‹ Lettres sur les JésuitesChapitre 22 sur 36 · SIXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIEME PARTIE

LES JÉSUITES ET L'ÉDUCAiTION.

PREMIÈRE LETTRE

QUE LES PAIiENTS QT7I LIYIIENT LEUBS EIÏTAKTS ÂT7X JÉSUITES SONT AUSSI COUPABLES QU'aVI^UGLES.

Je vous ai longuement parlé, cher lecteur, de la cupidité des jésuites, de leur rapacité, de leurs brigandages. C'est pour vous faire plaisir que je suis entré dans ces détails : où est l'écrivain qui ne cherche point à flatter ses lecteurs? La chasse aux héritages est ce qui vous intéresse le plus. C'est, en effet, ce qu'il y a de plus ignoble dans le monachisme en général, et dans le jésuitisme en particulier. Toutes ces saintes gens professent une sainte liorreur pour la propriété, ils l'appellent un vice, ils ne veulent pas même être propriétaires de ce qu'ils mangent et de ce qu'ils boivent. Telle est la prétention, tel est le masque. Olez le masque, et vous trouverez, sous l'apparence de la pauvreté évangélique, l'avidité ia plus honteuse. Parmi les cupides, les jésuites sont les plus cupides. En général, les larrons s'entendent entre eux ; les moines n'en veulent qu'à la bourse des séculiers. Les jésuites, au contraire, dépouillent amis et

ennemis ; leur soif de Tor est, à la lettre, inextinguible, comme leur ambition est insatiable. Mais je dis que c*est là le moindre de leurs vices. S*ils volent et s'ils pillent, il n*y a jamais que quelques individus qui en souffrent ; le vol tout nu, le brigandange tout brutal, ne sont jamais un grand danger pour la société, une bonne police suffit pour les empêcher, et la justice est toujourslà pourles punir. Les jésuites, comme tous les moines, sont des vpleurs privilégiés, des brigands patentés; ils volent et ils pillent, du consentement de ceux qu'ils dépouillent ; à tous les reproches qu'on leur fait, ils peuvent répondre : » nous n'aurions rien, si l'on ne nous donnait rien. « Le mal que font les moines et les jésuites n'est donc point dans leurs possessions et leurs grandes richesses ; il .est dans le pervertissement du sens moral, dans l'altération du sens intellectuel de ceux qui leur donnent ces biens, que vous ^eur enviez. C'est à guérir ce mal qu'il faut s'attacher. Four les jésuites surtout, il faut bien se garder de s'arrêter à ce qui n'est qu'une arme de guerre pour eux : telles sont certainement les biens dont ils disposent. Ils sont des conquérants, et l'argent est le nerf de la guerre. Ceux qui connaissent l'histoire de la Société ne lui feront pas l'injure de l'accuser qu'elle entasse de l'or, pour le seul plaisir d'entasser de l'or. Ce n'est donc pas leur cupidité qu'il faut combattre, c'est leur ambition. J*ai dit ce que veulent les jésuites. J'ai dit que tout était pour eux un moyen, pour arriver à la domination. Le plus funeste, le plus criminel des moyens dont ils se servent, c'est l'instruction de la jeunesse. C'est mon dada, direz-vous, cher lecteur; je ne dis pas que non. Mais veuillez m'écouter, puis vous me direz si j'ai tort.

Je- me plains que les jésuites trouvent des complices dans ceux-là mêmes qu'ils dupent et qu'ils exploitent. Ceci est de l'histoire ancienne. Pour édifier nos libéraux d'aujourd'hui qui confient leurs enfants à la Société de Jésus, je leur dirai ce qui est arrivé aux protestants qui en faisaient autant au seizème et au dix-septième siècle. Les révérends pères avaient la réputation d'être d'excellents pédadogues; ils avaient en efi'et quelque talent pour dresser les enfants, à la façon dont on dresse les chevaux. Dans leur simplicité, dans leur niaiserie, les protestants donnaient leurs enfants à dresser aux jésuites. Les révérends promettaient solennellement de ne point faire de propagande religieuse. Comment tenaient-ils ces promesses? Comme ils tiennent tout ce qu'ils promettent, en apparence» Eux-mên^es eurent Timprudence de s'en vanter. Voici ce que dit l'historien de Tordre. JSn apparence, les cQfauts des protestants n'étaient pas élevés dans la religion catholique; mais les maîtres s'y prenaient si adroitement, que leurs élèves Iiérétiques devenaient des croyants zélés^ et quHls convertissaient à leur tour leur famille (l). • Qu'en pensez-vous, lecteur libéral? Vous voyez de quoi les jésuites se vantent. Ils osent se vanter d'avoir trahi la confiance des parents, d'avoir violé leurs engagements! Et c'est à des maîtres pareils que vous livrez vos enfants 1

