LES JÉSUITES MAITBES DE TENUE
* On me dit que je calomnie les jésuites. Comment croire que le but et Teffet de leur éducation soient de crétiniser la jeunesse? Comitient croire que pendant des siècles, et encore aujourd'hui, leurs collèges soient recherchés par les parents, s'il était vrai que Ton n'y formât que des crétins. Il y a un crétinisme lettré, poli, tout parfumé d'un semblant de science : c'est celui des jésuites. J'appelle crétins tous ceux qui n'osent pas penser lil)re ment, tous ceux qui soumettent leur intelligence et leur âme, à la volonté absolue d'un supérieur. Tels sont certainement les révérends pères, d'après leur propre témoignage : ce que moi j'appelle crétinisme, eux l'appellent perfection. Si eux se trouvent parfaits en étant des crétins, ils chercheront naturellement à donner à leurs élèves la même perfection. De là cette génération inerte que nous voyons sous nos yeux. Quelques-uns ont le fanatisme; il leur reste au moins quelque vie, bien que
leur intelligence soit faussée, et leur âme aveuglée. La plupart ne sont plus que des cadavres : aucun sentiment généreux, du calcul, de la science ignorante, c'est à dire superficielle, sans initiative, ^ce qu'il faut pour parvenir; pratiquant les cérémonies publiques du culte, sans que l'on sache s'ils sont croyants ou non. Cette religion extérieure, cette apparence de foi, leur suffit pour gagner le ciel, comme . le semblant de science leur suffit pour acquérir une position dans le monde, Sont-ce là des hommes? M. De Decker a raison de les appeler des crétins.
Je lis dans un écrivain allemand en quoi consistait l'éducation tant vantée des jésuites dans les siècles derniers; quant à l'instruction scientifique, je produirai de curieux témoignages dans mes prochaines Lettres. Ils étaient d'excellents dresseurs. On leur livrait des ours mal léchés ; il» les désoursaient, ils les polissaient, et les parents étaient émerveillés du changement miraculeux qui s'était opéré dans leur cher fils. Le vulgaire, et bien des barons et des comtes appartiennent à cette tourbe ignorante, inintelligente, qui forme la masse du genre humain; le vulgaire, dis-je, ne s'arrête qu'à l'extérieur, à la forme : ce qu'ils admiraient, les malheureux, dans leurs enfants, est précisément ce que moi je réprouve, et je déplore. L'ours était désoursé, bien léché, mais il avait payé cher cette politesse, il y avait laissé ses griffes, sa force. Les jésuites, je leur ai rendu ce témoignage, connaissent parfaitement la bêtise humaine; leurs règlements sur l'éducation en font foi. Ils entrent dans les détails lés plus minutieux, mais tous se rapportant à la tenue extérieure : ils se préoccupent de la manière de tenir la tête ; ils disent qu'il ne faut pas
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pincer la bouche, ni laisser tomber la lèvre inférieure. Ils ont une méthode scientifique pour donner de l'aisance, de la grâce aux mouvements du corps. On dit que Napoléon prenait des leçons chez Talma. Les jésuites, comédiens consommés, donnaient à leurs élèves des leçons pratiques dans l'art de feindre des sentiments que l'on n'a point. Excellent moyen de former les jeunes gens à de belles manières I Qui n'a entendu parler des représentations théâtrales des révérends pères P Je donnerai un jour des échantillons des pièces que les jésuites jouaient dans leurs collèges, vrais chefs-d'œuvre de niaiserie et de platitude. Qu'importe? Le but n'en était pas moins rempli. Les élèves prenaient de l'assurance, des manières nobles et distinguées. Puis la grosse caisse faisait son oi!ice. Au dix-huitième siècle, les révérends ne se flagellaient plus à grand orchestre; mais ils étaient- toujours histrions. Ils invitaient le public à leurs représentations, et avant tout les parents. Quel bonheur pour les mamans, et même pour les papas, quand ils voyaient leur fils sur la scène, jouant le rôle d'un saint, d'un ange, d'un archange, ou aussi un rôle plus mondain d'un héros, d'un prince, d'un empereur 1 La musique, la danse même n'étaient pas exclues. Il y avait telle pièce oii l'on voyait le pape exécuter un menuet! Tout cela était archibête; mais les jésuites spéculaient précisément sur la bêtise, spéculation infaillible qui n'a point à craindre des guerres d'Amérique, ni des crises commerciales (1) 1
Yoilà notre jeune homme bien dressé : il tient la télé haute, mais sans arrogance; sa bonche n'est pas pincée,
(1) Sugenheirrij Geschicble der Jesuitea in Deulschlaod, 1. 11, 341-3^3.
