‹ Lettres sur les JésuitesChapitre 23 sur 36 · LES JÉSUITES CALOMNIATEURS ET PROFESSEUBS DE MORALE · texte numérisé non relu

LES JÉSUITES CALOMNIATEURS ET PROFESSEUBS DE MORALE

Je veux ouvrir les yeux aux Belges sur le compte des jésuites. Pour cela, je ne puis faire mieux que de continuer rhistoire des calomnies jésuitiques. C'est toujours la Morale pratique desjéèuitea qui me sert d'autorité. Il est impossible à la compagnie de repousser ce témoignage : car j*invoque contre elle ses faits et gestes. Je pourrais écrire un volume sur les calomnies des révérends pères dans leurs longues discussions avec les jansénistes. Toute leur conduite ne fut qu'un tissu de mensonges, de fraudes, de violences, d'abus de pouvoir. Je voudrais que l'histoire de ces querelles fût écrite au point de vue moral ; ce serait la flétrissure de la Société. Il m'est impossible de faire ce travail dans quelques Lettres; un ou deux traits suffiront à mon sujet. Je veux démontrer que les jésuites perdent le sens moral, à force de pratiquer la maxime de leur compagnie, que l'on peut tout faire, même le crime, pour la plus grande gloire de Dieu, Et

comment des hommes» qui n'ont plus le sens moral, pourraient-ils moraliser la jeunesse? Pères, écoutez; c'est de votre devoir, c'est de votre intérêt, c'est de vos plus chères affections qu'il s'agit.

Les jésuites sont-ils, oui ou non, calomniateurs? Four se mettre à couvert de tout reproche de légèreté, dans une matière aussi grave, l'auteur de la Morale pratique commence par dire ce qu'il entend par calomnie : c'est un fait faux, préjudiciable àThonneur du prochain, avancé dans un livre public. Ceux qui inventent ces faussetés sont les plus criminels des calomniateurs; ceux qui les publient, sachant qu'ils débitent des faits faux, ne sont guère moins coupables. Qu'on juge, d'après cela, ce qu'un père de la compagnie rapporte de l'abbé de Saint-Cyran etd'Arnauld : «On ' sait assez combien de fois l'abbé du Verger de Hauranne » et Arnauld ont entretenu les religieuses de Port-Royal du

• livre de Sanchez, du mariage, traduisant à cet effet, dans

# notre langue, les endroits les plus éloignés de la pudeur, f et les moins sortables à la condition de ces âmes innoa centes, à dessein de leur donner de Fhorreur de la con- 1 duite des jésuites, /t de les engager de plus en plus en » la leur. •

Je doute fort que mes lecteurs connaissent le livre du révérend père Sanchez sur 1© mariage. Pour me servir de l'expression de Bosauet, c'est un recueil à* ordures, les plus sales, les plus dégoûtantes, que la sale imagination d'un jésuite ait jamais imaginées. Eeprésentezvous maintenant, cher lecteur, deux hommes d'Église expliquant, interprétant ces obscénités à des religieuses dont beaueoup étaient jeunes ! Le prétexte de ces lectures était, dit notre calom*

