blancheur mate, rehaussé par une opulente crinière dorée, et ce je ne sais quoi de féminin qui manque à ses sœurs du Nord élevées en commun avec les garçons. Iei, les filles

ont leurs écoles à part. Mon adorable miss tient à

la bouche une jolic rose-thé dont elle mâchonne la tige, tout en m'expliquant que le monument a coûté 25,000 dollars, et qu’on a fait venir du Canada les pierres etle marbre qui ont servi à le con: struire, car on n’a pas voulu des pierres et du marbre yaukecs! Elle prend mon carnet et y inscrit la

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simple et touchante dédicace gravée sur la pierre :

Come from the four winds O breath, And breathe upon these slain That they may live.

To the Confederate dead.

Dans la plupart des villes du Sud on trouve un monument analogue, attestant que le souvenir de « la guerre sacrée » est demeuré vivant au fond de ces âmes ulcérées. Ce scra la légende de Pavenir. Partout on rencontre les portraits de Lee, de Johnson, de Stonewall Jackson, Jacl:son mur de pierre, les héros de cette lutte inégale que le Sud a commencée avec une imprévoyance qui n'a été surpassée que par son héroïsme. Mais je n’ai aperçu nulle part le portrait de Jefferson Davis. C'était un politicien, me dit-on, ct c’est l'ambition des politiciens qui nous à valu cette cruclle guerre à laquelle personne n'était préparé, et que nous avons crue impossible jusqu'au dernier moment. Quand nos politiciens se sont aperçus que le gouvernement de’ l’Union leur échappait, ils ont provoqué la sécession, et, l'affaire engagée, pouvions-nous déserter la lutte ? Toutefois, le principal reproche que l'on adresse à Jefferson Davis c’est d’avoir voulu diriger du fond de son cabinet les opérations mililaires et destitué les généraux les plus capables, Johnson entre autres, parce qu'ils refusaient d'exécuter passivement ses hautes combi-

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