‹ Lettres sur les JésuitesChapitre 9 sur 36 · GOMME QUOI LES SÉVÉBE19»S TBOMFENT LE BON DIEU · texte numérisé non relu

GOMME QUOI LES SÉVÉBE19»S TBOMFENT LE BON DIEU

Vous savez maintenant, cher lecteur, ce qae veulent les jésuites. Milice du pape, ils sont, comme tous les ordres religieux, au service des prétentions ultramontaines ; tous veulent la domination spirituelle et temporelle de leur idole, le souverain pontife. C'est ce qui fait que les ordres monastiques sont tous en opposition avec les sentiments et les idées, avec les besoins et les tendances des sociétés modernes. La monarchie universelle de Home, qui est leur idéal, est une folie; mais c'est une folie dangereuse, car tous ceux qui en sont atteints deviennent nécessairement les ennemis de l'État, les ennemis de la souveraineté civile, les ennemis de la liberté. Tels sont les moines de toutes les couleurs. Parmi eux, les jésuites tiennent le premier rang. Ils sont, par leur constitution même, un instrument de l'ambition romaine ; mais les instruments ont beau se dire hâions et cadavres, ils poursuivent un but qui leur est personnel ;

la domination pontificale est leur domination, car ils dominent le pape, ils dominent l'Eglise entière. Ce qui les rend si redoutables, c'est l'unité de fer qui fait .qu'ils ne sont qu'un seul corps et qu'une seule âme. Ce quia surtout soulevé la conscience publique contre eux, c'est qu'ils ont pratiqué, plus que les princes, plus que les papes, plus que les autres ordres, la morale funeste qui sanctifie les moyens par le but. Ce n'est point que leur but soit saint, tant s'en faut ; car s'il pouvait être atteint, c'en serait fait de l'humanité, puisque sans liberté il n'y a point dévie. Mais ce qui pour la société moderne est un crime de lèse-humanité, est pour les jésuites un idéal divin. Si le but est criminel, les moyens sont plus criminels encore. Je l'ai dit : tout est supercherie, tout est fraude, tout est mensonge dans le jésuitisme. C'est ce que je me suis engagé à prouver. Je l'ai déjà fait en dévoilant l'objet de leur coupable ambition. Je vais continuer mon acte d'accusation, en montrant que ce qu'il y a de plus sacré au monde, ce qui surtout devrait être sacré pour un ordre religieux, la religion, n'est pour les jésuites qu'un instrument de domination ; or» dès que la religion est un moyen, une arme de guerre» elle est viciée .dans son essence, elle devient une politique, un mensonge.

Tel est le reproche que font aux jésuites tous ceux qui les ont vus de près. En 1828, un de leurs élèves publia un petit volume intitulé V Intérieur de Saint- Acheul, Voici comment il caractérise le jésuitisme : n Faire abnégation de toute espèce <r de droiture ; n'apporter jamais de bonne foi dans les proa messes ; nier les faits et l'histoire ; ne s'inquiéter jamais des u m'^vens, et marcher toujours à ses moyens, per fan et tiefa$ ;

1 se plier à tout, suivant le vent qui souffle ; quitter et reprendre

• ses principes; prouver ensuite qu'on n'a jamais changé ; in-

• terpréter, torturer les choses, de sorte que le blanc soit noir,

• et que le noir soit blanc; cacher une insatiable ambition

• sous les dehors d'une humilité profonde; être en toute chose

• faux, retors et machiavéliste ; voilà le jésuitisme. « Les jésuites récuseront ce témoignage, parce que c'est un anonyme qui parle. Vous aimez que Ton se montre à découvert, mes révérends : il faudrait prêcher d'exemple. Si presque tous vos adversaires ont écrit sous le voile de l'anonyme ou du pseudonyme, cela même témoigne contre vous ; car votre puissance qui s'exerce à l'ombre est si redoutable, que peu d'hommes ont osé la braver en face. Peu importe après tout qui signe l'acte d'accusation ; l'essentiel est que les crimes que l'on vous impute soient vrais.. Or sur ce point le doute n'est point possible. Votre doctrine explique votre conduite, et votre conduite dévoile votre doctrine.