et il ne laisse pas tomber la lèvre inférieure. Il a de l'aisance dans sa démarche, il salue d'après les règles du code oivil et sa cravate est irréprochable. Son éducation est achevée. Comme ce jeune homme est bien 1 dit-on dans les soirées du beau monde. Et comme il parle avec facilité 1 On dirait un acteur I Son âme et son intelligence sont-elles en harmonie avec ces belles formes? Qui est-ce qui s'inquiète de cela? Il joue bien son rôle ; n'est-ce point tout ce qu'il faut ? Four l'édification de mes lecteurs, je vais néanmoins soulever un coin du voile; pour dévoiler entièrement les mystères de l'éducation jésuitique, il faudrait avoir passé par les mains des révérends pères ; je n'ai point eu ce bonheur. Je ne puis donc me prévaloir que de quelques indiscrétions échappées aux jésuites eux-mêmes.
Le jésuite espagnol Mariana écrivit un livre intitulé : Discours sur les défauts du gouvernement des jésuites. J'y lis: n Nul ne peut se fier de son frère qu'il ne lui rende quel- » que mauvais office de mouchard et espion; et ne veuille,
• aux dépensât autrui, gagner les bonnes grâces de ses supé-
# rieurs et surtout du général (1). » Des mouchards peuvent-ils former autre chose que des mouchards? Voici un petit trait de moralité jésuitique dont un historien delà compagnie se vante. Eien de plus funeste pour les jeunes gens que les mauvaises lectures. Par mauvais livres, j'entends ceux qui apprennent à penser librement, les ouvrages des hérétiques, par exemple. Au dix -septième siècle, les réformés dé Bohême eurent la bêtise de confier leurs enfants aux révérends pères. Il s'agissait de les convertir, mais sans faire
(l) Mercure Jésuite, t. Il, pag. 100.
de propagande ouverte, car en faisant ouvertement de la propagande, les jésuites auraient nui à leurs établissements; ce qui eût été contraire à la plus grande gloire de Dieu, Mais les enfants sont si simples, si faciles à manier, dit un révérend. Sans qu'il y parût, on les amenait insensiblement à la foi de leurs maîtres. Eestait le danger des livres hérétiques. Bagatelle pour le génie des disciples du Christ: » Il ne fallait pas beaucoup de peine pour les détourner de la 1 lecture des livres protestants; eux-mêmes" se. trahis a SAIENT MUTUELLEMENT, quand Vun OU Vautre avait en sa a possession un de ces écrits empestés (1). « Remarquez, chez lecteur, que le jésuite dont je rapporte les paroles ne voit rien que de louable dans cette trahison mutuelle. Que dis-je? C'est une vertu qu'il exalte, qu'il porte aux nues comme une marque de la grâce divine qui a touché le coeur de ces jeunes moitchdrds ! 'EAi bien, mes lecteurs, si vous êtes père, et si vous n'êtes pas élève des jésuites, que pensez vous de cette manière de moraliser les enfants que vous confiez à la Société? Vous êtes confondu, vous êtes indigné! Et cependant vous laissez votre fils chez les jésuites, ou pour le moins vous confiez vos filles aux jésuitesses pour leur former lé cœur !
Il y a encore une autre vertu quç les disciples du Christ enseignent à leurs élèves, c'est la justice, sans distinction de condition, ni de rang. Les jésuites ont toujours eu le talent d'attirer dans leurs collèges les enfants des classes riches ou nobles; c'est sans doute parce que ceux qui se ressemblent s'assemblent. Les crétins doivent rechercher
(1) Voyez le tome IX" de mes Etudes,
les crétins. Mais ces fils de crétins tiennent à avoir les prix et les distinctions I Leurs papas et leurs mamans du moins y tiennent. Si cependant il y a quelque roturier qui a plus de talent, plus d'application? Que faire? On fait taire la justice pour la plus grande gloire de Dieu, Je cite mes témoignages. L'auteur de la Morale, pratique des jésuites dit : ' Quand ils ont dans leurs classes les enfants
• des riches marchands ou des gentilshommes, ils les font
• triompher, et les font empereurs^ encoee qu'ils ne
• sachent pas lire, en laissant d* autres sans honneur et
• sans prix^ quoiqu'ils soient très bons écoliers , pabce
• qu'ils sont pauvres. De sorte que leur principale inten-
• tùm n*est point d'instruire les enfants, mais de gagner par
• toutes sortes de voies V amitié des personnes puissantes,
• pour devenir maîtres de tout, et s'élever dans le monde, . » Parmi toutes les infamies des jésuites; je n'en connais pas
de plus grande que oelk-ci. Voilà les disciples du Christ qui appelait à lui les petits et les pauvres, et qui maudissait les riches r Si Jésus-Christ est docteur d'humilité, il est aussi docteur d'égalité. Ses soi-disant disciples sont docteurs d'orgueil, et ils empoisonnent de ce venin jusqu'aux cœurs des enfants! S'ils nourrissent la hauteur et l'insolence dans ceux qui pour tout mérite se sont donné la peine de naître, quelles funestes pensées ne doivent-ils pas engendrer chez les pauvres et les déshérités de ce monde? Ils repoussent, ils dédaignent ceux que le Christ chérissait comme ses enfants de prédilection ; ils leur enseigne-nt dès la plus tendre enfance que la pauvreté est un crime» et qu'il leur faut à tout prix devenir riches, s'ils veulent être quelque chose 1 Encore pauvres et riches, vilains et nobles.