• Qu'importe, direz- vous, ce que faisaient les jésuites " dans les siècles derniers! Il ne s'agit plus de religion au- «r jourd'hui : nous sommes catholiques aussi bien que les » révérends pères. « Moi je vous dis que votre position

(!) Voyes le lome IX' de mes Études.

est identique, et que votre aveuglement est tout aussi grand que celui des réformés. Si vous êtes libéral, vous devez tenir à ce que vos enfants le soient. Or remarquezvous qu'il sorte beaucoup de libéraux des collèges de jésuites? Ce qui constitue l'essence du libéralisme, c'est la liberté de penser. Sans la libre pensée , le libéralisme est une niaiserie, quand ce n'est pas une duperie. Est-ce que vos fils élevés par les jésuites osent encore penser? Ils sont devenus à tout jamais des machinés, des hâtons dans les mains de la compagnie, des cadavres comme leurs maîtres. Est-ce là ce que vous voulez faire de vos enfants? Si vous dites oui , soit ; vous êtes libre de faire de vos enfants des jésuites, mais alors cessez de vous dire libéral. Si vous dites non, alors avouez qu'il n'y a point d'aveuglement comparable au vôtre, sinon celui des protestants du dix-septième siècle. Je ne parle pas même de votre inconséquence et de votre bêtise. Libéral, vous devez tenir au triomphe de ropinion libérale; cependant, en livrant vos enfants aux jésuites et aux jésuitesses, vous faites tout ce qui dépend de vous pour ruiner le libéralisme, et pour assurer la victoire de l'ennemi. Cela est d'une telle évidence, que je suis honteux de devoir le dire. Celui qui dispose -de la jeunesse ne dispose-t-il pas de l'avenir d'une nation? Eaut-il, pour vous convainnre, que je vous cite les paroles d'un jésuite : • L*on ne peut 1 croire^ dit le biographe de saint Ignace, combien Véducau lion est profitable à la Société de Jésus. « Vous travaillez donc, vous libéral, au profit des jésuites; et travailler au profit des jésuites, est-ce travailler au profit du libéralisme?

Je laisse les intérêts du libéralisme de côté. Bien que

LES JÉSUITES ET l'ÉDUCATION. 519

j'écrive pour des libéraux, je m'adresse pour le moment au père, plus qu'au libéral. Je dis à ceux qui ont la coupable imprudence de confier leurs enfants aux jésuites : • Vous 1 manquez au premier de vos devoirs. L'on vous dit que ' vous êtes'libres de disposer de l'éducation de vos enfants, « comme vous l'entendez. Cela n'est pas vrai. Si la loi

• vous donne la puissance paternelle, ce n'est pas un droit

• qu'elle vous confère, c'est un devoir qu'elle vous impose. i> Le droit, en fait d'éducation, appartient à l'enfant; il a

• droit à l'éducation ; il a droit à être élevé. Et que veut dire » être élevé? L'éducation est le développement de toutes les « facultés que Dieu a mises dans l'homme, le développe- « ment le plus large, le plus complet. Est*ce là le but de » Tinstruction. jésuitique? Non, les jésuites eux-mêmes « avouent que la piété est leur but, et que tout y est subor- «r donné. Eeste à savoir ce qu'ils entendent par piété. Que » le sentiment religieux doive être développé, cultivé, qui » le niera? Un vrai libéral certes ne le niera point. Ce

• que je nie, c'est que toute l'éducation doive être dirigée

• vers ce que la Société de Jésus appelle la piété. C'est en n définitive faire du développement intellectuel et moral un

