‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 58 sur 81 · À CANNE · texte numérisé non relu

À CANNE

amérirain, la milles profonels on e franmense lreet , Caine, os au ou le sur le t les

marchands ne comprennent même pas le français. Au centre de Canal street s’élève la statue en bronze de l’illustre orateur Henri Clay: la plupart des rues commerçantes débouchent aux environs. C’est le rendez-vous de la multitude des cars trainés ordinairement par des mules, qui sillonnent la ville en tous sens, et vous transportent pour la modique somme de 5 cents, à l’une de ses extrémités, Il y a aussi des cars traînés pair des locomotives à vapeur emmagasinée, d’un modèle fort simple et économique. Celles que l’on a essayées à Paris coûtaient, si je ne me trompe, 50 ou 40,000 fr.; celles-e1 ne reviennent pas à plus de 1,000 dollars ; il y a enfin de véritables chemins de fer sur lesquels les convois circulent à niveau sans occasionner au delà d’une proportion raisonnable d’accidents. C’est par douzaines que l’on compte les lignes de rails dans Canal street. Cela ne l’empèche pas d’être pavée de gros et solides cubes de pierre, tandis que ses larges trottoirs, abrités par des vérandas en fonte, sont couverts de larges dalles, Entre le trottoir et la rue, règne un petit égout à ciel ‘ouvert, qu’on franchit sur une pierre plate aux encoignures des rues. Les maisons, pour la plupart à deux étages, sont bâties en briques et badigeonnées de couleurs gaies ; les magasins sont

. vastes et bien aérés; il y a des « billards » et des

restaurants à la française. Ai-je besoin de dire Ti les rues du côté droit portent des noms français : Pue de Cliartres, rue Royale, rue de Bourbon, rue Saint-

240 . LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS Louis, ruc de Toulouse? Un ingénieur, qui faisait ses délices des Lettres à Émilie, en a décoré quelquesunes de noms mythologiques. Les cars vous conduisent. dans le quartier des Dryades et dans les avenues de Clio et d’Érato. Le commerce du coton, le grand article de la Nouvelle-Orléans, qui en exporte bon an mal au de 15 à 1,600,000 balles, est concentré dans la rue Carondelet, où se trouve le Cotton Exchange, propriété privée de l'Association des courtiers, On y inscrit d'heure en heure, à la craie, sur de grands tableaux noirs, toutes les nouvelles concernant la récolte, l’état des marchés aux États-Unis et en Europe, etc., etc. Plus loin se trouve le quarlier spécialement affecté au commerce des produits de l'Ouest : lard, viandes salées, maïs, farines. En remontant Canal street jusqu’au fleuve, j'aperçois une colonnade qui me rappelle de loin le péristyle de la Madeleine : c’est la façade de l'hôtel Saint- Charles, le Grand-Hôtel américain de la Nouvelle- Orléans et l'endroit des deux mondes où l’on confectionne la meilleure limonade. Il y avait aussi autrefois un grand hôtel français, l'hôtel Saint-Louis ; mais on l’a exproprié pour y installer la législature et le pouvoir exécutif, après la prise de la Nouvélle- Orléans par la flotte de l'amiral Farragut. Le siège du gouvernement de la Louisiane était auparavant à Bâton-Rouge; il est resté à la Nouvelle-Orléans. Pn remontant encore, nous nous trouvons devant une énorme bâtisse en pierre où sont concentrés les