niateur, de donner aux religieuses de Port-Eoyal de Thorreur contre la société de Jésus. Il juge ses adversaires d'après les maximes delà compagnie; de même qu'elle ne recule devant aucun moyen, quand il s'agit de perdre un ennemi, il suppose que les jansénistes en faisaient autant. Mais à quoi ne pouvait pas conduire le moyen^ qu'on suppose pratiqué par Saint-Cyran et Arnauld ! Notre calomniateur n'a garde de le dissimuler : » Infâme artifice I s'écrie-t-il, qui, » joint à la liberté de leur nouvel Ëvangile, qui permet » tout à l'esprit intérieur, aura possible été suivi de bien u d^ autres effets! » Voilà le bouquet de la calomnie! Il n'y en eut jamais de plus atroce ni de plus sotte. On n'a qu'à lire une ligne de Saint-Cyran, une ïîgne d' Arnauld, pour connaître ces hommes, et pour se convaincre de leur haute moralité. S'il y a un reproche à leur faire, c'est qu'ils poussaient jusqu'à l'excès la rigueur du spiritualisme évangélique : ils eussent été dignes l'un et l'autre de figurer parmi les saints du désert. Et ces hommes sévères, ces vrais disciples du Christ, sont accusés d*avoir enseigné l'immoralité à des religieuses, dont ils avaient la direction spirituelle ! L'archevêque de Paris flétrit avec une juste indignation cette calomnie du père Pintereau, dans le même écrit oii il censure un autre père de la Société, également calomniateur : » Je ne rapporterais point, dit Mgr de Gondy, une autre

• calomnie plus détestable y que les jésuites ont inventée

• contre Vhonneur d^e ces mêmes religieuses^ s'il n'était né-

• cessaire de faire voir que ce n'est pas d'aujourd'hui que » leur médisance a passé toutes les bornes de la pudeur ^ pour » diffamer ces vierges sacrées et les faire soupçonner d^im^ ê pureté, n Voilà donc les jésuit<?s, non pa:s tel ou tel, mais

tous marqués du fer chaud, comme calomniateurs, et cela par un archevêque ! Cependant, ces religieux flétris publiquement pour avoir inventé des accusations déshonorantes et fausses à charge de religieuses et à charge de leurs directeurs, ces mêmes pères étaient chargés de moraliser la jeunesse dans . leurs chaires et dans leurs confessionnaux! Il n'y a plus de religieuses à calomnier aujourd'hui, mais il y a toujours des ennemis à poursuivre; et contre ces ennemis tous les moyens sont légitimes, comme Ta dit un évêque, élève et grand ami des jésuites. Et c'est à ces hommes, dont le sens moral est éteint, qu'au dix-septième siècle, et encore au dix-neuvième, les pères confient leurs enfants! Quel coupable aveuglement !

Je dis que les jésuites ont toujours pratiqué le même système de médisance et de calomnie à l'égard de tous leurs adversaires. .C'est encore un archevêque qui va me servir d'autorité. Les jésuites voulaient avoir le monopole de l'enseignement. Ils firent une sourde guerre aux pères de l'Oratoire, qui s'occupaient aussi de l'instruction de la jeunesse. A Mons, vers la fin du dix-septième siècle, quelques personnes, pour décrier les oratoriens, répandirent beaucoup de faux bruits contre eux. Plusieurs de ces impostures regardaient leur conduite dans l'administration du sacrement de pénitence. Mais comme les diffamateurs craignaient que le peuple n'en fût pas assez touché, ils y ajoutèrent ces deux calomnies, qu* ils étaient ennemis du ctdle de la Vierge, et qu'ils ne croyaient pas qu^ elle fût mère de Dieu, Une religieuse carmélite, belle-sœur d'un M. Hennekins, conseiller à la cour souveraine de Mons, prévenue de ces faux bruits, parlait souvent à sa nièce, mademoiselle Hennekins, de quitter la

conduite du père prévôt de l'Oratoire, pour se mettre sous celle du père Rayer, jésuite. Les révérends répandaient cette calomnie dans toute la Belgique. A Liège, ils s'en prévalurent pour empêcher que le nouvel ordre ne fût reçu. A Bruxelles, un père de la compagnie, prêcha dans trois on quatre sermons contre les nouveaux hérétiques venus de France dans les Pays-Bas. Ce prédicateur orthodoxe, dans son saint zèle, raconta en pleine cha\^e, toute une conversa-, tion qui devait avoir eu lieu entre la religieuse carmélite de Mons et sa nièce : h La tante ayant dit à mademoiselle » Hennekins, qu'elle devait avoir recours à la sainte mère

• de Dieu, la nièce répartit : Comment, ma tante, que M dUes-vous là? Vraiment, la sainte Vierge n'est pas mère

• de Dieu. C'est une erreur contre la foi. Elle est bien mère « du Christ, mais non pas mère de Dieu. « Autant de mots, autant de mensonges !

