‹ Lettres sur les JésuitesChapitre 10 sur 36 · LES SIMAQEÉES DES JÉSUITES · texte numérisé non relu

LES SIMAQEÉES DES JÉSUITES

On a souvent reproché au catholicisme de réduire la religion à des actes extérieurs et à des pratiques stériles, tandis que la religion doit être avant tout la sanctification de l'âme < Le reproche est parfaitement juste, en tant qu'il s'adresse au catholicisme des jésuites. On peut pécher à son aise, sans trop se soucier de réformer sa vie ; pourvu que Ton aille à confesse et à communion le plus souvent possible, on lavera les fautes plus vite qu'on ne les commet, et on ne manquera point de monter tout droit au ciel. Ce n'est pas moi qui leur adresse ce reproche : ce sont de sincères catholiques. Je dis ceci pour confirmer ce que je disais dans une de mes Lettres : le jésuitisme est le contre-pied du vrai christianisme. Voilà pourquoi tous ceux qui tiennent au christianisme traditionnel, sont ennemis déclarés de la compagnie. Tels furent les jansénistes; tel fut le grand Amault. Nous allons entendre ce sévère disciple de saint Augustin con-

verser avec un jésuite belge. Le lecteur décidera de quel côté est le vrai esprit religieux ;

<r Etant un jour de fête dans une église de Flandre, dit Arnault, j'y voyais une extrême presse aux confessionnaux, et à la sainte communion. Quelque temps après, entretenant un père de cette maison, je lui dis : « Je suis fort édifié de la dévotion du peuple," mon père. Dites- moi si elle est toujours semblable à ce que j'ai vu la dernière fête. «

Le jésuite. » Je vous assure que vous n'avez vu que ce qui se pratique ordinairement. Le peuple de ce pays est fort dévot, et il ne manque point de fréquenter très souvent les sacrements, t

Jrnault. « Mais, mon père, afin que ma joie soit entière, permettez-moi de vous demander si toutes ces personnes qui communient si souvent, le font avec une sainteté digne d'un si grand mystère; s'ils s'éprouvent eux-mêmes, sérieusement, avant de s'approcher de la sainte table, de peur de s'en approcher pour leur condamnation et d'y manger leur jugement. Pour vous parler plus clairement, est-il possible que toutes ces personnes qui communient tous les huit jours, mènent tous une vie innocente et exempte de rechutes en des fautes mortelles après leur pénitence, et soient aussi saints que le doivent être ceux qui participent si souvent aux choses saintes? «

Le jésuite, « Votre question m'étonne. Il me semble que vous en demandez trop. Ce que vous dites est bon pour ceax qui aspirent à la plus haute perfection. Il est bien rare de voir des gens qui ne tombent plus dans des péchés mortels ; mais au moins ils ont soin de les confesser autant de fois sans if manquer, «

Jrnault. « Quoi mon père, ces personnes qui remplissent

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votre église le matin, sont les mêmes qui après-diner peuplent les cabarets, les jeux de boule et autres lieux de dirertissement ? L'Evangile ne nous dit-il point que Ton ne peut servir deux maîtres à la fois, Dieu et le diable ? Or voici vos dévots qui , après avoir donné le matin à Jésus- Christ;, emploient le reste du jour au service de Belial. S'il en est ainsi, à quoi servent leurs fréquentes confessions, à quoi sert le tribunal de pénitence ? La dévotion ainsi pratiquée ne va-t-elle point contre le but même de la religion ? Ne sert-elle point à entretenir le mal, en nourrissant la funeste" conviction, qu'il suffit de l'acte matériel de la confession, et de l'acte extérieur de la communion, pour faire son salut P A ce compte-là Jésus-Christ aurait eu tort de dire que la voie qui conduit au ciel est étroite; elle devient plus large que vos larges routes des Flandres. J^us-Christ a eu tort encore de dire qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Vous ouvrez les portes du ciel à larges battants, mon père, et vous sauvez tout le monde. Rien de mieux, si tous ceux qui j entrent en étaient dignes. Mais s'ils y entrent tels qu'ils sortent de vos confessionnaux, quelle horreur, mon père, que votre paradis!

