‹ Lettres sur les JésuitesChapitre 11 sur 36 · LES JÉSUITES COMÉDIENS · texte numérisé non relu

LES JÉSUITES COMÉDIENS

J*ai dit que la religion des jésuites ne consiste qu'en petites dévotions, pratiques stériles qui ne disent rien àTâme; mais qui flattent trop souvent les sens. Mon intention n'est point de traiter des questions religieuses; mais comme je déclare la guerre à un ordre religieux, il faut au moins que je montre que, pour la compagnie, la religion n'est rien que simagrées. Dans la seconde moitié du dix- septième siècle, parut un livre intitulé : » Le paradis ouvert à Philagie par cent dévotions à la Mère de DieUy aisées à pratiquer aux jours de ses fêtes, par le révérend père Paul de Barry, de la compagnie de Jésus. • C'est un chefd'œuvre de niaiserie. J'en citerai quelques traits, comme échantillons de la religion jésuitique.

L'ouvrage est dédié tout modestement à la sainte Vierge : » Â qui pourrais-je ofiFrir ce mien petit travail, dit l'auteur, qui » porte le nom de Paradis ouvert, qu'à la très libérale et magni-

ir fique princesse qui^ârr ses amoureuses tendresses, ne cesse » de l'ouvrir tous les jours à ses plus chers amants ! « U y a aussi un avis au lecteur, digne de la dédicace. En voici le début : • Qui vous ouvrirait le paradis, cher lecteur, ne vous « obligerait-il pas parfaitement? Que ne donneriez vous pour a en avoir une clef, et pour entrer dedans quand bon vous sem-

• hier ait? Je tiens pouf assuré que vous donneriez des millions

• d'or, pour en avoir une clef. Il ne faut point entrer en de si

• grands frais; en voici une^ voire cent^ à meilleur compte. Tout « autant de saintes dénotions à la Mère de Dieu que vous trou- » verez dans ce livret, ce sont autant de cle/s du ciel qui vous a ouvriront le paradis tout entier y pourvu que vous les prati-

• quiez. •

S'il y a de mes lecteurs qui tiennent à posséder une de ces merveilleuses clefs qui ouvrent le paradis tout entier^ je vais leur en donner quelques-unes, delà façon de notre révérend, mais sans garantir qu'elles ouvriront la porte : * Honorer les reliques de la Vierge, surtout celle qui est au sacrement de l'autel, à l'imitation de saint Ignace, — Porter le rosaire nu col, ou h chapelet, la nuit en dormant. — Faire vœu de défendre l'immaculée conception, — Donner des œillades amoureuses auximages de la Mère de Dieu, — Saluer la sainte Vierge, au rencontre de ses images, «

En vérité, le révérend a eu tort d'écrire un volume de 500 pages, et de fabriquer cent clefs qui ouvrent le paradis tout entier. Une seule suffisait. Quand on peut faire son salut en dormant, il faudrait être bien difficile pour s'y refuser. Eh bien, portez le rosaire au col en dormant, et vous irez tout droit au

paradis. Que de remercîmenis nous devons au révérend de Barry de ce qu'il nous sauve si aisément ! Je n'ai qu'un reproche à lui adresser. Peut-on dire que ces pratiques soient des déooiions? La dévotion n'implique-t-eile point la pensée ? Or en dormant, on ne pense plus, l'imagination vagabonde à son aise, sans s'inquiéter de ce que dit la raison. Et si l'on ne pense point, la dévotion ne devient-elle point purement mécanique? C'est un scrupule qui me vient, mais c'est sans doute un scrupule de libre penseur. La foi me manque dans les cle/s du révérend de Barry. Four donner au lecteur cette foi qui transporte les montagnes, je vais lui raconter un miracle qui fermera la boache à tous ceux qui oseraient ridiculiser les clefs de notre jésuite.

Une dame mariée se confessait souvent, mais elle avait un péché secret qu'elle n'osait pas déclarer. Elle vécut ainsi toute sa vie, faisant de fausses confessions et des communions sacrilèges. Elle était évidemment dans un péché mortel. La voilà dangereusement malade; elle se confesse, mais en cachant, comme toujours, ce terrible péché, et elle meurt par conséquent dans l'impénitence finale. Heureusement qu'elle possédait une des clefs du père de Barry : elle ne passait jamais à côté d'une image de la sainte Vierge sans la saluer. A sa mort, les démons voulurent l'enlever ; mais les démons ne connaissaient pas encore la religion des jésuites. La Mère de bonté demande la grâce de la pécheresse à son Eils, qui la lui accorde, comme de juste. Elle •ressuscite, et de la bierre, où elle était encore, demande confession, puis s'en va au paradis.

