‹ Lettres sur les JésuitesChapitre 15 sur 36 · LA PAUY&ETÉ DES JÉSUITES, DOUBLE MENSONGE · texte numérisé non relu

LA PAUY&ETÉ DES JÉSUITES, DOUBLE MENSONGE

J'ai dû vous expliquer, cher lecteur, ce que c'est que la pauvreté évangéliqne, pour que vous puissiez apprécier et admirer, comme elle le mérite, la pauvreté des jésuites. Quand nn ordre nouveau s'établit, il cherche toujours à renchérir sur la perfection de ceux qui sont venus avant lui. Les j(' suites devaient donc être plus parfaits que les plus parfaits. Mais la chose était difficile, on pourrait dire impossible. Comment raffiner sur la pauvreté et la mendicité P On ne peut pas être plus pauvre que Job. Les révérends pères trouvèrent cependant moyen de perfectionner la perfection monastique en un point : la pauvreté évangéliqne était un mensonge, au sein des ordres mendiants; les jésuites eurent l'art d'en faire un double mehsonge. Ne cricB pas à la calomnie, mes pères, vos propres règles vous condamnent. Que sera-ce, quand à côté de la règle, je placerai vos faits et gestes? Alors le mensonge deviendra triple et quadruple.

Je dois commencer par répondre à une objection. » C'est une calomnie, dit -on, que d'accuser les jésuites d'avoir possédé des richesses fabuleuses. Quand on les expulsa de France, on ne trouva pas chez.eux de quoi payer leurs dettes. Tout le monde sait du reste qu'ils vivaient avec une rare frugalité. Que seraient donc devenus ces trésors imaginaires qu'on leur suppose F « Le général des jésuites pourrait répondre à cette question mieux que moi. Je n'ai point à rendre compte de leurs dépenses^ c'est un budget secret! Bans les recettes aussi, il y a bien des articles que l'on ne connaît qu'en gros ; mais malgré tout le' talent des révérends pères, ils ne peuvent point mettre dans leur poche les biens meubles et immeubles qu'ils possèdent. Je citerai un témoignage entre mille, qui suffira pour montrer que les richesses de la compagnie n'étaient pas aussi imaginaires qu'on veut bien le dire. Voici ce que dom Jean de Palafox^ évéque d'Angelopolis, écrit au pape Innocent X, le 25 mai 1647, un siècle après la fondation de la compagnie (1). Palafox était un saint prélat; l'on n'a jamais contesté la vérité de ce qu'il dit:

« J'ai trouvé, très saint père, entre les mains des jésuites ^ presque TOUTES les richesses, tous les ponds, et toute l'opulence de ces provinces de V Amérique septentrionale, et ils en sont encore aujourd'hui les maîtres. Car deux de leurs collèges possèdent présentement TB01& cent mille moutons, sans compter , les troupeaux de gros bétail. • Cent cinquante mille moutons, mes pères, pour un collège, plus les troupeaux de bœufs et autre

(l) Ia Morale pratique des jésuites, t. IV, pag. 395-397.

gros bétail, voilà une pauvreté qui est assez bien fournie. Une vous fallait pas cette énorme quantité de bestiaux pour vivre, à vous qui vivez si frugalement. Que faisiez- vous donc du superflu? Cela s'appelle bien des richesses, un trésor, peu importe qu'il consiste en moutons ou en écus, car avec les moutons on a des écus. Voilà déjà un trésor très réel, pas imaginaire du tout, très palpable au contraire. Je continue à transcrire la lettre de Palafox au pape :

« Tandis que toutes les cathédrales et tous les ordres reli- « gieux ont à peine trois sttcrerieSt la compagnie de Jésus seule w en possède six des plus grandes. Or une de ces sucreries vaut » ordinairement un demi-million d'écus, et même plus, et « quelques-unes approchent d'un million. « Pour le coup, mes pères, vous êtes des pauvres d'une nouvelle espèce : des pauvres qui comptent leurs richesses par millions ! La pauvreté devient encore plus considérable quand, au lieu du capital, on calcule le revenu. Notre saint prélat qui était sur les lieux, et qui parle par conséquent pour avoir vu, dit : « Il y a des sucreries qui rapportent tous les ans cent mille écus /hsicom^digme en a six dans cette seule province, où il n'y a que dix collèges/ Six cent mille écus de revenus pour dix collèges, voilà un second article de vos recettes, mes pères, dans une seule de 'vos provinces, qui forme un chiffre assez rond. Si vous ne mangiez pas tous vos moutons, vous dépensiez encore moins 600,000 écus par an, outre les moutons. Que deviennent donc ces revenus annuels de 600,000 écusP La recette est claire ; ce serait à vous, mes pères, à nous renseigner sur la dépense.