Voici un témoignage, mes pères, que vous ne récuserez point. Nous sommes au dix-septième siècle, au fort de la lutte du clergé séculier contre votre détestable morale. L'archevêque de Malines vous dénonça à la faculté de théologie de Louvain. Ecoutez la flétrissure qu'il inflige à votre compagnie : • Les jé- » suites élargissent le ciel, dit-il, en enseignant une morale qui m aurait fait rougir les païens ; ils cherchent des excuses pour

• les péchés, en les couvrant du manteau de la probabilité ; ils m éludent les préceptes de l'Eglise, et annulent les sacrements. « L'évêque de Gand se joignit à son métropolitain pour flétrir la compagnie ; il le fit avec une énergie singulière, il n'y a rien

dans Pascal, il n'y a rien dans les plus acharnés ennemis de la Société qui approche du langage de notre prélat : • La compa- 1 gnie de Jésus, dit- il, ne trompe pas seulement les hommes ; elle

• VOUDBAIT, SI ELLE LE POUVAIT, EN IMPOSER MÊME A»DlEU,

I» Voilà ce qui semasse publiquement. Dieu sait ce qui se pea- » tique dans le secret du confessionnal ! La confession n sert a corrompre LES CONSCIENCES (1). » Vous le voycz, cher lecteur, quand j'ai dit que le jésuitisme pouvait être défini en deux mots : tromper Dieu et les hommes, je n*ai fait que copier le mandement d'un évêque. Et ce que disaient nos évoques, tout le clergé le pensait. Il y avait une répulsion unanime dans le sein de l'Eglise contre la compagnie. A force de violences et de ruses, les jésuites conjurèrent Torage, mais il éclata avec d'autant plus de force un siècle plus tard.

J'ai dit que les jésuites n'étaient pas les seuls coupables, que tous les ordres religieux étaient également hostiles à nos institutions politiques. Comment se fait-il donc que la haine publique s'est acharnée par préférence sur les révérends pères? C'est que les autres ordres n'avaient pas cet esprit de domination qui caractérise la Société; ils prenaient la religion et l'Eglise au sérieux; ils étaient ultràmontains de bonne foi. Tandis que l'ultramontanisme des jésuites n'était qu'une arme de guerre, leur christianisme n'était qu'un instrument, tout était subordonné à l'ambition de la compagnie. C'est le grand reproche qu'on leur fit au dix-huitième siècle, quand on instruisit leur procès. Monclar^ le procureur général au paiiemeiit de Pro-

(1) jyArgemiré, Golleclio jodiciorum, t. III, 8upplcm., pag. 269, 283.

vence^ celui des magistrats qui a mis le plus d'intelligence et d'art à dévoiler les tours et les détours du jésuitisme, a admirablement caractérisé la religion des révérends pères. Ils ne conservent rien du christianisme que les formes; c'est le masque. Otez le masque, vous ne trouverez que calcul, ruse, fraude, supercherie, mensonge, tout l'attirail de la diplomatie, dans le plus mauvais sens du mot : » le zèle pour l'œuvre de Dieu, conduit

• par la méthode à' wn^ sagesse païenne, le bien proposé pour

• objet, et le mal employé pour moyen; une fausse prudence qui » s'appuie sur elle-même; la confiance présomptueuse dans les

• talents humains dirigés vers une fin surnaturelle, et les » maximes du siècle adoptées pour produire avec art l'édifica- » tion... C'est un code de politique prof ane dévotement exprimée^ » qui peut former, par l'alliage du bien et du mal, et suivant le a degré de bonne foi, àe pieux fanatiques, ou àe& politiques amu bitieux et raffinés, tous paiement entraînés par l'amour de B leur ordre, et tous réunis dans un esprit de cabale, dont les » uns sont les moteurs et les autres, les instruments (1). «

Les défenseurs des jésuites disent que ces accusations n'ont point le bon sens ; que si le jésuitisme n'était rien que fourberie, rien que domination égoïste, l'on ne comprendrait point qu'ils eussent régné sur les consciences pendant des siècles ; on comprendrait encore moins qu'ils fussent ressuscites, après avoir succombé sous le poids d'une haine universelle. « Que les fri-

• pons trompent pendant quelque temps, rien de plus naturel, » -puisqu'il se trouve toujours des hommes de bonne foi qui leur

(1) Monciar, Comple rendu des conslitulions des jésuites, pag. 35.

» servent de dapçs. Mais conçoit* on des fourbes démasqués, tf des escrocs condamnés, des voleurs émërites, qui, marqués du 1 fer chaud, portant encore l'empreinte du carcan, se remettent 1 à friponner, en sortant de prison, et trouvent de nouvelles « dupes? Cela n'est pas, parce que cela ne peut pas être. « Je vous ai répondu d'avance, messieurs les apologistes. Il y a fraude et fraude. Ce n'est point celle que le code pénal punit qui est la plus dangereuse. Il y en a une qui est mille fois plus criminelle, bien que les lois ne puissent pas l'atteindre : c'est là fraude pieuse. Ce n'est pas un libre penseur qui a inventé cette horrible expression; et, chose curieuse, elle n'a pas été inventée pour flétrir la fraude, mais pour la légitimer, pour la sanctifier. Jamais il n'y eut de plus funeste aberration : c'est l'intérêt des clercs qui seul a pu imaginer MXit piété frauduleuse : si la piété peut se servir de la fraude, pourquoi la fraude ne pourrait-elle pas se servir de la piété? File n'y ^pas manqué : c'est le jésuitisme en essence.

