‹ Lettres sur les JésuitesChapitre 19 sur 36 · RIEN QU IICFOSTUKE £T BRIGANDAGE · texte numérisé non relu

RIEN QU IICFOSTUKE £T BRIGANDAGE

J'accuse les jésuites de tout subordonner à l'intérêt de leur Société, bonne foi, droit, équité, loi.C'est l'accusation que je répète dans toutes mes Lettres. Au dix-septième siècle, les révérends pères étaient si puissants, qu'ils ne se donnaient pas même la peine de déguiser leur abominable politique. Ils mentaient avec un laisser-aller, avec un sans-gêne qui prouve qu'en mentant ils sont dans leur élément. J'ai dit quel fut l'insigne mensonge par lequel le père Lamormain chercha querelle aux bénédictins ; il supposa une cession qui n'avait jamais existé. Les jésuites ont toujours à leur service l'intérêt de la religion, la plus grande gloire de Dieu qui couvre tous leurs méfaits. L'édit de restitution leur allait parfaitement, mais ils auraient voulu que, dans l'exécution, les biens usurpés par les protestants fussent de nouveau enlevés aux bénédictins pour être donnés aux jésuites. Le père Lamormain, chargé d'éclairer la conscience de l'empereur en sa

â8â LES JÉSUITES.

qualité de confesseur, ne manqua point de lui représenter comme quoi Téd^ et les instructions contenaient des choses qui ne s* accordaient 'pas avec les 'principes de la foi catholique.

Les bénédictins demandèrent quelles étaient ces choses contraires à la foi. Ils n'en trouyaient d'autre qu'un acte de justice^ la restitution des biens à leurs anciens propriétaires. Cet acte de justice n'arrangeait pas les jésuites ; cela suffisait pour que les révérends attaquassent la restitution comme une violation de la religion. Bien de plus curieux que l'apologie que les jésuites firent de la conduite du père Lamormain. Ils soutinrent haut et ferme que le confesseur avait bien agi ; que, s'il n'avait pas appelé l'attention de Sa Majesté sur le remède à apporter à un si grand mal, il aurait manqué à ses devoirs et aux règles de la Société. Quel était ce grand mal F C'est que les biens ecclésiastiques étaient rendus aux anciens ordres. Quel était le remède f Qu'une partie de ces biens fût donnée aux jésuites , qui n'y avaient pas plus de droit que vous et moi. Délicieux ! disent les bénédictins.* « Ainsi, mes pères, d'après les règles de votre So" » ciétéy c'est un devoir du confesseur de tromper le prince en « lui faisant commettre une injustice évidente! Le devoir da if confesseur jésuite est d'engager le prince à dépouiller les vrais « propriétaires pour enrichir la compagnie ! Le devoir du con- « fesseur est de vicier la conscience de son pénitent ! Cela s'ap- » pelle faire le salut des âmes et travailler pour la plus grande u gloire de Lieu! h

La compagnie s'était fait illusion sur sa puissance. Cela arrive encore assez souvent aux catholiques ; ils croient le fruit mûr et ils étendent déjà la main pour le cueillir, alors que le fruit est

encore vert et ne veut point se détacher de l'arbre. En voyant la résistance que rencontraient leurs convoitises, ils revinrent à leurs allures habituelles de béate tromperie. La griffe n'avait point réussi , ils firent patte de velours. » Vous désirez le bien

• d'autrui, » leur disaient les bénédictins, u vous violez donc les » commandements de Dieu. » — » Nous, désirer le bien d'autrui !

* Que Jésus* Christ et la sainte Vierge nous gardent d'une pa- % reille pensée ! Les abbayes que nous demandons n'appartien-

• nent à personne. Comment donc désirerions- nous le bien « d'autrui ! Ce n'est pas même nous qui demandons ces abbayes,

* ce sont les princes de l'empire qui les demandent pour nous. « Ne serait-ce point blesser l'honneur de Dieu que de refuser des ' biens que les puissatices veulent donner à la Société , pour a avancer la gloire de Dieu et le salut des peuples de l'Allema- » gne? n Le mensonge donne la main à la dévote hypocrisie dans cette défense de la Société. Il n'était point vrai que les abbayes n'appartenaient à personne, puisque l'ordre à qui ils avaient été enlevés subsistait toujours. Il n'était point vrai que les princes de l'empire eussent demandé les abbayes pour les jésuites ; je produirai à l'instant des témoignages qui attestent que les jésuites s'adressèrent à Pierre et à Paul pour solliciter cet acte d'injustice, et que la conscience des laïques, plus délicate que celle des révérends pères, se souleva contre une spoliation aussi criante.