Troisihne article du budget des recettes d'une seule province

de la monarchie des jésuites,- C'est toujours Tévêque espagnol qui parle : « Far dessus tout cela, ils ont des fermes où Ton « sème du bled et d'autres grains, d'une si prodigieuse étendue, « que encore que ces fermes soient éloignées Tune de l'autre de » quatre et même de six lieues^ les terres néanmoins se touchent » les unes les autres. « Quel miracle et quelle bénédiction que la pauvreté évangélique! Dans nos Flandres, si riches, on cite comme un exemple de richesse territoriale, des fermes du duc d'Aremberg qui couvrent une étendue de plusieurs lieues. Le duc est le plus riche propriétaire de Belgique; mais qu'il est pauvre en comparaison des pauvres jésuites ! Eux qui sont un ordre mendiant^ eux qui vivent d'aumônes, sont infiniment plas riches que la plus opulente de nos maisons princières. Vive la mendicité! Vive la pauvreté évangélique! Vive l'abdication de la propriété qui permet de posséder des provinces entières!

QîMtrième article de recette d'une sfeule province de l'ordre mendiant des jésuites. « Ils ont aussi, dit Talafox^ des mines » d'argent tr^s riches, v Voilà des trésors en chair et en os, mes pères. Qu'en faisiez-vous ? Notre saint prélat va répondre à ma question. Vous imitiez les bons pères de famille qui capitalisent l'excédant de leurs revenus sur leurs dépenses. Quoi de plus légitime P Ecoutons Palafox : » Les jésuites augmentent si dé- « mcsurément leur puissance et leurs richesses, que s'ils conti- « nuent de marcher de ce train, les ecclésiastiques seront né- « cessités de devenir les mendiants de la compagnie : les » séculiers, leurs fermiers, et les religieux, d'aller demander « l'aumône à leurs portes. « J'ajouterai un mot de commen-

taire à mon texte. La propriété est un vice, disent les moines, même la propriété en commun, ajoutent les ordres mendiants. Il me semble que si vice il y a, les parfaits parmi les parfaits devraient le restreindre, ftutant que possible, lui couper les vivres. Est-ce là ce que font les jésuites P Ils économisent, et ils capitalisent, comme ferait Rothschild. Tout cela en vertu de leur aversion pour la propriété ! jongleurs!

Faisons maintenant l'addition de notre chapitre de recettes d'une province de l'empire jésuitique : • Tous ces biens et ces » rentes, « dit PalafoXy » sont si considérables, qu'ils suffiraient » pour rendre puissant un prince qui ne reconnaîtrait pas de sou- » verain au dessus de lui. « Notre prélat calcule ensuite, d'après le nombre des jésuites, ce que chjkcun a à dépenser par an : il arrive au chiffre de deuaf mille cinq cents écus de rente. Et que coûtait l'entretien d'un religieux? Cent cinquante ^^«ffparan. Reste pour chaque tête de jésuite un excédant de deux mille et trois cent cinquante écus. Pour de pauvres mendiants, cela n'est pas mal, cher lecteur, n'est-ce pas ?

TROISIÈME LETTRE

COMM£ QUOI LES JESUITES S ENBIGHISSENT FAB LEUB PAUVEBTÉ.

Et le double mensonge des jésuites, me dit-on, en quoi consistet-il ? Patience, cher lecteur. Je vous ai appris ce que certainement vous ignoriez, que les jésuites professent la pauvreté hangélique, ce qui veut dire que les révérends ont horreur de la propriété, non seulement individuelle; mais même commune. En regard de cette profession de pauvreté, j'ai placé le budget de recettes de Tune des provinces de l'immense empire des jésuites. L'hypocrisie est prouvée par les chifires. Comme le dit un saint prélat, cette seule province était plus riche qu'un prince souverain. Premier mensonge. Il est commun à tous les ordres mendiants, car tous professaient la pauvreté absolue, et tous regorgeaient de biens !

