‹ Lettres sur les JésuitesChapitre 27 sur 36 · L£S JÉSUITES £N BELGIQUE · texte numérisé non relu

L£S JÉSUITES £N BELGIQUE

Les jésuites cherchèrent, dans tout le monde chrétien, à s'emparer de l'instruction publique. Je ne parle pas au figuré, et l'accusation ne vient pas de moi, elle a été formulée par l'université de Louvain. Voici ce qu'elle écrivit, en 1644, à la Sorbonne, la célèbre faculté de théologie de Paris : « Les jésuites sont nos ennemis communs, ils ne 1 pensent qu'à nous perdre et à réduire, s'ils, pouvaient, n votre université et la nôtre à Yétat déplorable auquel ils u ont réduit celles é^ Allemagne^ dont ils se sont rendus les a maîtres^ et où les écoles sont désertes^ et l'amour des 1 sciences est éteint. Dès que ceux de la Société sont établis 1 en quelque lieu, ils commencent par inquiéter et troubler » les autres, et par leur susciter des affaires , puis ils les M écartent peu à peu par leurs intrigues, et enfin ils les » chassent par V'autorité des puissances^ comme si c'était

H d'eux qa'il fût dit : Israël habitera sur la terre^ en pleine » assurance et y habitera seul (1). »

Pourquoi la compagnie de Jésus met- elle cette ardente jalousie dans ses conquêtes ? Quand on Tentend, c'est pour le salut des âmes, elle n'a en vue que la plus grande gloire de Dieu, Tel n'était pas, je dois le dire, le sentiment des contemporains. En 1594, les curés de Paris demandèrent l'expulsion des jésuites.. Ils constatent» de même que les docteurs de Louvain le disent au dix-septième siècle, que les révérends pères veulent envahir tout l'enseignement. N'est-ce qu'une guerre de boutique? Non, répondent les curés : « Ce n'est pas leur dernier but que de ruiner l'uni- - versité. ^institution des enfants n^est qu^un moyen de s'inn sinuer dedans les villes. Et toilt ainsi que ce géomètre pro- 1 mettait de soulever toute la terre, si ou lui baillait uu « lieu ferme pour asseoir le pied de ses machines, axissi «'dès qu'ils sont entrés en une ville par les éooles, ils y gagnent facilement le resie,\et il ny a pas Ueu où ils ne se » fourrent impudemment (2). » Uù des leurs, l'auteur d« la Monarchie desSolipses, confirme pleinement cette accusation, accusation qui, aux yeux des jésuites, était le plus magnifique éloge que l'on pût faire de leur société. Il dit que le plus grand souci de la compagnie est de s'emparer des enfants, sûrs qu'ils, sont que quand ils dominent sur les enfants, ils dominent sur les familles, et viennent à bout par là de se rendre maîtres des villes et des provinces (S). A-u dix-huitième siècle, Saint-Simon constate

(1) Histoire du jansénisme, 1. 1, pag. 135.

(2) lyArgentré, Collectio jndicioram, t. II, i, pag« 512. <3) la Monarchie des SoHpseSj pag. 338.

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que les jésuites étaient maîtres de presque tout le public par l'instruction de la jeunesse.

Yoilà des voix catholiques, cher lecteur, qui abondent entièrement dans mon acte d'accusation. Aujourd'hui les jésuites et leurs amis revendiquent la libérée; l'histoire nous apprend ce que la liberté veut dire dans leur bouche : c'est la domination. Ils ont, du reste, cela de commun avec « toute l'Église. Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que les universités que les jésuites s'acharnaient à détruire, étaient des établissements catholiques ; ils voulaient donc le monopole dans le sein même de l'Église, et ils le voulaient pour dominer sur la société, sur le monde. Voyez-vous maintenant, cher lecteur qui mettez vos enfants' chez les jésuites ou chez les jésuitesses, ce que vous faites : vous prêtez la main à étendre la domination de la compagnie. Si vous êtes d'accord avec les révérends, alors je n'ai rien à dire : question d'aveuglement; mais si vous êtes libéral, il n'y a pas au monde de plus grande contradiction que la vôtre. C'est, dites-vous dans l'intérêt de Tinstruction et de l'éducation que vous confiez vos enfants aux jésuites. Je vais vous dire ce que les révérends ont fait de l'instruetion moyenne en Belgique, alors qu'ils en avaient le monopole à peu près exclusif.

Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, la compagnie de Jésus fut abolie. Quelque temps après, l'abbé Nélis fut chargé par le gouvernement de faire un rapport sur l'état de l'instruction dans nos provinces. Je transcris littéralement ce qu'il dit de l'enseignement moyen : « A ' l'époque oii la Société de Jésus fut abolie dans les Pays- » Bas, les éiudes étaient tombéee dans une décadence qui dif-

« ferait ^eu d^une bâebabie complète. Les écoles publi- • ques étaient régentées ou par les jésuites ou par les i> moines de différents ordres, principalement des augus- » tins, ou par des prêtres séculiers. « Voilà déjà un aveu précieux. Tous les collèges, soi-disant publics, étaient dans les mains du clergé, soit séculier, soit régulier. On pré- , tend aujourd'hui que V Église seule a capacité d'enseigner, c'est le mot d'ordre du parti catholique. Qu'est-ce que rËglise a fait de l'instruction, alors qu'elle en avait la direction exclusive? Si jamais, c'est alors qu'elle aurait dû faire preuve de cette capacité qu'on lui reconnaît si généreusement. Voici cependant un abbé qui constate que sous l'empire du monopole ecclésiastique , les études tombèrent dans une barbarie complète, O admirable capacité 1

Je poursuis. Il y avait manque de concurrence, dira-t-on. Du tout, puisqu'il y avait des écoles tenues par les divers ordres monastiques, par les jésuites et par le clergé séculier. On aurait dit qu'ils s'entendaient pour couvrir la Belgique de ténèbres intellectuelles; c'était une variété de ténébrions : » lies jésuites, - dit l'abbé Nélis, » avaient toujours la vogue, mais renseignement était partout également mauvais, » Encore un aveu précieux. Aujourd'hui aussi, les jésuites ont la vogue : preuve certaine, disent les parents même libéraux, que leurs collèges sont les meilleurs. Eh bien, voici un abbé qui nous apprend qu'au dernier siècle les révérends avaient également la vogue, bien qu'il y eût concurrence d'autres ordres et de prêtres séculiers, et que néanmoins leur enseignement était tout aussi mauvais que celui de leurs concurrents. Pourquoi avaient-ils donc la vogue? La

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vogue des révérends doit évidemment être étrangère à la bonté de leur instruction, puisque cette instruction était mauvaise. A quoi tenait en définitive leur prestige? Ils avaient un talent, une supériorité incontestable, celle qui consiste dans Fart d'exploiter la bêtise humaine. Et les descendants n'ont point dégénéré de leurs ancêtres.

L'abbé Nélis expose ensuite en quoi consistait l'instruction tant vantée de l'Eglise, laquelle a seule la capacité d'en' saigner, • Dans les meilleurs collèges^ toute l'explication « des auteurs latins se réduisait pendant sept années d'étu- • dès, à une centaine de vers de Virgile, à quelques lignes de » Quinte Curce et à cinq ou six des plus courtes épîtres de » Cicéron. • Les jésuites appliquaient à la lettre le précepte d'Horace : Hâtez-vous lentement. Que faisaient-ils dans leurs classes? Ils y dormaient sans doute du sommeil des justes. La plupart des auteurs latins n'étaient pas même connus de » nom dajis les collèges, » C'est que peut-être, les révérends avaient une prédilection pour l'hébreu ou pour le grec? « On u n'avait jamais entendu parler de la langue grecque dans . a leurs collèges. » Est-ce par hasard l'histoire qui faisait l'étude favorite des révérends? Inconnue, répond l'abbé Nélis. Alors c'est la géographie? Ni vue ni entendue, dit notre abbé. Qu'enseignaient-ils en définitive pendant sept mortelles années? La grammaire. Ils y excellaient aussi? Au dire de l'abbé Nélis^ ils la traitaient d'une manière pitoyable. Notre abbé est trop sévère, dira-t-on. Qui ignore que les élèves des jésuites parlaient parfaitement le latin ? Il y a latin et latin. Il y a le latin classique, il y a le latin de cuisine, il y a le latin de Molière. Quel latin les révérends parlaient-ils? • Tout leur enseignement, dit l'abbé Nélis,

