LE MENSONGE DE LA PAUVRETÉ
Voici un sujet, cher lecteur, qui sera de votre goût. Ce qui vous exaspère surtout contre les jésuites, c'est leur insatiable rapacité. Vous n'avez point tort ; si je vous ai gourmande, c'est pour vous exciter davantage. Je veux que vous fassiez une guerre à niort, à l'ennemi mortel de nos institutions politiques, à l'ennemi .mortel de notre civilisation. •Poui' combattre l'ennemi, il faut le connaître k fond. La chose n'est pas si facile, car nous avons affaire à des hommes qui portent raille masques 'différents. Je leur arrache un masque après l'autre, jusqu'à ce que vous les voyiez dans leur affreuse nudité-. Aujourd'hui je veux arracher aux révérends pères le masque de la pauvreté évangêlique. Les jésuites et la pauvreté éoangêlique doivent être très étonnés de se trouver accolés : et à première vue, cela ressemble à une amcre dérision. Si dérision il y a, les jésuites n'ont point le droit de se plaindre, car ce sont eux-
mêmes qai ont affiché une vertu qui est précisément l'antipode de l'esprit qui anime leur institut.
Ecoutons les révérends pères. Us disent dans leur Règle : « Nous savons par expérience qu'il n'y a point de vie plus pore « tout ensemble et plus agréable que celle qui est éloignée de « toute avarice ; nous savons aussi que c'est ce genre de vie qui « est le plus propre à édifier le prochain, parce qu'il ressemble « le plus à h^ pauvreté évanfféliqite. Nous n'avons pas à nous « . inquiéter de ce qui nous est nécessaire pour la nourriture et ■> l'habillement. Notre Seigneur Jésus-Christ ne dit-il point » qu'il veillera lui-même aux besoins de ses disciples dont
* l'unique soin doit être de chercher le royaume de Dieu? « Nous faisons donc vœu d'une pauvreté étemelle, nous décla- » rons que nous renonçons non seulement à toute propriété pri-
* vée, mais la compagnie même ne pourra posséder ancun droit
* sur quoi que ce soit, ni immeubles, ni fruits, ni revenus quel- ■ conques : elle se contentera de l'usage des choses qui lui sont
* données pour subvenir aux nécessités de l'existence. • Comprenez-vous, cher lecteur, ce qu'il y a de sublime dans
cette répudiation de propriété, même commune ? Je suis sûr que non. Il faut donc que je vous dise que les anciens ordres religieux faisaient vœu de pauvreté, mais ce vœu ne regardait que la propriété individuelle, il ne leur était point défendu de posséder en commun; et l'histoire nous dit qu'ils usèrent et abusèrent de la faculté d'acquérir pour le compte de la communauté ; ils possédaient une grande partie du sol; en Allemagne les abbés étaient princes de l'empire, partout les monastères nageaient dans l'abondance et dans les délices. En Espagne, on
comparait leurs habitations à nn paradis, et Ton disait qu'en mourant les moines ne faisaient que changer de del. Là où les richesses affluent, il est rare que le luxe et la corruption ne Tiennent à la suite. G*est ce qui arriva aux ordres religieux. Il j eut des réformes, mais les ordres réformés ne tardaient pas à tomber dans le même relâchement que les autres. Au treizième siècle, saint François et saint Dominique crurent que le seul moyen d'extirper le vice de pri^iéié, et les mauvaises passions qui l'accompagnent, c'était de renoncer même à la propriété commune. Mais de quoi vivaient-ils, me direz-vous? Du travail de leurs mains, d'aumônes, et au besoin de mendicité. Les franciscains et les dominicains laissèrent là le travail, et se contentèrent des aumônes qu'ils allaient recueillir eux-mêmes : de là le nom d'ordres mendiants, La pauvreté et la mendicité furent considérés comme l'idéal de la perfection chrétienne.
