DEUXIEME PARTIE
PREMIÈRE LETTRE
QUE LES jiSUlTES, DE LEUR PROPRE AVEU, ASPIRENT A LA DOMINATION UNIVERSELLE.
On lit dans la Confession cPun jésuite, imprimée à Rome, en 1773 (pag. 21) : • L'institut des jésuites tend à une monarchie M universelle qui envahit tous les autres roys, toutes les puisil sauces spirituelles et temporelles. « Quelle folie ! dira-t-on. 11 faut envoyer ce prétendu confesseur aux petites mabons ; ou si par hasard il dit la vérité, ce sont les jésuites que l'on aurait dû confier à un médecin, pour les guérir de leur démence. Conçoiton que des religieux, ou des tels quels, aspirent à la domination du monde? A qui fera-t-on accroire que Loyola, qui était effectivement à moitié fou, ait été un émule d'Alexandre ? Ces accusations exagérées ne sont-elles pas faites pour décréditer les ennemis des jésuites, bien plutôt que les révérends pères? Voilà ce que le bon sens répond à l'imputation de l'ex-jésuite. Mais le bon sens a souvent tort : il a tort toujours quand il s'agit d'apprécier l'œuvre d'une secte, ou d'une religion ; or les
jésuites, quoique s'appeiant tels quels, formaient un ordre, ou, comme on disait autrefois, une religion. Si on jugeait les fondateurs de religions au nom du bon sens, on serait tenté de les enfermer tous dans une maison d'aliénés. Il faut donc laisser là le bon sens et consulter les faits.
Je remarquerai d*abord que les adversaires des jésuites sont unanimes à leur reprocher l'ambition démesurée qui anime les conquérants. L'auteur de la Morale pratique des jésuiles, écnyain remarquable de l'école de Port-Royal, se plaît à rassembler les naïfs témoignages des historiens jésuites, qui tous attestent et exaltent l'humeur conquérante de leur compagnie. Voici les paroles qu'ils placent dans la bouche de Jésus-Christ, s'adressant à Ignace Loyola : • Rome et l'Italie est plus petite que ton cou- » rage. L'Europe même n'est pas assez grande pour toi. Il faut « chercher de nouveaux royaumes ou de nouveaux mondes où tu » plantes les trophées de la religion. > Écoutons maintenant les remarques de notre auteur, elles nous révéleront l'origine et la cause de cette ambition universelle que l'on trouve si ridicule dans un ordre de moines; ce n'est rien moins que l'ambition du christianisme : » La mission que Jésus-Christ donna aux apôtres, « pour aller conquérir toute la terre, n'était pas conçue en des « termes fastueux comme ceux-là, mais elle était un peu plus » efficace ; les Pères n'ont point de honte de faire parler le San- 1 veur du monde et le maître de l'humanité conformément à > leur orgueil. <
C'est donc comme disciples de Jésus-Christ que les jésuites voulurent conquérir le monde. Mais le maître ne songeait qu'à une conquête spirituelle» tandis que ses indignes disciples met-
tent à la place du spiritualisme ôvangélique un grossier matérialisme. Que Ton en juge par Tépitaphe de saint Ignace : « Qui que tu sois, qui te représentes dans ton esprit l'image du « grand Pompée, de César^OM di Alexandre, ouvre les yeux à la « vérité, et tu liras sur ce marbre qu'Ignace a été plus grand « que tous les conquérants (1). « Voilà décidément le moine transformé en guerrier : on ne compare pas Ignace à saint Paul, l'apôtre des gentils, on le met sur la même ligne que les ravageurs du monde : on le met au dessus d'eux, parce que son empire s'étendra plus loin, et embrassera le monde entier. Sera-ce une domination purement spirituelle? Pour ceux qui connaissent l'histoire de la compagnie de Jésus, ma question est une sotte question. C'est le mensonge qui règne aujourd'hui dans le monde ultramontain qui me force à la faire. Le mensonge est devenu décidément une vertu de famille pour tous ceux qui s'appellent catholiques romains. A les entendre, l'Eglise ne songe pas, elle n'a jamais songé à une domination temporelle. Epouse du Christ, elle n'aspire qu'à l'empire des âmes, elle respecte l'indépendance des princes, la souveraineté des nations. C'est calomnier les catholiques, disent-ils, que de leur supposer d'autres intentions. Ah ! nous vous calomnions, messieurs les ultramontains ! A la prétendue calomnie, je vais ajouter l'insulte; je vou& accuse de pratiquer la morale des jésuites, la morale du mensonge, et je le prouve.
Il y a eu jadis un empereur qui s'appelait Erédéric II, grand
(1) La Mwale pratique des jésuites j 1. 1, p. 29-3S.
parmi les grands; il fat en latte permanente avec TÉglise, et il unit par être déposé par un concile. Quel était son crime? Déniait-il an pape la puissance spirituelle qu'il avait comme successeur de saint Pierre? Du tout, il déclara en termes formels qu'il la reconnaissait ; mais ajoutait-il, il n'avait lu nulle part qu'une loi divine ou hamaine eût donné aux papes le droit de juger les princes de la terre et de transférer les royaumes à leur gré. Vous êtes sur ce point d'accord avec F4rédéric II, messieurs Dechamps, Nothomb et C*«. Vous aussi, vous voulez l'indépendance du pouvoir civil. Fort bien. Mais veuillez écouter la réponse qu'Innocent IV fit à Frédéric II : • L'empereur tf nie que toutes les personnes, toutes les choses, soient soumises u au saintsiége. Ainsi, celui qui jugera un jour les anges dans » le ciel, ne pourrait pas juger les choses de ce monde ! Déjà, u sous l'ancienne loi, les prêtres ont déposé des rois indignes, « et le vicaire du Christ n'aurait pas le même pouvoir !. Ceux-là u se trompent qui croient que Constantin a le premier donné « une puissance temporelle au pape. Cette puissance lui a été « conférée dikectement pae Jésus-Cheist, vrai prêtre et f VEAI EOi. Jésus- Christ a fondé une domination à la fois egyale « ET SACEEDOTALE. // a donné à saint Pierre /'empiee de la
« TEEEE et des CIEUX. »
Votre avis, messieurs de la Chambre, sur cette lettre d'Innocent IV. Êtes-vous, oui ou non, catholiques? Vous vous proclamez au besoin ultramontains ; vous êtes donc les en&nts obéissants du pape ; vous croyez à son infaillibilité. Donc vous devez croire, comme lui, que Jésus-Christ était vrai roi, qu'il a fondé une domination roi/aie tout ensemble et sacerdotale, et que
cet empire universel, il Ta confié aux papes. Vous croyez cela, vous le devez croire, si vous êtes catholiques romains. Si vous le croyez, que devient l'indépendance du pouvoir civil? N'est-ce pas uue dérision de proclamer les princes indépendants, et de reconntdtre au pape le droit de les déposer? Si donc vous êtes catholiques romains, vous ne pouvez point admettre Tindépendance du pouvoir civil. Vous le faites cependant , donc vous pratiquez la morale des jésuites , la morale du mensonge. Que si vous me répondez, que vous repoussez les prétentions d'Innocent IV, alors vous cessez d'être catholiques à la façon du pape; pourquoi donc vous dites-vous enfants soumis de l'Église ? Des enfants soumis qui répudient l'autorité de leur sainte mère! Ou y a-t-il pour vous une autre Eglise que celle de Rome ? Laquelle ? Vous seriez donc schismatiques ! Un mot de réponse, s'il vous plaît, messieurs Dechamps et G^^ Mais vous ne répondrez point, et je vous défie de répondre, sinon comme les jésuites répondent ; et un écrivain très religieux nous a dit que cela s'appelait la fraude et le mensonge !
Je reviens aux jésuites et au crime qu'on leur fait d'aspirer à la monarchie universelle. L'accusation est fondée, et l'ambition qu'on leur reproche n'est pas une folie ; ou, si folie il y a, elle remonte aux papes : ce sont les vicaires du Christ, les organes infaillibles de la vérité étemelle, qui sont les premiers fous. Quand un pape dit que Jésus -Christ, c'est à dire dans sa croyance, Dieu lui-même, lui a donné Vempire de la terre et des cievs, il se proclame bien monarque du monde, non pas monarque de la terre, mais monarque de l'univers. En vérité.
voilà de la folie ! Un chétif habitant de l'on des corps les plus petits qui remplissent Timmensité de l'espace ose se dire le maître des deux! Cq maître des cieux était tellement fou, qu'il ne savait pas même ce que c'était que les cieux dont il se prétendait le maître! Passons - lui cette folie à raison de son ignorance, et restreignons sa domination à la terre ; il en est le roi, dit-il, comme vicaire de Dieu, et sa domination est temporelle aussi bien que spirituelle. Si ce n'est point là la monarchie universelle, les mots n'ont plus de sens, et il faut dire que le pape battait entièrement la campagne ! Mais Innocent lY n'est pas le seul qui tienne ce langage. Dans mon Étude sur VÈglise et VÈtat, j'ai recueilli les paroles des plus illustres papes du moyen âge, et tous sont du même avis, jusqu'au dernier. Boni face VIII, qui déclare fièrement que, nier que les princes soient soumis à V Église, nier que la puissance temporelle soit soumise à la puissance spirituelle, c'était se rendre coupable de la plus criminelle des hérésies.
C'est donc un dogme à Home que les papes sont les maîtres du monde. Au xvi* siècle, cette monarchie périclitait singulièrement. Luther y avait fait une fameuse brèche; la moitié de l'Europe flétrissait le pape, en lui prodiguant toutes les injures de l'Apocalypse : le moindre était que le pape, loin d'être le vicaire du Christ, était l'Antéchrist. Quant au reste du monde, il ignorait qu'il y eût un pape. On le voit, les maîtres de la terre et des cieux avaient encore bien des conquêtes à faire. Il leur manquait une milice. Voici qu'elle se forme : elle s'organise militairement, son nom même indique que c'est une armée, elle a un général investi du pouvoir absolu, comme l'est nécessaire-
ment tout général en temps de guerre. Les jésuites se mettent hardiment à l'œuvre : ils veulent reconquérir TEurope protestante, et conquérir le monde oriental : c'est bien la monarchie universelle. Mais au profit de qui?
DEUXIÈME LETTRE
QUE LES JÉSUITES QUI FONT VŒU D*HUMILnÉ SONT l'ÉGOÏSME PERSONNIFIÉ.
L'on a dit des rois qu'ils sont des égoïstes, que leur intérêt est leur Dieu, et qu'à cette idole, la pire de toutes, ils sacrifient tout. Cette thèse, l'histoire tout entière la confirme, on peut dire qae c'est une de ces vérités que les Anglais appellent truism, un axiome évident, comme qui dirait deux et deux font quatre. S'il en est ainsi des rois, que dire des conquérants ? Les ravageurs de la terre sont certes l'idéal en fait d'égoïsme : on ne dira pas que c'est pour le bonheur des hommes qu'ils remplissent le monde de sang et de ruines. Eh bien , les jésuites sont des conquérants. Par quel miracle, au lieu de ne songer qu'à leur intérêt, seraient -ils des modèles de dévoûment et d'abnégation? Les jésuites, disent leurs ennemis, n'ont jamais fait de miracles. Je le crois volontiers. Quant au miracle du désintéressement, je le déclare tout net impossible dans une compagnie conquérante, et j'ai pour garant l'histoire tout entière de la société.