Poursuivis dans leurs derniers retranchements, les jésuites inventèrent une nouvelle distinction, qui est le bouquet : v Nous » désirons les abbayes, soit; mais demandons-nous les biens » pour les biens mêmes? Quelle injure! A-t-on jamais vu la f compagnie désirer les biens périssables, elle qui professe dans

» sa Règle \& pauvreté évangéligue , et qui déclare dans cette » même Règle qu'elle fait tout pour la plus grande gloire de Dieu ! » Si nous désirons les biens, e*est uniquement pour la commodité » que nous aurions ff entretenir plus de personnes qui travailleront » à la propagation de la foi catholique en Allemagne. » J'avertis le lecteur que les mots soulignés sont traduits littéralement d'un factum de la compagnie. L'apologie des révérends pères est si niaise tout ensemble et si hypocrite , qu'elle ressemble à une satire. C'est effectivement une satire, mais écrite de la main même des révérends. A force de spéculer sur la bêtise humaine, ils croient les hommes plus bêtes qu'ils ne le sont, Ils ne désirent point les biens pour les biens/ Oh! la belle distinction! Si je vous vole cent mille francs, serai- je excusé en disant que je ne les vole pas pour avoir cent mille francs, mais pour les employer en œuvres pies? C'est toujours cette abominable doctrine que le but justifie les moyens. Le but, c'est la. gloire de Dieu; le moyen, c'est la spoliation. Eh bien, le brigandage devient saint, qnand les brigands ont en vue le bien de la religion. Quel sacrilège ! Oai, sacrilège pour ceux qui croient que la religion doit sanctifier les âmes. Pour les jésuites, la religion signifiait toute autre chose : c'est la domination de l'Eglise, la domination de la compagnie. En ce sens, il est vrai que la religion gagne à être riche < Mais est-ce là le christianisme F Est-ce même le catholicisme? Il est certain que les bénédictins n'étaient pas de la religion des jésuites. Si l'on avait écouté les révérends pères, on aurait exproprié tous les ordres religieux au profit de la Société de Jésus ; ils se croyaient les hommes indispensables , que dis-je ? les seuls ouvriers dans le champ du Seigneur. • Et qui donc a

H converti rAUemagne? demandaient les bénédictins? N'est-ce m point Tordre de Saint-Benoit F Et les moines ont-ils converti m les Germains en se dépouillant les uns les autres, comme le • font les jésuites ? Saint Boniface est mort martyr de sa foi. Où m sont les martyrs jésuites F «

DIXIÈME LETTRE

COMME QUOI LES JESUITES VEULENT S EMFAEEB D UNE ABBAYE FOUE SES BONS PATURAGES.

Les jésuites avaient un collège à Mayence. Il se trouvait dans les environs deux abbayes de religieuses, Tune de Tordre de Cîteaux, l'autre de l'ordre de Sainte-Claire. Ils auraient bien voulu annexer ces abbayes à leur collège. Mais comment arriver à cette sainte fin? L'annexion par suffrage universel n'était pas encore inventée. Il y avait parmi les jésuites un père Lennep, cousin du baron de Questenberg, lequel jouissait d'un grand crédit à la cour de l'empereur Ferdinand II. Voilà le moyen tout trouvé, dit le père recteur et provincial. Nous allons écrire une belle lettre au baron; il sollicitera Sa Majesté, et Elle ne nous refusera point ce petit bienfait. Bon. Mais quelles raisons indiquer? Ijbl plus grande gloire de Dieu d'abord ; puis nous dirons que ces abbayes apporteraient de grandes utilités à notre collège de Mayence, principalement en ce qu^elles ont grand nombre de pâturages et de prés. Ainsi dit, ainsi fait.

