LA CHASSE AUX HÉRITAGES
La première question que les jésuites font à leurs élèves, c'est de s'enquérir exactement de la position de leurs parents : Ont-ils beaucoup d'enfants ? Ont-ils beaucoup de biens périssables? C'est sur le résultat de cette enquête qu'ils dressent leurs batteries. Y a-t-il un jeune homme qui a de riches expectatires, les révérends pères le caressent, le séduisent, pour la plus grande gloire de Dieu, et ils réussissent presque toujours à l'embaucher. Mais comment s'approprier les biens des novices ? Ma question paraîtra saugrenue à mes lecteurs : le novice ne peut-il pas disposer de ses biens, comme il veut ? Sous l'ancien régime, non. Le législateur intervenait pour empêcher les couvents de dépouiller les familles. Il ne permettait au novice que de faire une libéralité très modique, à titre de pension, quand il entrait dans un ordre non rente. Quant à tous les autres biens qu'il possédait ou qui pouvaient lui échoir, ils appartenaient à sa famille. En effet, en^entrant dans un ordre religieux, il était censé mou-
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rir au monde, sa succession s'ouvrait au profit de ses plus proches parents, comme s'il était réellement décédé ; jamais un religieux ne pouvait succéder, ni le monastère pour lui. Comment échapper à cette prohibition de la loi? Il y avait la fraude, les personnes interposées, les contrats fictifs ; mais la fraude a ses inconvénients; la justice la dévoile parfois, et alors adieu la bonne réputation des parfaits /
Voici comment les jésuites s'y prirent pour rester en de bons termes avec la justice, tout en violant les prohibitions de la loi. Nous avons entendu Lainez déclarer au concile de Trente, que les maisons pro/eêses formaient la partie essentielle de la Société. Les pro/ès seuls sont religieux, lés autres jésuites ne lo sont pas, tout en appartenant à la compagnie, par les trois vœux qu'ils font ; ce n'est que par le quatrième vœu qu'ils deviennent profes; or la très petite minorité sont profès, les autres peuvent donc toujours hériter de leurs parents, car ils ne sont pas morts au monde. La Société a bon soin de ne pas donner le titre de profès à ceux qui ont quelque héritage à espérer ; ils restent novices aussi longtemps qu'ils n'ont pas recueilli tous les biens qui leur peuvent advenir; après cela seulement, ils deviennent profès. Au besoin, et pour mieux cacher leur jeu, les jésuites quittaient la Société; ils rentraient entièrement dans le monde; puis quand ils avaient empoché leur héritage, et qu'ils en avaient disposé pour la plus grande gloire de Dieu, ils reprenaient le froc. Voilà qui s'appelle de l'habileté ! Les légistes disaient qu'on devrait plutôt appeler cette habileté une fraude à la loi, mais tout le monde sait que les légistes sont de mauvais chrétiens, et die mauvaises langues.
La Société s'enrichissait donc de la fortune de tous ses membres : elle recevait toujours, tandis que jamais l'es familles n'héritaient d'un jésuite. C'était un moyen infaillible de s'enrichir. Mais cela ne suffisait point. La compagnie a ta^it de besoins, N'a-t-elle pas le monde entier à conquérir^ je dis mal, à sau-' ver F Pour cette conquête spirituelle, il faut des fonds, car l'argent est le nerf de toute guerre. Four s'en procurer, les jésuites s'insinuaient dans les bonnes grâces des veuves, de celles, bien entendu, qui avaient des biens périssables. Leur système de captation a été dévoilé par un des leurs, ou du moins par un ennemi qui connaissait parfaitement les révérends, dans les Monita sécréta, c'est à dire dans les Avis secrets. J'emprunte quelques traits à cette politique, en prévenant d'avance le lecteur que les couleurs sont ui^ peu chargées : le tableau n'en est pas moins peint d'après nature.