• moyen, un instrument. Et cela suffît pour vicier l'édu-

• cation dans son essence. En effet qui vous dit que cette ■ piété, telle que les jésuites l'entendent, soit la véritable ir piété? Qui vous dit que cette piété ne soit pas elle-même » une arme dans les mains de la compagnie? Qui vous dit m que le but véritable que la Société poursuit n'est pas la » domination? L'histoire à la main, je réponds que les a jésuites n'ont jamais eu d'autre but et qu'ils n'en auront « jamais d'autre. Voyez maintenant, pères aveugles, ce

ff que voua faites, en livrant vos enfanta à )a compagnie.

• Le droit de l'enfant, c'est que son individualité soit res- » pectée. Vous le livrez à des maîtres qui ont abdiqué leur

• individualité à ce point qu'ils s'appellent des cadavres, H Et ce sont ces cadavres qui présideront au -développement

• de la vie!No\x% livrez votre enfant à des maîtres dont « l'institution n'a qu'un objet, dominer; et pour dominer

• sur la société, ils veulent dominer sur les intelligences;

• or on ne peut dominer sur l'esprit, créé libre, qu'en l'al-

• térant, en le viciant. C'est ce que font les jésuites. C'est

• en ce sens que je les ai appelés des empoisonneurs. Je ne « connais pas de crime plus grand. L'assassinat n'est rien

• en comparaison. Qu'importe que le corps soit tué, puisque a l'âme est immortelle 1 Mais si l'on tue l'âme, à quoi bon

• alors la vie du corps? Or c'est tuer l'âme, que d'entraver

• le libre développement de ses facultés ; c'est tuer l'âme,

• que d'en faire un rouage dans une immense machine, qui

• s'appelle l'empire des jésuites. Que faites-vous donc en

• donnant vos enfants à la compagnie de Jésus? Aussi

• coupables qu'aveugles, vous prêtez la main au plus hor-

• rible des crimes, au meurtre de l'âme qui vous a été

• confiée pour être élevée par vos soins! • M'adressera- t-on le reproche banal d'exagération? J'y

ai répondu d'avance. Est-ce une exagération de dire que les jésuites aspirent à la domination ? L'histoire l'atteste. Est-ce une exagération de dire qu'ils subordonnent tout à ce but suprême? L'histoire l'atteste ; et j'en ai fourni mille preuves. Si la religion même n'est pour eux qu'un moyen, un instrument, à plus forte raison, l'éducation ne sera-t-elle et ne peut-elle être qu'un moyen. Cela suffirait pour justi-

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fier mon acte d'accusation. Mais je ne me contente point de ces vagues généralités. Je vais entrer dans des détails pour Téducation, comme je l'ai fait pour tous les chefs de mon réquisitoire. Je vais produire mes témoignages : il n'y en a pas un qui soit emprunté à un ennemi de la religion ; tous émanent de sincères catholiques. Cela ne doit-il pas donner à réfléchir aux amis comme aux ennemis des jésuites?

DEUXIÈME LETTRE

LA MOBALE IMHOEALE DES JÉSUITES.

J'accuse les jésuites d'être les empoisonneurs de la jeunesse. On me demande comment il se fait que Içs parents s'obstinent depuis des siècles à livrer leurs enfants à des maîtres qui les empoisonnent. La raison en est très simple : elle se trouve dans un sentiment on ne peut plus louable. Les pères , les mères surtout, tiennent à ce que leurs enfants soient élevés dans une religion positive, parce qu'ils croient que c'est là le fondement le plus solide de la morale. J'appelle ce sentiment louable, je dis plus, il est juste, en le prenant dans ces termes généraux. Mais pour qu'il le soit, il faut avant tout que la religion qui doit servir de base à la morale ne soit point viciée. Or la religion est viciée dès qu'elle est considérée comme un moyen. Telle est la religion des jésuites. Voilà pourquoi leur morale aussi n'est qu'un moyen, ce qui est le renversement de toute morale comme de toilte religion.