Voilà le venin que les révérends distillaient contre un ordre religieux recommandable par ses vertus et par sa science. Ai-je tort de les appeler des empoisonneurs ? L'on me demandera, comment il se fait que ces calomnies ne furent pas réprimées. Les censures, les condamnations ne manquèrent point, mais les jésuites s'en moquaient. Le père Coemans qui débita ces mensonges à Bruxelles, en ayant soin d'inviter toute la ville à ses sermons, fut obligé de quitter la capitale, sur la plainte du chapitre métropolitain de Malines. On le relégua à Ostende. Qu'y fit-il? En guise d'amende honorable, il y prêcha les mêmes impostures qu'il avait vomies à Bruxelles. L'archevêque de Cambrai, après une information minutieuse, rendit, en 1690, une sentence qui justifiait entièrement les pères de l'Oratoire,

de toutes les fausses accusations que les jésuites avaient répandues contre leurs rivaux. Que firent les révérends? Ils osèrent appeler de cette sentence, et appeler devant un tribunal laïque ! Je demande encore une fois, comment des religieux qui faisaient profession de mentir, de médire et de calomnier, pouvaient moraliser la jeunesse !

CINQUIÈME LETTRE

LES it&TJUES, LE FÂTBI0TI8ME ET L'OBÉISSâNCE FILIALE.

J'ai cité dans une de mes Lettres, les paroles de Fra Paolo Sarpi sur les jésuites ; je lé& recommande encore une fois à mes lecteurs : « Jamais, dit-il, il ne sortit d'un collège de

• jésuites, un fiU obéissant à son père, un citoyen fidèle à sa

• patrie^ un sujet dévoué à son prince, - Dans mes £tudes sur les guerres de religion, j'ai donné des échantillons du patriotisme des révérends pères. Les jésuites qui, au seizième siècle, violaient les lois anglaises, les jésuites qui conspiraient contre la vie de la reine Elisabeth, contre la liberté et r indépendance de T Angleterre, étaient des Anglais. Évidemment, la jeunesse catholique qui venait s'instruire dans les collèges de Douai et de Reims, ne pouvait pas avoir de meilleurs maîtres de patriotisme, que les révérends qui vendaient leur patrie à l'ennemi mortel du nom anglais, à Philippe II.

Les jésuitea français, grands démocrates, partisans déci-

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dés du suffrage universel, étaient tout aussi bons patriotes. Ils étaient également prêts à vendre la France à Philippe II; ils étaient payés par le roi d'Espagne pour calomnier Henri IV, pour exciter des fanatiques à immoler le seul prince qui eût mérité l'amour de ses sujets. C'est en profitant de ces leçons de l'histoire qu'au dix-neuvième siècle, la Belgique a trouvé bon de livrer la jeunesse à la Société de Jésus. Ayant à peine conquis son indépendance, il lui importait de fortifier, d'exalter lé sentiment de la patrie; que pouvait -elle faire de mieux pour cela que de confier l'éducation des générations naissantes aux jésuites? Ils n'ont point de patrie, on ne peut pas mçme dire que leur patrie soit à Eome, ils n'en ont d'autre que le monde sur lequel ils veulent dominer. Des hommes sans patrie inspireront, sans contredit, l'amour de la Belgique indépendante aux jeunes Belges. Les jésuites ont pour maxime : là où nous sommes les maîtres, là est notre patrie. Belges aujourd'hui, ils seront Français demain, si leur intérêt l'exige. Quels excellents maîtres de patriotisme ! Sont- ils même Belges? Qui le sait ? Cosmopolites par essence, ils sont tantôt ici, tantôt là, ils ne sont ni Français, ni Belges. Peut-on avoir de meilleurs maîtres, pour enseigner, par leur exemple comme par leurs préceptes, l'amour de la patrie? Honneur donc et gloire à la Belgique, qui a donné le monopole de l'enseignement aux jésuites! L'avenir nous montrera quelle ardeur de patriotisme anime la jeunesse belge, élevée par les révérends pères 1