D'abord un père, pas trop jeune, afin d'éviter le scandale,
mais vif et spirituel, est chargé de faire visite « la dame, une
visite de condoléance, par exemple. Le révérend lui offre comme
consolation les œuvres et les mérites de la Société ; puis il lui
propose un confesseur. Ceci est un point capital. Le directeur
de conscience aura soin avant tout d'exalter les avantages du
veuvage, en le représentant comme un moyen sûr de gagner le
ciel. Ensuite le directeur gagnera les domestiques, et, s'il ne les
peut gagner, il les éloignera. Une fois maître du logis, il faut s'y
maintenir. C'est une œuvre de diplomatie, qui n'est pas aussi
• facile qu'on le pense. Le directeur se trouve entre Charybde et
Scylla, comme feu Ulysse ; si, pour éloigner la veuve du mariage,
il célèbre les avantages d'une vie spirituelle, la dame pourra
être tentée d'entrer en couvent ; or, avant la bienheureuse invention du Sacré'Ccmr^ il n'y avait point de jésuitesses, de sorte qu'en prenant le voile, la pénitente et ses biens périssables échappaient à la compagnie.'Que si, pour écarter ce danger, le directeur nourrissait la veuve dans des pensées trop mondaines, le diable était là qui la tentait, et il avait à son service une masse d'amoureux, car n'oublions pas que notre dame est riche. Chien de métier que celui de directeur ! Mais que ne fait-on pas ptmr la plus grande gloire dé Dieu!
Si le directeur mène bien sa barque entre ces deux écueils, il reste à occuper les loisirs de la veuve, car on sait que l'oisiveté est la mère des mauvaises pensées. On l'occupera à de bonnes œuvres ; il va sans dire que ces œuvres pies sont dirigées par le confesseur, de façon à ce qu'elles profitent à la Société. Petit à petit on fera naître dans l'esprit de la dame le désir du renoncement aux biens périssables; n'est-ce pas le meilleur moyen de faire son salut ? Mieux que cela. La vanité est le faible de toutes les filles d'Eve. Il faut cultiver ce vice en lui donnant une bonne direction : on fera espérer à la veuve qu'elle pourra être canonisée. Eien de plus possible. N'est-ce pas le pape qui canonise? Or le pape, c'est la compagnie.
Les révérends aiment mieux un tiens que deux tu auras. Si l'on peut engager la veuve à donner ses biens par donation entre vifs, tant mieux. La donation ne peut pas se révoquer; cela est précieux. Que si elle conserve trop d'attachement aux biens périssables pour s'en dépouiller, il &udra bien se contenter d'un testament. Le directeur profitera de la première maladie de sa pénitente, et lui fera au besoin une salutaire violence. Si la
yeave u'a point d'enfants, la captation suivra soi\ cours naturel et avec toute chance de succès. Mais s'il y a des enfants? Alors le cas se complique. Les filles veulent être mariées, et comment Tempêcher? La mère étant riche, les adorateurs ne feront point défaut. Pour écarter ce danger, la diplomatie jésuitique ne recule devant rien ; elle dénature et vicie le cœur de la mère. On lui persuadera qu'en consacrant ses filles à Dieu, elle fera leur bonheur étemel et le sien ; une fois bien pénétrée de ce but, le cœur delà mère s'endnrcit, elle devient une marâtre, elle torture ses enfants jusqu'à ce que, pour échapper à cette misérable existence, elles consentent à prendre le voile. Quant aux garçons, l'entreprise est plus difficile. S*ils sont nés avec quelque disposition pour la vie religieuse , la voie est toute tracée ; on en fait des jésuites. Mais s'ils regimbent ? On les éloigne de leur mère pour mieux les élever. On les place dans un collège lointain; ils ne reçoivent plus de nouvelles de leur mère , aucun souvenir d'affection, aucune douceur. Le cœur des enfants finit aussi par se dessécher. Dès lors ils sont jésxdtes. L'âme est éteinte. Il reste un cadavre. Tout est gagné. La veuve et ses enfants font leur salut, et la compagnie encaisse son héritage.