On demande comment les jésuites ont pu tromper le monde pendant des siècles, comment ils le trompent encore. Vous connaissez les mormons, cher lecteur. C'est bien la secte la plus stupide qui ait jamais existé. Celui qui l'a fondée était une espèce d'escroc; il a élevé son empire sur la fourberie et sur le faux. Cependant la secte subsiste et elle fleurit. Ne vous êtesvous pas demandé la raison de cette domination exercée par le mensonge et la superchérie? Elle se trouve dans lés plus profonds replis de la conscience humaine. Nous avons le besoin de croire» la foi nous est aussi nécessaire que Pair sans lequel nous ne pourriou6 vivre. Mais quand la foi n'est pas éclairée, elle de-

vient superstitioii, fanatisme. Voilà le mot de l'énigme. Les mormons se recrutent dans les classes les plus ignorantes de la société : c'est là le siège de la crédulité, le terrsôn préparé, pour les fourbes qui exploitent l'élément superstitieux de notre nature. C'est l'ignorance unie à la superstition qui explique comment la secte des mormons a pu s'établir : vainement a-t-on dévoilé les fraudes de son fondateur, .vainement les a-ton publiées, la secte se maintient, grâce à l'ignorance et à la superstition, sa compagne inséparable.

Je ne veux pas mettre les jésuites et les mormons sur la même ligne, mais les moyens dont ils se servent sont les mêmes : c'est l'exploitation de la crédulité humaine. Que si l'on me demande comment les jésuites peuvent prolonger leur domination, malgré le progrès des lumières, ma réponse est bien facile. Il y avait, dit-on, chez les anciens, un peuple qui, pour maintenir les esclaves dans une soumission absolue, leur crevait les yeux. C'est ce que font les. jésuites : ils s'emparent de l'enfance, et l'aveuglent, non physiquement, mais, ce qui est bien pire, ils vicient pour toujours l'intelligence et le cœur des générations naissantes : il y a des natures énergiques qui résistent à cette terrible influence, mais c'est le petit nombre, la plupart restent aveugles pour toute leur vie. Il en est surtout ainsi des femmes, que les jésuites dressent à leur guise dans les couvents qui sont à leur dévotion, et dans le confessionnal. Une fois que l'opération de l'aveuglement est pratiquée et qu'elle a réussi, le reste va de soi. Il est aussi facile aux jésuites de dominer sur des hommes en qui la lumière intellectuelle est éteinte , qu'il l'était aux Scythes de gouverner leurs

esclaves aveugles. Voilà pourquoi les parents qui confient leurs enfants aux révérends pères sont si coupables. Us s'imaginent que leurs enfants puiseront dans les couvents du Sacré-Cœur et dans les collèges de la Société l'esprit de religion, le fondement le plus sûr d'une conduite morale. Les jésuites sont, en effet, d'excellents dresseurs, à la façon des anciens Scythes dont je viens de parler. Mais malheur à oeux qu'ils ont dressés! Ce ne sont plus des hommes, ce sont des machines. Us accomplissent à merveille les mouvements mécaniques auxquels on les a dressés : l'horloge fait honneur à l'horloger : mais ne demandez point de vie propre à ces mécaniques ambulantes, le principe de l'individualité est à jamais éteint dans ces hommes-machines ; ce sont des pantins dont les jésuites tiennent la ficelle,, et qu'ils font marcher selon leur volonté.

Il n'y a jamais eu d'empire plus funeste que celui que la compagnie exerce sur ceux qui ont passé par ses mains. Eux-mêmes se gloriGent d'être des bâéons et. des cadavres; s'ils pouvaient jamais atteindre leur but, le genre humain ne serait plus qu'un bdton et un cadavre. J'ai déjà dit cela, je crois, mais n'importe, je le répéterai encore, jusqu'à ce que j'aie bien convaincu mes lecteurs que ce qu'il y a de dangereux dans le jésuitisme, c'est cette opération de l'aveuglement qu'ils pratiquent sur les enfants que l'aveugle confiance des parents leur abandonne. C'est là la guerre à laquelle j'appelle tous les libéraux, à laquelle j'appelle les catholiques eux-mêmes; car, chose remarquable, et que je vais constater : c'est dans le sein de l'Église, et parmi les hommes les plus religieux, que les jésuites ont rencontré les plus redoutables adversaires. A ma prochaine lettre, les preuves ! .

DEUXIÈME LETTRE

LES JÉSUITES RÉPUDIÉS PAR l'ÉGLISE.