LES JÉSUITES ET l'ÉDUCATION. 369
ne sont- ils qu'un instrument pour les révérends pères. Ils se servent de 1* intelligence des pauvres pour le profit de la Société, il se servent de l'influence des puissants pour augmenter leur puissance. Tout est donc instrument pour ces saintes gens , même ce qu'il y a de plus innocent et de plus sacré au monde, l'enfance 1 Vous leur livrez vos enfants pour les instruire et les élever, aveugles parents 1 et vos enfants ne seront pour leurs maîtres que des machines, qu'une matière à exploiter!
DIXIÈME LETTRE
LES JESUITES MAUBES DE MOKÂLE.
C'est pour moraliser les enfants que les parents mettent leurs enfants dans les collèges tenus par des religieux. Leur intention est excellente et elle excuse leur aveuglement. S'ils connaissaient les révérends pères, ils se demanderaient comment des maîtres qui ont pour unique but la domination, pour qui l'instruction même est un instrument de puissance, peuvent moraliser la. jeunesse. L'éducation Hoit avoir son but en elle-même, comme la religion, sinon elle est viciée dans son essence. Faut-il répéter que ce but est le développement de l^nfant? Quant au maître, il accomplit un devoir. Tout doit donc être rapporté à l'enfant, rien au maître. Chez les jésuites, c'est le monde renversé : l'enfant n'est qu'un moyen, l'intérêt du maître est le but.
Dira-t-on que l'intérêt du maître est de remplir son devoir, que son intérêt bien entendu lui tient lieu de ce dévoûment que j'exige. Hélas ! l'intérêt est le plus aveugle
LES JÉSUITES ET l'ÉDUCATION. 371
des guides. Il ne tient jamais compte que du présent» et lui sacrifie toujours Tavenir. Voici ce que je lis dans un Entretien entre Monseigneur de Eeims et le père recteur des jésuites, du 9 juin 1689 (1) : » Je sais de la bouche de M. le Prince d'aujourd'hui, qu'ayant donné à M. son fils, deux jésuites pour le conduire dans ses études , ils lui faisaient tous les jours son thème. Ce petit prince les portait à feu M. le prince son grand-père, qui était ravi de voir ' son petit-fils s'avancer dans les lettres , sans que M. le prince d'à présent ait jamais rien osé dire, ni découvrir l'imposture de ces pères , car les princesses tenaient aux révérends! pères. « Voilà comment V intérêt fait comprendre le devoir. Les jésuites trompaient le grand-père, et ils apprenaient à son petit-fils à le tromper. Excellente instruction 1 Et plus excellente éducation !
Vintérêt bien entendu devrait aussi porter les jésuites à observer une stricte moralité. Mais dès que l'on calcule la moralité, il n'y en a plus : l'apparence produit le même effet. Les révérends pères ont toujours observé les dehors, les convenances. En était-il de même de la moralité intérieure? Je n'écris point la chronique scandaleuse de la compagnie. Il y a cependant quelques traits que je dois rapporter à titre de témoignages, et en citant mes autorités : ce sont des autorités catholiques. Saint Charles Borromée, achevêque de Milan, commença par avoir les jésuites en haute estime ; il s'était laissé séduire par l'extérieur modeste, sévère même des révérends. Il alla jusqu'à prendre un confesseur dans l'ordre, J.-B. Ribera.. Les jésuites grands van-
a)àix,i696,pag.l8.