Que les lecteurs ne s'effraient point, je n'ai pas envie de leur raconter l'histoire des jésuites. Je me contente de quelques témoignages, et je les emprunte aux révérends pères mêmes. Dans la première moitié du xvii« siècle, il parut un livre singulier sous le titre de Monarchie des Solipses; c'est l'œuvre d'un jésuite, qui fait la critique, quelquefois la satire, de sa compagnie. Toutefois il n'écrit pas en ennemi ; il reste enfant dévoué de Loyola. Il nous dira quelle était l'ambition de sa Société. On propose au monarque des Solipses , qui n'est autre que le général des jésuites, de mettre sa monarchie sous la protection du pontife de Rome. U répond : « Un monarque des Solipses pourrait-il, sans « déroger à sa dignité, chercher la protection d'un autre prince, a lui qui veut les soumettre tous à soH empire ? Je suis cependant
• disposé, ajouta-t-il, à donner au pape le premier rang après
• moi, et à l'honorer du titre d'ami et d'allié, pourvu qu'il veuille » accommoder son Évangile aux lois politiques des Solipses {!).«
Plaisanterie, dira-t-on, et plaisanter n'est point prouver. Serait-ce bien la première fois qu'un bon mot aurait caché une bonne vérité? Et il y a une profonde vérité dans les paroles que le jésuite allemand met dans la bouche de son général. Oui, la religion des jésuites n'était qu'une politique, c'est à dire un instrument de domination. Et était-elle autre chose pour les pontifes de Rome, sauf quelques rares exceptions ? C'est sur cette base que se conclut l'alliance entre la papauté et la compagnie de Jésus. Pour n'être pas écrite sur patcherain, elle n'en est pas moins réelle. Je lis dans le Recueil des Actes officiels émanés
[X) La Monarchie des Solypses, ch. xv.
des cours de Rome et de Lisbonne, en 1759 et 1760 (1) : » Ua » homme à qui on ne refusera pas Tesprit de finesse et de péné- » tration, lequel a eu le malheur de se livrer aux jésuites v pendant plusieurs années, mais qui par cela même a été à » portée de les bien connaître, disait d'eux : Ils font du pape » le roi des rois, l'éveqne des éveqites, le doctefir des docteurs; a mais uniquement afin de transporter h la société tout V usage et " le /mit de ce colosse d'autorité, et en se réservant d*élre euxu mêmes le seul mobile et V oracle de la papauté. »
J'ai accusé les rois d'être Tégoïsme personnifié, les moines peuvent réclamer la préférence. Â eux la palme ! Voilà certes une monstrueuse contradiction, une hypocrisie sans nom, une imposture qui n'a pas de pareille. Les religieux ne font-ils pas vœu d'abnégation et d'humilité? Ne pratiquent-ils point la perfection évangélique, et le premier commandement de Jésus- Christ n'est-il pas le dévoûment désintéressé, la charité? Oui, cela est vrai ; il est vrai aussi que les moines ont toujours la charité sur la langue ; mais voyez-les à l'œuvre. Quelle âpreté au gain chez ces saintes gens qui ont abdiqué toute propriété ! Quelle soif de richesses chez ces pauvres volontaires? Quelle ambition démesurée chez ces hommes morts au siècle et à ses passions ! Que sera-ce chez les jésuites qui concentrent en eux toutes les mauvaises passions du monachisme ! Ils sont à peine établis, qu'on les trouve partout. Henri IV, qui ne les aimait pas, mais qui les ménageait parce qu'il craignait leurs complots et qu'il redoutait leur funeste puissance, Henri IV disait des jésuites : « Ce qui
(V^ Recueil imprimé par ordre, du roi de Portugal, 1761, pag. 21.
tt a causé lapuèliqm haine contre tout P ordre, c'est la convoitise » qu*ils ont démontré avoir de s* accroître et s'enrichir (1). »
Au commencement du dix- septième siècle, parut une dissertation spéciale sur les causes de la haine publique qui poursuivait les jésuites, K II y en a beaucoup, dit l'auteur, inais voici la principale : n c'est qu'ils veulent être les premiers partout et en toute chose. » A eux le monopole des faveurs, et à la cour des princes, et au- » près de Dieu. 11 faut que tout le monde passe par leurs mains ; » ceux qui ont une grâce à solliciter auprès d'un roi, aussi bien •> que ceux qui ont une prière à adresser à Dieu. Malheur à ceux » qui témoignent quelque confiance ou quelque considération
• aux autres ordres religieux ! Les jésuites les font passer pour y de mauvais chrétiens. Cet orgueil, cette hauteur sont poussés « jusqu'à un degré incroyable. La Société compte dans son sein « des hommes distingués, cela suffit pour que chaque jésuite se
• croie un aigle, et regarde du haut de sa grandeur les pauvres « diables de moines et de prêtres et de laïques qui n'appar-
• tiennent point à leur compagnie : eux seuls sont orateurs, eux « seuls sont poètes, philosophes et théologiens. Pour avoir le
• bon sens, il faut sinon être jésuite, du moins avoir élé élevé » par les révérends pères (2). »
Sont-ce là les traits de disciples du Christ, ou sont ce les vices d'une engeance de satan ? Je n'entends point maudire l'ambition, je laisse ce plaisir aux prédicateurs catholiques. Mais si l'ambition est criminelle, plus que cela, hideuse, c'est quand des moines
(1) Mercure Jésuite, 1. 1, p. 584.
(2) De Causis publici erga jesuilas odii dissertatio. {Mercure Jésuite, p. 329-335.)
lie respirent que hauteur, domination et conquête; et parmi ces moines, les plus coupables sont certes ceux qui osent prendre le nom de Jésus, Têtre le plus humble, le moins personnel, qui ait paru sur la terre. C'est Thypocrisie poussée jusqu'à la monstruosité. Si l'ambition dévore les moines, les jésuites en sont possédés, comme le démon possède l'âme de celui qui s'est abandonne au prince du mal. Les disciples de saint Ignace n'avaient point tort de dédaigner les autres moines ; il valait bien la peine de s'échiner pour son couvent, afin de l'enrichir ! Voilà à quoi les moines de toutes les couleurs passaient leur vie. Les jésuites n'ont point de couvent : la terre entière est à eux. C'est un religieux qui le dit dans des Instructions aux princes sur le gouvernement des jésuites ÇY) : « Il est évident, que les jésuites ne - tendent à autre chose, dans tout ce qu'ils font, qu'à se soumettre » les princes ; et il est par conséquent vrai de dire que leur reli- « gion est une vraie monarchie, « A la bonne heure ! Cela vaut au moins la peine d'être ambitieux. Comme le dit très bien un révérend père, qui fit, en 1734, le panégyrique de saint Ignace à Châlons sur Marne : » Notre Société est établie pour diriger les a rois et conquérir V univers (2). « Ne croirait- on pas entendre un citoyen romain P Le peuple roi n'avait pas plus d'orgueil que les jésuites. Cela explique leur zèle et leur ardeur à servir la Société. Ils ont chacun leur part dans le gouvernement du monde, chacun répète ces orgueilleuses paroles que l'on attribue à un général de l'ordre. Entretenant à Rome un seigneur français,
(1) Publiées à Milan en 1617 (se trouve à la fin de la Monarchir des SolypseSj p. 381.)
(2) Nouvelles ecclésiastiques, du 15 novembre 1734.
QUE VEri.ENT LES JÉSUITES? 59^
dans la seconde moitié du dix-septième siècle, le général lui dît (1) : H Voyez, monsieur, de cette chambre (ce qu'il répète encore une » fois), de cette chambre, je gouyerne non seulement Paris, mais « la Chine; non seulement la Chine, mais tout le monde, sans « que personne sache comment cela se fait. ' ■ Ici éclate la différence entre l'ambition du christianisme et celle des jésuites. Si Ton pouvait attribuer une ambition à Jésus-Chriat et à ses vrais disciples, ce serait celle de répandre la charité universelle. Bien de plus contraire à l'idée d'une domination que l'esprit évangélique, tandis que c'est l'ambition, dans toute son âpreté, qui règne dans la compagnie de Jésus. La monarchie qu'elle veut fonder est réellement universelle ; l'universalité est le seul caractère qu'elle emprunte à la tradition chrétienne. Du reste, elle est païenne de sa nature; c'est l'empire qu'elle veut; les jésuites veulent dominer comme dominent les princes ; mais comme la force extérieure leur fait défaut, il faut qu'ils s'emparent des esprits, qu'ils les façonnent et les plient à leur volonté, pour en faire des instruments de leurs desseins. C'est ce qu'il j a de plus funeste dans leur tentative de monarchie universelle. Les conquérants se contentent de régner sur les corps; les jésuites, à l'exemple des papes, prétendent enchaîner les intelligences. Cest ce qu'un de leurs plus passionnés adversaires, zélé catholique, du reste, leur reproche dans un ouvrage publié vers le milieu du dix-septième siècle, sous le titre de : Adresse au.r rois et aux princes chrétiens sur les ruses, les supercheries et les sophismes politiques de la compa-
(i) Morale pratique des jésuites, t. ï,p. 64.
ffnie de Jésus, pour s^emparer de la monarchie du monde (1). Dès les premières lignes de cet acte d'accusation, l'auteur dit que les jésuites entreprennent d'élever un nouveau genre de monarchie dans le monde, en étendant leur domination non seulement sur les corps des hommes et sur leurs biens, mais aussi sur leur âme, leur volonté et leur jugement. Qu'est-ce autre chose qu'une pareille domination, sinon la plus épouvantable tyrannie P Supposez que les jésuites puissent réussir : le nom de liberté disparaîtrait des langues humaines. Eux se nomment des cadavres, expression d'une sombre énergie qui marque admirablement qu'il n'y a qu'une âme, qu'une volonté, dans la compagnie, celle du général. Eh bien, supposez que la monarchie des jésuites devienne une réalité, le genre humain ne serait plus composé que de cadavres, instruments dans la main d'un homme.
Je me hâte de quitter cette affreuse idée, cet épouvantable idéal de la compagnie de Jésus. Il faudrait nier Dieu pour croire qu'il pût jamais se réaliser. Déjà une fois l'humanité a secoué le joug qu'on voulait lui imposer, et, chose remarquable, quand les jésuites furent expulsés des divers Etats catholiques au dixhuitième siècle, on leur reprocha partout comme leur grand crime, leur insatiable ambition. Le roi de Portugal qui prit l'initiative de l'expulsion, dit dans son édit, « que les jésuites « ont une soif hydropique de s'emparer des gouvernements tempo- 1 rets, de faire de nombreuses acquisitions de terres, d'états, « d'intérêts de commerce (2). « Les jésuites et leurs amis se
{i) Alphonsi de Vat^ca Relalio. On attribue ce livre à Scioppi%is, protestant conTerti.