C'est une chose singulière que Tayersion que TËglise gallicane témoigna aux jésuites, dès qu'ils vinrent en France. C'était une antipathie instinctive, car. on ne pouvait point les connaître, et encore moins prévoir la puissance à laquelle ils s'élèveraient un jour. Mais il y avait d^ns leurs allures quelque chose de si sombre, de si faux, de si hypocrite, que tout le mondé se disait : il y a anguille sous rofihe. Étaient-ils moines ou non? On ne le savait. Que venaient-ils faire? On l'ignorait. Ils se disaient tels quels, taies quales. L évêque de Paris, consulté par le parlement, fut d'avis que les bulles mêmes qui approuvaient la compagnie contenaient plusieurs choses qui semblaient étranges et aliénées de rahon, et qui ne devaient être tolérées ni reçues en la religion chrétienne, "la^ Sorbonne, la première faculté théologique de la chrétienté, fut du même avis ; il lui semblait que la Société était périlleuse au fait de lafoi^ per-

turbable de la paix de VÈglue^ qu'elle était plu^ propre à détruire qu'à édifier. Toutefois, la comp.agnie parvint à s'établir à Paris. Comment? En gagnant le peuple par des simagrées ^ dit un légiste, ce qui, traduit en langage moderne, veut bien dire, que les jésuites doivent leur influence à l'ignorance et à la superstition. A la fin du seizième siècle, il y eût un soulèvenieiit général contre les révérends pères dans le sein du clergé de Paris. Les curés demandèrent leur expulsion ; ilg leur reprochèrent leurs doctrines ultramontaines; ils leur reprochèrent d'avoir refusé de prier pour Henri IV, parce que le roi de France n'était pas encore reconnu par la cour de Borne; enfin ils leur reprochèrent que leurs confessions n'étaient que pièges • pour surprendre le peuple, ce qui concorde à peu près avec les simagrées que Pasquier leur impute (1). Au dix-septième siècle, s'ouvrit la longue querelle des jésuites et des jansénistes. La compagnie triompha en apparence, mais Pascal lui avait donné le coup de mort : le coup ne venait certes pas d'un ennemi du christianisme.*Quand, au dix-huitième siècle, ils furent expulsés, ce ne furent pas les philosophes qui prirent l'initiative de la guerre d'extermination que l'on fit à la compagnie, dans toute la chrétienté ; ce furent les parlements'; or c'est l'esprit janséniste qui r^gfiait dans les parlements, et non l'esprit philosophique, car le même avocat général qui poursuivit les jésuites, poursuivait aussi les libres penseurs.

En Angleterre, également, les jésuites eurent pour ennemi le clergé régulier. Le fait est remarquable. Au seizième siècle,

(1) D'AryerUréj Colieclio jadiciorum, t. i, pag. 5IU-5â4.

le catholicisme n'était pas toléré en Angleterre ; il n'était point permis à un prêtre catholique d'y mettre le pied. En temps de persécution^ tonte division cesse parmi les persécutés ; ils s'unissent pour lutter contre l'ennemi commun. Il n'en fut pas de même des catholiques anglais : les prêtres séculiers dénoncèrent les jésuites au pape comme des intrigants qui, par leurs conspirations incessantes, poussaient le gouTcrnement à prendre des mesures de rigueur contre le catholicisme. Et ce n'était pas sans raison. Henri IV, qu'on n'accusera pas d'être hostile jiux jésuites, puisqu'il les rappela malgré les remontrances du parlement, écrivit à son ambassadeur à Venise : « J'ai volontiers favorisé les prêtres et catholiques anglais qui s'opposent at^ desseins des jésuites ^ lesquels servent plus aux desseins des « Espa- » gnols qu'à l'avancement du bien de la religion, les uns par » indiscrétion, les autres par malice. • Au commencement du dix-septième siècle, on accusa les jésuites d'être complices de l'horrible conspiration des poudres. Ils protestèrent de leur innocence; mais comment croire à leurs protestations? Lear provincial interrogé sur la doctrine de la Société, déclara en justice qu'il était légitime d'employer Véquivoque pour se défendre, et même de la conârmer par serment. Un historien catholique flétrit énei^iquement cette honteuse maxime. On voit que si les jésuites se sont fait une mauvaise réputation en Angleterre, c'est à eux-mêmes qu'ils la doivent, et que les catholiques mêmes les répudient.