Fra Paolo dit aussi que jamais il ne sortit d'un collège de jésuites unfiU obéissant à son père. Voilà un point qui vous touche de près, chers lecteurs, qui confiez vos fils aux

LES JÉSUITES ET l'ÉDUCATION. 3^*1

jésuites et vos filles aux jésuitesses. Quant aux filles, je n'ai pas besoin de recourir à T histoire pour vous convaincre que celles qui sortent du Sacré-Cœur ne savent plus ce que c'est que le respect filial, l'obéissance que l'enfant doit à ses parents. Qui de vous tous qui lisez mes Lettres ne connaît un exemple d'une fille dénaturée, qui brise le cœur de son père, en entrant aii couvent malgré lui, ou en extorquant son consentement, -ce qui revient à peu près au même? Je vais vous raconter une conversation que j'eus dans le temps avec une de ces saintes filles. Je lui demandai si Dieu ne commandait point aux enfants d'honorer leurs père et mère. Oui, dit-elle, mais ce commandement ne vient qu'en seconde ligne. Avant tout, nous devons aimer Dieu, et lui obéir. « — « Fort bien, mademoiselle. Mais comment savez-vous que vous obéissez à Dieu, en désobéissant à votre père? Votre père ne veut pas que vous preniez 1« voile; qui vous dit que Dieu vous ordonne de le prendre? w — • Une voix intérieure, une inspiration divine, urte vocation. • — » Êtes- vous bien sûre, mademoiselle, qu« cette inspiration vient de Dieu? Ne serait-ce point l'inspiration de quelque jésuite ou de quelque carme, votre confesseur? « — » Du tout, monsieur, ces voix intérieures ne trompent jamais. » — • Permettez-moi d'en douter, mademoiselle. Voici mon scrupule. Nous devons tant à nos père et mère, qu'une vie entière de dévoûment ne nous acquitterait point de notre dette. Comment donc Dieu pourrait-il vouloir que vous quittiez votre père? Ne serait-ce point donner la mort à celui qui vous a donné la vie? * — » Oh, monsieur, les affections charnelles n'ont point cette force que vous leur supposez, tr

— « Mais si vous vous trompiez, mademoiselle, ne serait-ce point un remords qui troublerait toute votre vieP » — « Comment vouîez-vous, monsieur, que je sente jamais un remords quelconque , quand j'obéis à la voix de DieuP J'ai lu dans mes livres de dévotion, qu'il faut fouler aux pieds père et mère, quand il s'agit du salut de l'âme. ' — «. Cela a été dit, en effet, par un Père de l'église. Quelque dure que soit cette parole, je la comprendrais, si votre père vous commandait quoi que ce soit qui compromette votre salut. Mais si votre père ne veut pas que vous entriez au couvent, c'est sans doute parce qu'il préférerait vous voir mariée. Où sera la consolation de sa vieillesse, si vous le laissez seul? • — «Je prierai pour lui, monsieur. • — » Prier est fort bien, mademoiselle, mais il mé semble qu'aimer serait encore mieux. L'Écriture ne dit-ellè point à la femme qu'elle quittera père et mère pour suivre celui qu'elle aime? • — Eh bien, monsieur, que je quitte mon père pour me marier ou pour devenir religieuse, je le laisserai toujours seul. ' — ' Non, mademoiselle, car il n'y aura pas entre lui et vous le mur du couvent, cette terrible barrière, qui est un tombeau, puisqu'on le cTépassant, vous mourez au monde et à toutes ses affections. Demandez à tous les pères : ils sont heureux quand leurs filles se marient*, ils sont au désespoir quand elles prennent le chemin du couvent. « — • C'est la nature qui est corrompue, monsieur. Je ne puis pas tenir compte de pareils sentiments. «

