QU*EST-CE QUE LES JÉSUITES
rhamanité était de donner aux individus la liberté de penser^ pour mieux dire de consacrer par les institutions politiques une liberté que Dieu a donnée à Thomme en le douant de raison. En faissMit une guerre à outrance à la réforme, les jésuites voulaient donc détruire la liberté de l'individu et l'indépendance des Etats, c'est à dire qu'ils ne voulaient rien moins qu'anéantir l'œuvre du Créateur. Voilà pourquoi ils furent obligés d'avoir recours à ces moyens funestes qu'on leur a tant reprochés, la ruse, la fraude, le mensonge.
De quoi s'agissait-il en efiEetP D'enlever à l'homme une liberté que Dieu lui a donnée. Evidemment ce n'était pas à la raison que les jésuites pouvaient s'adresser, pour anéantir la liberté de l'intelligence. Us s'adressèrent aux plus mauvais instincts de l'homme : ils exploitèrent la crédulité, en répandant les superstitions : ils s'emparèrent de l'enfance et de la jeunesse pour lui inoculer le poison du fanatisme. Et ils réussirent autant que l'on peut réussir dans une œuvre dont le succès définitif est impossible. Même spectacle au dix-neuvième siècle. C'est toujours la liberté qui est l'objet de la lutte, seulement elle s'est agrandie; ce n'est plus la liberté religieuse, c'est la liberté de penser, la liberté de la presse, la liberté politique. Les jésuites sont aussi les mêmes : ce sont toujours ces hommes qu'un légiste du seizième siècle qualifiait de serpents. Les serpents ont changé de peau, voilà tout ; mais le poison qu'ils distillent n'a point changé. C'est toujours la domination qui est le but des jésuites : ils ont pour ennemi, non plus une secte, mais la raison, et toutes les libertés que nous devons à la révolution de 89. Les moyens aussi sont restés les mêmes : les révérends pères se gardent bien
d'attaquer reimemi de front ; ils recourent à la rase ; ils prennent le masque de la liberté; pour tromper les simples, ils dissimulent leurs doctrines, ils biaisent, ils soumoisent; toujours hypocrites et tartufes, c'est leur vice originel. On loue leur esprit, on exalte leur adresse : c'est leur faire trop d'honneur. Celui qui ne respecte rien, ni foi, ni loi, a certes un grand avantage dans la lutte, mais c'est la supériorité du fripon, de l'escroc, du faussaire. Telle est aussi la supériorité des jésuites. La remarque ne vient point de moi. Je ne fais que l'office de rapporteur, et mes témoignages sont des témoignages catholiques. Je lis dans la Morale pratiqtie des jésuites (1) : • Quel est, mes pères, le u moyen qui vous rend si redoutables ? Si l'on y prend garde, on a trouvera que c'est cet art de tromper, defourber, de calomnier , u qu'un de vos professeurs a mis au rang des vertus intellec- « tuelles. »
On dira que je commence mon accusation par une calomnie. Je répondrai avec l'auteur de la Morale pratique : • Ce tf n'est point ma pensée d'attribuer à chaque^ ésuite en parti- • culier cet esprit de tromperie par rapport aux choses qui ne » regarderaient que sa personne ou ses propres intérêts. Je veux u même croire qu'il n'y en a presque aucun qui ne fît scrupule « de blesser la vérité dans les rencontres où la société ne se- » rait intéressée. Mais je ne puis me dissimuler ce que les en- » gagements où je me suis trouvé depuis tant de temps m'ont N fait connaître de votre conduite. Ceux qui parmi vous pair raissent le mieux disposés à être sincères en ce qui ne touche
(l)T.YIlI,p.325.
