SAINT-LOUIS
: Chicago, le 15 septembre 1876.
De Memphis (Tennessee), où m'a déposé le steamer l'Illinois, à Saint-Louis (Missouri), la distance est de 440 milles que l’on franchit en une vingtaine d'heures par le chemin de fer. La physionomie du pays se modifie à mesure que l'on monte vers le Nord ; la végétation est moins puissante et moins drue ; le coton est maigre, et il ne dépasse guère 2 ou 5 pieds de hauteur : le maïs seul pousse vigoureusement, et bientôt je n’aperçois plus que ses tiges géantes : les champs de coton avec leur triste encadrement de cases à nègres disparaissent peu à peu. Les nègres et leurs compagnes les mules deviennent rares ; mais les champs bien cultivés, les jolies maisons en bois, badigeonnées de blanc, avec leurs
persiennes vertes, qui se rapprochent de plus en plus, attestent la présence d’une population énergique et intelligente. À chaque station, les voitures se remplissent de robustes gaillards aux larges épau- | les, qui parlent très-haut et dont la voix a des cris 1 d'oie sauvage, mais à la physionomie franche ct | résolue. On peut leur reprocher de faire un trop fréquent usage du crachoir et de n’être pas suflisamment au courant de toutes les habitudes d’une eivilisation raffinée ; cependant ils ont réalisé sous ce rapport des progrès notables. On m'assure qu'il y a quinze ans un mouchoir de poche était une rareté dans l'Ouest et que bien peu de gens pouvaient se vanter d'y avoir vu une brossé à ongles. Aujourd'hui, on trouve chez tous les pharmaciens, qui cumulent celte spécialité avec plusieurs autres, un assortiment complet d'articles de toilette, et l'usage du mouchoir est devenu général. Ajoutez à cela que les plus modestes habitations sont pourvues d’une baignoire, même dans les campagnes, et qu’à part les odeurs combinées du tabac et du whisky, le voisinage des gens de l'apparence la plus abrupte n’a rien qui affecte désagréablement l’odorat. — Nous arrivons le soir à Cairo, où l'Ohio se jette dans le Mississipi. Nous descendons de notre train à la lueur des torches et nous trouvons sur le ferry boat un autre train tout installé, tioins la locomotive. Le ferry averse l'embouchure de l'Ohio, el, quoique ce soit une machine lourde à manœuvrer, les deux rails qui
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ET LE CANADA. 279 portent notre train vont s’ajuster droit à ceux de la rive. On les réunit au moyen d'un écrou ; après quoi, une locomotive vient s’atteler au convoi, et nous continuous notre route sans avoir eu besoin de nous déranger autrement. Mais il nous reste encore à traverser le Mississipi. C'est à Saint-Louis mème que nous le traversons, sur un pont aui est un des plus splendides chefs-d'œuvre de l’art de l’ingénieur. Le pont Victoria, à Montréal, est plus long ; mais il n’approche pas du pont de Saint-Louis pour la masse, l’aspect grandiose et le confort de l’aménagement. Figurez-vous trois arches au-dessous desquelles les énormes steamers du Mississipi peuvent passer sans abaisser leurs hautes cheminées, et dont la triple envergure atteint près de 1 kilomètre. Elles soutiennent à la fois deux ponts : un pont inférieur suspendu par des càbles en fer, sur lequel passent en même temps deux convois, ct un pont supérieur où circulent les cars, les voitures et les piétons. Grâce à son élévation, le pont de Saint-Louis, continué des deux côtés par de longs viadues, franchit la ville basse, bâtie, comme la Nouvelle-Orléans, dans un repli de la rivière, pour atteindre le plateau où la ville haute se déploie en éventail.
Il me paraît tout à fait superflu de déerire la ville de Saint-Louis. Comme je l'ai déjà dit, toutes les villes américaines sont bâties sur le même plan, un damier ; toutes les rues ont à peu près la mème largeur, le même aspect et les mèmes noms, — géné-
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ralement des noms d’arbres ou d'hommes illustres : — partout vous trouverez, par exemple, une rue Washington et une rue Lafayette se croisamt à angle droit avec des avenues qui portent des numéros au lieu de noms. Toutes les maisons et tous les édifices publics se ressemblent ; les hôtels sont bâtis sur le même modèle colossal ; en sorte que si, après avoir quitté une ville le soir et dormi dans un Pullman car, vous vous réveillez le matin dans une autre, vous avez quelque peine à vous figurer que vous n'avez pas voyagé sur place comme dans le Voyage à Dieppe, car l'hôtel où vous arrivez a la même entrée à colonnes par laquelle vous êtes sorti la veille, le même bureau en face de l'entrée, le même débit de cigares et de journaux à côté du bureau, le mème elevator orné de glaces, les mêmes couloirs couverts des mêmes tapis rouges, la même salle à manger desservie par les mêmes nègres polis qui vous font les mêmes signes pour vous inviter à vous asseoir ; si vous sortez de l’hôtel, vous trouvez à côté, le même Ticket Office où l’on vous vend les mêmes billets de chemins de fer, et au coin de la ruc le même pharmacien avec la même fontaine de soda waler. Qui done a dit que la France était par excellence le pays de lunité ? Si l’unité se rencontre quelque part, c’est bien en Amérique, et il faut convenir que la besogne du voyageur s'en trouve sensiblement simpliliée. Cependant, à Saint-Pouis, il y a quelques variantes que je note au passage. D'abord,
illustres :
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la ville n’est pas absolument plate ; ensuite, les noms des rues et des avenues vous font souvenir, comme le nom de la ville même, que Saint-Louis a été bâtie par les Français : rues Adèle, Cécile, Dubreuil, Graliot, Labadie, Labeaume, Leduc, Soulard, avenues Carondelet, Mottard, etc. Il y a encore une particularité qui vous révèle que vous êtes ici au cœur mème de ce grand pays et dans le vo‘sinage des fortes et rudes populations de l'Ouest : c'est que tout est sur une échelle plus vaste que dans le Sud ou dans l'Est; les avenues sont plus larges et on n'en voit pas la fin; les maisons ex les édifices sont des montagnes de pierres ou de briques ; les affiches et les annonces couvrent de leurs couleurs violentes des pans entiers de murailles ; les chapeaux, les bottes, les lunettes d’or, d'argent ou d'azur, qui servent d’enscignes, ont l'air d’appartenir à la descendance de Micromegas ; les statues en bois peint d’Indiens ou de polichinelles qui décorent dans toute l'étendue des États-Unis la porte d'entrée des magasins de tabac ont des poses et des couleurs plus accentuées : les Indiens sont plus féroces et les polichinelles plus bossus. Parmi les affiches, je remar- , que sous cet en-tête en lettres géantes ; God save Lreland ! (Dieu sauve lirlande!) linvitation à un grand @ pic-nic » au prolit des prisonniers fénians évadés d'Australie. C’est assez dire que les Irlandais sout en nombre à Saint-Louis. On y compte aussi 2 où 3,000 Français, et peut-être une vingtaine
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