LES JÉSUITES ET l'ÉDUCATION. 323

Après tout ce que j'ai dit, faut-il que j*insiste encore pour prouver que la religion n'est qu'un moyen pour les jésuites? Ce n'est pas moi qui suis le premier à leur adresser ce reproche. Quand les jésuites se faisaient déistes à la Chine,, idolâtres dans Plnde, que disaient leurs ennemis? Et ces ennemis, ce n'étaient pas seulement les jansénistes, c'étaient les ordres religieux, c'étaient les évoques, c'étaient les papes mêmes. Tous ceux à qui il restait un peu de sang chrétien dans les veines, accusaient les jésuites de renier le christianisme ou de l'altérer. Et pourquoi les disciples de Jésus reniaient-ils leur maître? Parce que l'intérêt de la compagnie l'exigeait. Cela s'appelle bien, me semble-t-il, abaisser la religion pour en «faire un marchepied. Les jésuites faisaient-ils autrement en Europe? Ils n'y étaient point déistes, ils n'y étaient point brahmanes, mais si le procédé variait dans les formes, au fond il , était toujours le même. Quand la religion est le but , elle ne tend qu'à une chose, à sanctifier l'âme. Telle est la religion de Jésus-Christ. Peut-on dire que les mille et une dévotions des jésuites aient pour objet de sanctifier l'âme? Est-ce sanctifier l'âme, que de faire des flagellations à grand orchestre? Est-ce sanctifier l'âme, que d'enseigner comme quoi l'on entre au paradis en faisant des révérences à la sainte Vierge? Ce serait faire injure au lecteur que de répondre à ces questions.

Dès que la religion est viciée, la morale l'est nécessairement. Les jésuites se sont beaucoup récriés contre les Provinciales de Fascal. A les entendre, on croirait vraiment que leur Société n'a jamais eu d'autres ennemis que Pascal et les jansénistes. Si les Provinciales ont eu cet

immense retentissement qui a fini par tuer les jésuites, c'est que Pascal était l'organe de la conscience chrétienne : c'était un cri d'alarme partant de l'âme contre les impudents qui travestissaient la religion ainsi que la morale. En veut-on des preuves? J'en ai mille pour une. Le savant bénédictin MahiUon était-il janséniste? Il dit que la philosophie des païens devrait faire rougir les jésuites; il dit que la doctrine deCicéron est plus pure, plus parfaite que la morale de ceux qui se nomment les disciples de Jésus- Chiist. Bossuet était-il janséniste? L'illustre évéque flétrit la morale des révérends pères avec une sévérité d'expression que personne n'a surpassée : il la traite d'ordures. Le clergé gallican était-il janséniste? Non, il fut cependant unanime à condamner les ahomimttiom que les docteurs de la compagnie répandaient dans leurs chaires, dans leurs écrits et dans leurs confessionnaux. L'archevêque de Malines, l'évêque de Gand, la faculté de théologie de Louvain, étaient- ils jansénistes? La chose est possible. Cela n'empêche point qu'ils n'eussent pour eux la conscience générale, quand ils s'écriaient : n Les jésuites trompent Dieu et les hommes (I). »

Comment se fait-il qu'un ordre religieux ait oublié à ce point sa mission, ses devoirs et ses serments? Fascal nous le dit. Lui que l'on accuse d'avoir calomnié les jésuites, il les excuse au contraire. Bien qu'ils enseignent l'immoralité, dit-il, leur dessein n'est pas de corrompre les mœurs. Pourquoi donc enseignent-ils les détestables maximes que Bossuet traitait d'ordures? C'est que pour eux la morale

. (1) Voyez mes Éludes mr les guerres de religion.

n'est point le but, mais le moyen : • Ils ont assez bonne * opinion d'eux-mêmes, dit Pascal, pour croire qu'il est 1 nécessaire au bien de la religion, qu'ils gouvernent toutes n les consciences. « C'est ce que moi je ne cesse de dire dans des termes plus crus, en reprochant aux révérends pères l'ambition de dominer sur le monde. Eux-mêmes osaient se vanter d'être indispensables. Le but de leur morale comme de leur religion est donc de leur assurer cet empire, sans lequel le christianisme périrait. Qu'est-ce qu'une morale qui n'est qu'une arme de guerre? Elle varie selon les besoins de la Société; sévère, quand les révérends ont affaire à des personnes pieuses; relâchée, accommodante, quand ils ont affaire à ceux qui ne sont chrétiens que de nom. Comme ceux-ci forment le grand nombre, l'on conçoit que la morale facile Temporte sur la morale sévère.

