DES CRÉTINS
Un illustre philosophe, Leibniz, dit, en parlant de Téducation, que les jésuites auraient pu faire de grande s choses, mais que Texpérience prouve qu'ils restèrent toujours au dessous du médiocre (1). On peut généraliser cette remarque, et on Ta faite mille fois. La compagnie est certes Tordre le plus puissant qui ait jamais existé; elle ne reculait devant aucun moyen, pas même devant le vol, pour gagner des enfants intelligents, et cependant elle ne produisit pas un seul grand homme ; il règne chez tous les révérends pères une désolante médiocrité. Le fait est considérable et mérite que Ton s'y arrête, car il est décisif contre l'éducation jésuitique. L'explication en est facile, quand on réfléchit tant soit peu aux conditions de la vie intellectuelle.
(!) Leibniz, Opéra, l. VI, pag. 65.
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Il faut la libre activité de l'esprit pour développer nos facultés. Donc plus vous donnez d'énergie à l'individualité humaine, plus vous avez de chances pour faire produire à chaque homme tout ce dont il est capable. Or rien de plus antipathique, rien de plus contraire à cette expansion des forces individuelles que le jésuitisme.
Napoléon admirait l'unité catholique : cette unité n'est rien en comparaison de celle qui règne dans la Société de Jésus. Tout le monde connaît la célèbre comparaison des jésuites avec un bâton ou un cadavre; mais on ne sait pas jusqu'où va l'abdication de la personnalité chez les révérends pères. ' Soyez bien persuadé, dit saint Ignace à ses dis- « ciples, que tout ce que le supérieur commande, c'est » Dieu même qui l'ordonne ; dans tout ce qu'il ordonne,
* il faut que l'ardeur aveugle d'une volonté prompte à obéir » vous porte sans examen où ses ordres vous appellent.
* Laissons-nous surpasser par les autres religieux dans la 1 pratique des jeûnes, des veilles, des mortifications, mais
* soyons plus parfaits que tous par l'obéissance. Déposez u entièrement votre volonté, abdiquez, abandonnez, sacrifiez u votre liberté, que vous avez reçue du créateur, à la discréu tion de ses ministres. «
Tous les ordres religieux tendent à annuler l'individualité humaine, mais saint Ignace avait raison de dire que les jésuites poussaient cette vertu jusqu'à la perfection ;
* Celui qui veut s'offrir entièrement à Dieu, outre sa volonté, « doit encore lui sacrifier son esprit, son jugem^nt^ et con^ H former son esprit au sien,,. Un seul signe de la volonté » du supérieur doit suffire, quand il n'y aurait de sa part » aucun commandement exprès L'obéissance doit être
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• active, persévérante, accompagnée d'une Jot^ spirituelle: 1 il faut 8t persuader que tout ce quon ordonne est juste ^ » o6éir aveuglément, en renonçant à son propre sentiment. Il » faut être comme un cadavre qui se laisse traiter comme « Von veut, ou comme un bâton qu'un vieillard porte en ' sa main, et dont il se sert pour aller où il veut et qu*il ' emploie comme il veut (1). '
Qu'on veuille bien m'expliquer, comment il peut rester une ombre de force individuelle dans un homme qui est bien pénétré de ces maximes qui ont pour but de tuer toute individualité! Le principe, le germe de l'originalité est étouffé. C'est plus que l'unité, c'est l'uniformité de sentiments, d'idées, de pensées, d'actions. Il n'y a qu'une âme dans la compagnie, le général; tous les autres membres sont des êtres sans vie réelle, car ils n'ont plus d'existence propre : ils sont à la lettre des cadavres. Si tel est l'idéal pour les jésuites, ils doivent avoir le même objet dans leur éducation, ils doivent tuer toute individualité dans leurs élèves, et en faire aussi des cadavres et des bâtons. En Europe, au sein des nations de race germanique, ils ne sont point parvenus à tuer tout esprit individuel, parce que l'élément de race s'est trouvé plus puissant que l'influence de l'éducation. Mais en Amérique la compagnie réalisa son idéal. Ou sait que les jésuites régnaient au Paraguay en maîtres absolus. Le régime de cette république jésuitique peut donc nous donner une idée de ce que serait l'éducation des jésuites, s'ils étaient les maîtres.
(1) Orner Joly de Fleury, Compte rendu des constitutiODs des jésuites, pag. 105-108.