— » Sur ce terrain-là, mademoiselle, il est impossible que nous nous entendions. Je ne puis pas voir de cor-

# ruption à faire le bonheur d'un vieux père. Je ne puis

m pas voir de corraption au mariage, puisque récriture m sainte nous a donné pour loi de croître et de multi- • plier. H — • Permettez-moi de vous arrêter, monsieur, et m délaisser là notre conversation. Vous me citez à chaque m instant TËcriture sainte. Gela sent Thérésie. v

Il y a une captation religieuse, comme il y a une chasse aux héritages : la première est d'habitude le préliminaire delà i^econde. Les jésuites sont.-ils les seuls coupables? Des filles dénaturées ont déchiré le cœur de leur père, avant qu'il y eût des jésuites et des jésuitesses. C'est le monachisme qui, étant lui-même une violation des lois de la nature, vicie Tàme des enfants, de même qu'il corrompt leur ' intelligence. Je citerai un trait entre mille, pour prouver que je ne parle pas en l'air. Saint Bernard est certainement une des ligures les plus remarquables du moyen âge ; il avait du cœur, mais le cloître le glaça. Un jeune homme ayant quitté le monastère, où il était novice, sur les instances de ses parents, saint Bernard lui écrivit : • Dieu t'avait appelé à lui, et voilà que tu Tabandonnes, pour « suivre le diable. Tes parents le jettent dans la gueule du * lion, ils te plongent dans les gouffres de la mort. Les M démons f attendent, ils sont prêts à saisir leur proie. »

Les jésuites n'ont rien dit, que je sache, qui dépasse ce sombre fanatisme. Seulement ils y ont mis plus d'égoïsme. Saint Bernard était très persuadé que le monde était l'empire du diable, et que le monastère était la seule voie de salut. Les jésuites ne peuvent pas avoir cette croyance, car ils vivent eux-mêmes dans le monde, ils ne sont pas moines. Mais ils mettent plus d'âpreté encore que les moines à embaucher des novices, parce que c'est pour eux

une question d mtérêt et d'ambition. Ils y mettent aussi plus de violence, ne respectant ni leurs promesses, ni l'autorité paternelle. Les protestants avaient la bêtise de confier leurs enfants à la Société les révérends juraient leurs grands dieux qu'ils ne feraient pas de propagande, mais quand un jeune hérétique, touché de la grâce de Dieu, voulait entrer dan» la compagnie de Jésus, pouvaient-ils, eux, s'opposer à la vocation divine? Ne fallait-il point passer sur toute espèce de considérations, quand il s'agissait de h plus grande gloire de Lieu? Voilà le prétexte, je dirai dans une prochaine lettre à quels excès il entraîna les jésuites.

SIXIÈME LETTRE

LES JÉSUITES VOLEtlRS d'eNFANTS.

Les catholiques belges ont demandé la liberté d'enseignement, en invoquant la puissance paternelle : n'est-ce pas aa père, disaient-ils, qu'incombe avant tout l'éducatron de ses enfants , et s'il veut déléguer ses pouvoirs à des hommes qui ont sa confiance, ne serait-ce pas une odieuse tyrannie de l'en empêcher? Une triste expéijence nous a appris, en Belgique, ce que parler veut dire. La liberté que l'on revendiquait en faveur des pères de famille, est devenue le monopole au profit des jésuites. Est-ce que du moins les révérends pères respectent la puissance paternelle, au nom de laquelle on les a investis du monopole de l'instruction? J'ai dit dans une dernière lettre, quel cas les jésuites faisaient de l'autorité des pères, quand les pères sont hérétiques. Il y a là-dessus, dans un historien de la compagnie, un témoignage qui est délicieux. Les révérends pères qui dirigeaient les collèges s'y prenaient si adroitement,