Vous croyez que j'exagère, et que je donne dans k satire. Du tout. J'ai pour moi des bulles pontificales, qui déclarent en toutes lettres que Jésus- Christ et ses apôtres ont vécu pauvres et mendiants, que par conséquent ceux qui veulent imiter la perfection évangélique doivent être pauvres comme le Christ qui naquit dans une crèche, et qui n'avait point de toit où il pût reposer sa tête. Cela vous semble étrange, cher lecteur, et cela est en effet étrange. D'abord vous ne comprenez point, ni moi, comment on peut abdiquer toute espèce de propriété : ne suis-je pas propriétaire du morceau de pain que l'on me donne et que je mange ? Celui qui sait l'a è c du droit sait que l'on ne peut pas jouir d'une chose qui se consomme par l'usage qu'on en fuit, sans en être propriétaire : car consommer c'est détruire la
â32 lë;s jésuites.
substance de la chose, or il n'y a que le propriétaire qui ait ce droit. D'où vous conclurez, cher lâcteur, et c'est aussi mon avis, que la pauvreté évangélique, telle que les ordres mendiants l'entendaient, n'était qu'une illusion, et cette illusion devint bientôt un mensonge : ce sont les généraux mêmes des ordres mendiants qui l'avouent. Si vous êtes curieux de connaître plus particulièrement les détails de cette prétendue pauvreté et son histoire, vous les trouverez dans mon étude sur \* Église et la féodalité.
Le mensonge de la pauvreté évangélique est le moindre reproche que j'ai à faire aux ordres mendiants. J'ai dit en commençant ces Lettres sur les jésuites, que le monachisme était la lèpre de la société, parce qu'il était en contradiction complète avec les tendances, avec les sentiments et les idées de l'humanité moderne. Il ne s'agit pas seulement de nos institutions politiques, de nos libertés ; il s'agit même de la vie journalière .: la conception des moines diffère de la nôtre aut£tnt que deux mondes peuvent différer. Notre société repose sur la propriété individuelle; tandis que tous les ordres religieux sont unanimes à répudier la propriété individuelle comme un vice : ce mot t;/<?e n'est pas de mon invention; il se trouve en toutes lettres dans la règle de saint Benoît, et de là il a passé dans les autres règles monastiques. Il y a un abîme entre cette conception et celle de la société laïque. Notre idéal est que tout homme soit propriétaire, parce que la propriété est l'expression la plus énergique de notre individualité. En la flétrissant comme un vice, les ordres monastiques se mettent en révolte contre l'existence même de la société : si leur idéal pouvait prévaloir.
il nous conduirait tout droit au communisme , c'est à dire à la dissolution et à la mort.
Ce n'est pas tout. Le communisme n'est pas assez parfait pour les moines mendiants : il leur faut la pauvreté absolue, et comme conséquence, la mendicité. Voilà donc la perfection monastique, dans son beau idéal. On croirait, en vérité, que l'on a affaire à des fous ! Les moines s'appellent 'parfaits^ parce qu'ils font vœu de pauvreté ; les plus parfaits parmi les parfaits, sont ceux qui vont mendier de porte en porte ! Ouvrez notre Code pénal, vous y lirez que la mendicité est un délit. Ainsi, ce qui pour les parfaits par excellence, ce qui pour les papes, est le type de la perfection évangélique,' est aux yeux dç la société laïque un délit. Quel abîme entre le monacliisme et l'humanité ! Il faut donc dire que les moines, avec leur idéal de perfection, ruinent les bases mêmes de la société. J'ajoute qu'ils ruinent les bases de la moralité. Le travail n'est-il pas la garantie des bonnes mœurs? Et voilà des fainéants qui se prétendent plus parfaits que les travailleurs chez lesquels ils vont mendier le pain dont ils se nourrissent. Messieurs les parfaits, n'avez-vous pas réfléchi aux conséquences de votre perfection ? S'il prenait envie à tout le monde d'être parfait comme vous, chez qui iriez-vous mendier? Si la société se composait de mendiants, qui entretiendrait cette sainte communauté? Combien de temps une société, où personne ne travaillerait, vivrait-elle? Elle ne vivrait pas vingt-quatre heures. Votre idéal conduit donc à la mort ! Or la société veut et doit vivre. Qu'elle vous rejette donc de son sein, momies vivantes, qui appartenez au royaume des inorts !
DEUXIÈME LETTRE