tarda,, ne. manquèrent point de se faire bonnenr de la sainteté de Tévéque de Milan. 9i son confesseur lui enseigna la ▼oie de la sainteté, il ne la pratiqua guère. Pendant que le pénitent gagnait le ciel, ' Le directeur (je transcris littéra- » lement) se li tarait au crime le plus abominable dans la » maison même de Charles Borromée. Parmi les pages du » prélat (tout saint qu'il fût, il avait des pages), il y en « avait un d'une beauté parfaite, pour qui lé jésuite con« « çut une passion infâme. La confiance aveugle dont Tévéque 1 r honorait et son propre renom d'austérité lui facili- |
1 talent la tromperie. « Elle unit cependant par êtredécou- |
verte, comme se découvrent tous les crimes, ce qui n'em- '
pêche point les spéculateurs en crimes; preuve que Vinééréi bien entendu, est une faible barrière contre rimmoralité.
Que prouve un crime tout individuel, direz-vous? Un peu de patience, cher lecteur, je ne suis encore qu'à mon début. Je continue à copier : » Un jour que saint Charlea » était à Braicla, où les jésuites avaient un collège, ai où Von » 8e plaignait quHls corrompaient toute la jeunesse, il voulut « s'assurer par lui-même, si ces plaintes avaient quelque <r fondement. Toujours prévenu en faveur du prochain, il eut " peine à croire des choses si horribles ; mais il eut la dpun leur d'en être convaincu par les informations qu'il fit à ce » sujet, et par les choses mêmes qu'il vit de ses proprea ' yeux. ElleeL étaient si atroces et si abominables, qu'on lui « entendit dire et répéter que, s'il lui était ppssible , « il ôterait aux jésuites tous les collèges quHls avaient dans ' tout le monde. Pénétré d'une juste indignation contre eux, f non seulement il ne voulait plus les voir, mais U défendit
LES JÉSUITES ET l'ÉÛCCATION. 373
• même qu'on lui en parlât jamais; et pour empêcher ces
• crimes de devenir contagieux» il défendit à ceux qui aspi- « raient au sacerdoce, de mettre le pied dans un collège de « jésuites. Alphonse de Vargas, contemporain, prend IHea « à témoin de la vérité de cette histoire, et assure qu'il la
• tenait de la bouche même de saint Charles (1). «
Les jésuites de Braida ne forment pas toute la compas^nie. Non, grâce à Dieu; et je n*ai aucune envie d'accuser un ordre entier d'immoralité, bien que le célibat y pousse, comme nous le voyons journellement, par les scandaleux débats dont retentissent nos tribunaux correctionnels, et nos cours d'assises. Le fait du collège de Braida n'est du reste pas un fait isolé. Quand, en 1815, le pape rétablit la compagnie de Jésus, un archiviste bavarois publia en latin un recueil de pièces authentiques, constatant des infamies du même genre que celles que je viens de rapporter. Je ne veux pas une seconde fois salir mon papier. Je transcris le titre en note (2). Le livre ne fut pas écrit pour faire scandale» la langue même que l'auteur choisit le prouve. Il voulait avertir les gouvernements et les pères de famille. Les uns furent aussi sourds que les autres. C'était une époque de réaction, tous les morts ressuscitaient. Les jésuites revinrent aussi à la vie. Est-ce que les revenants ne sont plus ce qu'ils étaient F
Je laisse les infamies de côté. Il m'est impossible de croire qu'elles forment jamai? la règle. Mais je dis que la
(1) Histoire des religieux de la Compagnie ds Jésus, t. III, pag. 254- 299. — Alph. De Vargas, Reialio, pag. 86,
(2) Jacobi Morelli,S. J. Amores, escriniis provinci» superioris Germaoia} Monachii naper repertis, breyi libello expositi, per G. H: de Larig. 1815.
moralité ne peut point avoir de bases solides dans le jésuitisme. Les parents s'imaginent que les révérends pères moraliseront leurs enfants, parce que ce sont des religieux,, et qu'ils ont entendu dire qu'il n'y a point de morale sans religion. Mais si la religion même est viciée, que deviendra la morale? Et la religion n'est-elle pa? viciée, dès qu'elle est un instrument de domination? Les jésuites, par hasard, ne veulent-ils plus dominer? Pourquoi donc sont-ils ressuscites? Ils n'ont point d'autre raison d'être. Us doivent donc être ce qu'ils ont toujours été; nous pouvons donc continuer [d'étudier les révérends pères dans leurs faits et gestes.
ONZIÈME LETTRE