Voici maintenant ce que les jésuites ont raffiné» en fait de mensonge. Il y a jésuites et jésuites. Les uns enseignent, et

vivent dans les collèges. Les autres prient, confessent, et font les métiers accessoires, tels que captation, dont j'aurai occasion de vous entretenir : ils vivent dans les maisons 'professes. Ce sont les derniers qui ne peuvent point posséder, et qui ont cette horreur pour le vice de propriété qui leur est commune avec tous les ordres mendiants. Mais les premiers n'ont point cette horreur ; il faut bien qu'ils possèdent, car ils donnent l'instruction gratis. Ainsi une seule et même compagnie renonce à la propriété, même commune, et elle peut être propriétaire. Voilà qui est déjà bien étrange, et je ne suis qu'au début. Je veux faire une donation à la compagnie de Jésus; je m'adresse à un jésuite prof h. » Non, dira-t-il, je ne puis pas accepter, car j'apa partiens à une compagnie qui est si sainte, si parfaite, qui « déteste à ce point le vice de propriété y qu'elle ne veut pas * même de propriété commune. Nous ne sommes propriétaires ff de rien, pas même de ce que nous mangeons et de ce que nous ff buvons, a — H Ainsi, mon père, je ne puis pas faire de do- « nation à votre compagnie. « — « Je n'ai pas dit cela, n reprend notre prof es. » Adressez- vous à un révérend père du ff collège qui est ici tout contre. Il vous donnera pleine satisn faction. »

Je frappe à la porte du collège, ef m'adresse au père supérieur, à qui je renouvelle mon offre. « C'est le Saint-Esprit en w personne, » me répond-il, » qui vous a inspiré cette sainte » résolution de vous dépouiller de vos biens périssables, pour a recevoir en échange la félicité étemelle. • — « Un mot d'ex- » plication, mon père. Votre frère, le profès, vient de me dire ff que votre compagnie ne veut et ne peut rien posséder, qu'elle

« répudie la propriété comme un vice. « — • Rien de plus vrai, » mon fils. Mais cela n'est vrai que pour \espro/ès. Nous autres, » qui tenons le collège, nous pouvons certainement posséder, n

— Ainsi \si propriété est un vice, et elle n'est pas un vice y sui- » vaut que c'est unpro/ès qui parle ou un non pro/ès, • — «Rien u de plus juste. «

« Encore une- question, mon révérend père : « Votre ordre » est-il un ordre mendiant? « — « Oui, car notre règle le dit. »

— « Cela veut dire sans doute que la plupart des jésuites sont ff pro/ès, et que c'est seulement le petit nombre qui ne le sont « point. " — Il Pas précisément. Nous sommes en Tan 1616, et • pour le moment il y a tout au plus sept maisons professes. Sur » cent collèges en Belgique, une de nos bonnes provinces, nous u avons vingt- huit collèges et nne maison professe. Dans le saintn empire romain, il y a cinquante et un collèges, et pas une maiu son professe. « (J'ajouterai en guise de commentaire, que le nombre des collèges alla croissant, au point qu'en 1710, il y avait 1,200 collèges et seulement 24 maisons professes, ce qui sur 100 collèges faisait 2 maisons professes). « Cela n'empêche » point la compagnie d'être un ordre mendiant. Et voici pour- » quoi; Les seuls vrais jésuites sont les profès. Or les profès ne « possèdent rien. Donc les jésuites pratiquent réellement la « pauvreté évangélique. u