Ces niaiseries, ces platitudes, ces immoralités, furent publiées,

avec rapprobation des tlicologicns de la compagnie. Elles furent encore réimprimées au commencement du dix-huitième siècle ! La stupidité est le moindre reproche que Ton soit en droit de faire à la dévotion aisée des révérends pères. Il faut réellement que les dévots, à la façon des jésuites, aient perdu tout sens moral, il faut que la lumière de la conscience soit éteinte chez eux, pour qu'ils s'imaginent faire leur salut par de pareilles simagrées. N'est-ce pas une preuve tien convaincante de ce que j'ai dit de la funeste influence du jésuitisme? C'est pour cela que je m'arrête un instant sur les superstitions jésuitiques. Le lecteur a la clef^oMx ouvrir le paradis; mais il est sans doute curieux de savoir comment les choses se passent dans le séjour des élus. Je vais satisfaire sa curiosité.

J'ai sous les yeux le Catéchisme théologique , contenant les plus belles et les plus nécessaires difficultés des mystères de notre foi, par le père Fomey, de la compagnie de Jésus. Le catéchisme est approuvé par trois théologiens de la compagnie, il est approuvé par le provincial. Voilà des cautions suffisantes pour*que le lecteur ajoute foi, en toute sûreté de conscience, à ce que je vais transcrire :

« Que verrons- nous des yeux du corps, dans le palradis? — Nous verrons le corps adorable de la vierge Marie, «

« Nos autres sens jouiront-ils du plaisir qui leur est propre.^ — Oui, et ce qui est du tout admirable, ils en jouiront éternellement, sans aucun ennui, »

w Quoi ! l'ouïe, l'odorat, le goût et I'attouchement auront tout le plaisir qu'ils peuvent recevoir? — Oui, sans doute. L'ouïe sera cbarmce du son et de l'harmonie. L'odorat recevra le plai-

sir des odeurs et des parfams. Le goût, celui des saveurs. Enfin^ rien ne manquera à tout ce qui est capable de délectek l'attouchement. •

Les catholiques se sont élevés avec une vertueuse indignation contre le paradis de Mahomet ; ils ont dit que sa religion serait bonne pour les pourceaux, parce qu'il peuple son paradis de faouris aux yeux noirs. Que manque-t-il au paradis du révérend Fomey^ pour être un paradis mahométan ? C'est le dernier excès de la dévotion jésuitique. Puisque leur religion est extérieure, il faut aussi que les récompenses qu'elle promet à ses élus soient matérielles. Les jésuites attiraient à eux les hommes qui, chrétiens de nom, étaient païens de mœurs ; ils flattaient leurs passions en ce monde, ils devaient aussi les flatter dans la vie future. Cela s'appelle sauver les âmes! Si c'est ainsi qu'on les saîwe^ je voudrais bien savoir comment on les perd ! Un retour sur notre siècle ne sera point de luxe, me semble-t-il. Quelle est la plaie de nos mœurs? La rage des jouissances matérielles. Les uns s'y vautrent, en niant Dieu. Les autres, plus prudents, tâchent de servir Dieu et Eelial; ils s'abandonnent en toute sécurité à leurs mauvais penchants, car ils sont munis d'une des ■ cent clefs qui ouvrent le paradis, ils sont dévots à la manière des révérends. Des deux matérialismes, c'est le dernier qui est encore le plus coupable, car il s'y trouve un vice de plus, le vice de rhypocrisie, ce vice que Jésus-Christ a détesté plus que tout antre. D faut que la société se guérisse de cette maladie, sinon elle périra.

J'ai demandé, dans une de mes Lettres, si l'on espérait donner l'esprit de vérité aux générations naissantes, en les envoyant à

$0e LES JÉSUITES.

l'école des docteurs d'hypocrisie. Je demande aujourd'hui, si l'on développera le sentiment du devoir moral, en enseignant aux hommes la religion des jésuites? Je labse de côté les escès de la dévotion aisée; je veux admettre que les jésuites ont abjuré toutes les erreurs stigmatisées par Pascal. Mais ils ne peuvent pas répudier leur conception de là religion, parce qu'elle forme l'essence du jésuitisme. La compagnie a altéré la sévérité de la doctrine chrétienne, cela ne peut pas être nié. Et comme la religion n'est pour elle qu'un instrument, elle sera toujours prête à accommoder ses enseignements aux passions de ceux qu'elle veut dominer. Déistes à la Chine, idolâtres dans l'Inde, ils sont en Europe les restaurateurs de ces pratiques dévotes que les réformateurs avaient attaquées et ruinées. Les jésuites les remirent en honneur, en y ajoutant des superstitions nouvelles. C'est vicier la religion dans son essence, en la réduisant à quelques actes extérieurs. Une pareille religion ne sanctifiera jamais Icâ âmes, n'épurera jamais les mœurs ; elle dégrade et avilit l'homme en l'asservissant aux commandements de ceux qui lui prescrivent ces dévotions, et qui lui promettent le ciel en récompense. Les générations formées par les jésuites seront des machines accomplissant avec régularité leurs mouvements mécaniques ; ce ne seront pas des hommes, et ce sont des hommes qu'il nous faut.

SIXIÈME LETTRE -

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