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services fédéraux, la poste ct la douane. Cet édifice massif et sans style a coûté plus de 12 millions de dollars (60 millions de francs), et il n’est pas achevé. En comparaison, notre nouvel Opéra est un édifice économique. Nous montons sur la levée, qui empêche la ville, bâtie dans un marais plus ou moins desséché, d’être envahie par le fleuve. Les levées du Mississipi se prolongent pendant des centaines de milles des deux côtés du fleuve, et on ne saurait mieux les comparer qu'aux digues de la Hollande. Avant la guerre, les propriétaires riverains les entretenaient à leurs frais, et elles ne laissaient rien à désirer; depuis que les propriétaires son

ruinés, l’État s’est chargé de ce soin ; mais l’État d

la Louisiane, gouverné par des carpet baggers associés aux nègres, n’est pas un modèle d'économie et de bonne administration ; les levées se dégradent d'année en année, les crevasses se multiplient d’une manière alarmante, et de vastes marécages couverts de joncs et peuplés d’alligators remplacent, dans maintes paroisses, les champs de riz et de cannes à sucre. Du haut de la levée, nous découvrons le panorama du fleuve, large de plus d’un kilomètre et enserrant la ville dans un immense demi-cercle, Ses

eaux n’ont pas la limpidité de celles du Saint-

Laurent, ou la belle couleur d’ocre dorée de la Sa-

vannah : elles sont terreuses, et l’on comprend, à

leur aspect, que les alluvions du Mississipi aient fait

le sol de la Basse-Louisiane comme le Nil a fait le

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Delta égyptien. Le Mississipi a une profondeur énorme à la Nouvelle-Orléans ; dans quelques endroits, la sonde a donné 260 pieds. Le port est encore peu garni; la saison des arrivages de coton ne commencera guère que dans un mois, quoique les premières balles de la récolte soient déjà en Europe. Ma promenade m'amène devant un square orné de gros ba: naniers, au milieu duquel s'élève la statue équestre du général Jackson, le défenseur de la Nouvelle- Orléans en 1814. Sur le socle de la statue, l’ex-proconsul Butler a fait graver celte phrase que Jackson, devenu Président des États-Unis, a prononcée, au dire des républicains, — les démocrates manquent assez volontiers de mémoire sur ce point, — à l’époque où la Caroline du Sud, prenant l'initiative du mouvement sécessionniste, menaçait d'abandonner l’Union : The Union must and shall be preserved ; l’Union doit être et sera conservée. Entre le square et la levée sont les marchés. Dans le marché à la viande, je n’entends parler que le français avec un fort accent bordelais. Tous les bouchers de la Nouvelle-Orléans sont des Gascons, et ils paraissent faire parfaitement leurs affaires. Le marché aux légumes et aux fruits est rempli de pommes de terre, de patates douces, de gros choux blancs, de tomates, de superbes oignons, de sébiles de poivre vert et de poivre rouge, de grosses oranges encore vertes et de régimes de bananes. On y parle l’anglais, le créble, le bas-normand, le nègre, et que sais-je encore ? Le

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bas-normand est parlé par les Cadiens, robustes paysans émigrés de l’Acadie (Nouvelle-Écosse) à l’époque de la conquête du Canada par les Anglais. Voici deux paysannes maigres et élancées, aux cheveux noirs lisses, à la figure basanée, au profil d’oiseau de proie, vêtues de robes de cotonnade à liséré rouge, avec des colliers de verroterie ; ce sont des squaws indiennes du village de Mandeville, de l’autre côté du lac Pontchartrain, où résident encore quelques débris de la tribu des Choctas. Les femmes nourrissent les hommes abrutis par le whisky. Elles vendent des racines de sassafras qui servent à fabriquer le gombaut, le potage louisianais par excellence. L'une d’elles, la tête profondément inclinée sur son tablier, paraît en proie à une préoccupation qui absorbe complétement ses facultés : elle est tout simplement en train de faire le compte de sa monnaie, et il semble que cette opération soit hérissée de difficultés dont la pauvre squaw ne parvient pas à trouver le nœud.