Les jésuites attendaient avec impatience une réponse du baron de Questenberg. Enfin elle arrive. Grande jubilation an collège de Mayence ! Les révérends ne doutent point que la lettre ne contienne le don qu'ils avaient sollicité. désappointement! En guise de libéralité, le conseiller impérial leur envoyait un sermon : le sermon était une mercuriale. Je dois m'y arrêter; c'est la morale laïque, la morale universelle, opposée à la morale jésuitique, au machiavélisme religieux. • Je ne demande pas « mieux, disait le baron, que d'obliger votre compagnie; mais, « il ne m'est pas permis de vous favoriser au préjudice d'un » autre ordre et à ses dépens. Je crains de m* élever contre saint M Benciiy sainte Claire^ saint François ^ saint Bernard, ces » grandes lumières de P Eglise militante et triomphante ; je ne » puis croire qu'il me soit permis en conscience de troubler ainsi M leurs saintes familles, et de fouler aux pieds des fondations » très anciennes de tant d'ordres si recommandables. »

C'est dommage que nous n'avons point la lettre des jésuites. Ils avaient sans doute débité le plus sublime de leur jargon mystique. Le baron allemand répond qu'il ne comprend rien aux mystères de la théologie, mais qu'à en juger selon le sens commun, il ne peut autrement appeler l'entreprise des révérends qu'un volti une rapine. Voilà de dures paroles, et qui justifient pleinement les miennes : car brigandage, rapine et vol, c'est tout un. Il y a plus. Le brigandage des jésuites n'est pas un vol commun, il est assaisonné d'hypocrisie; c'est encore ce que je dis dans toutes mes Lettres. Le lecteur va voir que je ne fais que répéter ce que l'on disait dès le dix-septième siècle. « Comment «r se fait- il, « dit le baron Questenberg, a que et\iiL({wx méprisent

» les biens de la terre , ceux qui font profession de suivre nus H Jésus- Christ nu, travaillent avec tant d'empressement et em-

• ploient toute leur vie, à accroître les possessions de leur « ordre? Je me demande quelle différence il y a, en définitive, » entre les hommes qui restent dans le siècle et ceux qui fuient M le monde pour se livrer au travail de la perfection évangé- « lique. Les séculiers cherchent à accroître leurs richesses; » mais les religieux font de même, seulement ils y mettent du « déguisement; ils pèchent donc davantage, car ils se couvrent n d'un faux prétexte de piété ^ et, sous V apparence dun bien spi^ 1 rituel, ils s'emparent de nos biens temporels. Pourquoi m'im- « putera-t-on à crime, si je tâche d'enlever le bien de mon prou chain par usure, par fraude, ou par quelque autre moyen H illégitime? Et pourquoi les prédicateurs me crieront-ils ans- 1 sitôt : vous ne désirerez point le bien de votre prochain? Est-cç » que par hasard, ce commandement de Dieu ne s'adresse « qu'aux laïques ? Est-il permis aux serviteurs de Jésus-Christ

• de ravir et de s'approprier le bien d'autrui? Peuvent-ils s'em- » parer des biens donnés à un autre ordre, alors que cet ordre » proteste contre cette violence? »

Voilà l'hypocrisie des parfaits, prise sur le fait et peinte d'après nature. Ils sont bien de la race des pharisiens dont Jésus -Christ disait : Faites ce qu'ils vous disent, mais n'imitez pas leurs actions. Us parlent d'or, ces oints du Seigneur; mais ils ne prêchent point d'exemple. Ils recommandent le désintéressement, ils exaltent la charité et l'abnégation, et ils pratiquent le vol, la rapine, le brigandage. Ce n'est plus moi qui le dis, c'est le conseiller d'un empereur catholique, je pourrais dire

fanatique, car Ferdinand était le Philippe II de TAllemagne. Ce que- le baron de Questenberg disait en termes généraux, était surtout à l'adresse des jésuites ; la fin de sa lettre est une flétrissure pour la compagnie. Il s'excuse d'avoir écrit au jésuite son parent des choses peu agréables : « Je ne vous en aarais