(2) Recueil des Pièces concernant les jétoites de Portugal, t. II, p. 888.
sont plaints de la faiblesse des raisons que les parlements invoquèrent pour détruire la compagnie. Il y en a une qui se trouve dans tous leurs arrêts, et qui à elle seule suffirait pour ne point la tolérer. Qu'est-ce qui les perdit en France? A la suite des longues dissensions qu'avait engendrées la discussion théologique des jésuites et des jansénistes sur la grâce, les premiers restèrent maîtres du champ de bataille. L'histoire dit à quelles intrigues, à quelles violences ils durent la victoire. Les jésuites en abusèrent cruellement. Dominant à la cour, et dominant à Home, ils firent une guerre impitoyable à tous ceux qui, dans le clergé, dans la noblesse, dans la magistrature, leur étaient hostiles. Ces persécutions, dit l'abbé Guettée y leur firent d'innombrables ennemis et hâtèrent leur. ruine (1). Comment les révérends pères, qu'on dit si prudents, si malins, ont-ils à ce point manqué de prudence et de la plus simple prévoyance? L'orgueil les aveuglait, et l'orgueil les perdit. Le parlement de Paris déclara leur existence incompatible avec la sûreté de l'Etat. 1 C'est un corps, dit l'arrêt "de 1762, qui aspire uni- M quement à l'indépendance et à la domination, et qui par son ' existence même au milieu de tout Etat où il serait introduit, B ainsi que par sa conduite conséquente à sa constitution, tend B évidemment à ruiner peu à peu toute autorité légitime, à effec- 1 tuer la dissolution de toute administration, et à détruire le B rapport intime qui forme le lien de toutes les parties du corps * politique. »
L'auteur de la Politique des jésuites qui, vers la fin du dix- Ci) Guettée, Histoire de l'Église de France, t. XII, p. 83.
septième siècle jetait un cri d'alarme contj^e l'ambition des j ésuites» déclare qu'ils avaient atteint leur but, qu'ils étaient partout les maîtres, qu'ils exerçaient de fait la monarchie du monde (1). Ces accusations et ces craintes paraissent aujourd'hui presque ridicules. Et cependant nous avons une raison de plus de redouter l'ennemi. Après avoir été expulsés de tous les Etats catholiques, après avoir été abolis par le pape, ils sont ressuscites, et ils sont plus dangereux que jamais. L'expérience leur a donné la prudence. On ne les voit plus à la cour des princes, ils travaillent sous terre, ils minent le terrain sous nos pieds. Notre aveugle assurance leur permet de se répandre partout. Je ne crois pas à leur victoire, parce que je crois à la vérité et non au mensonge ; mais je dis qu'il faut lutter pour vaincre.
{{) Lu Politiqiie des jésuites (1688), p. 8.
TROISIÈME LETTRE
QUE LES JÉSUITES SONT DES ULTRAMONTAINS, AINSI QUE LES CATHOLIQUES BELGES.
M. Frère, dans son admirable discours sur la crise ministérielle , a appelé l'attention du pays sur les jésuites et sur leurs doctrines. C'est pour la première fois, que je sache, que le nom de la compagnie a été prononcé à notre tribune, et ces premières paroles sont un cri d'alarme. Les catholiques interrompirent M. Frère en disant que la Chambre n'était* pas un concile. Est-ce aveuglement? Est-ce complicité? Le parti catholique n'est-il pas un parti religieux ? N'est-ce pas la religion qui lui donne la force, qui lui donne sa raison d'être? Il importe don* beaucoup au pays de savoir quelles sont les doctrines religieuses tout ensemble et politiques qui dominent dans le sein de l'Église catholique. Oui , M. Frère avait mille fois raison en s'écriant que les plus graves intérêts du pays étaient en jeu : » Il s'agira » de savoir, dit l'orateur, si, lorsque vous aurez à compter avec " cette corporation qui domine l'épiscopat, qui domine Rome » elle-même, qui vous domine et vous entraine, nos institutions constitutionnelles ne seront pas compromises. » Que sont, en
effet, nos garanties les plus précieuses aux jeux des jésuites? Que pensent-ils de la liberté de conscience , de la liberté des cuites, de la liberté de penser, de la liberté de la presse ? Ils en pensent ce qu'on en a toujours pensé à Rome. Les droits que nous regardons comme les droits naturels de l'homme , droits qu'il tient de Dieu et dont aucune puissance ne peut le dépouiller , les jésuites les repoussent , les condamnent , les tiétestent ; ils ne les acceptent que comme un fait, un fait que le malheur des temps les force à tolérer, mais fait qui n'a aucune valeur et qui doit disparaître un jour devant la vérité. Les jésuites mêlent leur détestable morale à cette réprobation de nos libertés : on peut accepter la constitution, mais avec des réserves mentales : on peut prêter serment à la constitution, mais avec cette restriction que le serment n'empêchera point de l'abolir dès que la chose sera possible.
Quand M. Frère dévoila à la tribune cette abominable doctrine, il y eut un soulèvement de la conscience publique; les catholiques eux-mêmes furent entraînés : l'un s'écria que cette doctrine était une infamie, un autre qu'il la repoussait formellement : il n'y a pas jusqu'à M. Nothomb qui flétrit le jésuitisme en le traitant d^ insensé. C'est un fait considérable que cette réprobation universelle, car les jésuites ne trouvèrent pas un défenseur dans le sein de la Chambre. Mais les hommes politiques qui représentent le parti catholique dans la Chambre se sont- ils bien rendu compte de la portée de leurs paroles P Savent-ils ce qu'ils réprouvent, en réprouvant le jésuitisme ? J'en doute fort. En effet le jésuitisme n'est autre chose que la doctrine ultramontaine, et cette doctrine est celle des papes. Nos catholiques belges , en
répudiant le jésuitisme, répudient'donc la doctrine de ceux qu'ils révèrent comme infaillibles ! Cela se peut-il? Cela est-il sincère? Non, ou ils doivent cesser de se dire enfants soumis de l'Église; ils ne doivent plus se vanter, comme ils l'ont fait au dehors de la chambre, d'être ultramontains ; ils doivent se proclamer gallicans. Ils ne l'oseraient, car ils sont les mandataires des évêques, et nos évêques sont forcément ultramontains : nommés par le pape, sans aucune intervention de l'État, ils sont les instruments de Rome, et le clergé tout entier subit la même influence. Qu'estce à dire? Que ceux qui réprouvent le jésuitisme réprouvent le catholicisme tel qu'il règne en Belgique, ce catholicisme dont ils sont les organes, ce catholicisme auquel ils doivent leur mandat. Voilà une étrange inconséquence, ou un manque absolu de franchise. Il faut cependant que le pays sache à quoi s'en tenir ; il importe donc de savoir ce que c'est que le jésuitisme ou l'ultramontanisme. Il faut que le pays sache ce que veulent les jésuites qui, selon M. Frère, dominent les évêques, dominent le pape, dominent le parti catholique. Il importe donc d'apprendre au pays ce que c'est que les doctrines ultramontaines , car le pays rignore, et, grâce à cette funeste ignorance, il se fait complice des jésuites, les ennemis mortels de nos libertés constitutionnelles. Il faut aussi que le pays sache si , oui ou non , le parti catholique en Belgique est ultramontain ; il faut donc lui apprendre, car il l'ignore, qu'il y a encore d'autres ultramontains que les jésuites; il faut lui apprendre que les catholiques belges sont ultramontains, qu'ils le sachent ou non, qu'ils le veuillent ou non ; que partant ils sont les ennemis de nos institutions, qu'ils s'en doutent ou non.
M. Frère a déchiré le voile ; la Belgique doit loi en savoir gré ; c'est le plus grand service qu'il ait jamais rendu au pays. Les Belges, par ignorance, se sont faits les complices des jésuites. Maintenant que, du haut de la tribune, l'homme le plus éminent du parti libéral a dénoncé la compagnie comme l'ennemie mortelle de nos institutions, il faut espérer que bien des yeux s'ouvriront, et que les libéraux du moins cesseront de prêter la main à ceux qui demain détruiraient toutes nos libertés, s'ils en avaient le pouvoir. En tout cas, l'opinion libérale doit se montrer inexorable pour des faiblesses qui ressemblent à la trahison. Notre parti ne peut plus reconnaître comme siens des hommes qui confient leurs fils aux jésuites et leurs filles aux jésuitesses. Il faut mettre fin à ces fausses positions ; il ne faut pas que les libéraux continuent à jouer le rôle de dupe, en soutenant, en aidant, en fortifiant les ennemis-nés du libéralisme. Que la franchise et la vérité prennent la place des capitulations de conscience ! C'est par les fortes convictions qu'un parti est puissant. I) nous faut des hommes qui ne sachent point ce que c'est que transiger avec les principes du libéralisme. Ce n'est qu'à cette condition que nous serons un parti.
M. Trcre a signalé l'incompatibilité radicale entre les doctrines des jésuites et nos institutions politiques. Il y a encore une autre lace dans le jésuitisme ou dans l'ultramontanisme , ce sont ses doctrines sur l'État et sur l'Eglise ; elles sont pour le moins aussi dangereuses que ses opinions politiques : pour mieux dire, si les jésuites sont hostiles à toute liberté , c'est précisément parce qu'ils donnent à l'Église et à la papauté une puissance telle que toute liberté devient impossible. J'ai dit que la voix générale de
la chrétienté n'a cessé d'accuser les jésuites de l'ambition la plus démesurée : ils n'aspirent à rien moins qu'à la monarchie universelle, disent tous les ennemis de la compagnie de Jésus.' Il faut que nous voyions ce qu'il y a de vrai dans cette accusation; elle -est capitale. J'ai déjà dit dans quel sens elle est vraie, d'une vérité évidente, palpable. L'ambition des jésuites se confond avec celle de la papauté : ils sont nés serviteurs du pape, instruments de la domination pontificale. Il est vrai qu'il leur est arrivé de renier leur mission. Mais qu'importent leurs déclarations et leurs protestations? Avec leur funeste morale de réserves et de restrictions mentales, il n'y a rien qu'ils ne puissent accepter, rien qu'ils ne puissent répudier. Laissons là leurs mensonges et consultons les faits.