Je prends un car et je parcours la belle avenue de l’Esplanade, où l'aristocratie créole a ses élégantes habitations au milieu de jardins plantés de bananiers, de chênes-verts et de lauriers-roses ; l'aristocratie américaine a les siennes de l’autre côté de la ville, au faubourg de Carolton. Un second car me conduit, en traversant des bayous couverts de jones, des champs où paissent les vaches, jusqu’à une série de cimetières protestants, irlandais,

juifs, qui sont une des curiosités de la Nouvelle- Orléans. Deux hauts palmiers marquent l'entrée du cimetière neuf, dont la destination est naïvement indiquée par cette inscription : « Ceci est un cimetière. Il est strictement défendu aux voitures d'y circuler à raison de plus de 6 milles à l'heure. » Des monuments en pierre ou en marbre y sont groupés autour d’un parterre de fleurs ; mais voici un étrange bàtiment en forme de chapelle avec un clocheton. Ce n’est pas une chapelle, c’est un four. Le sol de la Nouvelle-Orléans est trop marécageux pour qu’on y puisse enterrer les morts à la manière ordinaire. Qu’a-t-on fait? On a construit des fours en forme de parallélogrammes, divisés en compartiments, comme dans les magasins de nouveautés; ces fours sont bâtis en ‘briques, et les compartiments sc ferment au moyen d'une plaque de marbre ou d’une simple maçonnerie. Si, après un an et un jour, le locataire n’a pas payé son terme, on l’expulse pour faire place à un autre, et, le plus souvent, on ne retrouve de lui qu'un amas de poussière et quelques os calcinés, tant la chaleur est intense dans ces fours exposés en plein aux rayons d’un soleil tropical. C’est une crémation naturelle. Le premier four que je visite ne contient qu’une soixantaine de compartiments ; des communautés religieuses et des corporations ont leurs fours particuliers : je remarque notamment le four de l'Association des boulangers, qui pourrait suggérer un calembour funèbre, Mais,

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aux environs, dans le cimetière irlandais, voici deux grands fours parallèles de chaque côté de la pelouse, remplie de tombes particulières et ombragée de magnolias, de cyprès et de chènes-verts, Ces fours communs n’ont pas moins de cinq cents compartiments en longueur, sur quatre en hauteur; cet il y en a d'autres.

Je reviens au centre de la ville et je suis frappé, hélas ! de l’apparence négligée des rues et des habitations. On s'aperçoit que la Louisiane, moins heureuse que ses voisines la Géorgie et l’Alabama, n’a pas encore réussi à secouer le joug des carpet baggers. En quelques années sa dette a été portée à )9 millions de dollars ; à la vérité, on l’a réduite à 29 millions par une conversion audacieuse, et plus tard on a retranché encore 40 0/0 des 25 millions ; mais toutes ces ressources extraordinaires, sans parler des ressources ordinaires de l'impôt élevé à un taux fantastique, ont été gaspillées ; les fonds d'écoles ont été décuplés, et il n’y a pas d'écoles ; on a augmenté dans la même proportion les allocations pour les levées, et les levées se crevassent de toutes parts; on n’entretient pas le pavé et on n'achève pas les édifices publics. Enfin, à mesure que l’impôt montait, les loyers baissaient. Des maisons qui se louaicut naguère 200 dollars par mois sont: offertes aujourd’hui à 40 dollars sans trouver de locataires. Ce n’est pas que les Louisianais n'aient lenté, à maintes reprises, de se débar-

rasser de leurs carpet baggers ; ils ont eu, un moment, deux législatures en concurrence : une démocrate et une républicaine; mais les troupes fédérales sont intervenues, et la Nouvelle-Orléans a subi un 18 brumaire républicain. En ce moment, son gouverneur imposé, M. Kellog, achève sa quatrième année ; il est absent, et c’est le sous-gouverneur, le nègre Antoine, ancien barbier à bord d’un des bateaux du Mississipi, qui le remplace. Je n’ai pas la bonne fortune de voir Antoine ; mais, dans la visite que je fais à l’hôtel Saint-Louis, siége passablement délabré du gouvernement, je suis présenté à son sous-secrétaire d’État, un mulitre poli, aux manières diplomatiques, qui ne manque pas d'esprit. Les bureaux et'les escaliers sont encombrés