Je comprends votre finesse, mes révérends pères. Il vous fallait être pour le moins aussi parfaits que les anciens parfaits^ les mendiants. Voilà pourquoi dans votre Règle vous professez \Bk pauvreté évangélique. Mais vous saviez aussi que l'argent est le nerf de la guerre; or vous ctes une milice toujours armée

pour la conquête du inonde. Â ce titre, tous ne pouvez pas être trop riches. Vous deviez donc vous réserver les moyens d'acquérir des richesses, sans limite aucune, tout en vous disant pauvres et mendiants. Aussi, dans votre règle même, vous vous réservâtes la faculté d'acquérir pour vos collèges. Vous mentiez, il . est vrai, en professant l'abdication de toute propriété, puisque vous avez cent collèges sur deux maisons professes ; cent possédants sur deux qui ne possèdent point. Vous êtes donc un ordre riche, tout en affichant la pauvreté. J'admire votre finesse. Comme l'a dit un moine d'infiniment d'esprit, vous unissez le prestige de la pauvreté évangélique et les avantages très réels d'immenses richesses : « Aivec \& pauvreté, dit Fra Paolo, vous » gagnez la dévotion des fidèles ; avec vos richesses, vous gagnez « autorité et considération. »

Eh bien, cher lecteur; ai- je raison d'appeler cette finesse un double mensonge ?

Remarquez que c'est dins la Bègle même où les jésuites professent la pauvreté évangélique, qu'ils se réservent la faculté d^acquérir des biens pour leurs collèges. Ils professaient la pauvreté de bouche, tandis qu'ils comptaient bien devenir riches et puissants. Nous surprenons donc de nouveau les jésuites en flagrant délit d'hypocrisie et de mepsonge. Encore cette Règle, telle quelle, ne l'ont-ils pas observée. Les biens possédés par les collèges, dit la Règle, ne doivent pas être employés au profit de la Société (1). Ce qui veut bien dire que les jésuites pro/ès ne peuvent point profiter des richesses dont jouissent les collèges,

{i) Mercure JêëUite, 1. 1, pag. 309.

Tel est le vœu, c'est à dire le serment solennel fait à Bien. Un jésuite va nous dire comment la compagnie observe sa Règle : » La plus grande partie des profès^ dit Maridna^ vii dans les collèges : sur sia, il y en a cinq qui sont nourris desdits collèges {1), • Et votre vûsu, messieurs les prof es? votre vœu^ messieurs des collèges! Il y a, sans doute, avec vos vœux des accommodements. Les vœux sont pour la montre, pour jeter de la poudre aux yeux des simples. C'est comme ces enseignes qui servent à attirer les chalands dans les foires : une fois que les dupes sont entrées, il n'est plus question des promesses.

Je ne suis pas au bout des mensonges de la pauvreté évangéligue. Au moment oii la compagnie de Jésus fut établie, la pauvreté des mendiants n'était plus depuis longtemps qu'une comédie ; partant leur sainte horreur pour le vice de propriété, fùt-eWc commune, était un mensonge. Le concile de Trente voulut mettre le droit en harmonie avec le fait. Il permit aux mendiants de posséder des biens fonds. Voilà une étrange décision! Qu'était devenu l'amour de l'Église pour la pauvreté? Jadis, il n'y avait pasjongtemps, au quatorzième siècle, le pape avait décidé que Jésus-Christ ayant vécu pauvre, sans posséder quoi que ce fût, c'était une marque de perfection que d'imiter cette pauvreté. Et voilà qu'un concile autorise les parfaits à manquera leur vœti de perfection. Qui a raison? le pape infaillible? ou le concile inspiré par le Saint-Esprit ? Grand est mon embarras. Et grand fut aussi l'embarras des jésuites. Les plus sévères des corpora-

(i) Disconrs des défauts du gouvernement des jésuites, conclusion. {Mercure Jésuite, t. II, pag. 192.)

tions mendiantes, les observantins et les capucins ne voulurent point profiter de la faveur que le concile leur offrait; ils déclarèrent qu'ils continueraient à observer la Règle de saint François dans toute sa rigueur. Que vont faire les jésuites? Serontils moins parfaits que des capucins? Que deviendra alors la supériorité des aigles ^ des ^nges et des archanges? Mais les aigles auraient voulu aussi des habitations plus réelles que les airs où. ils planaient, et les anges ne demandaient pas mieux que de soigner pour \t^ corps auxquels ils étaient attachés. Cette perplexité donna lieu à une scène délicieuse ; vraie comédie de jésuites. Écoutez !