Ce qui frappa surtout les légistes , quand les jésuites essayèrent d'envahir l'université de Paris , c'est le serment spécial qu'ils font au pape. Tout catholique, dit Etienne Pasf/ieieTy ne reconnaît-il point le pape comme chef spirituel de la chrétienté? Pourquoi donc les jésuites font-ils un vœu spécial d'obéissance au pape? Il faut quil y ait quelque anguille sous roche, ajoute Pasquier, et il n'était pas difficile de découvrir Vaftguille, La bulle même de Paul III, qui reconnaît la compagnie, constate que sa mission est de servir de milice au pape : H Ils se sont voués pour toujours, » dit Paul III, » à notre « service et à celui de nos successeurs. Ils s'obligent à exécuter » tout ce que le souverain pontife leur commande pour le salut « des âmes et la propagation de la foi (1). « Les jésuites sont
(1) Bulle de Paul III, de 1540.
donc nés ultramontains ; vassaux du pape, dit Pasquier, ils lui reconnaissent une telle autorité, que tout ce qu'il veut il le peut, qu'il lui faut en toute chose obéir, qu'il peut ravaler l'autorité des rois et des empereurs, qu'il peut transférer les royaumes d'une famille à une autre. Ainsi pouvoir absolu du pape et soumission aveugle des jésuites, voilà l'ultramontanisme eu essence. Veut-on bien me dire ce que deviendra l'indépendance des peuples, la souveraineté de l'État, la liberté des individus dans cette doctrine ? Tout s'écroule à la fois ; il n'y a plus qu'un homme qui soit libre, c'est le pape; l'humanité entière est esclave. Car ce despotisme' f««^«*/ doit s'étendre sur le monde entier; il ne restera nulle part un refuge pour la liberté. Ce sera comme une ' horrible parodie de la parole de l'Évangile : // n'y aura qu'un I troupeau et qu'un pasteur. Le geure humain ne sera plus qu'un j vil troupeau , sans âme et sans vie propre , et il sera mené et gouverné comme un pasteur conduit les bétes brutes qui lui sont confiées. C'est ce que je vais prouver. Que le lecteur veuille bien me suivre. Il sait maintenant, par le grave témoignage de l M. Frère, que les débats sur l'ultramontanisme ne sont pas une I vaine curiosité de savant ; il sait que l'avenir de la Belgique est en cause.
QUATRIÈME LETTRE
QUE l'uLTKAMONTANISME DETRUIT l'ÉTAT DANS SON ESSENCE.
Les jésuites sont nés ultramontains , ils veulent donc le triomphe de ruUramontanisme. Et qu'est-ce que la doctrine ultramontaine? Je dis que Tultramontanisme détruit TÉtat dans son essence. Qu'est-ce, en effet, que l'État? L'État est l'organe de la souveraineté nationale.* Qui dit souveraineté, dit pouvoir uniqiie, il est impossible de concevoir deux souverains. Il est tout aussi impossible de comprendre que laf)uissance souveraine soit dépendante : souveraineté et dépendance sont deux idées qui s'excluent l'une l'autre. Eh bien , l'ultramontanisme établit à côté de l'État un autre pouvoir souverain qui s'appelle l'Église. Voilà donc deux pouvoirs dans tout État : le pouvoir civil et le •pouvoir ecclésiastique. Comment empêcher le déchirement de ces deux puissances qui se touchent et se heurtent à chaque pas? Tous les ultramontains reconnaissent la suprématie à l'Église, tous professent que l'État est subordonné à l'Église;
c'est à dire qu'il est dépendant. Si l'État est dépendant, il n'est plus souverain; la souveraineté véritable appartient à l'Église. Tel est le principe fondamental de l'ultramontanisme : c'est la négation du principe fondamental de notre Constitution, en vertu duquel la souveraineté appartient à la nation, sans partage aucun, sans subordination aucune.
Je dis que l'essence de l'ultramontanisme consiste à transpor ter à l'Eglise la souveraineté qui appartient aux nations. Sur cela les jésuites vont me taxer d'ignorauce ou de calomnie : » Ignorez- vous, me diront-ils, ou feignez- vous d'ignorer qu'il " y a ultramontains et ultramontains ? Non, vous ne l'ignorez H point, puisque dans vos ouvrages, vous parlez à plusieurs tt reprises de notre grand docteur Bellarmin, lequel a combattu n Tultramontanisme et a été mis, pour cette raison, à V index » par le pape Sixte-Quint. « Vous avez raison, mes pères : mais ne craignez rien, je n'ai aucune envie de déguiser le dissentiment qui existe dans l'école ultramontaine, je n'ai qu'un regret c'est que votre division ne soit pas plus profonde. En effet, je me fais fort de prouver que vos disputes ne sont que des disputes de mots, et qu^u fond vous vous entendez comme larrons en foire.
Mes lecteurs connaissent déjà l'ultramontanisme pur : ils ont entendu Innocent IV proclamer fièrement que Jésus -Christ avait donné à saint Pierre l'empire de la terre et des cieux, une domination sacerdotale à la fois et royale. Voilà qui s'appelle parler rondement ; au moins cela est franc et net, il n'y a point de réserve ni de restriction mentale. Jésus-Christ a été vrai roi, donc le pape comme son vicaire est roi des rois et maître du
monde. Qu'est-ce que les rois dans cette orgueilleuse théorie ? Ils sont les vassaux du pape ; ils n'ont pas de droit qui leur soit propre; s'ils régnent, c'est parce que cela plaît aux papes, ils cesseront de régner, dès que cela plaira au pape. Il est vrai qu'il y a les rois infidèles qui ne reconnaissent point le pape : comment donc seraient-ils ses vassaux? Cette difficulté, qui nous paraît grande, n'est qu'une bagatelle pour les ultramontains ; le pape peut détrôner les rois infidèles, et les remplacer par des princes orthodoxes^ de même qu'il peut déposer les rois catholiques qui lui désobéissent. Bref, le pape est seul roi, maître et seigneur de l'univers.
Folie, dit Bossmt, L'illustre évêque ne comprend pas, dit-il, qu'une idée aussi monstrueuse ait pu entrer dans l'esprit d'un homme. Ce langage , monseigneur , est peu respectueux pour votre chef spirituel, le pape. Car tous les papes sont ultramontains. Aujourd'hui on a l'air de se moquer d'eux, quand on leur prête l'ambition d'être les rois des rois. Royauté de parade, bonne pour figurer au théâtre ! Mais voyons les faits et gestes de la papauté. Inutile de rappeler le moyen âge. Les enfants savent que les papes ont déposé de puissants empereurs. Je parle des enfants élevés dans les écoles libérales , car dans les écoles du clergé, on a bon soin de glisser sur ces faits scabreux, ou ce qui vaut encore mieux, de n'en rien dire, à came du, mal' heur des temps. Mais les faits ne se laissent point ef&cer. Les défenseurs de l'Église ont touvé une autre excuse pour les excès de pouvoir des papes au moyen âge. « Ce n'est pas une ques- « tion de doctrine, disent -ils, c'est un pur fait qui s'ex- « plique par les circonstances. Dans les temps modernes, les
« chefs de la chrétienté ont renoncé à toute domination sur les - princes, pour s'en tenir à leur puissance purement spirituelle. » C'est de nouveau une altération de l'histoire, une de ces falsifications morales auxquelles les ultramoatains sont obligés de recourir, pour accommoder la papauté avec les idées et les besoins de la société moderne. Je vais le prouver.
Le papes sont plus incorrigibles qu'infaillibles. Si un événement avait dû leur ouvrir les yeux, c'était la réforme. Une révolution religieuse leur enleva la moitié de l'Europe. Cela ne les empêcha point de lancer leurs foudres, en France, contre le plus populaire des rois Henri IV, et en Angleterre, contre la reine Elisabeth. Henri IV fut déclaré indigne de régner, Elisabeth déposée. Mais le temps des foudres était passé ; les foudres de Rome furent tout aussi vaines que celles que Jupiter lançait jadis du haut de l'Olympe. Est-ce que cela corrigea les papes? Du tout. Ils n'abandonnèrent aucune de leurs prétentions. En Angleterre, le fanatisme catholique inspira à quelques forcenés l'horrible conspiration des poudres : il ne s'agissait de rien moins que de faire sauter le parlement avec le roi Jacques I". Nos amis les jésuites eurent la main dans le complot. Pour mettre la vie des rois à l'abri de ces attentats, le parlement imposa à tous les catholiques un serment d'allégeance. C'était un serment de fidélité, qui déniait au pape le pouvoir de déposer les princes et de disposer de leurs royaumes, et afin de couper court à toutes les chicanes jésuitique?, le serment ajoutait : » Je jure a toutes ces choses, selon le sens naturel des paroles ^ sans équi- M vaque ni restriction mentale. » Paul V ne trouva point ce serment de son goût, il défendit aux catholiques anglais de le pré-
ter, parce que selon lui, il était contraire à la foi. Cela se passait . au commencement du dix-septième siècle. Que d'enseignements dans cette bulle de Paul V! Le parlement, à la suite d'un horrible forfait, ordonne aux catholiques de prêter un serment de fidélité au roi. Le pape leur défend d'obéir! et il le défend parce que contester au souverain pontife le pouvoir de déposer les rois et de disposer des royaumes, est une chose contraire à la foi ! Le cardinal Bellarmin, savant jésuite, eut soin d'expliquer en ce sens la bulle pontificale : « La puissance a du pape, dit-il, est une puissance sacrée, donnée ^ar Dieu a même, et qu'aucun mortel ne peut détruire ni diminuer. « Qu'en diront les catholiques belges? Les voilà bien avertis qu'ils doivent croire, s'ils tiennent au salut de leur âme, que le pape peut déposer les rois et délier leurs sujets du serment de fidélité. C'est un pape qui le dit, et les papes ne sont-ils pas infaillibles?
Ce fait est considérable; je le recommande au lecteur : il en peut voir tous les détails dans mon Étude sur V Église et VÉtat (1). Que devient, en présence de la bulle de Paul V, la protestation des catholiques, qu'ils reconnaissent, l'indépendance du pouvoir civil? Le serment d^aîlégeanee prescrit par le parlement d'Angleterre ne demandait pas autre ebose aux catholiques, et cependant le pape leur défendit de le prêter comme contraire à la foi et au salut des a mes. Il y a donc dans ces belles protestations que font les catholiques quelque équivoque ou quelque restriction mentale.
(1) La librairie À. Lacroix, VerboeclchovHn et G'*, va en publier une noUTelIe édition.