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u que lenr^ personne, ne sont plus les mêmes dans les choses qui touchent la compagnie. L'amour déréglé de votre corps » vous possède de telle sorte, qu'il n'y a presque rien que vous
• ne sacrifiez à cette idole. Il faut bien surtout que vous vous « soyez imaginé qu'il vous était permis de mentir, pour sou- » tenir son honneur et ses intérêts, puisque vous le faites si
• souvent, sans qu'il paraisse que vous vous en soyez jamais » repentis. •
Ce témoignage est d'autant plus remarquable, que l'auteur ne se rend pas compte de la véritable raison du fait qu'il constate. Il voit que toujours'et partout les jésuites sont menteurs et fourbes, quand il s'agit de l'intérêt de leur compagnie. Mais comment se fait-il que l'intérêt de la société de Jésus ne se pouvait sauvegarder que par le mensonge et la fourberie P C'est une nécessité fatale pour tous ceux qui veulent imposer les croyances et les institutions du passé à une société qui décidément n'en veut plus. Ils n'osent pas arborer leur drapeau, ils le cachent, ils mettent un masque, parce que, s'ils se montraient tels qu'ils sont, la société reculerait épouvantée. C'est dire que les jésuites ne sont pas les seuls qui soient fottràes et menteurs, La Bruyère disait que bien des gens appartiennent à la canaille qui sont loin de s'en douter. On peut dire aussi que bien des gens sont jésuites, sans qu'ils s'en doutent. Tous ceux qui suivent les doctrines ultramontaines, sont jésuites au fond ! Or nos catholiques ne se vantent-ils pas aujourd'hui d'être nltramontains? Le plus libéral de tous, M. Montalembert, ne s'est-il pas proclamé ultramontain? Eh bien, ceux qui veulent être tout ensemble libéraux et catholiques à la façon du pape,
sont poussés fatalement, comme les jésuites, à déguiser le passé, à le travestir, à l'embellir, pour le rendre acceptable. Qu'est-ce autre chose que la fraude et le mensonge que l'on impute à la compagniede Jésus? Nous entendons tous les jours en pleine chambre les plus étranges altérations de l'histoire, les assertions les plus incroyables sur l'amour de l'Eglise pour la liberté, même la liberté religieuse. C'est une falsification de ce genre que M. Nothomb s'est permise un jour quand il soutenait que le catholicisme avait pris l'initiative de la tolérance. En ce sens, M. Nothomb est un jésuite. Et tous ses amis politiques qui viennent débiter le même thème, avec des variantes, sont des jésuites. Tous portent un masque. Il faut cependant ajouter que le masque seul ne fait pas encore le jésuite. Ce qui distingue le jésuitisme, c'est l'absence de tout sens moral; c'est cette abominable doctrine que Mgr Malou, dit-on, a proclamée dans un mandement, que tous les moyens légitimes ou non, peuvent être employés, dans l'intérêt de l'Eglise ; ce qui caractérise les jésuites, c'est qu'ils pratiquent la fraude et le mensonge dans l'intérêt de leur ambition, en appelant cette ambition la plus grande gloire de Dieu, C'est ce que je m'engage à prouver jusqu'à satiété.
TROISIÈME LETTRE
QUX LES JÉSUITES SONT MENTETJBS FOUE LA PLUS GRANDE GLOIBE DE DIEU.
Qui n'a entendu maudire Machiavel et sa doctrine? Et qu'est-ce que le machiavélisme ? C'est la funeste doctrine qui légitime les moyens par la sainteté du but. Eh bien , le jésuitisme n'est pas antre chose. Il n'y a que cette dififërence, et elle est toute à l'avantage du politique italien , c'est que Machiavel poursuivait un but réellement saint, l'indépendance de l'Italie, tandis que les jésuites veulent rétablir la domination de l'Eglise sur les individus et sur les Etats ; c'est ce qu'ils appellent la plus grande gloire de Dieu, En apparence, c'est au profit de la papauté qu'ils travaillent, en réalité ils voudraient faire du pape le maître du monde, sauf à la compagnie à dominer le pape. C'est ce but égoïste qui les distingue des catholiques convaincus; c'est cette âpre ambition qui leur fait mépriser tout ce qu'il y a de saint et de sacré. C'est le principe de leur force; mais c'est aussi la cause de leur faiblesse. Bien de grand ne
s'accomplit par des mains impures. Les succès passagers ne manquent jamais à ceux qui ne reculent devant aucun attentat ; mais ces succès mêmes soulèvent la conscience publique contre eux, et les empêchent de triompher : c'est la peine que lar justice divine attache à l'égoisme et aux coupables moyens qu'il met en œuvre.