Lainez, le général de Tordre, assistait au concile : il ne pouvait supporter Tidée que des capucins fussent plus parfaits que les jésuites. 11 demanda donc que sa compagnie fût exceptée de la règle que le concile venait d'admettre pour tous les ordres mendiants. * Les collèges de la Société, dit- il, pouvaient à la » vérité posséder des biens, parce qu'ils étaient établis pour u élever beaucoup d'étudiants qui n'étaient pas encore reli- 1» gieux ; mais les maisons professes, dans lesquelles consis^^it Il essentieilemenlla Société, ne pouvaient vivre que d'aumônes. «. La nuit porte conseil. Le lendemain Lainez prit la parole ; et, au grand étonnement de l'assemblée, il revint sur ce qu'il avait dit la veille, en demandant que la compagnie fût déclarée capable d'acquérir des biens. Et la perfection de la société? Et son amour de la pauvreté? Et son désintéressement? Et son abnégation ? Déjà les autres ordres se moquaient des nouveaux venus ; ils ne comprenaient pas que la compagnie de Jésus perfectionnait la perfection, en voulant bien consentir à posséder

LES JÉSUITES ET LA PALiVRKTÉ ÉVANGÉLIQUE. 245

des biens. « Nos maisons professes, « dit Lainez, » vivront ionn jours dans la mendicité, mais elles ne veulent pas en avoir • Vhonneur devant le monde, et elles se contenteront d'en avoir « le mérite devant Dieu, Leur conduite sera d'autant plus « agréable au Seigneur que, pouvant se prévaloir de la per- " mission du concile, elles ne voudront point s'en servir. « admirable perfection ! et plus admirable hypocrisie ! C'est le sublime de l'humilité ; c'est aussi le sublime de la duplicité,

La profession publique de pauvreté que Lainez fit au concile de Trente, et sa protestation de dé^ntéressement sauvaient l'honneur de la compagnie devant le monde. Mais en secret, la Société pouvait profiter de la faculté d'acq^iérir, puisqu'enfîn c'était son droit. Malheureusement cette décision du concile de Trente ne fut point admise dans tous les Etats catholiques. C'était une nouvelle difficulté. Rien de plus facile pour les jésuites que de se faire léguer de riches héritages. Mais il y a toujours des héritiers, mauvais chrétiens, qui viennent contester la validité des legs, en alléguant la captation, ou aussi les paroles de Lainez au concile de Trente. Que feront alors les jésuites? Ils mettront leur désintéressement en poche, et garderont les biens, si, bien entendu, la justice le leur permet. Mais les tribunaux ne sont pas toujours aussi bien disposés pour les jésuites que Test la cour d'appel de Gand. Preuve, ce qui se passa à Venise. Les révérends s'y firent léguer un des plus beaux héritages de l'aristocratie vénitienne; mais ils eurent la maladresse d'indiquer la maison professe comme légataire. Un méchant héritier réclama, et un plus méchant tribunal lui donna gain de cause.

L'hypocrisie des jésuites va de pair avec leur cupidité : l'un,

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et l'autre sont sans fond, comme Tocéan. Leur j^ègle même témoigne contre eux ; ils affichent Tamour de la pauvreté, ils veulent être un ordre mendiant, mais ils se réservent en même temps la faculté de posséder pour leurs collèges. Us sont tout ensemble riches et pauvres ; mais ils s'arrangent de façon à ce qu'il n'y ait que deux pauvres sur cent riches; de cette façon, les riches pourront à la rigueur venir au secours des pauvres. Cela ne suffît pas à leur hypocrisie ; ils veulent à toute force avoir le bénéfice de la perfection évangélique. Leur général déclare, en plein concile, que la Société consiste essentiellement dans les maisons professes ; et il proteste que celles-là ne veulent* point posséder. De fait, ces prof es vivent dans les collèges, ou des revenus des collèges ; et eux-mêmes, ces grands profès, ces parfaits possèdent là oii on les laisse posséder. Tout est donc mensonge et supercherie dans la Société. Il y a une fatigante uniformité à le redire sans cesse. Mais il s'agit de démasquer un ordre qui trouve toujours des dupes ; U faut donc que je poursuive mon acte d'accusation jusqu'au bout.

QUATRIÈME LETTRE

COMME QUOI LES JÉSUITES s'eNRICHISSENT EN ENSEIGNANT GBATIS.