Continuons. Je passe au dix -neuvième siècle. Est-il vrai que les papes ont abandonné leurs prétentions ? Il est bien vrai qu'ils ne déposent plus les rois et qu'ils ne disposent plus des royaumes. Hélas ! les pauvres sires ont de la peine à se maintenir à Rome, même avec l'appui des baïonnettes françaises. Pie VII n'osa point déposer Napoléon, et Pie IX n'osa point déposer le roi de Piémont. Est-ce à dire qu'ils ont renoncé aux prétentions d^un autre âge? Pie VII va répondre à ma question. En 1805 , il écrivit une lettre confidentielle à son nonce de Vienne. Il y rappela d'abord que c'est une règle du droit canonique que les sujets d'un prince hérétique demeurent affranchis de tout devoir envers lui y dispensés de toute fidélité et de tout hommage. Voilà déjà une bien jolie proposition et qui doit donner une confiance singulière à notre roi en la fidélité de ses sujets, les très orthodoxes Belges. Car enfin Léopold est hérétique; donc, d'après Pie VII et d'après le droit immuable de l'Église , tous les serments qu'on lui prête sont de vains serments : un catholique ne doit jamais obéissance à un prince hérétique. A qui donc doivent-ils obéissance ? Au pape. Et que fera le pape de ces princes infectés de l'hérésie de Luther ou de Calvin P II a le pouvoir de les déposer, répond Pie VII. Pourquoi donc les souverains pontifes n'usent-ils pas de leur pouvoir? Parce que, dit Pie VII, » nous sommes tombés dans des temps calamiteux et d'une si grande humiliation pour VÉpottse de Jésus-Christ, qu'il ne lui est plus possible de pratiquer, ni expédient de rappeler de si saintes maximes, et qu'elle est forcée d'interrompre le cours de ses justes rigueurs contre ses ennemis. Mais, ajoute Pie VII, elle n'en conserve pas moins le droit de déposer de leurs principautés les partisans de Vhérésie
et de les déclarer déchus de leurs biens, n Est-ce clair? Et qu'en pensent nos catholiques? Je leur ferai encore plus d'une fois cette question, bien que je sois sûr d'avance de n'avoir pas de réponse.
CINQUIÈME LETTRE
QUE LES JÉSUITES ET NOS CATHOLIQUES BELGES NE PEUVENT PAS OBÉIE AU EOI.
Eh bien, cher lecteur, est-ce que vous commencez à comprendre ce que c'est que Tultramontanisme ? Au treizième siècle , Innocent IV se proclamait le roi des rois, et, au dix-neuvième. Pie VII déclare que les maximes en vertu desquelles les papes déposent les rois sont de saintes maximes. Si l'Église ne les pratique plus, dit Pie VII, c'est à cause du malheur des temps. Mais patience! La papauté est éternelle, puisqu'elle est fondée par Dieu même, tandis que les choses humaines changent. Le jour viendra donc oîi le pape reprendra le cotirs de ses justes rigueurs contre l'abominable hérésie de Luther et de Calvin , et où il déposera le roi des Belges, s'il vit encore, et la reine d'Angleterre, et le roi de Prusse, et l'empereur de Russie. Que de couronnes à distribuer ! Je ne parle pas môme du menu fretin des principautés allemandes. Les petits poissons sont faits pour être avalés par les grands. Et il n'y a pas loin de nous une grosse
baleine qui est toute prête à en avaler une douzaine, y compris le roi des Belges Ce sera pour le récompenser des services que l'empereur très chrétien rend au pape.
En attendant que ce jour heureux arrive, le pape garde soigneusement le dépôt des saintes maximes qui lui permettent de déposer les rois. Il faut que je m'arrête un instant à ces saintes maximes pour demander ce que devient, dans cette sacrée doctrine, l'indépendance des rois et la souveraineté des peuples. Que nos catholiques veuillent bien me répondre. Le pape at-il, oui ou non, le pouvoir de déposer les princes ? Quand le pape luimême dit qu'il a ce droit, les enfants dévoués du saint-père peuvent-ils le lui contester ? S'ils le lui contestent , ils ne sont plus catholiques et ils risquent le salut de leur âme. S'ils le lui reconnaissent, ils ne peuvent plus prêter en conscience serment de fidélité à notre roi, ou s'ils le lui prêtent, leur serment n'a aucune valeur, puisque c'est une saiute maxime de leur Église que les sujets d'un prince hérétique ne lui doivent aucune fidélité. Qu'est-ce que c'est qu'un roi qui ne règne que sur les corps, qui a contre lui les âmes ? Est-ce un souverain celui à qui ses sujets contestent tout droit de souveraineté P
Je me moque du pape, diront les catholiques. C'est bien possible. Vous aimez le sérieux , messieurs les orthodoxes. Je suis votre homme. Parlons donc sérieusement. Je crois volontiers que le pape ne déposera plus les princes , pas même ceux qui professent la damnable hérésie dé Luther et de Calvin. Mais les prétentions de l'Église, dans la doctrine ultramontaine, ne regardent pas uniquement la souveraineté des rois ; elles touchent à a vie journalière de l'Etat. Il y a, par exemple, un oint du Sei-
gneur, un moine, un jésuite qui, oubliant qu'il est un homme spirituel, un an^e, comme on disait jadis, se laisse aller à la tentation du diable et commet un péché que le code pénal a l'impertinence de punir, alors même qu'un clerc s'en rend coupable. Est-ce que nos tribunaux auront le droit de juger cet éla de DleuP Belle question! me direz- vous. Est-ce que nous ne voyons pas tous les jours sur les bancs des tribunaux correctionnels et des cours d'assises des moines de toutes les couleurs ? Oui, mais c'est parce que les temps sont calamiteux, comme dit Pie VU, et que V Épouse de Jésus- Christ est dans xm^ grande humiliation. Si les saintes maximes de notre sainte mère l'Eglise pouvaient être pratiquées , il est certain que les malfaiteurs oints auraient bonne chance et bonne vie, car ces saintes maximes défendent aux tribunaux laïques de juger les criminels tonsurés. Preuve, que lorsqu'une loi portée par les chambres du Piémont soumit les clercs à la juridiction civile et criminelle des tribunaux ordinaires, notre saint père le pape Pie IX se fâcha très fort, et cassa et annula cette sotte loi , comme notre cour de cassation casse et annule un-jugement saugrenu rendu par un juge de paix. Et (\}X'àSi^ Santa Rosa, un des ministres piémontais, complice de cette abominable loi, se trouvant au lit de mort, demanda les secours de la religion, l'Eglise, dans son admirable charité, les lui refusa.
Que de questions j'aurais à faire aux catholiques de nos Chambres sur ce fait, qui ne s'est point passé au moyen âge, mais sous nos yeux ! Les clercs ne sont- ils pas soumis aux lois civiles et criminelles? Peuvent-ils les violer impunément? Oui, selon les ultramontains, oui, selon le pape Pic IX : cela s'appelle la liberté
de V Église, On voit que V Église a ses raisons d'aimer la liberté. Mais si les clercs ne sont pas soumis aux lois, ils ne sont donc pas sujets du roi? Non, ils sont sujets du pape. La tonsure est comme ttn acte de naturalisation. Le Belge tonsuré cesse d'être Beige pour devenir pontifical. Admirez, cher lecteur, la souve-* raineté que les ultramontains^ et à leur tête le pape, laissent à notre roi. Il n'a rien à dire aux clercs; ils pourraient, à la rigueur, se réyolter contre lui , qu'il devrait laisser faire. Gela n'est-ii pas merveilleux? Autre merveille ultramontaine ou pontificale : Nos Chambres portent une loi qui abolit la liberté de T Église, Le pape la casse et l'annule. Qui est le maître? Celui qui fait la loi ou celui qui a le pouvoir de la casser ? Si le pape la casse , les catholiques évidemment ne lui obéiront plus ; ils doivent obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ; or Dieu a parlé par la bouche de son vicaire. Les catholiques belges obéiront donc au pape de préféreuce à nos lois. Une humble question aux catholiques de nos Chambres : Qui est le vrai maître? Celui à qui on obéit ou celui à qui on désobéit? Oseraient- ils bien obéir à une loi que le pape aurait cassée ? Alors ils ne sont plus catholiques à la façon du pape, ils ne sont plus enfants soumis de l'Eglise. Que sont-ils donc? Que s'ils obéissent au pape, alors que font- ils à la Chambre? Ils ne sont plus les représentants de la nation, ils sont les instruments de la cour de Rome.
Vous voyez , cher lecteur, qu'il est bon de savoir ce que c'est que l'ultramontanisme. Je continue donc notre conversa^ lion sur ce sujet. Nous avons oublié en Belgique ce que c'est que le droit d'asile. En vérité, le monde dégénère, il se corrompt, nous approchons de la fin ; au premier jour, l'Antéchrist
paraîtra. L'Eglise u'a plus de droit d'asile ! Jadis, du bon vieux temps, quand un brigand ou un assassin parvenait à se réfugier dans un lieu saint, il était à l'abri de toute poursuite. Cela s'appelait encore une liberté de V Église. Voyons ce que cette liberté veut dire. Elle veut dire d'abord que l'Eglise se moque des lois, qu'elle se moque de la justice, qu'elle se moque du maintien de l'ordre public. La liberté de V Église veut dire encore , et c'est surtout cela qui tient à cœur à notre sainte mère l'Epouse du Christ , elle veut dire que c'est elle qui est maîtresse et souveraine. Qu'est-ce, en effet, que le droit d'asile? L'Eglise arrête, elle annule le cours de la justice, l'exécution des lois; ce qui est déjà une preuve qu'elle est supérieure aux lois et à la justice. Elle veut bien condescendre, quand le crime est énorme, à rendre le coupable aux tribunaux laïques ; mais il faut que les magistrats sollicitent son extradition. Le mot est caractéristique et plein d'enseignement. L'Eglise n'est donc pas dans l'Etat, elle est hors de l'Etat ; c'est un Etat indépendant de l^tat laïque et supérieur à l'Etat laïque. Quand un criminel se réfugie dans cet Etat ecclésiastique, qui se trouve partout, dans chaque rue de nos villes, c'est comme s'il avait gagné la frontière ; c'est mieux que cela, car en France ou en Prusse, la justice veille toujours et saisit les malfaiteurs. Dans l'Etat ecclésiastique, au contraire, on ne sait ce que c'est que la justice. Que le lecteur qui croit que j'exagère ouvre mon Étude sur P Église et VÉtat, et il y verra la vie que menaient les criminels dans les asiles chrétiens : nos bouges sont des lieux de pureté en comparaison! Le premier curé venu, organe de l'Etat qu'on appelle Eglise, était au dessus des lois, foulait aux pieds la justice : Vextradition
était l'exception : la règle, c'était l'impunité. Voilà la liberté de l'Eglise!
« A quoi bon nous conter ces vieux contes, direz-vous, cher a lecteur ? Qui donc songe encore au droit d'asile ? » Prenezgarde, et si vous tenez au salut de votre âme, ne parlez pas avec cette irrévérence de la liberté de V Église, Notre sainte mère aime la liberté à la folie, et elle ne lâche aucun de ses droits, aucune de ses prérogatives. Les temps calamitetix qui ont commencé avec la réforme, qui ont continué avec la philosophie, et qui sont devenus intolérables avec la révolution, l'empêchent de pratiquer ses sacrées maximes , mais elle n'y renonce pas. Elle proclame à l'occasion qu'elle les maintient toutes, même le droit d'asile. Le législateur piémontais crut qu'il fallait abolir une liberté qui anéantit la justice ; Pie IX cassa et annula cette loi impie. hhoXit yxsie liberté de V Église ! (^\xq\ sacrilège ! L'Église ne tient-elle point sa liberté de Dieu ? Et les hommes osent défaire ce que Dieu a fait? Quand je dis que nous sommes arrivés aux derniers jours, et que l' Antéchrist va venir !