J'entends les cris de colère des jésuites. Les Avis secrets sont un méchant libelle ! Il y a des libelle?, mes révérends pères, qui disent la vérité, tandis qu'on ne la trouve pas ailleurs. Je me retranche derrière mes autorités. Que si l'on me dit que mes témoignages sont faux, je réponds que ce sont des témoignages catholiques. Anonymes ils sont, il est vrai, mais pour une excellente raison. Qui donc aurait osé attaquer en face la puissante compagnie alors qu'elle disposait de la puissance spirituelle des
' papes et de la puissance temporelle des princes ? La Morale pratique des jésuites est aussi un ouvrage anonyme, ce qui n'empêche point qu'il ne soit l'œuvre d'hommes profondément religieux et incapables de mentir, même par voie de représailles contre les jésuites. J'y trouve une petite histoire de succession qui vient à l'appui des Avis secrets. Je la copie littéralement :
« Une femme riche et qui avait des parents en cette ville (à Madrid) tomba malade. Elle avait pour confesseur un jésuite qui l'assistait pendant sa maladie et qui, comme un fidèle ministre de la compagnie, disposa cette femme à faire son testament en faveur des jésuites et à lear laisser tout son bien, sans se soucier en aucune sorte des personnes auxquelles elle avait une obligation si naturelle et si étroite de penser, quoiqu'ils lui fussent fort proches , ses neveux. Le confesseur s'en retourna tout joyeux à la maison, et, dans la récréation, il demanda la récompense qu'on accorde à ceux qui apportent une bonne nouvelle, croyant avoir fait une action héroïque en attrapant pour la compagnie une si grande succession. Mais il se trouva parmi ces pères un homme d'une maison illustre dans le monde, et dont les mœurs répondaient à la noblesse de son sang ; touché de cette eflronterie, et, souhaitant de défaire ce que l'autre avait fait, il alla à la maison de la malade dans un temps que le confesseur n'y était pas. Sa robe ki en fit ouvrir les portes, qui eût été fermée à tout autre religieux, car c'est une des maximes des jésuites de n'en laisser jamais entrer aucun pour voir les malades qu'ils visitent, de peur qu'on ne renverse ce qu'ils ont dessein de faire. Ce bon jésuite mena un notaire avec lui, et représenta à cette femme qu'en l'état où elle était, elle était plus obligée de
satisfaire à ce qu'elle devait qu'à sa déyotion , et ainsi il l'engagea à révoquer son testament et tous les legs qu'elle avait faits à la Société, et à laisser son bien à ses héritiers légitimes. u La femme mourut, et le confesseur se rendit maître de la maison et de toutes' les clefs. Il fit ouvrir le testament, et on vit qu'elle laissait les jésuites pour uniques héritiers de tous ses biens. Comme ce jésuite était dans la satisfaction d'être maître de cette succession et qu'il traitait avec hauteur les neveux de cette femme, dans la pensée qu'ils dépendaient de lui pour un legs de peu de conséquence que leur tante leur avait laissé, le principal de ces neveux se présenta avec le codicille, ôta les clefs de la maison aux pères et les en chassa. Les jésuites recherchèrent avec soin qui pouvait être l'auteur d'une si grande trahison, et, ayant trouvé que c'était le père dont nous avons parlé , ils mirent le lendemain un billet sous sa serviette, par lequel ils lui ordonnaient de se retirer, parce que la compagnie n'avait pas besoin de lui. Il alla se jeter aux pieds du roi auquel il conta l'histoire. Sa Majesté catholique le prit sous sa protection et le mit à l'abri de la fureur des jésuites. »
Si, au lieu des Jvis secrets, nous avions les archives secrètes de la compagnie , le monde reculerait épouvanté devant toutes les fraudes^ les supercheries , les violences des jésuites. Mais tout chez eux se passe à Tombre. Ih s'appellent des cadavres, et en vérité,le silence de la mort couvre leurs ténébreuses intrigues. Par-ci par-là un coin du voile se soulève, et alors les honnêtes gens crient au scandale, puis on oublie de nouveau les révérends pères, et ils recommencent leur métier. Ce que l'histoire sait de leurs faits et gestes suffit et au delà pour les flétrir. Dès la fin du
seizième siècle, l'avocat général au parlement de Paris accusa les jésuites de capter les héritages. • Nous n'avons que trop « d'exemples, dit-il, de familles françaises qu'ils ont exhérédées « et privées des maisons paternelles par leurs subornations et « séductions superstitieuses (1). » Habituelllement ils travaillent sous terre comme les taupes. Mais, quand ils se croient les plus forts, ils oublient leur prudence et agissent en maîtres. Il en fut ainsi, au dix-septième siècle, en Allemagne. Je vais les suivre sur ce théâtre de leurs exploits, exploita de brigands tonsurés, de malfaiteurs oints. Le lecteur décidera si ces paroles sont une injure ou une vérité.
tl) Mercure Jésuite, 1. 1, pag. 552.
SIXIÈME LETTRE