LES JÉSUITES SALTIMBANQUES
Jésus-Christ dit des scribes et des pharisiens : Ils font toutes leurs œuvres pour être vus des hommes. Ainsi font les jésuites. Quand on suit leurs faits et gestes, on Croirait que Ton à afBdre à des saltimbanques, ou à des prestidigitateurs. Remarquez, cher lecteur, que je ne parle pas ici des casuistes de la compagnie. Quand Pascal écrivit son immortelle salire, les révérends crièrent à la calomnie ; et aujourd'hui encore leurs défenseurs disent que les casuistes de la société de Jésus ne sont pas plus coupables que les autres casuistes. Soit. Je n'invoque point contre les jésuites les excès de leurs écrivains ; j'invoque contre eux les exploits dont ils se glorifient. Les divers ordres religieux se sont distingués par quelque vertu, par quelque marque de sainteté, dans les premiers temps de leur établissement. Voyons ce que firent les jésuites dans cette époque de ferveur qui soit la fondation d'une religion nouvelle.
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Nous sommes en 1551. Les jésuites existaient à peine depuis douze ans. Établis en Portugal, ils eurent l'art d'extorquer au roi des libéralités excessives. C'était pour la plus grande gloire de Dieu, nous n'en doutons point, mais c'était aussi, paraît-il, tant soit peu pour les aises des révérends pères, car on ne tarda pas à se plaindre de leur relâchement : on disait que leur collège de Coïmbre était moins une école de mœurs pour la jeunesse qu'une école de scandale. Les jésuites virent qu'il leur fallait regagner la confiance publique par quelque acte d'éclat. Se corriger, s'amender et expier en silence, et en face de Dieu, leurs fautes, voilà ce que la piété chrétienne eût conseillé. Mais cela ne faisait point le compte de nos révérends. Voici ce qu'imagina le recteur du collège. Il rassembla ses confrères dans la chapelle, et les pria de se mettre en prières pour toute leur compagnie et spécialement pour un de ses membres qui en avait grand besoin ; il leuv recommanda de ne point quitter la chapelle avant son retour. Sur cela, le père Godin se dépouilla de ses habits, et courut par toute la ville tenant à la main un fouet, dont il se fustigea dans les dix principales places de la ville de Coïmbre. A chaque endroit où il s'arrêtait, il criait aux. personnes que ce singulier spectacle attirait : « Seigneur, et 1 vous, peuple de Coïmbre, pardonnez, au nom de notre divin » Eédempteur, le scandale que vous a donné notre compagnie. M C'est moi qui en suis le principal auteur. Ma faute mérite la M colère de Dieu, que je vous prie d'apaiser par vos prières. • Puis, il revint, tout sanglant, trouver ses confrères, qui étaient encore, dit l'historien de la compagnie, en prière dans la chapelle. Il leur raconta ce qu'il venait de faire. La folie est conta-
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gieuse, dit-on; la foUe calculée surtout doit l'être. Nos jésuites sortirent en procession, au nombre de soixante, la croix en tête. Elle était portée par un de leurs religieux, suivi de deux novices qui chantaient des litanies auxquelles le reste de la compagnie répondait en se donnant de grands coups de fouet. Le peuple accourut en foule. Quand la procession arriva à l'église de la Miséricorde, le recteur demanda pardon aux spectateurs, avec toute sa communauté, en les suppliant de joindre leurs prières aux leurs, afin d'apaiser la colère de Dieu. Le peuple, continue le père Orlandin, ne put refuser ses larmes à tant d'humilité; il cria de toutes ses forces : Miséricorde ! miséricorde ! La farce était jouée, et elle réussit parfaitement. Depuis lors les jésuites passèrent pour des saints dans le Portugal, jusqu'à ce qu'ils en fussent chassés, pour avoir assassiné leur prince.
La manie de la flagellation se répandit parmi les dévots et les dévotes. Il y avait des pénitentes qi^ se faisaient fustiger une fois par semaine par leurs confesseurs. On voit que Béranger n'a pas calomnié les révérends. Cela se pratiquait à Louvain, au grand scandale des clercs et des laïques qui n'appartenaient pas aux congrégations des jésuites. Les curés demandèrent qu'il fût défendu aux révérends d'enrôler leurs paroissiens dans ces sacrées congrégations et de les confesser. Mais les jésuites avaient l'oreille du roi ; ils continuèrent à confesser et à fesser leurs pénitentes. En Espagne, les choses en vinrent au point que les évêques furent obligés d'intervenir. Les femmes ne se contentèrent pas de se faire fustiger en secret, elles voulurent se donner aussi le plaisir de la publicité, mais on remar-
qua qu'il n'y avait que celles qui étaient jolies qui se disciplinaient à demi nues dans les églises, et jusque dans les rues d^s villes. Spectacle on ne peut plus édifiant !
Les évoques d'Espagne trouvèrent l'édification des révérende très scandaleuse. Ils tinrent un concile à Salamanque, en 1565^ où on porta le décret suivant : « Que les évéques aient soin de réformer les abus qui régnent dans les processions des flagellants.; surtout qu'Ùs ne permettent en aucune façon que les femmes assistent pêle-mêle avec les hommes à ces processions, ou qu'elles se donnent la discipline le long des rues, de peiir • que n ce qui se fait sous le beau nom de pénitence ne devienne une
• occasion de péché. Si quelques-unes se sont engagées par un » vœu ou par un mouvement volontaire de dévotion à châtier
• ainsi leur corps, qu'elles le fassent en particulier, de façon
• qu'il ne se passe rien de contraire à la piété et à la pu* » deur. »
Les jésuites, me direz- vous, ne se flagellent plus au son de la grosse caisse, dans les carrefours des villes. Eh! qu'importe? Nous avons affiiire à des gens qui changent de peau plus souvent que les serpents, mais ce n'est qu'un changement de peau ; les serpents muent, mais ils restent toujours des serpents. De même les jésuites. Si la flagellation passe de mode, ils la laisseront là, et introduiront de nouvelles pratiques dans leurs congrégations qui soient plus du goût des dévots et des dévotes. Que ce soit telle ou telle dévotion, la religion n'y gagnera rien, aussi longtemps que l'esprit restera le même. L'esprit de la compagnie a4-il changé? Cela est impossible. Qui ne sait le mot du général des jésuites, à l'époque de leur suppression? Le roi
de France avait demandé très sérieusement une réformation de Tordre : à ce prix leur expulsion aurait pu être évitée. Eicci déclara que les jésuites resteraient ce qu'ils étaient, ou qu'ils cesseraient d'être. On a blâmé cette réponse comme un excès d'orgueil. Il n'y avait point d'orgueil. Le général ne faisait que constater un fait : c'est que les jésuites sont irréformables. Tels ib étaient à leur naissance, tels ils seront toujours. Nés charlatans, comment pourraient ils jamais être autre chose que charlatans?
SEPTIÈME LETTRE