L'Espagne est la patrie du jésuitisme ; elle eut pendant longtemps le privilège de fournir des généraux à la Société. Cependant, en Espagne, comme- partout, les révérends pères excitèrent

contre enx les plus vives anîmosîtés. Moi qui leur déclare la guerre, je n'ai rien dit d'aussi dur. à leur endroit que Tévêque des Canaries, Melchior Canus, une des lumières de l'Église d'Espagne. Quand les jésuites parurent, il crut que la fin du monde approchait, et que l'Antéchrist allait venir; car, disait-il, ' les pères sont ses précurseurs et ses émissaires. 11 publiait partout, non seulement dans les conversations particulières, mais dans ses sermons et ses leçons publiques, qu'il voyait en eux toutes les marques que l'apôtre a déclaré qu'auraient les sectateurs de l'Antéchrist. Un de ses amis, qui était entré dans la compagnie, lui ayant représenté qu'il ne convenait pas à un évêque de persécuter un ordre qui avait l'approbation du saint-siége, Melchior Canus lui répondit qu'il se croyait obligé en conscience d'avertir les peuples, afin qu'ils ne se laissassent pomt séduire par les précurseurs de l'Antéchrist (1).

L'Italie, qui doit à l'ultra montanisme la perte de son indépendance, avait ses raisons pour ne pas aimer les jésuites ; mais précisément parce que la liberté lui manquait, elle ne pouvait point manifester ses antipathies. C'est encore dans le sein du clergé que nous trouvons les adversaires de la Société. Le patriarche de Venise, Tarvisiiis, prédit , en jurant sur les saints Évangiles, que le^ jésuites seraient un jour chassés de la république, à cause de leur esprit d'intrigue et de faction. La prédiction s'accomplit cinquante ans après. Ils furent expulsés parce qu'ib préférèrent obéir au pape qu'aux lois de Venise ; parce qu'ils abusaient de l'éducation et de la confession pour soustraire

(1) La Morale pratique des jésuites, t.I. Préface.

les enfants à l'autorité de leurs parents, et les femmes à l'autorité maritale. Leurs criminelles menées , après leur expulsion, prouvèrent qu'on ne leur avait point fait tort: ils fabriquèrent de faux actes pour calomnier le sénat.

J'ajouterai que toutes les universités, sans excepter les plus catholiques, s'opposèrent à l'établissement des jésuites. Eu Belgique, nos souverains leur défendirent de donner- un enseignement supérieur en concurrence avec l'université de Louvain. Querelle d'orfèvre, dira-t- on, querelle de boutique. Non, c'était bien plutôt guerre de doctrine. Le catholicisme sévère, celui que saint Augustin avait professé, était enseigné à Louvain, tandis que les jésuites enseignaient un christianisme facile, indulgent pour les faiblesses humaines. L'opposition, pour mieux dire, l'hostilité, contre les jésuites était universelle dans le sein de notre clergé. J'ai cité les paroles d'un archevêque de Malines sur la religion des jésuites. Trois archevêques , qui occupèrent, au dix -septième siècle, notre siège métropolitain l'on après l'autre, et qui moururent en odeur de sainteté, prédirent, l'un qyx^les jésuites seraient un jour en exécration au peuple; le second, qu'ils troubleraient VÉglise\ le troisième, quHh seraient semblables à la boue de la terre. Les temps ont bien changé depuis 1 Mais ce qui a été dit reste dit (1).

(1) Ui Morale pratique des jésuites, 1. 1, p. 19.

TROISIÈME LETTRE

COMICE QUOI LES jiiSUITES, DOCTE0BS d'0B6UEIIi| SONT DI8GIPI£S DE JiiSUS, DOCTEUA d'hUMILITÉ.

Vous passez pour malins, mes révérends pères. Réputation volée. Votre esprit, si cela peut s'appeler de l'esprit , consiste uniquement à être bien convaincu de la bêtise humaine, et à l'exploiter comme les chevaliers d'industrie font d'une riche dupe que la bonne fortune leur amène. Votre industrie, mes pères, est la plus profitable de toutes ; elle n'a à craindre ni guerre d'Amérique, ni révolution d'Italie. Il est vrai que Ton vous chasse parfois, mais alors vous êtes reçus comme des martyrs dans une autre province de votre immense empire. Il vous arrive aussi d'être hués et siffles dans des procès De Buck, mais en cachette vous vous moquez des siffleurs et des sots libéraux qui les applaudissent. Ces persécutions réchauffent le zèle de vos dévots ; c'est une bonne aubaine qui vous vaut de nouvelles donations, de nouveaux legs. La bêtise humaine vaut mieux

que la plus riche mine d*or ; oelled peut s'épuiser, tandis que l'ignorance et la superstition poussent comme des champignons par un temps de pluie. Vous avez soin, du reste, de cultiver ces plantes précieuses. En cela , votre savoir faire est admirable, mais toujours grâce à la bêtise humaine.