Il est impossible aux jésuites de faire quoi que ce soit, sans qu'il s'y mêle une tromperie quelconque. La compagnie est un ordre enseignant : se fera-telle payer une rétribution par les élèves pour Tinstruction qu'elle leur donne P La question seule est une injure pour ces saints personnages. £ux, accepter de l'argent ! Fi donc ! Cela est bon pour les laïques, qui sont professeurs pour gagner de l'argent. Les révérends enseignent gratis. Cependant, chose singulière, ces maîtres qui ne veulent rien recevoir de leurs.élèves, s'enrichissent à vue d'œil, tandis que les maîtres laïques qui sont payés, doivent tirer le diable par la queue. Voilà qui est miraculeux. Au seizième et au dixseptième siècle, l'université de Paris avait tous les jours des disputes avec les jésuites. Dans un de ses mémoires, elle déclare qu'elle consent volontiers à enseigner gratuitement, aux mêmes conditions que les révérends pères. Cela prouve que le gratis de

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la compagnie n'était rien moins qae gratuit. Il y a cette différence, dit Tuniversité, entre nous et les jésuites, c'est que les familles nous rétribuent pour les services que nous rendons, et la rétribution -est médiocre, non parce que nos services sont minces, mais parce que nous voulons que les enfants peu fortunés participent aux bienfaits de Tinstruction. La Société de Jésus, au contraire, se fait payer par avance, tt largement de l'instruction qu'elle donne gratis. Je vais apprendre au lecteur comment lés jésuites s'enrichissaient en enseignant ^ra/».

Pour enseigner, il faut un bâtiment, il faut un mobilier, il faut que l'entretien des maîtres soit, assuré. Les villes où les jésuites voulaient bien fonder un collège, ne pouvaient pas moins faire que de leur procurer ces premières nécessités. Voilà déjà le logement des révérends assuré, ainsi que leur nourriture. Tout ce qui peut encore advenir aux jésuites, «era un gain net. Or il y avait de ces gains en masse. Les pères ne demandaient rien pour l'instruction ; mais ils demandaient pour mille et un accessoires. Exemple. Il fallait balayer les classes. Qui paiera les balais? Les élèves. Quoi de plus juste, puisque ce sont eux qui salissent les classes? Or il se trouvait que les élèves des 'jésuites étaient très malpropres ; il fallait des balais sans fin et sans cesse. L'université de Paris calcule que, de ce chef seul, les jésuites percevaient des émoluments plus élevés que les rétributions payées aux msdtres laïques (1). Admirez donc l'esprit des révérends, cher lecteur! leurs élèves ne payaitn rien pour l'instruction, mais ils payaient pour les balais/

(i) ht Mercure Jésuite, 1. 1, pag. 293.

Le profit des balais était une bagatelle, et j'ai honte de m'y arrêter un instant. Il j avait des avantages bien plus considérables attachés à l'instruction gratuite. C'était une œuvre pie, et l'esprit dans lequel les maîtres enseignaient la rendait plus pieuse encore. Or la piété est une mine inépuisable de profits pour qui sait bien la faire valoir. Et en ce genre, les jésuites étaient maîtres consommés. Il y avait des fondations sans nombre faites pour les services de l'Eglise : n'était-il pas juste que les jésuites en profitassent? Ces bénéfices, que les jésuites unissaient à leurs collèges, leur procuraient un plus gros revenu en une seule année, qu'il n'en était donné aux régents de l'université en dix ans. C'est l'université elle-même qui le dit ; et on peut la croire, quand elle affirme un Mi, car elle ne professait point la morale jésuitique qui apprend à mentir, mais la morale qui apprend à dire la vérité.

J'arrive aux fondations faites pour les collèges. C'est ici, cher lecteur, que vous admirerez l'esprit des révérends. Il y a toujours eu des gens riches qui ont quelque péché à se faire pardonner : les richesses et les péchés sont cousins germains. Toutefois, après avoir joui de leurs biens périssables, les riches voudraient aussi jouir des félicités dii paradis. Ceci est plus difficile en apparence. Difficile pour ceux qui croient avec Jésus- Christ, qu'il est impossible de suivre à la fois Dieu et Bélial. Pour les jésuites, ces fidèles disciples de Jésus-Christ, cela n'est pas une difficulté. Jouissez de vos richesses, comme vous l'entendez ; pourvu qu'avant de mourir, vous les léguiez à la compagnie de Jésus pour fonder un collège, votre salut étemel est assuré. C'est ce que le père Jouvençy va vous prouver par