Un mot aux bonnes âmes de libéraux qui s'imaginent qu'il est impossible que TÉglise songe à ressusciter le passé. Certes, le plus injuste, le plus odieux de ses privilèges était le droit d'asile, droit qui anéantit tout droit, droit qui dissout les liens de la société, droit qui empêche la société de remplir le premier de ses devoirs, la justice ; cependant en plein dix- neuvième siècle un pape casse et annule une loi qui abolit le droit d'asile ! Et ce pape passait pour être un pape libéral. Pour les papes, comme pour tout sincère catholique,il n'y a qu'une liberté qui soitsainte, c'est celle de l'Église. Et cette liberté-là est l'assujettissement, la servitude de l'Etat !
SIXIÈME LETTRE
COMME QUOI LES JÉSUITES ET LES ULTRAMONTAINS BELGES PEUVENT IMPUNÉMENT VIOLEE LA LOI.
Je dis que rultramontanisme détruit l'État dans son essence, en l'assujettissant à l'Eglise. Ce n'est pas une question de doctrine, bonne pour amuser les loisirs d'un savant; c'est une sainte maxime qui est pratiquée journellement sous nos yeux. J'ai entamé cette discussion, à l'occasion du procès De Buck, et tout en joignant mes malédictions à celles de l'opinion publique, j'ai déploré l'aveuglement des libéraux parce qu'ils semblent ne se préoccuper que de leur bourse ; que les jésuites respectent ces cbers écus, et ils les laisseront faire. Ils ne se sont point demandé comment il se fait que les jésuites et toute la race des moines se font léguer les riclies héritages qu'ils leur envient. Il y a des hommes réellement religieux parmi les reli gieux ; ils savent que la loi ne leur permet point d'accepter une libéralité, par rexcellente raison qu'ils n'ont pas d'existence légale i cependant ces saintes gens violent la loi, sans le moin-
dre scrupule ; ils ont recours à des personnes interposées pour éluder sournoisement les lois qui leur défendent de posséder et d'acquérir. Leur conscience est parfaitement à l'aise. Voilà qui est étrange. Cela est étrange pour ceux qui ne connaissent point Tultramontanisme. Eien de plus naturel et de plus logique pour qui sait ce que c'est que la doctrine ultramontaine sur l'Eglise.
Nos lois ne reconnaissent plus d'ordres religieux. Qu'est-ce que cela fait à l'Eglise P Le législateur a-t-il quelque chose à dire à l'Eglise? L'Eglise tient son existence de Dieu même. Est-ce que par hasard Dieu aurait besoin du concours d'un législateur pour fonder une Eglise? Or l'Eglise comprend tous les établissements qu'elle juge nécessaires. A elle donc de créer des ordres religieux; si elle les trouve utiles, elle leur donne la consécration de son origine divine, et il n'appartient plus à aucun législateur de leur accorder ou de leur refuser l'existeiice. Que les lois le veuillent ou non, les corporations religieuses existent, et elles ont tous les droits qui appartiennent à l'homme dans l'état de société. Si quelque impertinent législateur prétend abolir les ordres monastiques, l'Eglise se moquera de ses prohibitions : les moines existeront après comme avant. La révolution les a abolis : qu'importe? Si la loi n'a point le droit de donner l'existence à une corporation que l'Eglise établit, elle n'a pas davantage le droit de la leur enlever. Voilà nos moines et nos jésuites à l'aise. Ils n'ont point à s'inquiéter de la loi : ils obéissent à Dieu, et qu'a-t-il à craindre des hommes, celui qui a Dieu pour soi ? Nos religieux violent dont très religieusement la loi, pour la plm grande gloire de Dieu. Fort bien ; mais
j'ai de nouveau une question à faire aux catholiques de nos Chambres. Si telle est la liberté de V Église, que devient la souveraineté de TEtatP L'Etat dit : il n'y aura plus d'ordres religieux; l'Eglise dit : les ordres religieux continueront à exister, malgré votre défense. L'Etat dit : les soi-disant moines ne peuvent recevoir aucune libéralité ; l'Eglise dit : ils continueront à recevoir des legs et des donations, en dépit de vos prohibitions. L'Etat dit : s'ils reçoivent une libéralité, mes tribunaux l'annuleront; l'Eglise dit : c'est un malheur que je dois supporter dans ces temps calamiteux; c'est une persécution, mais pour un legs que vous m'enlevez, on m'en fait dix nouveaux : je me ris de vos jugements, comme je me ris de vos lois. admirable liberté de VÉglise! ô plus admirable souveraineté de l'Etat !
Vous ne nous parlez que de clercs et de moines, disent mes lecteurs : nous en avons jusqu'à satiété ! Et moi aussi; causons donc d'autre chose, de mariage, par exemple. Que pensent les ultramontains de notre mariage civil? Le pape va répondre à ma question , et ce n'est pas un pape du moyen âge, c'est le pape régnant, le vicaire de Dieu, en chair et en os. Pie IX ne se mouche point du pied, quand il parle du mariage civil, il le traite tout crûment de concubinage. Le terme n'est pas très honnête, car enfin le concubinage est un péché, une action honteuse; voilà donc, selon le pape, notre société qui repose sur un délit moral. Messieurs de la Chambre, qu'en dites- vous? C'est vous qui faites les lois sur le mariage civil, vous ou vos prédécesseurs, peu importe. Il y a encoie parmi vous des membres du très orthodoxe Congrès. Ils ont voté la Constitution^ et
notre Constitution fait du mariage un acte essentiellement civil, à ce point que le mariage religieui, célébré avant le mariage civil, est un délit. Comment conciliez -vous votre orthodoxie avec la doctrine du pape dont vous êtes les enfants très soumis? Vous dites que le pape n'a point protesté contre notre Constitution. En ce cas, Sa Sainteté a une double conscience, à la façon des jésuites ; une conscience pour la Belgique, une autre conscience pour le Piémont. Car voici ce que Pie IX écrivit au roi de Sardaigne. Le roi Emmanuel eut la bonhomie de consulter le saint-père sur un projet de loi qui admettait, à la vérité, un mariage civil, indépendant du sacrement, mais en faisant cette énorme concession à l'Eglise, que l'union célébrée par le curé était aussi considérée comme valable. Pie IX répondit que toute loi qui consacrait l'union civile, séparée et indépendante du mariage religieux, était viciée dans son essence, nulle d'une nullité radicale, puisqu'elle contredisait la doctrine de l'Eglise et usurpait ses droits inaliénables. Eh bien, messieurs les orthodoxe» belges, votre avis sur ce billet doux? Il va tout droit à votre adresse. Vous avez séparé le mariage civil du sacrement, vous avez donc, vous, les enfants fidèles de l'Eglise, usurpé ses . droits inaliénables, vous avez de vos sacrées mains consacré le concubinage. Votre révolte contre l'Eglise est flagrante. Car je pense que le sacrement de mariage est en Belgique ce qu'il est en Itab'e, et que les droits inaliénables de l'Eglise sur le mariage n'ont pas pu être aliénés par vous. Êtes- vous catholiques, ou ne l'êtes- vous pas? Si vous l'êtes, expliquez moi de grâce comment vous pouvez violer les droits inaliénables de l'Eglise. Ou est-ce que les droits de l'Eglise ne seraient inaliénables
qu'en Italie? Est-ce que le mariage civil, qui est un concubinage dans le Piémont, serait une union légitime chez nous ? Comment un seul et même acte peut-il être légitime tout ensemble et illégitime, moral et immoral? Une réponse, s'il vous plait, car moi j'y perds mon latin.
Vous ne répondez point. Serait-ce parce que vous ne savez quoi répondre? Je vais donc conclure mon acte d'accusation contre l'ultramontanisme en ce qui concerne la souveraineté et l'indépendance de l'Etat. Le pape ne dépose plus les rois, je le veux bien ; mais il ne répudie pas les saintes maximes qui lui en donnent le droit. Or ces mêmes maximes donnent à l'Eglise la suprématie sur l'Etat. C'est à peine si l'on peut dire qu'il y ait encore un Etat. Peut-on appeler Etat, l'organe d'une société qui est soumise à l'Eglise? C'est l'Eglise seule qui est souveraine. Rien ne le prouve mieux que la conduite de Pie IX. Écoutons le ton qu'il prend en cassant les lois du Piémont qui ne lui conviennent point : ' Nous réprouvons, nous condamnons ' et déclarons absolument nuls tous les décrets portés contre les » droits et l'autorité de la religion, de l'EgUse et de ce saint- <r siège, tf Ne sont-ce pas là les allures d'un juge suprême, d'un roi des rois? Si ces prétentions pouvaient devenir une réalité, resterait-il une ombre d'indépendance au pouvoir civil? C'est une niaiserie de poser la question.
Que l'on réfléchisse un instant sur l'objet des lois annulées par le pape. Il ne s'agit point de lois religieuses, il ne s'agit point de lois sur l'organisation de la hiérarchie de l'Eglise. Les lois que Pie IX a annulées dans le Piémont sont les mêmes que celles qui régissent notre très orthodoxe Belgique : elles consa-
crent des principes qui auront bientôt un siècle d'existence, car ils datent de 1789 : que dis-jeP II y en a qui datent du seizième siècle, tel que la soumission des clercs à la puissance civile. Le pape ne compte pour rien les principes et les faits. Il vit toujours au moyen âge, espèce de momie embaumée du temps de Grégoire VII ou d'Innocent III, qui reste immobile, immuable par la raison bien simple qu'elle ne vit plus. Et cette momie veut que le monde entier meure comme elle, s'immobilise avec elle, et plie sous ses lois décrépites ! Gomme le monde s'obstine à vivre et à marcher, il en résulte un désaccord absolu entre la société et la momie qui prétend la gouverner. Le désaccord devient un abîme. N'importe ; il faut que la société marche en arrière pour rejoindre des retardataires de huit siècles. Si elle résiste, la momie de Rome se ranime et lance ses foudres enrouillées. Malheureusement elle a à son service une nombreuse milice à peu près aussi momie qu'elle. Et ce qui est plus dangereux , elle a pour alliées Tignorarice et la superstition, plantes parasites que l'Eglise a cultivées avec un soin particulier pendant des siècles. Voilà le côté moral de l'ultramontanisme. Il est l'ennemi-né de la civilisation moderne, comme il est l'ennemi-né de l'Etat. C'est-ce qui me reste à démontrer. Qu'est-ce qui fait la force et la gloire de notre civilisation? C'est la liberté, sous toutes ses faces, liberté de penser, liberté religieuse, liberté politique. Eh bien, l'histoire à la main, j'accuse les ultramontains, le pape à leur tête, d'avoir toujours fait la guerre, et une guerre à mort, à toute espèce de liberté. Jamais démonstration n'a été plus facile que celle-là, quoi qu'en disent nos modernes catholiques.
SEPTIÈME LETTRE
COMME QUOI LE PAPE, LES CATHOLIQUES ET LES JÉSUITES ADORENT LA LIBERTÉ QU'iLS DÉTESTENT.