Arrivera- t-il un jour où le soleil de la raison desséchera ces plantes vénéneuses ? où rignorance fera place à rinstraction,et la superstition au bon sens ? Je respère,;et je n'en doute même pas. Alors les hommes Se diront : « Étions-nous bêtes, de nous

• laisser mener par ces révérends pères ! Ils nous semblaient des » hommes de Dieu, et ils n'étaiçnl que des jongleurs. Ils nous « jetaient de la poudjre aux yeux avec leur science, et leur

• science ne consistait que dans notre imbécillité. Ils avaient la « réputation d'être des malins, et leur malice se réduisait à - nous fermer les yeux, et à les tenir bien fermés. Maintenant « que, par un bienfait de Dieu, l'instruction nous a appris que

^ 1 nous avons des yeux pour voir, tout le prestige des révérends

• s'est dissipé comme par enchantement, c'est nous qui étions

• enchantés ; une fée malfaisante nous avait touchés de sa ba- » guette ; nous croyions voir, et nous étions aveugles, nous ne » voyions que par les yeux de nos prétendus guides spirituels, « qui nous faisaient accroire que blanc est noir et que noir est 1 blanc. Sots que nous étions ! Comme si la première condition

• pour voir n'était pas d'ouvrir les yeux ! « Ouvrez les yeux, chers lecteurs, tant que vous êtes, et il n'y aura plus de jésuites! Ils seront forcés de laisser là leur premier métier, pour en prendre un autre bien moins dangereux : au lieu d'être des charlatans tonsurés, et patentés par Dieu, ils ne seront plus

que des prestidigitateurs, bons tout au plus pour amuser nos moutards et nos bonnes.

Je rends la parole aux niais déniaisés : qui mieux qu'eux peut nous dire jusqu'où allait leur aveuglement, jusqu'où allait le grossier charlatanisme des révérends pères? • Ils se présentaient

I à nous sous le nom le plus sacré ; ils s'appelaient compagnie de « Jésus. Le Christ étant Dieu, c'était dire qu'eux les jésuites « étaient les hommes de Dieu. Puisqu'ils étaient les compagnons

II de Jésus, n'auraient ils pas dû nous initiera la doctrine de leur « maître, nous apprendre les détails de son existence terrestre,

* nous le proposer toujours et sa&s cesse comme modèle divin de « notre vie P N'auraient-ils pas dû mettre entre nos mains les

• saintes Écritures, où des hommes inspirés par l'Esprit -Saint » ont exposé les actions et les enseignements de Jésus-Christ P n Loin de là, ils nous défendaient la lecture des Évangiles ; » et dans notre bêtise, nous leur obéissions, croyant fermement

» que les livres saints étaient au dessus de notre intelligence. ' <r Aujourd'hui que nous lisons les Évangiles, nous comprenons « pourquoi les malins pères nous en interdisaient la lecture. A « notre grand étonnement, nous voyons que les jésuites, loin « d'être disciples de Jésus, sont le portrait tout craché des pha- » risieus, c'est à dire des ennemis du Christ, de ces scribes que » notre Sauveur poursuivait de ses -malédictions. Ce qu'il y a » de curieux, c'est que ces impudents se gloriûaieut d'être les « pharisiens de la loi nouvelle, mais ils avaient soin de nous dire » que les pharisiens étaient de savants docteurs, comme eux les « révérends. Nous nous moquons de leur science, car l'Evangile p uons apprend que Jésus les maudissait. »

Tout cela est vrai à la lettre. J'ouvre l'Evangile de saint Matthieu et j'y lis : » Les scribes et les pharisiens aiment les pre 1 miers sièges dans les synagogues^ et les premières places dans n les festins. Ils aiment qiion les salue dans les lieux publics et I» qi^on les appelle maîtrjes. Pour vous, ne veuillez pas être ap- I» peUs maîtres, car quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque

• s* abaissera sera élevé. Malheur à vous, scribes et pharisiens ! » N'est-ce point là l'image vivante des jésuites 1 Us font les humbles aujourd'hui, mais ce sont toujours les loups couverts de peaux de brebis auxquels Jésus-Christ aimait à comparer les pharisiens. On n'a qu'à consulter leurs propres écrits, pour se convaincre q'iiils poussent l'esprit d'orgueil et de propre estime jusqi^à Vextramgance, Ce sont les expressions de la Morale pratique des jésuites. Vous allez juger, cher lecteur, si elles sont exagérées.

Chose remarquable ! L'orgueil est le premier reproche que l'évêque de Paris ait fait aux jésuites, alors qu'ils demandèrent à être admis en France : • Ils veulent être appelés Société de