On me dit que les jésuites n'enseignent plus la morale des casuistes. Ehl que m'importe? Ce n'est point telle ou telle doctrine enseignée par les révérends pères qui rend le jésuitisme dangereux, c'est le principe même et l'essence de leur institut, c'est cette détestable maxime, que j ai signalée dans toutes mes Lettres , qui légitime, qui sanctifie tout, le mensonge, le vol, le brigandage, pourvu que cela se fasse ;7owr la plus grande gloire de Dieu. Je crois volontiers que les jésuites ne professent plus la morale facile que Pascal a flétrie. Qu'est-ce que cela prouve? Que le masque a changé, mais ôiez le masque, vous trouverez toujours le jésuite. Le jésuite du dix^neuvième siècle se gardera bien de répéter ce qu'ont dit les jésuites du dix-septième, mais cessera- t-il pour cela de tout rapporter au profit delà Société?

S'il le faisait, il cesserait d'être jésuite. Il est donc au fond ce qu'il a toujours été, ce qu'il sera toujours, exploitant la bêtiseï humaine, tantôt avec telle superstition, tantôt avec telle autre, parlant aujourd'hui liberté, égalité, demain despotisme et tyrannie. Le jésuitisme est en essence ce qu'on appelle machiavélisme. Aujourd'hui les diplomates ne recourent plus au poison, comme Machiavel le conseille à son Prince, Est-ce à dire que le machiavélisme de notre diplomatie princière soit plus moral que la doctrine du Frince f de Machiavel f Le masque a changé. Nos diplomates ne sont plus des empoisonneurs. Dieu les en garde ! Ils ne prêchent plus le despotisme, ils sont pour la souveraineté du peuple, comme nos stupides démocrates et nos malins catholiques ; s'ils obtiennent des annexions par le suffrage universel, n'est-ce pas tout aussi mor^U que s'ils les obtenaient par le poison ou par la force? Tel est aussi le jésuitisme, toujours identique, quoique jamais le même.

TROISIÈME LETTRE

LA MOBALE P&ATIQUE DES JÉSUITES.

Les jésuites et leurs défenseurs ne veulent pas 'qu'on ajoute foi à ce que Pascal dit de leur morale relâchée. S'ils renient les casuistes, renieront-ils aussi les faits et les gestes de leur compagnie? La doctrine se peut tourner et retourner en tous sens, il y a toujours moyen d'épiloguer, de chicaner ; je n'en voudrais d'autre preuve que les apologies des révérends pères contre les accusations accablantes des Provinciales. Mais un fait ne se laisse pas effacer par des distinctions et par des subtilités. J'ai déjà raconté plus d'un trait de la morale pratique des jésuites : j'ai montré les soi-disant disciples de Jésus-Christ mentant, calomniant, trompant les papes et les princes, pour s'approprier des biens qui ne leur appartenaient pas, c'est à dire pour voler et pour piller. C'edt surtout le mensonge, sous la forme la plus hideuse, c'est la calomnie que l'on a reprochée aux jésuites. Leurs casuistes enseignent que ce n'est qu'un péché véniel, une de ces peccadilles, comme tout homme en commet par centaines, sans que sa conscience en soit

trop chargée, sans que son salut soit compromis. Est-ce que cette jolie doctrine n'est que de la théorie? L'histoire répondra pour moi.