a plus b, La compagnie accable littéralement les fondateurs de collèges de biens spirituels; elle leur en donne tant, qu'ils en auront à revendre. Déjà de leur vivant, la Société dit trente mille messes, et vingt mille rosaires pour ces heureux mortels. A- leur mort, même qtantité. Comment le diable pourrait-il s'emparer d'une âme pour laquelle soixante mille jésuites disent des messes, et quarante mille rosaires? Il y a cependant des péchés énormes, pour lesquels le diable ne veut pas entendre raison. En ce cas, il n'y a qu'un moyen pour ces pécheurs émérites de se sauver : il faudra qu'ils fondent deux collèges. Quelle pluie de grâces va tomber sur eux ! Il y en a tant qu'elles laveraient tous les péchés du monde : cent vingt mille messes, et quatre-vingt mille rosaires. Quelle bénédiction ! Vraiment, mes pères, vous péchez de votre côté, par excès de générosité ! Dieu vous pardonnera cette faute : c'est le défaut des belles âmes. J'oubliais que les fondateurs de collèges ont encore une part dans les quatre cent quatre-vingt mille messes que l'ordre célèbre chaque année pour saint Ignace. U est évident que le saint n'a pas besoin de ces prières, puisqu'il trône déjà au ciel : cette quantité prodigieuse de messes est donc tout entière pour les bienfaiteurs de la compagnie : et parmi ces bienfaiteurs, ceux qui fondent des collèges occupent le premier rang.

U y a prière et prière. Il est bien certain que les prières d'un ange, d'un archange, ont plus de poids que celles d'un simple mortel. Or les jésuites ne sont-ils pas des anges et des archanges? Leurs messes sont des messes de première qualité, c'est une marchandise de premier choix. Moi, indigne, je n'ai point le droit d'estimer ces œuvres pies. Un révérend l'a fût.

Les prières d'un jésuite, dit-il, sont les plus efficaces de toutes les prières, car les nôtres sont tous des hommes d'une vie sainte. C'est être trop modeste, mon père; pourquoi ne pks avouer qu'ils ressemblent à l'archange saint Michel, et au séraphin Raphaël? Autre raison pour laquelle les messes des jésuites sont bien plus efficaces que celles des antres clercs. Les messes, comme -chacun sait, s'achètent, c'est un commerce comme un autre. Mais cela est bon pour le commun des clercs. Les jésuites, en leur qualité d'arbhanges, ne vendent pas les messes; ils n'en disent que pour les bienfaiteurs de la compagnie. On comprend qu'elles auront d'autant plus d'efficacité. Quelle reconnaissance les riches lie doivent-ils pas aux jésuites ! Sans eux, ils seraient obligés d'acheter des messes; mauvaise marchandise, comme l'est trop souvent celle qui se débite dans les marchés. Grâce aux jésuites, ceux qui ont besoin de prières peuvent les avoir pour rien. Ils commenceront par faire à la compagnie une donation ou un legs de deux cent mille francs, je suppose, pour bâtir deux collèges. Fuis les jésuites diront cent vingt mille messes et quatre-vingt mille rosaires. C'est une libéralité toute pure, de part et d'autre, pas l'apparence d'une vente ni d'un achat, les Cuoeurs!

La farce est si bien cousue de ôl blanc, que la finesse s'aperçoit d'un quart de lieue. Elle est si grossière, que l'on pourrait croire que c'est une mauvaise plaisanterie dont moi je suis l'inventeur. Je prie le lecteur de croire que je n'invente rien à charge des jésuites : tout ce que je dis est basé sur des témoignages catholiques, comme chacun peut s'eii assurer, quant au point que je viens de toucher, en lisant mou Étude sur VÈgli

et PÈiat, dont la librairie Lacroix pablie une nouvelle édition. Je continue donc à montrer comme quoi les jésuites s'enrichissent en enseignant gratis. Après la théorie, la pratique. J'ai sous les yeux un écrit intitulé : Dénonciation faite à Nos Seigneurs du parlement de Normandie, de la conduite que les jésuites ont tenue depuis leur entrée dans cette province jttsqu'à présent, avec les pièces justificatives (1762). C'est un recueil de faits appuyés sur des pièces originales ; et ces faits n'ont absolument rien de singulier. C'est un exemple que je cite entre mille.