que les enfants des réformés devenaient orthodoies fanatiques. Quand les néophytes retournaient an sein de leur famille, il y avait une lutte de tous -les instants entre le père et le fils, Tun revendiquant son autorité, l'autre refu* aant de s'y soumettre. Le jeune homme, placé entre son devoir d'enfant et son devoir de croyant , allait demander conseil à ses maîtres chéris. C'est de la tyrannie, lui disaient les révérends; il faut obéir à Dieu plutôt qu'à votre père. Insensiblement, la conscience s'obscurcissait, et l'enfant se mettait en révolte ouverte contre l'auteur de ses jours. « Ils se réfugient chez nous, » dit le jésuite Sacchini, « pour trouver un asile contre la persécution de leurs pa- » rents (1). •

Ce mot de persécution^ n'est-il pas bien joli? Moi, je le trouve charmant. Les jésuites commencent par tromper la confiance que les parents réformés leur ont témoignée; ils violent la promesse qu'ils leur ont faite, de respecter les croyances religieuses des enfants qu'on a eu la bêtise ide leur livrer; parjures et traîtres, ils excitent le fils a désobéir au père. Puis quand le père, exaspéré d'avoir été trompé, berné par les révérends, veut user de son autorité, le jeune homme ne trouve plus d'autre moyen de se mettre à l'abri de ceè persécutions, que de prendre l'habit de jésuite. Commenf la société pourrait-elle lui refuser sa protection, alors qu'il s'agit de la plus grande gloire de Dieu? Le vol é^enfant, commencé par la perfidie, est achevé par V hypocrisie.

J'appelle cela un vol d'enfant, c'est un crime pire

(1) Hisloria Socielatis'iesu, t. II, pag. 60.

LES JÉSUITES ET l'ÉDUCATION. U1

que celui que les légistes appellent un plagiat. Si des bohémiens me volent mon enfant, ils ne prennent que le corps, rame me reste, aussi longtemps que le pauvre petit conserve le souvenir du toit paternel. Quand les jésuites s'emparent de mon fils, ils commencent par dessécher son cœur à l'égard de sa famille, ils dénaturent et vicient son âme, ils me volent son affection : qu'importe qu'ils me laissent son corps, ce n'est plus qu'un cadavre ^ et ce cadavre même, ils finissent par me l'enlever, en l'enrégimentant dans leur milice.

J'appelle cela un vol, c'est pire qu'un vol, c'est un meurtre, car c'est une âme qui est tuée; c'est un sacrilège, car c'est le lien que Dieu a noué entre le père et l'enfant qui est rompu. Eh bien, ce crime sans nom se commet tous les jours sous nos yeux, et avec votre complicité, malheureux parents, aussi coupables qu'aveugles : les jésuitesses vous volent vos filles ; les jésuites vous volent vos fils, ou ils corrompent leur intelligence et leur cœur, ce qui est ' tout un. Jusqu'à quand, oh! pères et mères, prêterez-vous la main à votre propre malheur !

Jadis les jésuites pratiquaient encore un autre vol d* enfant : ils enrégimentaient les enfants catholiques, malgré la défense de leurs parents : ils refusaient de les rendre, malgré les arrêts des parlements qui les y condamnaient, malgré l'intervention des princes, malgré l'intercession des papes mêmes. Tant est grand le respect des jésuites pour l'autorité paternelle ! Au seizième siècle, ces plagiats étaient chose fréquente, journalière : » Il n'y en a que trop d^exenv^ • pies déplorables, dit un contemporain, assez connus à un M chacun, et des plaintes publiques en sont laissées à la

« postérité contre ces plagiaire» cruels qui séparent les .