Le dix-septième siècle a retenti des querelles entre les jansénistes et les jésuites. Ces disputes théologiques sont loin de nous, et je n'ai aucune envie d'en régaler le lecteur. Je veux seulement appeler son attention sur les procédés des révérends pères dans ces longs débats. Les injures, les gros mots sont de style dans les discussions des théologiens. C'est là ce qu'on peut appeler des peccadilles; c'est presqu'un droit, à force d'être devenu une habitude, pour certaines gens de s'insulter. Cela prouve^ que nos guides spirituels ne brillent point par leur éducation. Comment feront-ils, quand ils devront donner l'éducation aux autres? Passons sur cela. On peut être mal élevé, et néanmoins être honnête homme. Les jésuites, chargés d'élever la jeunesse, étaient tout ensemble mal élevés et malhonnêtes. Ils ne se contentaient point d'injurier leurs adversaires, ils les calomniaient. Jamais calomnies ne furent plus gratuites et plus méchantes que celles qu'ils débitèrent contre Jansénius. Dans la Morale pratique des jésuites^ il y a tout un volume (le 8») intitulé : De la calomnie ou Instruction du procès entre les jésuites et leurs adversaires sur la matière de la calomnie. J'en citerai quelques traits pour l'édification des parents qui livrent leurs enfants à la société de Jésas.

y a-t-il un père qui voulût confier l'éducation de son fils à un homme marqué du fer chaud? La Société de Jésus a subi cette flétrissure dans le procès sur la matière de la calomnie. Ce n'est point la justice criminelle qui a instruit ce procès; la décision n'en a pas moins d'-autorité, car

c'est la conscience générale qui a porté le jugement. C'est un jésuite belge qui a pris l'initiative de la calomnie contre Jansénius. Un journal catholique s'avisa uu jour de qualifier un honorable ministre de fils de bourreau : le tribunal le condamna. Notre jésuite belge dit que Jansénius était fils d'un hérétique calviniste, et il ajoute que, quand il devint majeur, il se fit passer pour catholique. Tout était mensonge dans cette imputation; et il n'y en avait pas de plusgrave, dans ces temps de passions religieuses et de fanatisme intolérant. Notre révérend continue sur ce ton. Il raconte comme quoi Jansénius fut député par l'université de Louvain pour aUer à la cour de Madrid, comme quoi l'Inquisition devait mettre la fnain sur lui, au moment où il quitta l'Espagne. Nouveau mensonge, nouvelle calomnie : peut-il y en avoir une plus sanglante que de dire d'un théologien que le saint-office le poursuivit comme hérétique, et qu'il n'échappa à une condamnation qu'en prenant la fuite? Le jésuite belge prend goût au mensonge, son langage devient de plus en plus empoisonné. En revenant d'Espagne, dit-il, Jansénius prit son chemin par la France, où il se trouva avec l'abbé de Saint-Cyran et quelques autres dans un lieu prèd de Paris nommé Bourg-Fontaine. Puis notre calomniateur rapporte le discours que. l'abbé de Saint-Cyran tint dans cette réunion ; il ne saurait y en avoir de plus criminel : » Il faut éclairer les yeux des homm mes, fin anéantissant les mystères^ dont la créance est inutile m et une pure fourberie, • Après ces sacrilèges, le jésuite fait dire à Jansénius qu'il était du même avis.

Qui croirait que rien, absolument rien, dans tout ce récit n'est vrai? que tput, absolument tout, est faux? Quelle

habitude faut-il avoir du mensonge et de la calomnie , pour accumuler ainsi les faussetés contre un pieux évêque? Y avait-il encore dans ee jésuite belge une ombre de sens moral ? Et cet homme était cependant chargé de développer le sens moral dans la jeunesse. C'est à ce calomniateur que les parents confiaient leurs fils pour leur donner des convictions religieuses qui pussent les guider dans toutes les difficultés de la vie 1 £t ce calomniateur tonsuré ne fut point rejeté de Tordre ; il n'est pas un personnage exceptionnel dans sa compagnie. Il fait ce que tous font. Gela s'appelle travailler pour la plus grande gloire de Dieu, car \ti,gloire de Dieu, et la puissance de la Société de Jésua sont identiques; donc tout ennemi'de la 5oé»â/est un ennemi de Dieu. Et qu'est-ce qui n'est point légitime contre les ennemis de Dieu P

Tous les jansénistes étaient ennemis de Dieu. Les jésuites les accusaient d'être calvinistes. Soit, cela n'était point vrai, mais cela pouvait passer pour une de ces armes de guerre dont les théologiens se servent sans scrupule dans leurs luttes. L'accusation ne fit pas grande impression. Alors un révérend imagina de composer une espèce de confession de foi, où il ramassa plusieurs propositions tout à fait hérétiques et impies, puis il la publia comme étant l'ouvrage des jansénistes, sous ce titre : Le manifeste de la véritable doctrine des jansénistes, telle qu*on la doit exposer au peuple, composé par rassemblée de fort Royal, contre les calomnies des molinistes, et les sinistres explications qu'on lui donne au désavantage de la vérité. Le but du calomniateur était une noire infamie : faire passer les jansénistes pour impies et hérétiques par leur propre confession. Inutile