' 86 réduisait à apprendre aux écoliers un peu de laéin 1 du moyen âge! » Voilà encore une variété de latin, cousin germain de celui de Molière, et de celui des cuisinières. Quant au latin du siècle d'Auguste , continue Tabbé Nélis, la plupart des maîtres ne le connaissaient que comme on 1 on sait que ton parle en Chine et au Japon un langage dif- H férent du nôtre. » Cet abbé est décidément une mauvaise langue 1 Non, cher lecteur, c'était un homme très honorable ; ses^vertus et sa science relevèrent à Tépiscopat.

' Que nous fait votre latin et votre grec ? diront les hoir bereaux belges qui envoient leurs enfants chez les jésuites ' de Namur. Nous ne connaissons ni l'un ni l'autre, c'est « à peine si nous savons épeler le français, et cependant * nous sommes comtes et barons. Il suffit que nos enfants « soient bien élevés, qu'ils sachent danser avec grâce et sa- K luer idem. » Il n'y a pas à disputer sur les goûts, messieurs les hobereaux. Saluez donc et dansez à votre aise. Seulement écoutez le conseil d'un adversaire : rappelezvous 48 ! Vous êtes'les amis des jésuites, soit, mais n'identifiez pas trop vos intérêts et vos destinées.- Les révérends seront un jour chassés. Gela est aussi sdr que 2 et 2 font 4. Et alors?

Il y a une justice, me dit-on, que vous devez rendre aux jésuites, c'est que leur discipline est excellente. Je ne demande pas mieux que d'être juste, voire même indulgent. Mais il y a ce* terrible abbé Nélis qui me crie aux oreilles: La police et la discipline se trouvaient dans un état à déplorer. Ainsi l'éducation valait l'instruction, et cela dans tçus les établissements ecclésiastiques. Et c'est ce bienheureux temps que les catholiques voudraient ramener ! Car dire

que VEffltse seule a capacité é^enseignety c'eat bien dire, qu^elle seule doit enseigner. Or tant que TEglise seule a enseigné, les ténèbres de Tignorance couvraient ia Belgique. C'est donc ce bienheureux temps que nos ténébrions voudraient ressusciter 1 Les collèges des jésuites valent ceux de l'Etat, me dira-t-on, et le temps des ténébrions est passé. Permettez-moi d'en douter, messieurs les apologistes de la compagnie ! Si les collèges des révérends sont si parfaits, comment se fait-il qu'ils redoutent la lumière du soleil? Il y a chaque année des concours; pourquoi n'y prennent-ils pas part? Pourquoi ne viennent«ils pas écraser leurs concurrents de leur éclatante supériorité? Ils ne sont plus des ténébrions! Il est vrai qu'ils n'enseignent plus le latin du moyen âge, et qu'ils ont amélioré leur enseignement. A qui faut-il en savoir gré? Est-ce à l'amour des révérends pour la science? Il faudrait être un triple niais pour le croire. La concnrrenoe les y force, les examens leur font une nécessité de suivre le progrès général. Ce ne sont pas eux qui l'ont inauguré, et s'ils pouvaient jamais redevenir les maîtres, les ténèbres couvriraient de nouveau la Belgique, comme du temps de l'abbé Nélis. Or, cher lecteur, en mettant vos fils chez les jésuites, et vos filles chez les jésuitesses, vous hâtez cet heureux jour, où les ténébrions feront encore une fois de notre patrie la Béotie de l'Europe.

DOUZIÈME LETTRE

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