• rien écrit, dit-il, si les plaintes fréquentes pour ne pas dire

• CONTINUELLES contrc l'iNSATiABLB CONVOITISE, ainsi qu'ils

• l'appellent, de votre très louable société, ne m'avaient engagé H comme par force à vous en écrire ce peu de lignes, car il n'y

• a que cette convoitise que les plus pieux blâment sans cesse

• dans les pères de votre compagnie, «

Kous avons la réponse des jésuites de Mayence à cette lettre si sage et si chrétienne ■: ce sont les expressions de l'auteur de la Morale pratique des jésuites. Si les révérends avaient eu un peu de pudeur, ils auraient gardé le silence. Mais on a souvent remarqué qu'ils ont' un front d'airain, Comme tous les gens dont la Conscience est éteinte. Croirait-on que les jésuites de Mayence osèrent insister pour obtenir les abbayes qu'ils convoitaient ? Croirait- on qu'ils osèrent écrire au conseiller de l'empereur qu'il ferait UN grand crime devant dieu, de ne conseiller pas à r empereur de joindre ces abbayes de religieuses à leur collège/ Ainsi ne pas conseiller à l'empereur une injustice patente, une spoliation coupable, c'est commettre un crime envers Dieu ! Et en quoi consiste ce crime F En ce qu'il nuirait à la reb'gion, en nuisant à la compagnie : « Ce serait frauder l'Eglise » de ses biens nécessaires, retarder le gain des âmes, favoriser » l'hérésie, et s*opposer aux saintes entreprises de leur compa- M gnie. 9 Supposons que la Société eût employé les biens des

deux abbayes pour le salut des âmes, pour le profit de l'Eglise, cela les autorisait-il à dépouiller deux ordres religieux ? S'il est permis de voler dans l'intérêt de la religion, il doit aussi être licite de tuer! Tous les crimes deviendront des vertus, quand ils seront utiles à la Société ! Par contre, la justice, le droit, le respect de la propriété, seront des crimes, s'ils nuisent à la Société ! Voilà la religion des jésuites !

Ai-je tort de dire que leur conscience est éteinte? Après tous les témoignages que j'ai accumulés, il ne saurait plus y avoir l'ombre d'un doute sur ce point. Mais l'aveuglement des simples est encore plus grand que celui des révérends pères, et parmi ces simples, il y a des malins. Je voudrais ouvrir les yeux à ceux chez lesquels la raison n'est pas encore entièrement étouffée. Je transcris donc la fin de la lettre des jésuites de Mayence : il y a là une impudence, une effronterie d'immoralité, qui ne ' peut s'expliquer que par l'altération du sens moral. » Je n'apn prouve point toute sorte de translation et d'annexion d'aba bayes, « ditie cousin du baron deQuestenberg, • mais comme » théologien de la compagnie,, je combats pour celles qui se font « au profit de la compagnie, « Est-ce clair? L'annexion d'une abbaye faite au profit d'un autre ordre serait une spoliation ; la spoliation exercée au profit de la compagnie est chose parfaitement licite ! Ecoutez notre jésuite : • Je vous assure qt^un bon a ministre d'Etat la peut conseiller (l'annexion), en toute « CONSCIENCE, prudemment et eeligietjsement. Celui qui s* y u opposerait (à une spoliation I) ne commettrait pas une faute » médiocre, et se rendrait coupable non pas d'un, mais de plu-

Ê SIETJB8 6BAND8 C&IMES. '

Après cela, la plume tombe des mains. Que puis-je ajouter à cet aveu, diraî-je naïf ou impudent, qui transforme le crime en vertu, et la vertu en crime, qui ne reconnaît. qu'un seul principe de morale, le profit de la société de Jésus ? J'ai appelé les jésuites des empoisonneurs. Que tous ceux qui ont le sentiment du droit, du vrai, du juste, mettent la main sur la conscience et qu'ils disent, si mon accusation est calomnieuse!

ONZIÈME LETTRE

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