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pays, entièrement plat, ne présente d’abord rien de remarquable : de maigres taillis, et çà et là quelques pauvres champs de cannes à sucre et de riz dans le voisinage d'une case à nègres. Dans les éclaircies du bois on aperçoit les eaux brillantes du golfe. Autour des stations sont groupées des habitations de plaisance, blanches avec la véranda de rigueur, ou chocolat, les portes et les fenêtres encadrées de blanc. De jolies misses en robes légères conduisent elles-mêmes leurs bogheys, et, sur les pelouses vertes, des enfants blancs d’une carnation délicate jouent au crocket en présence d’une galerie de négrillons et de sangs-mèlés. Mais voici une baie qui a bien 3 ou 4 milles de largeur : c’est à peine si nous pouvons distinguer l'autre ‘bord. Comment allons-nous la franchir? En Europe, ce serait une grosse affaire, car la baie Saint-Louis est parfaitement navigable, et dans certans endroits elle a jusqu’à 80 p'eds de profondeur. En Amérique, la chose paraît toute simple. On a coupé, le long des marais, les sapins les plus gros et les plus longs, on en a fait des pilotis et on les a enfoncés sur deux rangées dans la baie. On les a reliés ensuite par des poutres transversales sur lesquelles on a posé ies rails, et en avant! go ahead! Qu'un de ces pilotis enfoncés à 60 ou 80 pieds de profondeur cède sous le poids du convoi, et nous buvons l’onde amère. On nous en a prévenus au départ, en ajoutant que depuis quelques années, le chemin « ne payant
plus », la Compagnie néglige de le réparer, et qu'on s'attend d'un jour à l’autre à quelque accident épouvantable. On est d'avis, au surplus, que cet accident épouvantable et inévitable aura le bon résultat de rappeler la Compagnie à ses devoirs et de l’obliger à remettre le chemin en bon état. Heureusement pour nous ces prévisions, qui auraient réjoui feu le docteur Azaïs, ne se réalisent point ce jour-là, et nous traversons sans encombre la baie Saint-Louis; mais ce n'est pas fini. Sans parler des bayous, il y a une seconde baie qui vaut bien la première. Quand nous la traversons, la nuit est tombée. Arrivés au beau milieu, nous entendons un signal d’alarme. Le train s’arrête net, et nous stalionnons pendant dix minutes sur pilotis entre le ciel et l’eau. Ce n’était qu’une fausse alerte. Le train se remet en marche, et nous voilà sauvés de ce mauvais pas, mais c’est pour retomber en plein marais; les stations sont bâties sur pilotis et la lune blanchit de larges plaques d'eau dormante au milieu des joncs. Cela s'appelle la Prairie tremblante, et c’est la résidence favorite des alligators. Par moments on aperçoit à la surface du marécage inondé de lumière de grosses souches noires : quand la souche est imfmobile, c’est un tronc d'arbre; quand la souche remue, c'est une tête d’alligator. Des lueurs électriques et des feux-follets verts courent parmi les jones; .des lucioles illuminent les tailks, semés par bouquets le long de la Prairie tremblante. Ce décor fantastique
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ne conviendrait-il pas à merveille au Songe d'une nuit d'été? J'ai vu passer tout à l'heure la fée Titania en boghey, et il ne faudrait pas battre longtemps l'eau du marais pour en faire sortir l’affreux museau de Caliban. C’est égal, je ne reprendrai pas le chemin de la Prairietremblante.
IL est neuf heures et demie. Le train parcourt à niveau un vaste quai sur lequel circulent pêle-mèle les cars, les voitures et les piétons. Nous sommes à
la Nouvelle-Orléans.