Le jésuite, » Que voulez- vous, monsieur? Les hommes sont maintenant si faibles, que si l'on demandait de grandes choses d'eux, ils laisseraient tout là. «

Arnault, » Votre indulgence, mon père, permettez-moi de le dire, ressemble beaucoup à un calcul. Vous tenez à attirer un grand nombre de peuple. Or, si vous demandiez aux pécheurs une vraie pénitence, un changement de vîe, une sérieuse mortification de leurs vices, ils vous planteraient là, comme vous

dites, et vos églises ne seraient pas fort remplies, ni vos confessionnaux très occupés. Que faites-vous? Vous n'obligez point les pécheurs de dépouiller le vieil homme, vous vous contente» de les revêtir du nouveau. Vous leur promettez le ciel pour quelques petites œuvres extérieures qui ne sont guère pénibles : il faudrait vraiment y mettre de la mauvaise volonté, pour ne point se sauver à si bon compte, et à si bas prix. Mais, mon père, n'est-ce point tromper les pécheurs en même temps que Dieu? Pouvez- vous croire sérieusement que Dieu absout ceux dont toute la dévotion consiste dans certaiines pratiques où leur âme n'est pour rien, puisque vous voyez vous-même qu'ils n'en retirent aucun fruit? Vous trompez donc ces malheureux, en leur donnant l'espoir d'un salut auquel il est impossible qu'ils parviennent. Quant à Dieu, vous voudriez bien le tromper par ces conversions apparentes, puisque c'est en son nom que vous accordez l'absolution à des pécheurs qui ne sont réellement pas dignes de la recevoir. »

Le jésuite, a Vos paroles sont bien dures, monsieur ; et vous devez être un ennemi caché de notre Société. »

ArnauU, » Je suis l'ennemi déclaré de tout ce qui s'appelle hypocrisie. Et en cela je suis l'exemple de celui dont vous vous dîtes les disciples, et qui maudissait les hypocrites : Malheur à vous, scribes et pharisiens, parce que vous nettoyez les dehors de la coupe et du plat, et au dedans vous êtes pleins de souillures et de, rapines. Pharisien aveugle, nettoie d^ abord le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehors soit pur aussi, Suis-je trop sévère, en appliquant ces paroles à votre dévotion extérieure? Je vous en fais juge en vous rapportant fidèlement ce que me

disait un de vos pères. Il avouait avoir été fort empêché pour faire communier une personne qui était tellement colère et sujette à blasphémer, qu'elle ne pouvait aller du confessionnal jusqu'à l'autel, sans tomber dans ces crimes, sans perdre en un moment le fruit de sa confession. Que fit-il? Il s'avisa de la confesser au pied de l'autel, et de la communier aussitôt après lui avoir donné l'absolution. Que pensez- vous de cet expédient, mon père? •

Le jésuite, a Je le trouve excellent, puisqu'enfin il n'y avait pas d'autre moyen de faire communier cette personne. »

Arnault, « Je vous surprends en aveu du reproche que je vous fais. Vous ne tenez pas à corriger les hommes de leurs défauts : vous tenez à ce qu'ils viennent confesser chez vous. Vous avez sans doute vos raisons pour cela. Ne serait-ce point que vous cherchez vos intérêts, et que vous méprisez ceux de Jésus-Christ (1)? «

Je répondrai à la question d'Arnault, en proavant, par le témoignage même des jésuites, qu'ils ne sont que des comédiens de religion. Quant au but de leurs simagrées, faut-il encore le dire?

(1) La Morale pratique des jésuites, t. I, pag. 105, 107, 112, 118. J'ai rapporté, presque fëitaellemenl, les paroles d'Arnault,

CINQUIÈME LETTRE

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