Les jésuites voulaient s'établir à Eonen. Us avaient pour eux le cardinal de Bourbon, tout puissant à la cour ; mais les Rouennais ne voulaient à aucun prix des révérends pères ; le chapitre de Rouen, les maire et échevins, les religieux mendiants formèrent opposition à rétablissement de la Société. Il faut sauver les hommes malgré eux. Sainte violence que celle qui ouvre les portes des deux ! Le cardinal de Bourbon, imbu de ces sacrées maximes par les révérends, intima à son chapitre l'ordre de recevoir les jésuites, parce qu'il voulait favoriser Y œuvre de Dieu; or l'œuvre des jésuites, c'est l'œuvre de Dieu. H ne suffit point aux révérends d'être reçus dans une ville, il leur faut aussi vivre. Le cardinal commença par leur faire une dotation de deux mille livres de rente. Remarquez que nous sommes au seizième siècle, et que deua^ mille livres d'alors en valent au moins dix mille d'aujourd'hui.

C'est un petit pécule pour les premières nécessités de la vie. Il fallait aussi être logé. Le cardinal acheta pour les jésuites un magnifique hôtel, habitation princière, qui exigeait un ameuble-

ment en hannonie avec l'édifice. Nouvelle donation de quatre mille livres de rente pour doter le collège. Les jésuites s'adressèrent alors à la ville ; ils lui firent des ofires magnifiques : la compagnie entretiendrait gratis un personnel de neuf régents, six de grammaire et de rhétorique, deux de philosophie et un de théologie. Une pareille générosité valait bien une marque de reconnaissance : les échevins assurèrent à leurs' bienfaiteurs six mille livres de rente. Comptons. Six et quatre font dix et deux font douze. Douze mille livres de rente, .vers 1580, en feraient à peu près soixante à cent mille aujourd'hui. Un palais et cent mille francs de rente pour neuf jésaites! Cela s'appelle enseigner gratis/ Les jésuites prospérèrent si bien, par cet enseignement gratuit, que, dès le commencement du dix-septième siècle, ils achetèrent un nouvel hôtel, et les maisons attenantes, le tout pour la plus grande gloire de Dieu.

Puis vinrent les réunions des bénéfices au collège. Les révérends sont grands annexionnistes. L'ancien prieuré de BasquevîUe fut annexé an collège de Bouen en 1607 ; la mense priorale du prieuré des Deux Amans fut annexée par la même bulle du pape Paul Y. En 1633, ils annexèrent le prieuré de Grammont; puis, en 1691, le prieuré de Gany ; enfin le prieuré de Saint- Ouen. Mon auteur ne donne pas le revenu de ces bénéfices : il dit seulement que le prieuré de Gany rapportait plus de deux mille livres. Supposons que le revenu des autres fût le même, cela ferait de nouveau huit à dix mille livres, de ce temps, pour récompenser les révérends de la peine qu'ils prenaient d'enseigner ^<i^f>.

Encore une petite fondation pour le bouquet. Le cardinal de

Joyease, archevêque de Eonen, fonda, en 1615, trente bourses au profit de jeunes séminaristes ; il donna à cet effet aux jésuites, chargés de les entretenir et de les nourrir, un capital de quatrevingt-seize mille livres, produisant un revenu de quatre mille huit cent livres. Les jésuites trouvèrent que. quatre mille huit cents livres pour trente boursiers, c'était peu de chose; ils réduisirent de leur propre autorité les bourses à six. Une simple question aux amis des jésuites et aux catholiques de nos Chambres : aucuns disent que c'est tout un. Ils ont jeté les haut cris, quand le gouvernement proposa de centraliser la collation des bourses. Comment se fait-il que les jésuites ont le droit de supprimer vin^t -quatre bourses sur trente, tout en continuant à toucher les revenus de leur fondation P Voilà un excès de charité et de désintéressement que je ne comprends pas.

CINQUIÈME LETTRE

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