' enfants d'avec leurs pères, et souvent dérobent tout Tap-

' pui et le soutien d'une maison ^1). « J'en citerai deux '

exemples. j

VierreJfférauUt lieutenant criminel au présidial d'Angers, i

avait un fils nommé Eené, Il le donna àînstruireaux jésuites. C'était chose admise, bien qu'étrange, dit un légiste, que celui qui ne faisait pas étudier ses enfants sous les jésuites, |

n'était pas estimé bon catholique. Comme ce fils était l'aîné |

de la famille, et que d'ailleurs il avait un esprit fort vif et des qualités aimables faites pour le monde, le père pria instamment le recteur du collège de Clermont, ainsi que le provincial de la compagnie^ qu'on ne le sollicitât en aucune manière d'entrer en religion. La recommandation eeule est significative : elle prouve que les révérends étaient coutumiers du fait que les parents redoutaient tant. Pierre Hérault alla plus loin , il dit qu'il avait d'autres enfants à consacrer à l'Ëglise, il lui en restait huit, mais quant à son aîné, il le destinait à remplir sa charge et il en voulait faire le soutien de sa famille. Les jésuites ne manquèrent point de promettre tout ce que le pèçe leur demandait : ils sont de si bonne composition, ces révérends I pas fanatiques du tout I

Est-ce leur faute, si la grâce toucha le jeune René? Cela prouvait qu'il était un vase d'élection. Restait à savoir, si les jésuites pouvaient en couscience l'admettre dans leur ordre? Ils avaient promis le contraire. Mais pouvaient-ils, eux disciples de Jésus-Christ, s'engager à s'opposer à Tac*

ri) MénMires de la Ligne, t. VI, pag. 156.

tîon de la grâce divine? La pensée seule d'un pareil sacrilège fait frémir. Mais les jésuites n'aidèrent-ils pas, tant soit peu, la grâce de Dieu, et ne firent-ils pas fonction du Saint-Esprit? Quand ils l'auraient fait, ne sont- ils point tenus par leur vœu de travailler pour la plus grande gloire de Dieu? Bref, le jeune René revêtit l'habit de l'ordre à l'âge de aeize ans ! Jusqu'ici il n'y a rien d'extraordinaire : le vol est un vol habituel.

Le père qui était juriste, et de plus, lieutenant criminel, n'entendit pas plaisanterie. Son fils était mineur, et ne pouvait sans son consentement entrer en religion. Il ne voulut pas croire à V action de la gràce^ et menaça les révérends d'une action en plagiai ^ s'ils ne lui rendaient pas son enfant. Les révérends protestèrent de leur innocence : que le lecteur se rappelle les protestations de la supérieure qui avait caché Anna Bella Korsch! Ces saintes gens sont d'avis que le bon Dieu a donné la parole à l'homme pour mentir; c'était aussi la maxime favorite d'un autre saint personnage qui a nom Talleyrand, un des élèves les plus distingués de Machiavel» le patron céleste de tout ce qui s'appelle tartufe, hypocrite, fourbe, chenapan, faussaire, escroc, empoisonneur, etc., etc., etc.

Hérault n'obtenant rien ni par bonnes ni par mauvaises paroles, déposa une plainte en justice. Le parlement y fit droit, il défendit aux jésuites du collège deClermont de recevoir dans leur ordre Bené Hérault, et leur ordonna de notifier cette défense aux autres collèges. Qu'est-ce que la justice et ses arrêts, pour la Société de Jésus? De quoi les juges laïques se mélent4ls? Ignorent-ils que les clercs ne sont point soumis à leur juridiction ? Mais, direz-vous, cher

350 LESJÉSUITES.

lecteur, les huissiers et les gendarmes ne sont-ils point là pour prêter main forte aux tribunaux? Oui, sans doute : mais les révérends, de mêm eque nos religieuses, ont mille moyens d'échapper à la justice. Ne sont-ils pas cosmopolites? On persécute un de leurs novices à Paris; ils l'expédient en Lorraine. On le poursuit chez les Lorrains ; ils l'envoient en Allemagne. Courez après, maintenant, huissiers et gendarmes, Toiseau a quitté son nid ; partout où vous vous présenterez , vous trouvez le nid tout chaud , mais pas plus de jésuite que sur ma main.