Depuis quelque temps, les catholiques belges raffolent de liberté. Notre Constitution qui. Dieu merci, ne l'a pas marchandée, ne leur suffit plus : ils deviennent décidément démocrates, il leur faut le suffrage universel : je ne désespère point de les voir républicains. Cette passion subite, dont ils se sont épris, a étonné bien des libéraux : ils ne comprennent point que les catholiques aient la prétention d'être plus libéraux qu'eux. Ils n'ont pas tort de se défier de cet ardent libéralisme; car le libéralisme et le catholicisme ultramontain doivent être aussi étonnés de se trouver réunis que le feu et l'eau. Cependant ce n'est pas pour la première fois que l'on voit les ultramontains prendre le masque de la liberté. Tous les masques leur sont bons, pourvu qu'ils leur soient utiles pour atteindre leur but ; et faut-il répéter que ce but n'est autre que la domination?
Je suis en train d'examiner ce que c'est que l'ultramonta-
nisme. Personne mieux que le pape ne peut me le dire ; demandons donc"" aux papes ce qu'ils pensent de la liberté. Il y a eu une époque où les souverains pontifes étaient à peu près les maîtres et seigneurs de notre monde occidental; c'est au moyen âge, et c'est aussi au moyen âge que remontent les premiers germes de la liberté moderne. Quel rôle les papes ont-ils joué dans le développement de la liberté? Nos catholiques, qui ne respirent que liberté, s'imaginent aussi, ils voudraient du moins faire accroire, que l'Europe doit sa liberté aux papes. Un prêtre éloquent, Lamennais disait, du temps qu'il était catholique, que les papes étaient les patriarches du libéralisme. Est-ce illusion ? est-ce aveuglement? est-ce ignorance? Je ne sais, mais ce que je sais, c'est que jamais il n'y a eu une altération plus évidente de riiistoire. Il y a un fait qui, à lui seul, suffirait pour mettre à néant cet échafaudage de l'imagination ou du mensonge, c'est le régime que la papauté a établi dans ce qu'elle appelle le patrimoine de saint Pierre. Il y a bientôt mille ans que les papes sont maîtres à Rome ; souverains temporels et spirituels, ils ont eu plein pouvoir d'y laisser à leurs sujets la liberté la plus large. Si les papes étaient ce qu'on veut faire d'eux, Rome devrait être la terre promise de la liberté. Faut-il ajouter qu'il n'y a pas de coin de terre en Europe, où il y ait moins de liberté que dans la capitale du monde catholique? Ainsi les patriarches du libéralisme tiennent leurs sujets dans la servitude, alors que partout ailleurs règne la liberté!
J'aurais bien des choses à dire sur l'amour des catholiques pour la liberté. Si cette belle passion persiste, si les catholiques continuent à se dire plus libéraux que les libéraux, je leur prou-
verai que le libéralisme et le catholicisme romain sont inconciliables; je leur prouverai qu'ils sont, ou les plus inconséquents des hommes, ou les plus hypocrites. Le sujet est trop vaste pour que je puisse le traiter incidemment. Four le moment, je me bornerai à rappeler quelques faits qui témoigneront quelle a toujours été la sollicitude des papes pour la liberté. On lit dans un historien catholique et dans un des plus modérés, des plus raisonnables, que TAngleterre obtint la grande charte, sauvegarde de sa liberté, sous l'influence du pape (1). Voilà un échantillon de la manière dont les catholiques écrivent l'histoire. C'est à n'en pas croire ses yeux. Ouvrez les chroniques du moyen âge, et vous y lirez en toutes lettres une bulle par laquelle Innocent m cassa la grande cHarte, Le pape s'exprime avec une violence extrême sur cette charte d'où date la liberté anglaise, et partant la liberté moderne : ir représente l'entreprise des barons qui conquirent cette première charte de leur liberté, comme une œuvre du diable; il qualifie la transaction qu'ils arrachèrent à leur misérable roi, de vUe et honteuse : au nom du Dieu tout-puissant, il r^rouve complètement et condamne la charte, il la déclare nulle, et veut qu'en aucun temps elle n*ait aucune force. Voilà comme quoi l'Angleterre doit sa grande charte à l'influence du pape (2).
Après ce travail d'audace, on pourrait dire d'impudence, il ne faut plus s'étonner de rien. Mais aussi, il ne faut plus attacher aucune foi aux affirmations les plus solennelles des catho-
(1) Ctmtu, Hiâloire UDiverselle, t. XI, p 173.
(2) Le leclcur qui voudra connaître les détails de cette histoire, les trouvera dans mon Élude sur la papauté et l'empire.
liques : on les a si bien avenglés dès leur enfance, qu'à tout jamais ils sont incapables de voir la lumière du jour. Ils continueront donc à affirmer que les papes sont les patriarches du libéralisme^ et que l'Europe doit sa liberté aux souverains pontifes. Voici un autre fait qui témoigne combien les papes et l'Église en général aiment la liberté. Tout le monde sait que la liberté moderne date de l'affrancliissement des communes. Quel rôle les papes et les évéques jouèrent-ils dans cet immense mouvement? Ils jouèrent le rôle d'ennemis. Dira- 1- on que les papes furent les alliés des cités lombardes dans la lutte qu'elles soutinrent pour leur indépendance contre les empereurs d'Allemagne ? Cette alliance même les condamne. Les Lombards étaient des révoltés : si les papes s'étaient rappelés les préceptes de l'Écriture sainte sur l'obéissance qui est due à l'autorité établie, ils n'auraient certes pas pu prendre parti pour la révolte contre une autorité qui avait la légitimité de toutes les dominations, celle delà conquête. En réalité, les papes ne furent pas les alliés de la liberté italienne : ils se servirent de l'insurrection des villes lombardes, comme d'une arme, contre leurs puissants adversaires , les empereurs d'Allemagne : la liberté , l'indépendance de l'Italie fut toujours le cadet de leurs soucis (I).
Je reviens à raffiranchissement des communes. Que l'on me cite un évêque qui n'ait pas été l'ennemi des libertés communales. L'Église entière partageait cette hostilité : c'était à ses yeux une innovation funeste et exécrable. Chose remarquable ! Les évêques et les papes prétendirent que la liberté des com-
(1) Voyez mon Élude sur la papauté et l'empire.
munes violait la liber lé de VÉglise, Nous voyons ici, clair comme le jour, ce que c'est que la liberté de V Église , la seule liberté qu'elle affectionne. Les évoques étaient les maîtres de leurs villes épiscopales; c'est cette dominalion qu'ils appelaient liberté, et jamais il n'j eut de domination plus tyrannique : c'était la domination du seigneur féodal sur ses serfs. Les serfs s'insurgèrent, et presque partout ils durent conquérir leur affranchissement, les armes à la main. La lutte est caractéristique. Qu'est-ce que les évêques prêchaient aux serfs? Leur promettaient-ils la liberté, comme condition de leur soumission? Ils leur prêchaient qu'ils devaient être soumis en toute crainte à leurs seigneurs, quelque durs, quelque avares qu'ils fussent. Eux-mêmes comptaient parmi ces seigneurs, et souvent parmi les plus cruels; témoin cet évêque de Cambrai qui fit massacrer ses sujets révoltés jusque dans le sein des églises. Tel fut, au moyen âge, l'amour des papes et des évêques pour la liberté (1). Je laisse là le moyen âge, bien que son histoire soit pleine d'enseignements. L'Eglise était alors dans toute sa force, elle ne cachait point, elle ne déguisait point sa pensée, comme elle le fait aujourd'hui : elle appelait tout bonnement liberté, la puissance temporelle tout ensemble et spirituelle qu'elle exerçait. • Cette liberté lui fut enlevée par la réforme, et la philosophie lui porta un plus rude coup, en répandant les semences de la révolution. Notre Constitution, toutes nos libertés politiques datent de S9. Quel rôle la papauté joua-t-elle dans cette lutte universelle pour la liberté ? On sait l'amour que les évêques témoi-
(i) Voyez mon Étude sur la féodalitë»
gnèrent pour les principes de 89 ; ils émigrèrent avec la noblesse, et soulevèrent l'Europe contre leur patrie. Ce que Ton sait moins, c'est que dès l'origine de la révolution, le pape la condamna. Dans un consistoire tenu le 29 mars 1790, Pie VI flétrit avec violence la conquête la plus précieuse de la philosophie, la liberté de penser ; il la flétrit comme un droit monstrueux, insensé; » liberté effrénée », s'écria le saint-père, » qui étouffe » la raison, ce don précieux qui distingue l'homme des ani- • maux ! » Ainsi, aux yeux du pape, la liberté de l'intelligence étouffe l'intelligence et assimile l'homme aux brutes ! N'est-ce point là le langage d'une momie d'Egypte ? Pie VI n'aime pas plus la liberté civile et politique que la liberté religieuse : il traite la liberté et V égalité àt folie. Il y a cependant une liberté . que le pape aime, c'est la liberté de V Église, Et qu'entend-il par là ? D'abord que la religion catholique soit la religion dominante. Puis, que les princes prêtent l'appui du bras temporel à l'Eglise pour ramener par la force dans son sein les fidèles qui la désertent. Ainsi domination de l'Église, intolérance, persécution, inquisition , bûchers , croisades contre les hérétiques, voilà la liberté que le pape adore !
Le lecteur qui entend tous les jours les phrases ronflantes de nos catholiques sur leur amour passionné pour la liberté, croira que je calomnie le saint-père. Il n'en est rien ; je ne fais que résumer en quelques lignes ce que j'ai démontré au long et au large dans mon Èttde sur V Église et VÉtat depuis la révolution, en m'appuyant sur les lettres mêmes du pape. Maintenant on comprendra la portée de la fameuse encyclique de Grégoire XVI. Les catholiques , à force de chicanes , transforment Gré-
n LES JÉSUITES.
goire XVI, sinon en patriarche da libéralisme, du moins en partisan de nos institutions. Il est vrai que le pape dit que la liberté de conscience est un délire^ et que la liberté de la presse est une invention horrible ^ exécrable et détestable. Bagatelle que tout cela ! Les catholiques prouvent très bien, comme quoi le pape aime ce qu'il déclare détester. Si ce n'est point vrai , c'est du moins bien imaginé. La vérité est que Grégoire XYI n'a fait que proclamer rétemelle pensée de la papauté, Tincompatibilité radicale entre la liberté et le catholicisme ^romain. Nous avons pour le moment un pape qui a passé pour libéral. Cependant ce pontife ami de la liberté, a donné son approbation aux doctrines proposées par les plus fougueux ultramontains dans VUnivers et dans le Bien Public! Il a fait mieux que cela. Il a abrogé^ de son autorité apostolique, les lois qui établissent la liberté dfis cultes en Espagne ; il a abrogé la liberté religieuse et la liberté de la presse consacrées par les lois du Mexique. Voilà le libéralisme ultramontain. Après cela, Fie IX adore la liberté de l'Église, liberté qui défend aux nations souveraines d'abolir les couvents, et de disposer de leurs biens, liberté qui leur défend d'abolir les dimes et les immunités des clercs !