• Jésus, dit-il, qui est nom arrogant, puisqu'ils prétendent s'at- - tribuer à eux seuls un nom qui appartient à l'Eglise entière. « L'évêque sentait d'instinct tout ce que cette usurpation renfermait de prétentions insolentes. 11 va sans dire, que, malgré la défense que le parlement leur fit de prendre le nom de jésuites, les révérends continuèrent à le porter. Le nom de Jésus signifie Sauveur : se dire compagnie de Jésus, n'était-ce pas affecter une supériorité insultante sur toute la chrétienté, alors que le Christ ne veut pas même que ses disciples s'appellent maîtres F Eh bien ! telle est la profonde hypocrisie des jésuites,

que là où tout le monde trouvait une marque d'insupportable orgueil, eux se yantent de leur hamilité! S'ils s'appellent jésuites, e'est que Jésus est le véritable auteur de leur Société, la Vierge le second, Ignace seulement le troisième. Voyez quelle abnégation 1 Loyola ne voulut pas que ses compagnons s'appelassent Ignatiens, en leur donnant son nom, comme ont fait les autres fondateurs d'ordres religieux ; pui:ie humilité ! Cela se lit en toutes lettres dans un ouvrage qae les jésuites écrivirent pour la glorification de leur compagnie (1). C'est le chefd'œuvre de cet orgueil hypocrite qui prend le ton de l'humilité.

Jamais insulte plus outrageante n'a été faite au saint nom du Christ. Lui qui est docteor d'humilité, on le représente comme le fondateur d'un ordre qui ne respire que hauteur et orgueil ! Lui qui, malgré sa mansuétude, s'écriait : « Malheur à vous « scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis qui en dehors paraissent beaux aux homa mes, mais au dedans sont pleins d*ossements de morts et de a pourriture! « Jésus-Christ, dis-je, qui n'a eu qu'une seule haine, celle du mensonge et de l'hypocrisie, lui, est l'auteur d^in ordre conçu dans l'hypocrisie et le mensonge ! Cela s'appelle bien tromper Dieu, pour mieux tromper les hommes: On se dit humble comme Jésus -Christ, et on est orgaeilleux comme Satan ! Les preuves ! me dira-ton. En voici une, et je la choisis entre mille.

J'ai raconté, comment les jésuites, voulant s'établir à Paris,

(1) Imago prinii sœculi, pag. 68.

se firent humbles parmi les hambles. Ils se gardaient bien, disaient ib, de prendre le nom de moines. Eux aspirer à une si haute perfection ! C'était faire injure à leur humilité ! Quand ils furent établis solidement, ils dédaignèrent les moines, ils les calomnièrent, disent des écrivains catholiques. Écoutons les jésuites allemands : ils mettaient dans leur orgueil et dans leurs injures la brutalité germanique. Ils répètent les outrages que les protestants déversaient sur les moines : « stupidês brutes^ » ventres paresseux, fardeaux inutiles de la terre! Ils violent, à « chaque instant de leur existence oisive et paresseuse, les vo- « lontés des fondateurs, dont ils gaspillent les fondations, en « mangeant comme quatre et en buvant comme six. «. Les jésuites vont- ils réfuter ces assertions injurieuses à l'Eglise?' Du tout, ils y applaudissent ; que dis-je ? ils renchérissent sur Luther, en accusant les moines d'avoir ruiné la religion catholique en Allemagne. Pharisiens eux-mêmes, ils reprochent aux anciens ordres d'avoir, comme les pharisiens,, converti les maisons de prières en bouges et en cavernes de brigands. Et pourquoi ces sanglaxites insultes? Ceci est le plus beau de l'histoire, le bouquet de la calomnie. Les moines abusent de leurs richesses ; il faut les leur enlever pour les donner aux jésuites qui les emploieront pour la plus grande gloire de Dieu. Cela est si odieux, que cela parait incroyable. Mais c'est écrit, mieux que cela imprimé (1). Il n'y a pas moyen de nier, pas moyen de sournoiser ni de mentir.

(1) Voyei les passages textuels dans de VargaSj Relatio ad Reges de slratagemalis societatis Jesa, pag. 7-9.

Les révérends ne calomnient les autres religieux que pour s'élever à leurs dépens. Vous allez voir, cher lecteur, comme ils obéissent à leur divin fondateur. Jésus-Christ ne veut pas que ses disciples s'appellent maîtres. Les jésuites se comparent tout modestement aux anges. Ne niez pas, mes révérends : j'ai une preuve écrite, imprimée de votre main : voici ce que vous dites dans votre Image du premier siècle (pag.401) . » Comme des anges, » . éclairés des splendeurs divines, illuminent et perfectionnent, » ainsi les compagnons de Jésus, imitateurs de la pureté des a anges, sont éclairés ci perfectionnés ]\3iS(^*k ce qu'ils le soient n assez pour communiquer aux autres leur lumière. * A la page suivante, je lis : Les jésuites » sont des anges semblables à « saint Michel, dans leurs combats contre les hérétiques, sem- « blables à saint Gabriel, dans la conversion des infidèles ; » semblables à saint Raphaël, dans la consolation des âmes, et « dans la conversion des pécheurs, par les sermons et les con- I» fessions. « Si j'ai bonne mémoire, Michel, Gabriel et Raphaël sont des archanges, les princes des milices célestes : c'est donc aux trônes et aux dominations que les jésuites se comparent. Grand Dieu ! quel orgueil satanique ! Oui, mes pères, vous êtes des anges, mais à la façon de Satan et de ses compagnons, qui étaient aussi des anges, mais que l'orgueil précipita dans les enfers !