. Le malheureux père, après plus de trois ans de sollicitations et de poursuites, se décida à faire un appel à son fils par la voie de la presse. 11 écrivit un traité intitulé : De la puissance paternelle, par P. Hérault à René Hérault son fils , soi-disant jésuite. Le légiste prouvait très doctement que la compagnie n'avait pu lui enlever son enfant mineur. Il espérait que son fils, touché du chagrin de son père, sentirait quelque remords. Hélas, Kené n'était plus qu'un cadavre. Ses maîtres avaient commencé par étoufi^er en lui la voix de la conscience, avant de le recevoir dans leur sainte compagnie. On dit que le fils dénaturé poussa l'impudence jusqu'à faire une réponse au livre publié par son père. Il est certain qu'il parut une réfutation de l'ouvrage de F. Hérault sous le nom de Hicheaume, provincial de la Société à Paris. J'admirerais volontiers cette audace, si ce n'était le front d'airain des criminels émérites !

En désespoir de cause, le malheureux père s'adressa au roi de France. Henri III écrivit à son ambassadeur à Eome, il écrivit au cardinal prdftcteur du royaume très chrétien; car il faut savoir, cher lecteur, que, dans le bon

vieux temps, chaque !Ëtat catholique payait largement un de ces prêtres orgueilleux qui s'appellent cardinal, pour le protéger à la cour de Kome. L'ambassadeur et le cardinal se mirent en quatre pour complaire au roi de France. Il n'y a pas jusqu'au pape qui y employa toute sa bonne volonté, et toute sa puissance. Mais qu'est-ce que la puissance du pape, qui peut tout, en comparaison de celle des jésuites? Le pape se fit montrer le rôle de' tous les jésuites du monde; il ne s'y trouvait aucun profès ni novice portant le nom de Eené. Quoi d*étonnant ! Cela se pratique encore ainsi de nos jours dans les couvents ; quand on a volé une jeune fille, on la fait changer de nom, puis cherchéz-la. Il y a plus : le pape ordonne au général des jésuites, Aquaviva, d'écrire au provincial de Paris, pour demander l'extradition de Hené Hérault. Cette lettre fut aussi inutile (|ue les autres. Voilà qui est curieux ! Les jésuites ne doivent-ils pas obéir à leur général, ainsi qu'un bâton obéit à la main qui le manie comme elle l'entend? Quand Aquaviva ordonna de /endre Eené à son père, comment les révérends lui purentils désobéir? C'est que les jésuites savaient fort bien qu'il y avait une restriction dans l'ordre de leur général. Aqua-* viva s'adressa au provincial de Paris : or René n'était plus à Paris. Il se trouvait cependant dans l'ordre, car il mourut à la Flèche, en 1644.

Je reviens au malheureux père. Dans son désespoir, il passa, en 1593, un acte par devant notaire, par lequel il priva son fils coupable de sa bénédiction. Mais Pierre Hérault n'avait point passé par les mains des jésuites, il n'était pas réduit à l'étai^de cadavre, et il y a dans le cœur paternel une miséricorde inépuisable. On trouva dans les

35t LES JÉSUITES.

papiers qu'il laissa à sa mort un écrit où il donnait sa bénédiction à son enfant, wi-dUatU jésuite. Le fait que je viens de raconter fit grand bruit, non qu'il eût quelque chose de singulier, mais parce que le père avait mis une insistance et une persévérance peu communes à réclamer son enfant. Un jésuite célèbre l'héroïsme du fiU dans une pièce de vers (1) !

(1) Monarchie de» Holipses, pag. Sii-S45. — Mémoires de la Ligue, t. VJ,pag.l5a

SEPTIÈME LETTRE

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