HUITIÈME LETTRE
QTJB tBS JÉSUITB8 ET LES CATHOLIQUES BELGES s'BNTENDBNT COMME LAEBONS EV P0IBJ5.
Vous oubliez les jésuites, me dit-on. Du tout, cher lecteur, je n'aî pas perdu de vue un instant nos révérends pères. Ne vous aî-je pas entretenu de Tultramontanisme, et les jésuites ne sontils pas les ultramontains par excellence ? Maintenant que vous connaissez la doctrine ultramontaine, vous connaissez aussi les jésuitisme. J'entends la vraie pensée des jésuites, car quand on a affaire aux révérends, il faut toujours se demander ce qu'ils pensent et non ce«qu'ils disent. La bulle même qui les institue nous a appris qu'ils s'engagent à servir les papes envers et contre tous. Dès lors, ils ne peuvent pas avoir d'autre doctrine que celle professée et pratiquée par les souverains pontifes ; ils doivent donc abonder dans ces saintes maximes qui permettent aux successeurs de saint Pierre de déposer les rois, ces saintes maximes qui subordonnent l'État à l'Église, et qui, sous le nom de liberté, consacrent la domination de la papauté, et l'assujet-
tissement des nations et des individus; saintes maximes que l'humanité moderne déclare impies^ puisqu'elles dépouillent rhomme de la liberté de penser, de la liberté de conscience et de toute espèce de garanties politiques. Tel est effectivement le jésuitisme en substance. Toutefois nous allons entendre les jésuites combattre Tultramontanisme, et soutenir la liberté, le suffrage universel, comme /ont nos catholiques belges. Cela ne donnerait -il pas à penser que si nos catholiques ne sont point les frères des jésuites, ils sont du moins leurs cousins germains ?
J'ai dit que les ultramontains et les jésuites, quoique se déchirant à belles dents, s'entendent comme larrons en foire. Sur quoi, en effet, porte leur débat P Les ultramontains purs disent que les papes sont les rois des rois, comme vicaires du Christ qui fut vrai roi : cela s'appelle la doctrine du pouvoir direct des papes sur le temporel. Et que disent les jésuites? Ss nient que les papes aient un pouvoir direct, ils ne leur reconnaissent qu'un pouvoir indirect. Voilà qui est hardi, n'est-ce pas? Les papes affirment qu'ils sont les vicaires de Celui qui a empire sur la terre et au ciel. Les jésuites disent : non, vouh n'êtes pas rois, vous n'êtes que pontifes. Juste comme nos Catholiques belges. Après le langage, voyons la pensée. Qu'est-ce que c'est que ce pouvoir indirect que les jésuites accordent aux papes sur le temporel? Il y a sans doute un abîlne entre le pouvoir indirect, et le pouvoir direct que réclament les ultramontains? Du tout; pouvoir indirect et pouvoir direct, c'est comme qui dirait càoux verts ou verts choux. Vous vous moquez des jésuites, dira le lecteur. Dieu m'en garde. Le plus illustre docteur de la compagnie de Jésus, Beilarmin, va me défendre contre cette accusation.
Le roi des Belges est hérétique. En vertu des sai?iies maximes de rultramontanisme, le pape a le droit de le déposer. Qu'en pensent les jésuites P Ils sont du même avis. Où est donc la différence entre eux et les ultramontains? La voici. Le pape prétend qu'il a ce pouvoir aommt juge ordinaire; il peut déposer les rois, comme il peut déposer les évêques. Non, disent les jésuites, le pape n'a ce pouvoir que dans l'intérêt du salut des âmes. Cela fait une belle jambe au roi des Belges, et il peut làdessus se donner du jabot ! Que le pape le dépose en qualité de juge ordinaire^ ou en vertu de son pouvoir spirituel, il n'en sera pas moins déposé, et déposé pour la même cause, parce qu'il est hérétique. Où est donc la différence entre le jésuitisme et i'nltramontanisme? Elle est dans les. paroles, ou si vous voulez, dans la franchise. Le pouvoir indirect des jésuites esjtune supercherie des révérends pères, une tromperie en ce qui concerne les princes et les peuples, un mensonge en ce qui concerne les papes.
Les jésuites sont venus après la réforme, et ils avaient pour mission de la combattre. Or les réformateurs revendiquaient l'indépendance, la souveraineté des princes, contre la prétendue suprématie des papes. Les rois n'entendaient plus être les vassaux du saint-siége, les rois catholiques pas plus que les rois protestants. Que faire? Les jésuites se dirent : il faut donner satisfaction aux princes, car ce sont eux qui ont la force en main. Nous allons donc soutenir que les papes n'ont point le droit de juger les rois, qu'ils n'ont que le pouvoir spirituel, que la puissance temporelle appartient aux princes. Mais en contentant les rois, ne vont-ils pas mécontenter les souverains pon-
tifes? Ceux-ci devraient être bien difficiles, s'ils exigeaient plus que ce que les jésuites leur accordent. Dès que le salut des âmes, dès que l'intérêt de la religion l'exige, ils peuvent déposer les rois, qu'ils soient catholiques ou non. Or à qui est-ce à juger ce qui est nécessaire au salut des âmes? ce qui est utile à la religion ? Naturellement au pape, et au pape seul. Dès lors, il est le maître des rois : que peut- il vouloir de plus?
On dit que les jésuites sont malins ; mais il n'y a point de * malice qui tienne contie la vérité. Les rois ne se contentèrent point du semblant de souveraineté que les jésuites leur laissaient. Mauvaise plaisanterie, dirent-ils tiux révérends, que le pouvoir royal, s'il est subordonné à la puissance pontificale, il n'y a point de demi- souveraineté, et nous voulons la souveraineté entière. Le parlement de Paris condamna le livre de Bellarmin à être brîilé par la main du bourreau. Et que pensèrent les*papes de la belle invention des jésuites? Avec un peu de prudence, ils auraient dû applaudir au tour de passe-passe, par lequel les révérends pères leur assuraient la souveraine puissance en matière temporelle, tout en paraissant la reconnaître aux princes. Mais au moment où Bellarmin publia son traité sur le souverain pontife, le saint- siège était occupé par un fier personnage, quoiqu'il eût commencé par être porcher. Sixte-Quint était très convaincu de la toute-puissance des vicaires de Dieu. Il trouva que les jésuites étaient bien impertinents d'oser lui contester à lui" le pouvoir direct sur les princes de la terre. Vite, mettez- moi ce mauvais livre à l'index, dit il. Les cardinaux intervinrent en faveur de leur confrère, car Bellarmin était
cardinal, et il faisait honneur au sacré collège par sa science. Rien ne servit : le pouvoir 'indirect fut mis à V index. Et il le méritait, ne fût-ce que comme superclierie.
Il faut que je m'arrête un instant à cette ruse de jésuite. Je les ai accusés d'être la superclierie, la fraude, le mensonge incarnés. Ai -je tort? Je les surprends ici en flagrant délit de duplicité. Ils nient que le pape ait un pouvoir direct sur le temporel; ils combattent gravement les doctrines ultramontaines, vous croiriez entendre Luther ou les gallicans. Mais tournez la page, et vous lirez comme quoi le pape a, en vertu de sa puissance spirituelle, absolument le même pouvoir que les jésuites viennent de lui dénier. Mauvaise plaisanterie ! s'écrie Bossuet. N'est-ce pas pis que cela? Peut- on soutenir de bonne foi le blanc et le noir? le oui et le non, sur une même question? La bonne foi des jésuites ressemble à la franchise de certaines gens qui sont conçus dans le meuisonge, et à qui il est impossible de dire ]a vérité, fût-ce dans les choses les plus indifférentes; ils ne peuvent pas ouvrir la.bouche sans mentir. Voilà les jésuites.
On dirait que cette belle qualité se communique à tous ceux qui se font les défenseurs des doctrines ultramontaines. Le comte de Maistre se fâche contre ceux qui accusent les papes d'avoir aspiré à latoute-puissance ; « Ils n'ont jamais, dit-il, u prétendu qu'à la puissance spirituelle ^ et c'est un indigne abus 1 de mots que de leur imputer le délire de la monarchie univerir selle ; s'ils ont déposé des rois et des empereurs, c'est que ces a princes étaient coupables de certains crimes pour lesquels ils • méritaicAt d'être excommuniés, et* étant excommuniés, ils ne pouvaient plus régner. Tout cela se faisait donc, en vertu du
« pouvoir spirituel, et sans aucune suspension de la souverai- 1 neté. » Je cite cette justification de TEglise, parce qu'elle est un modèle du genre : il y a autant de contre-vérités que de mots. Il n'est point vrai que la déposition fût une suite de l'excommunication. Il n'est point vrai que les papes, qui déposent les empereurs et les rois, l'aient fait en vertu de leur pouvoir spirituel. Il n'est point vrai que la souveraineté restait entière. Ce dernier trait est réellement délicieux et digne d'un jésuite. Le pape dépose le roi des Belges, et il ne touche pas à la souveraineté/ Qui donc est souverain, la nation ou le pape ? D'après la Constitution, c'est la nation, la nation fait le roi, elle seule le peut déposer. Si le pape le dépose, la souveraineté est plus que suspendue, elle est anéantie. Et après cela, les jésuites viennent dire que ce sont leurs adversaires qui commettent un indigne abus de mots! Les farceurs l Us sont comme les voleurs qui crient au vol.
M Pourquoi, me dit-on, tant insister sur ce pouvoir direct ou a indirect, en vertu duquel les papes déposaient jadis les » princes? Ils ne songent plus à déposer qui que ce soit. Lais- » sez donc dormir lear morts dans leurs tombes. • Je réponds que j'ai dû apprendre au lecteur ce que c'est que le pouvoir indirect, ne fût ce que pour montrer les jésuites en flagrant délit de supercherie. Ils sont les âmes damnées du pape; ils sont nés ultramontains ; et ils ont l'air de nier la toute puissance des souverains pontifes ! Mais ils n'en ont que l'air. Car tout est chez eux un semblant ; il n'y a qu'une chose de réel, c'est leur ambition démesurée et leur égoïsme sans bornes. J'ai encore dû parler ùssl pouvoir indirect pour une autre raison : c'est qu'il ne
s'agit pas uniquement de la déposition des rois, il s'agit de savoir, s'il y aura un Etat, ou si l'Eglise est seule maîtresse ; il s'agit de savoir, si les nations sont souveraines, ou si leur souveraineté n'est qu'un semblant de souveraineté. Enfin il s'agit de savoir, s'il y a encore une liberté quelconque pour l'individu en présence d'une Eglise qui, directement ou indirectement, étend son empire sur toutes choses, sur les corps comme sur les âmes. Si l'Eglise a le pouvoir que les jésuites lui reconnaissent, la souveraineté des peuples et la liberté des individus ne sont plus qu'une odieuse dérision : il n'y a que l'Eglise qui soit libre, c'est à dire souveraine. C'est ce que je vais prouver par la doctrine même des jésuites.
NEUVIÈME LETTRE