de politiciens de toutes les couleurs. Les démocrates

ont bon espoir de l'emporter aux prochaines élections, à moins que les listes électorales ne soient trop activement travaillées et que le Returning Board, — comité de révision, nommé par le gouverneur, qui décide souverainement de la validité des élections et qui compte quatre républicains sut cinq membres, — n'opère avec le zèle d est coutumier. N'importe! on se croit sûr de » ucre, et les républicains se montrent assez déconiits, Sur une douzaine de journaux que possède la Nouveile-Orléans, il n’y a qu’un seul organe républicain ; encore ne peut-il vivre que grâce à l'appui du gouvérnement et aux subventions du parti. Avant 1857, on

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1857, on

ET LE CANADA. 247 y comptait quatre journaux français; mais la langue anglaise, qui est la langue des affaires, empiète de jour en jour sur le français, et les jeunes générations la parlent de préférence. La population française ne possède plus actuellement qu'un seul organe, l'Abeille, que dirige un écrivain des plus distingués, M. Félix Limet. La population rurale résiste davantage à l'absorption américaine, et j'ai sous les yeux une douzaine de journaux des paroisses rédigés soit entièrement en français, soit moitié en français moitié en anglais. Je citerai dans le nombre le Meschacébé, journal officiel de la paroisse de Saint-Jean- Baptiste ; le Louisianais, journal des paroisses Saint- Jacques et Ascension; la Ruche louisianaise, de Bonnet-Carré ; la Sentinelle de Thibodaux, le Sucrier de la Louisiane, la Sentinelle des Altakapas, le Courrier des Opelousas, le Lafayette Advertiser, etc., etc., sans compter un grand journal religieux; le Propagateur catholique, journal officiel du diocèse de la Nouvelle-Orléans. Ces journaux entretiennent le culte de la mère-patrie, ct nulle part on ne trouverait des cœurs plus français que dans cette Louisiane, toute remplie, comme le Canada, des noms et des souvenirs de la vieille France. On est étonné, pour le dire en passant, de la puissance colonisatrice dont la France a fait preuve il y a deux siècles. Si Louis XV n'avait pas perdu le Canada, si le Premier Consul n'avait pas vendu la Louisiane, qui sait si la langue et la civilisation françaises ne lut-

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tcraient pas ‘aujourd’hui sans désavantage, dans ce vaste continent de l'Amérique du Nord, avec la langue et la civilisation germano-britanuniques ? C’est surtout dans les moments où la France est accablée sous le poids des revers que les souvenirs sympathiques se réveillent. Quoique ruinée par la guerre, l'émancipation et les carpet baggers, la Louisiane a fourni en 1870-71 la somme de 400,000 francs à la souscription pour les blessés, et plus récemment elle envoyait 40,000 francs aux inondés.

Une grande partie de ces résultats est Güe à la géné- ka d SHARE . , . Y reuse initiative de l’Abeille et d’un petit groupe de a

Français et de créoles qui s'efforcent en toute occa-

sion de raviver dans les cœurs de ces. bonnes et

honnêtes populations les souvenirs de la vicille patrie.

Ils viennent de fonder un Athénée ei une publi- L

cation hebdomadaire, auxquels je souhaite bonne |

chance. La Louisiane n'oublie pas la France; la

France, à son tour, ne devrait-elle pas se souvenir a

un peu plus de la Louisiane ? À.

Le lendemain, je vais visiter dans la paroisse Ë

Saint-Charles, à 27 milles environ de la Nourelle-

Orléans, une plantation de cannes à sucre, dont

le propriétaire, M. L..., à l’amabilité de me faire

les honneurs. Nous nous embarquons sur un petit

steamer, le Tom Parker, qui nous conduit au

dépôt (station) d’un chemin de fer destiné à ratta-

cher la Louisiane au Texas, mais que la crise finan-

cière a contraint de s'arrêter en route. Il n’y à pas

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