Je ne suis pas au bout. Vous méritez bien, mes révérends

pères, qu'on vous inflige sans pitié, ni miséricorde, le supplice

que vous mêmes vous vous êtes préparé. Je lis encore dans

• votre Image du premier siècle : a Admirez- vous dans un de ces

» pères le courage à entreprendre? Ils sont tous des lions

gétiéreux f]^\ ne reculent devant aucun péril... Vous verrez ces HÉBOS recevoir avec une force d'esprit inébranlable, pour la cause de Dieu et de la religion, toutes les tempêtes et les orages du ciel, parmi les feux et les éclairs... Tous ceux de la Société naissent le casque en tête, parce qu'il faut qu'ils s'exposent à la pointe des épées, et à toutes les injures de leurs ennemis.., Quels hommes choisis, à Dieu immortel! Quels /oudres de guerre/ J'ose dire que chacun vaut à lui seul une armée. « (Notre jésuite ajoute : et je ne ments point).,. Ce sont des aigles fondant avec une merveilleuse vitesse, comme ces oiseaux, sur la proie la plus éloignée (1)... «

« Je manque à ma promesse, en m'a/rétant. Mais ces impertinences m'attaquent les nerfs ; ma main se refuse à les transcrire. Non, ces prétendus disciples du Christ n'avaient certes point ouvert TËvangile : fussent-ils dix fois aveugles, ils auraient dû comprendre ces mots si simples que les enfants les comprennent : » Le plus grand partfti vous sera votre serviteur, car quiconque s'élèvera sera abaissé ; et quiconque s'abaissera sera élevé. » Que ré pondrez -vous, quand, au jour du dernier jugement, le juge suprême vous rappellera cet enseignement d'humilité, et quand il vous rappellera vos forfanteries aussi monstrueuses que ridicules ? Vous avez voulu planer dans les cieux comme des aigles; vous avez prétendu égaler les anges et les arch anges. Pouviez-vous pousser la présomption plus loin P Plus vous vous êtes élevés, plus vous serez abaissés. C'est celui que

(1) La. Morale pratique des jésuites, 1. 1, pag. 2 6.

Id4 LES JÉSUITES.

VOUS osez appeler votre fondateur qui prononce votre sentence de condamnation.

Je m'arrête à cette accusation d'hypocrisie qui pèse sur les jésuites, à ce point qi}e leur nom est devenu synonyme de tartufes. Je ne connais point de crime plus grave. Ils ne se contentent point d'être hypocrites pour leur compte : ils sont docteurs de simulation et de dissimulation, de fraude et de mensonge. Ils corrompent l'Evangile; ils en font une lettre morte, en la réduisant à de stériles pratiques. La foi* chrétienne est viciée dans* son essence. Car la religion n'est pour ces docteurs en Israël qu'un masque, ou,, ce qui revient au même, un instrument ; ils couvrent d'un voile sacré leurs passions mises à l'aise, leur orgueil, leur insatiable ambition. Ils sont si bien confits en duplicité, qu'à force de sournoiser et de simuler et de dissimuler, et defriponner, ils perdent le sens -du vrai et du bon; ils s'affermissent dans leurs erreurs, et y reposent aussi tranquilles que les morts dans leurs tombes. C'est en ce sens que Jésus-Christ compare les hypocrites à des sépulcres blanchis. Parole profonde ! L'hypocrite a étouffé dans son âme jusqu'au dernier germe de vérité; la lumière ne se fera plus dans sa conscience viciée : il est mort à la vie intellectuelle et morale.

Je dis que c'est là le grand crime des jésuites, parce que l'hypocrisie est la lèpre de notre société ; c'est ce chancre qui la ronge, et qui la fera tomber en pourriture, s'il ne se fait pas une •réaction énergique contre le mal. Qui dit ce qu'il pense? Qui agit d'après ses convictions? Qui a encore des convictions? Nous sommes des sépulcres blanchis ! Et pour guérir les générations naissantes de ce péché originel, les parents les livrent à

ceux-là mêmes qui sont docteurs d'hypocrisie ! C'est folie ! C'est crime! C'est sacrilège. Si Dieu est la vérité, l'homme aussi est créé pour professer et pour pratiquer la vérité. Il faut donc l'élever dans le culte du vrai. Et c'est chez les docteurs.d'hypocrisie qu'on l'envoie pour apprendre à penser et à agir selon ses convictions? 0! triple aveuglement! Quand feras-tu place à la lumière de la vérité !

QUATRIÈME LETTRE

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