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nombre d’États, des gouverneurs et d’autres fonctionnaires dont le mandat expire, ce qui augmente naturellement l’agitation.
J'ai sous les yeux la liste des députés et fonctionuaires de toute sorte qui sont élus dans l’État de Missouri par le suffrage universel, et cette liste est longue. Outre les membres de la seconde chambre du Congrès — les membres du Sénat sont élus par la Législature de l'État — et les électeurs présidentiels, il y a pour l'État le gouverneur, le vice-gouverneur , le secrétaire d’État, le trésorier d'État, l’auditeur d’État (auditor of State) et l’attorney général; pour le comté, le shérif, le greffier de la Cour, le conseiller du comté, l’auditeur, le trésorier, le recorder, le marshall, le coroner, le geôlier, administrateur public, les juges des Cours inférieures et supérieures; pour la ville, le maire, le contrôleur, le trésorier, l'auditeur, le register, le city collector, le city marshall, l’inspecteur du port et les membres du conseil municipal. Les mandats sont renouvelables les uns tous les ans, les autres, tous les deux ans ou tous les quatre ans au plus. Vous voyez qu'ici le métier d’électeur n’est “pas une sinécure. IL est vrai que les partis font le gros de la besogne dans leurs Comités et dans leurs Conventions, en se chargeant de désigner au choix des électeurs les noms qu'ils ont préalablement agréés eux-mêmes. L'électeur n’a plus qu'à choisir entre les deux listes républicaine où démocrate,
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sous peine de perdre son vote. Ge système a été considéré, vous le savez, comme l'idéal du progres démocratique; mais, si nous voulions le comparer à la méthode routinière de notre vieille Europe, nous trouverions peut-être qu’il complique la besogne du recrutement des fonctionnaires sans l'améliorer, au contraire ! En Europe, la plupart des fonctionnaires dont je viens de donner laliste, ou leurs équivalents, sont nommés par des supéricurs hiérarchiques. On est donc obligé dese transformer en solliciteur et de mettre en jeu des influences de tout genre quand on veut obtenir une place. Il est bon d’être convenablement apparenté et même bien marié, afin d’avoir des relations nombreuses et bien posées. Tout ce faisceau d’influences masculines ou féminines se met en branle et déploie une activité plus ou moins fébrile jusqu’à ce que la nomination paraisse à l’Officiel. On ne saurait dire que les services rendus dans cet assaut d’une place soient absolument gratuits, — on ne donne pas son influence, on la prête, sinon à intérêts, du moins sous condition de réciprocité, C’est une sorte de franc-maçonnerie qui se crée entre les familles appartenant à la classe dirigeante.
Aux États-Unis rien de pareil, en apparence du moins; mais, en réalité, c’est exactement la même chose avec une complication de plus. Ce n’est pas à des fonctionnaires plus ou moins élevés dans la hiérarchie que les sollicitations s'adressent, c’est aux politiciens dirigeants ou influents du parti. Voilà les
suffrages qu’il est indispensable de conquérir préalablement si l’on veut avoir une chance raisonnable d’être élu. Or les politiciens sont, gens trop positifs pour donner gratis leur influence : il faut la leur acheter d’une manière ou d’une autre, trop souvent par des complaisances si l’on est juge, par des faveurs si l’on est fonctionnaire ; il faut en outre s’engager à contribuer aux frais de l'élection. Ces frais sont très-élevés, et, si l'on songe que la place soumise à l'élection est purement temporaire, qu’on n'en jouit que pendant un an ou quatre ans au plus, et que les appointements en sont généralement modestes, 1l faut bien que le titulaire s'applique, d'une manière ou d'une autre aussi, à en augmenter le produit. Ce n’est pas tout. Quand on est agréé par le Comité ou la Convention du parti, . faut obtenir les suffrages du peuple. Le peuple, lui, ne vend pas son influence ou sa voix, sauf cependant dans certaines occasions décisives; 1l vote gratis, aussi est-il naturellement paresseux à voter. Si on l’abandonnait à lui-même, en se contentant de lui présenter la liste du parti, il y a cent à parier contre un que le peuple resterait chez lui. Que fait-on? On organise des processions et l’on réunit des meetings pour exciter sa curiosité et stimuler son zèle, tout en fournissant aux gens dévoués l’occasion, qui n’est pas à dédaigner surtout en temps de crise, de gagner sans trop de peine un certain nombre de dollars. On les enrôle dans chaque quartier, à raison de 1 dol-
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ET LE CANADA. 295 lar par soirée; on les habille en garibaldiens ou en seigneurs vénitiens, — le costume de garibaldien, rouge ou bleu, est affiché dans tous les magasins de nouveautés au prix de à dollars ; — on leur fournit une torche perfectionnée ct brevetée , au pétrole ; on achète des drapeaux, un tambour ct un fifre, parfois on ‘loue un orchestre, et la procession s’organise. Mais à quoi sert la procession ? Elle sert à « allumer » les électeurs et à les amener au meeting, où les orateurs du parti se chargent de leur démontrer que leurs intérêts les plus vitaux leur commandent de voter pour M. Smith ou pour M. Jones. J'ai pu me rendre compte de visu, à Saint- Louis, du mécanisme de l'opération.