LES JÉSUITES ET l'ÉDUCATION. 331

de dire que les opinions attribuées par le faussaire aux jansénistes étaient le conjtre-pied de leur doctrine. Il ne fut pas difficile à Arnauld de le prouver. Le grand théologien dont les sentiments chrétiens n'ont jamais été contestés, remontra aux révérends pères, que c'était un crime horrible de supposer et d'attribuer à des théologiens catholiques un ouvrage rempli d'erreurs impies et détestables ; il les accusa d*nne fourbe plus que diabolique (1). Avait-il tort?

Vous vous rappelez, cher lecteur, le tapage que fit la presse catholique, quand on découvrit qu'un mandement publié par le Journal de Gand comme émané de l'archevêque, était l'œuvre d'un jeune magistrat. On cria au faux, et un représentant osa porter cette accusation à la tribune de la chambre. Le faux consistait en une spirituelle plaisanterie : elle était, du reste, si inoffensive, qu'elle avait été prise au sérieux par la presse épiseopale, preuve évidente qu'il n'y avait rien dans le mandement qu'un évêque n'eût pu signer. Cependant, cette accusation aussi malveillante que stupide força le jeune magistrat à donner sa démission. Puisque le hasard me met sur ce sujet, je dirai tout haut ce que je pense^ Je ne pardonnerai jamais aux libéraux qui siégeaient à la Chambre leur faiblesse, je devrais me servir d'un terme plus dur, et je resterais dans le vrai. Votre lâelieté a toujours fait la force du parti catholique, et jamais lâcheté ne fut plus coupable que celle-ci. Il s'agissait de défendre un homme qui était l'honneur de notre magistrature, un homme qui, par ses sentiments, par son caractère, était placé si haut, que le reproche qu'on lui adressait

(1) Histoire du Jansénisme, 1. 1, pag. 303.

aurait dû être repoussé comme une infâme calomnie ! Sauf quelques nobles paroles, il y eut silence sur tous les bancs. !Ëtait-ce conviction de la faute du magistrat? Non, cela n'est point possible. Qu'était-ce donc?

Je reviens à mon jésuite. Il ne faut pas deux poids et deux mesures, messieurs les catholiques et messieurs les libéraux. Si une plaisanterie est un crime, quand elle consiste à attribuer à un évêque un écrit qu'il n'a point composé, que sera-ce d'une pièce où l'on attribue au prétendu auteur des opinions impies et hérétiques? C'est bien là la plus kornbUde toutes les calomnies^ comme le disait Arnauld, Ce mot doit même être trop doux pour ces messieurs de la Chambre : il faut dire un crime inexpiable. C'est cependant à ces calomniateurs tonsurés qu'au dix-septième siècle, les parents catholiques confiaient leurs fils ! C'est un homme coupable à' une fourbe plus que diaholique qui était chargé de moraliser les jeunes générations I Était-ce quelque criminel émérite, marqué du fer chaud, qui avait ourdi ce faux ? Du tout. Pendant un siècle, la Société ne fut occupée qu'à calomnier les jansénistes, pour la plus grande gloire de Dieu, Ce n'est donc pas un trait isolé, exceptionnel, c'est un fait comme il s'en passait journellement. N'ai-je pas raison de dire que la conscience s'éteint dans la Société de Jésus, comme elle s'éteint chez tous ceux qui pensent que la sainteté du but sanctifie les moyens. Est-ce là votre morale, pères de famille qui confiez vos enfants aux jésuites? Non, certes. Et vous livrez vos enfants, ce que vous avez de plus cher au monde, à des maîtres dont vous repousseriez la morale comme un crime ! Voilà pourquoi je dis et je répète que vous êtes aussi coupables c^m^ aveugles!

QUATRIÈME LETTRE

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