Rien de plus dégradant que le gouvernement établi au Paraguay. Il y avait dans chaque paroisse un -jésuite qui était le maître absolu, auquel les Indiens obéissaient, comme les jésuites obéissent à leur général : c'était une république de cadavres et de bdtotu. Mais on a beau vouloir tuer l'âme de l'homme, elle vit, et résiste, par conséquent, au despotisme qui voudrait l'anéantir. Le châtiment suivait de près la faute, et ce châtiment semblait choisi ^dessein, pour détruire tout sentiment de dignité, d'honneur, de personnalité. Imaginez-vous qu'un général désobéisse au ministre de la guerre (je choisis cet exemple, parce que dans l'armée aussi règne l'obéissaoce passive). Eh bien, le ministre fait appliquer à>ce général un nombre de coups de fouet proportionné à la faute, puis le général vient baiser le pan de l'habit du ministre, et le remercier du châtiment rigoureux qu'il a reçu. Voilà l'instrument d'éducation des jésuites : il forme des esclaves bien dressés, mais il déforme aussi l'homme tel que Dieu l'a créé.
Tout le régimç du Paraguay était à l'avenant. Nous considérons la propriété, comme l'expression la plus énergique et comme la garantie la plus précieuse de l'individualité humaine. Par cela même les jésuites ne pouvaient point l'admettre dans leur empire. Les Indiens recevaient leur ration, comme nous la donnons à nos chevaux; agriculteurs ou industriels, ils devaient déposer dans des magasins tout le produit de leur travail ; il leur était défendu, sous peine du fouet, de s'approprier quoi que ce soit, fût-ce une poule, fût-ce un œuf. Ajoutons que les révérends pères trouvaient leur compte à ce régime, car si les Indiens n'étaient point propriétaires, en revanche la compagnie l'était; elle s'enri-
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chissait du travail de ses esclaves. Chose remarquable! Les jésuites justifiaient ce régime, en le comparant à la communauté qui régnait parmi les premiers chrétiens. Si la comparaison était exacte, il faudrait dire que le christianisme est coupable, en ce sens que l'esprit de liberté, d'individualité, de personnalité lui manque. Mais la comparaison cloche, mes révérends pères. La communauté des chrétiens de Jérusalem était inspirée par la charité : il n'y avait point chez eux d'esclaves exploités, ni de maîtres exploitants. Chez vous, ce n'est point la charité qui règne, c'est la domination (!)•
Que peut produire un pareil régime dans l'éducation? Mes lecteurs se rappellent qu'un jour, dans la chambre des représentants, il fut l^uestion des livres qu'un jésuite recommandait pour former l'esprit et le cœur des enfants. M. De D*ecker, pressé par ses adversaires, laissa échapper ce mot devenu fameux, qu'une pareille littérature, celle des jésuites, ne pourrait former qu'une génération de crétins. C'est bien là le fruit de l'éducation . jésuitique. Au Paraguay, les enfants apprenaient à lire et à écrire deux langues, le latin et l'espagnol ; ils copiaient admirablement, et ils chantaient à ravir, mais ils ne comprenaient pas un mot de ce qu'ils écrivaient, ils n'entendaient pas un mot des hymnes par lesquels ils célébraient les louanges de Dieu! C^étaient des machines, des automates, des cadavjes. Dira-* t-on que la piété de ces pauvres Indiens était d'autant plus vive, que leur développement intellectuel était moindre?
(1) Recueil des pièces qui ont paru sur les affaires des jésuites dans le Portugal, 1. 1, pag. 83, 88, 89, 129.
Toute leur religion, toute leur morale consistait dans Tobéissance absolue qu'ils avaient pour les commandements de leurs maîtres. -Leur obéissance même était machinale. On ne dit pas d*une montre qui marche régulièrement, qu'elle obéit à Thorlpger. Il en était ainsi des Indiens. Donc, ni développement intellectuel, ni développement moral : des machines bien montées. Mais, un beau jour, les jésuites furent chassés du Paraguay. Que devinrent alors ces Indiens si bien élevés? Ils retournèrent dans leurs bois, et reprirent leur vie sauvage. Les mécaniciens n'étaient plus là pour remonter les horloges ; dès lors, elles s'arrêtèrent. Yoilà l'éducation des jésuites.
NEUVIÈME LETTRE