Mercredi passé, 13 septembre, un mass meeling était convoqué dans un quartier passablement reculé, habité principalement par des Irlandais, au coin de Main et de Mulanphy streets. Un drapeau devait être érigé préalablement ; autrement dit, il devait y avoir un flag raising. J'arrive un peu tard, en traversant une rue obscure et horriblement payée, à un endroit éclairé par une douzaine de lanternes chinoises. Le flag raising a eu lieu et le mass meeling a commencé. J'ai devant les yeux un échafaudage adossé à un débit de liqueurs ; une longue planche posée sur des piquets sert de tribune. Un gentleman en habit noir et en cravate blanche se démène derrière la planche. Un autre gentleman en paletot, le chapeau sur la tête, le cigare à la bouche, est assis
sur la planche mème ; il prend des notes : c’est un reporter ; au fond, dans la pénombre, une douzaine d'autres gentlemen, en habit noir et en cravate blanche comme le premier, constituent le bureau. L’échafaudage est éclairé par six lampions et deux torches, sans oublier les lanternes chinoises accrochcées à une ficelle en travers de la rue. L'orateur s’applique à démontrer par les arguments les plus forts la nécessité d’une « réforme » pour relever le pays de sa ruine et faire monter les salaires, et il en déduit cette autre nécessité de voter pour la liste ou le ticket des démocrates, Tilden et Hendricks en tête. Malheurcuseinent , l'auditoire est peu nombreux ; les femmes, les enfants et même de simples babies à la mamelle sont en majorité ; plusieurs chiens, dont les nerfs sont apparemment surexcités par cet appareil inusité, interrompent l’orateur par des aboiements intempestifs ; les babies leur font chorus; l’orateur n'en poursuit pas moins imperturbablement son discours et il écrase dans une péroraison brüûlante les républicains et leurs candidats. — Triple salve d'applaudissements , à laquelle succède une tempète musicale déchainée par un orchestre placé derrière le bureau. — Un second gentleman succède au premier ; c’est un candidat aux fonctions de shérif. Le shérif est chargé de l'exécution des jugements; ses appointements sont médiocres, mais le casuel peut rapporter, dans une ville comme Saint- Louis, 50 ou 40,000 dollars par an. C’est un vieux
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ET LE CANADA. 295 bonhomme qui n'a pas la voix tonnante de l’orateur précédent ; on ne l'écoute pas, le bruit des aboiements, les cris des babies et les conversations animées des jeunes ouvrières qui rentrent de l'atelier et qui font çà et là un bout de flértation, menacent de couvrir complétement sa voix; au bout d’un quart d'heure l'auditoire fait mine de se disperser. Par bonheur, le son du fifre et du tambour se fait entendre, et voici qu’on aperçoit une longue procession de torches étincelantes au milieu des ténèbres : c’est la procession du club des Mohawks. Ils s’avancent majestueusement rangés sur deux lignes, musique en tête, avec des drapeaux et des transparents ornés de toute sorte de devises : Tilden et la réforme. Plus de carpet baggers, etc., ete. Ils sont vêtus d'une chemise rouge, avec le numéro de leur ward (quartier) brodé sur la poitrine; sur Ja tête ils ont un béret rouge, orné de plumes de coq ; ils sont suivis d'un public mêlé des deux sexes ; la tête de la colonne s’arrête au pied de la tribune, l’orateur lui souhaite la bienvenue ; ils défilent au bruit des hourras en agitant leurs torches. Au moment où ils s'éloignent apparaît à l’autre bout de la rue un second club, en chemises rouges comme le premier, mais avec des casquettes de jockeys, puis un troisième en chemises et casquettes blanches. Second et troisième défilés. Les clubs se réunissent; les grosses caisses, les fifres, les clarinettes redoublent d’énergie; on agite les drapeaux, les transparents ct les tor-
ches ; les spectateurs arrivent de tous les carrefours avoisinants; le mass meeting à maintenant un public, et les journaux du parti pourront annoncer le lendemain qu'une manifestation imposante a eu lieu dans tel quartier, qu'on croyait à tort acquis aux républicains, en faveur du ticket démocrate. Vous voyez que les « processions » ont leur utilité : elles font un public aux meetings ; les meetings, à leur tour, stimulent les électeurs paresseux et les décident à apporter aux urnes un vote indispensable. Tel est, dans la pratique, le système à l’aide duquel on procède ici au recrutement des fonctions publiques. Ce système a certainement le mérite d’être pittoresque, et feu Bilboquet n'aurait pas trouvé mieux; mais, n’en déplaise à nos démocrates à l’américaine, au point de vue du progrès politique et administratif, est-ce bien l'idéal ?