Tout est duplicité et supercherie dans la compagnie de Jésus. Les jésuites ont osé s'approprier le nom de Jésus-Christ ; le Fils de l'homme, dit saint Augustin, était docteur d'humilité; et ceux qui se disent ses disciples sont l'esprit d'orgueil et d'ambition en chair et en os. Les jésuites prétendent sanctifier leur ambition, en la confondant avec le triomphe de l'Eglise, qui est l'épouse du Christ. Ils sont, il est vrai, les défenseurs les plus zélés de la papauté et de sa toute-puissance ; mais il y a un double mensonge dans leur zèle. Four faire accepter la domination du souverain pontife aux rois et aux nations qui n'en veulent plus, ils ont feint de reconnaître l'indépendance des peuples, en n'accordant aux papes qu'un pouvoir indirect sur le temporel. Premier mensonge, par lequel ils ont voulu tromper les princes, et qui n'a pas même satisfait les papes. Qui est le maître après tout? est-ce le pape ou sont-oe les jésuites ? Le ipage est le maître , à condition d'obéir aux jésuites. Voilà le second mensonge qui les a fait répudier et détester par les catholiques mêmes : car c'est leur domination qu'ils entendaient imposer à l'Eglise et aux fidèles. Est- il nécessaire de parler de leur morale et de leur religion après Pascal ? Si la morale des jésuites était immorale , si leur christianisme n'avait plus rien de chrétien, c'est toujours parce que tout était pour eux un moy^i : en
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Europe, ils accommodaient les maximes sévères de la perfection évangélique aux goûts et aux passions des hommes, et dans leurs mains l'Evangile devenait un mensonge : en Orient, ils reniaient la folie de la croix, ils faisaient du christianisme une doctrine philosophique en Chine, une idolâtrie dans Tlnde. Il est si vrai que la fraude et ie mensonge sont incamés dans la compagnie, que son existence même est fondée sur un mensonge : qui se douterait, en voyant les jésuites si âpres au gain, captant les héritages, trafiquant de tout, banquiers^ marchands, faisant tous les métiers, même celui de boucher, qui se douterait, dis-je, que les jésuites sont un ordre mendiant?
Je dis que tout est mensonge chez les jésuites , jusqu'à leur nom, jusqu'à leur existence. Ils s'appellent les disciples de Jésus-Christ : je prouverai ailleurs qu'ils sont en tout le contrepied de la sainte vie et de la doctrine sévère de celui qu'ils osent appeler leur maître. En comparant leurs faits et gestes à à ceux du Christ , en comparant leur doctrine au spiritualisme évangélique, l'histoire doit dire qu'il n'y eut jamais de profanation plus sacrilège , de mensonge plus éhonté que le nom de jésuite. Four le moment, je me borne à rapporter quelques faits curieux qui attestent que la compagnie a été conçue dans le mensonge. La bulle de Paul III qui approuve le nouvel ordre ûx<t le nombre de ses membres à soixante , et le pape ajoute que la société ne peut pas en admettre davantage (1). Quand les jésuites furent supprimés, ils étaient vingt-deux mille. Est-ce de bonne foi qu'ils consentaient en 15 4:0 à n'être que soixante? La
(1) « Et non altra admilti valeant. > Balle de 1540. {.Mercure Jésuite, 1. 1, p. 310.)
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chose est impossible. Leur ambition embrassait le monde entier : ils voulaient prêcher la foi aui infidèles et [combattre Luther, ib voulaient être un ordre enseignant. Est-ce que soixante jésuites suffisaient pour les missions de Tlnde et de la Chine, pour les missions de rAmérique du Nord et de l'Amérique du Midi? Est-ce que soixante jésuites suffisaient pour combattre le protestantisme en Italie, en Espagne, en France, en Allemagne, en Angleterre, dans le Nord? Est-ce avec soixante jésuites que la compagnie pouvait s'emparer de l'enseignement dans tous les pays catholiques? Autant de questions, autant d'impossibilités; donc les jésuites mentaient au pape. Ils mentaient pour la plus grande gloire de Dieu, car il fallait se faire petits et humbles pour obtenir l'approbation du nouvel ordre : ils n'hésitèrent pas à tromper le pape. N'était-ce pas dans son intérêt même qu'ils le trompaient? Et la sainteté de la compagnie ne légitimait- elle pas le mensonge qu'il fallait employer pour l'établir?
