‹ Lettres sur les JésuitesChapitre 17 sur 36 · BRIGANDAGES DES JESUITES · texte numérisé non relu

BRIGANDAGES DES JESUITES

Les catholiques prétendent aujourd'hui que leur Église n'a j amais été intolérante. Si on les en croit, ce sont les libres penseurs qui ont falsifié Thistoire et calomnié le catholicisme. C'est l'histoire des voleurs qui crient au vol. Les jésuites ne nieront point, j'espère, qu'ils ont été établis pour combattre la réforme. Ils sont donc intolérants par essence. L'histoire est remplie de leurs exploits.

Au seizième, au dix-septième siècle tous les pays catholiques furent désolés par des guerres de religion et par des persécutions religieuses. La compagnie de Jésus eut la main dans tous les excès de l'intolérance catholique. On sait si les révérends pères sont scrupuleux sur les moyens. En France, ils étaient démocrates, révolutionnaires ; en Angleterre, ils étaient conspirateurs ; en Allemagne, ils furent hommes de violence. Ce sont eux qui inventèrent les dragonnades ; ce sont eux qui poussèrent à la

264 l'KS JÉSUITES.

guerre; ils raviraient éternisée, s'ils l'avaient pu, jusqu'à ce que 1 e dernier protestant eût été exterminé.

Eh bien, l'intolérance et les violences des jésuites sont encore le moindre de leurs crimes. Ce que l'histoire leur reprochera toujours, c'est leur insatiable cupidité. Ce n'est pas assez dire, c'était de la rapacité. Ce mot est encore trop modéré, il faut dire brigandage^ pour donner une faible idée des exploits de la compagnie pendant la guerre de Trente ans. Tant que la France et la Suède n'intervinrent point,* les catholiques furent vainqueurs, et chaque victoire était suivie des brigandages de la Société. La Bohême fut le premier théâtre des hostilités. Après la bataille de Prague, les jésuites arrivèrent comme les oiseaux de proie qui -suivent les armées. Mais les vautours se contentent des cadavres. Aux révérends, il fallait les* biens des vaincus. L'empereur était tout entier à leur dévotion. Un jésuite, Belge de naissance, le fameux père Lamormain, dirigeait la conscience de Frédéric II. J'ai dit dans une de mes Lettres à' quoi servaient les directeurs de conscience. Les révérends nient et orient à la calomnie. Crieront-ils aussi à la calomnie quand je dirai que, grâce aux obsessions de cet excellent directeur de conscience, l'empereur fit don à la compagnie d'un quart des revenus de la Bohême ? Cela parait incroyable, mais il faut songer que les vaincus étaient hérétiques et que leurs terres furent confisquées par le vainqueur^ Ce que j'appelle brigandage était donc une œuvre sainte; les jésuites dépouillaient des hérétiques pour la plus grande gloire de Dieu (1).

(1) Voyez mes Éludes sur les guerres de religion.

Bientôt la compagnie conçut le projet d'étendre son système d'expropriation à l'Allemagne entière. Ferdinand venait de remporter de nouvelles victoires. Les jésuites songèrent sérieusement à la destruction du protestantisme. Quel vaste champ d'exploitation ! A la suite de la révolution religieuse du seizième siècle, les protestants s'étaient emparés d'un grand nombre de biens ecclésiastiques. Nulle part l'Eglise n'était aussi riche qu'en Allemagne; les évéques et les abbés avaient rang parmi les princes. La réforme détrôna plus d'un de ces princes, et la paix religieuse consacra ses victoires. Après le traité de 1552, les protestants continuèrent à séculariser les abbayes. Ce sont ces usurpations que les jésuites commencèrent par attaquer. S'ils l'avaient fait par zèle de religion, par passion pour le salut des âmes, on pourrait les excuser, tout en les blâmant. Mais le salut des âmes était le masque, la rapacité était le but. C'est un écrivain catholique, c'est l'auteur de Morale pratique des jésuites (1) qui va nous dire quel rôle les révérends pères jouèrent dans l'exécution du célèbre édit de restitution,

L'édit de 1629 portait que tontes les abbayes et autres biens ecclésiastiques, qui avaient été usurpés sur les catholiques par les protestants, centre les articles du traité de Passau de 1 552, seraient rendus à ceux à qui ils appartenaient selon les fondations . Je n'ai pas à juger cet édit comme mesure politique ni même sous le rapport de la justice. Je me place au point de vue du catholicisme, en prenant la restitution au pied de la lettre. Il s'agissait donc de rendre à chacun ce qui lui appartenait. C'est en ce sens

(1) Tome I, pag. 173 et suivantei

que l'empereur expliqua son édît ; il écrivit à son ambassadeur à Rome : » J'ai cru ne pouvoir faire rien de plus utile pour la » religion en Allemagne que d'y faire refleurir les ordres reli- » gieux^ qui en avaient été autrefois les fermes eolonnes. Dans f ce dessein, j'ai ordonné que les abbayes et autres lieux sacrés et » religieux, qui avaient été profanés par les misères du temps » ou convertis en d'autres usages, fussent rendus chacun à leur « ordre auquel ils étaient dus, pour leur avoir été consacrés dès » la première fondation, et non point à d^ autres, •

Le mot même de restitution implique qu'il s'agissait de réparer les spoliations, les usurpations dont les ordres religieux surtout avaient été les victimes, et partant la restitution devait profiter aux spoliés. Ce n'est pas ainsi que les jésuites l'entendaient. Eux ne comptaient point parmi les spoliés, et c'était cependant eux qui avaient inspiré à l'empereur l'édit de restitution. C'est assez dire qu'ils espéraienl; en profiter. L'âpre cupidité de la compagnie se montra dans sa hideuse nudité : » Le V ardeur! sécrîait » le père provincial Forer , de V ardeur! Si vous rencontrez de h n résistance, brûlez et incendiez jusqu'à ce que les étoU^ fondent Ê et que les anges sentent griller leurs pieds! n

S'il ne s'était agi que de dépouiller des^ hérétiques, je comprendrais cette sainte fureur : c'était autant de pris sur l'ennemi, et travailler par conséquent j?o«r la plus grande gloire* de Dieu, Il est vrai qu'en réparant une injustice, il fallait se garder d'en commettre une nouvelle. Mais ce sont là des scrupules de conscience auxquels il ne faut point s'arrêter, quand il s'agit de l'intérêt de la foi. Donc les jésuites se firent restituer à Augsbourg un collège qui ne leur avait jamais appartenu, ni à aucun ordre

religieux, par rezcellente raison que les protestants Favaient constroit à leurs frais. Singulière restitution ! Les jésuites accusaient les protestants d'avoir spolié TEglise, et, pour réparer la spoliation, ils se faisaient eux-mêmes spoliateurs/ Mais, je le répète, ceci est le moindre péché des jésuites : pure peccadile ! Les jésuites spolièrent non seulement les protestants, ils dépouillèrent les ordres religieux. Ici commence mon histoire des brigandages jésuitiques.

SEPTIÈME LETTRE

Page 1