Voilà donc les jésuites approuvés par le pape, grâce à la fraude. Restait à se faire admettre dans lesEtats catholiques. On ne croyait pas, au dix-septième siècle, que les gens portant tricorne et robe noire avaient le droit de s'implanter partout, par la seule raison qu'ils se disaient oints du seigneur. C'est la Belgique qui a l'honneur d'avoir inventé la liberté de la calotte; elle ne pourra manquer de faire son salut pour cette sainte invention. On croyait donc jadis qu'il fallait l'autorisation du souverain pour qu'un .ordre religieux pût s'établir dans un royaume ; et cette autorisation n'était accordée qu'après l'examen des statuts, et sous les conditions qu'il plaisait au prince de prescrire. Quand les jésuites vinrent en France, grand fut leur embarras,
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on leur demanda qui ils étaient et ce qu'ils venaient faire. S'ils avaient fait une réponse conforme à la vérité, ils auraient risqué d'être reconduits à la frontière. Il leur fallut donc biaiser, sournoiser. Ils avaient à peu près tout le monde contre eux, l'évéque de Paris, la Sorbonne, l'université, le parlement. Admirons le talent des révérends pères : il est vrai que c'est le talent du menteur, mais ils le portèrent , dès leur origine, jusqu'à la perfection : ce sont des artistes en fourberie.
Rien de plus entortillé que la déclaration que les jésuites firent, en 1564, au recteur de l'université de Paris. Étaient-ib réguliers? Étaient-ib séculiers? Étaient-ils chair ou poisson? On ne le sait. Ils étaient l'un et l'autre, et ils n'étaient ni l'un ni l'autre. » Nous, des moines! » dirent les révérends. « Nous ne » sommes pas dignes de professer une vie si sainte et si par- -> faite. ' — Si vous n'êtes pas des réguliers, * répliqua le recteur, » donc vous et es des séculiers. — » Du tout; car nous vivons H en communauté, sous certaines lois. > — En quoi donc différez- Ê vous des moines? » demanda le recteur. — « Ceux d'entre nous > qui font les quatre vœux, et que nous appelons profès, sont V réellement des religieux. Les autres, qui vivent dans les col- « léges, les maîtres qui y enseignent et les novices qui y sont « instruits, ne sont point des religieux. » Les jésuites ajoutèrent qu'eux n'étaient point àespro/ès, partant pas des moines (1). Ainsi, chose remarquable, les jésuites prétendaient, en France, qu'ils ne formaient pas un ordre religieux, et c'était cependant comme tel que le pape les avait approuvés ! Ils se reniaient eux-
(1) Mercure Jésuite, 1. 1, p. 34«-349.
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mêmes'pour qu'on youlût bien leur accorder une petite place ; ils n'avouaient point que leur compagnie avait pour mission d'enseigner : leurs collèges ne devaient être que des noviciats pour préparer les maîtres et les disciples à la profession de jésuite. Autant de déclarations, autant de mensonges.
Les jésuites avaient obtenu l'approbation du pape par un mensonge : ils furent reçus à Paris, grâce à un autre mensonge, et, chose curieuse, le mensonge dura autant que leur existence. C'est un avocat général au parlement de Paris qui en a fait la remarque en 1595 : Tout ce qu'ils déclarent, dit-il, tout ce qu'ils promettent, n*est que dissimulation pour parvenir à leur établissement (1). Ils ne furent point reçus en France comme ordre religieux, puisqu'ils ne se présentèrent pas comme tel. Il y a plus : on leur défendit même de porter le nom de compagnie de Jésus ou de jésuites, nom que Ton trouvait trop ambitieux, et presque impie. Ils avaient obtenu un legs de l'êvéque de Clermont pour fonder un collège : ils devaient prendre le nom de Collège de Clermont, C'est donc en reniant leur nom et leur ordre, qu'ils obtinrent leur admission. Un jour qu'on les pressait de dire clairement ce qu'ils étaient, ils répondirent : H Nous sommes tels quels, « ce qui signifie, dit un légiste en 1762, « qu'ils sont tels que leur intérêt voudra qu'ils soient, a parjures, sacrilèges, meurtriers, régicides, s'il le faut (2). »
(i) Mercure Jcsuile, 1. 1, p. 394.
(2) Dénonciation faite à nos seigneurs du parlement de Normandie, p. vi.