LES JÉSUITES EN ALLEMAGNE
Je demande pardon au lecteur de la sécheresse de mes Lettres, Ce sont des témoignages à l'appui de mon acte d'accusation. Je n'écris pas un pampblet, ni une chronique scandaleuse. Je ne fais pas de phrases. J'adresse un appel aux Belges pour leur ouvrir les yeux, pour les guérir de leur incroyable aveuglement. Les malheureux livrent leurs enfants aux jésuites, dans le trompeur espoir que nulle part leur instruction et leur éducation ne seront mieux soignées qae chez les révérends pèies. Comment dissiper ces funestes illusions? En leur montrant ce que les jésuites ont toujours été et ce qu'ils seront toujours. C'est la voix des siècles qui vient témoigner contre la compagnie. Elle est monotone, mais elle est décisive par sa monotonie même; car c'est toujours la même accusation qui retentit contre les révérends : l'instruction, l'éducation, est le cadet de leurs soucis. C'est la domination qui est leur but unique.
Si au moins ces maîtres égoïstes qui rapportent tout à leur intérêt , remplissaient, ne fût-ce que par intérêt, leur devoir de maître 1 J'ai dit et je répète que Tégoïsme vicie tout ce qu'il touche. Il y a plus. Le but même que la compagnie poursuit lui commande de répandre l'ignorance, de la cultiver, car tout l'institut est une spéculation sur la bêtise humaine. Pour concilier cette criminelle ambition avec le renom de science dont la compagnie a besoin pour attirer les dupes, que fait-elle? Elle ▼icie l'instruction comme elle vicie la morale; elle enseigne un semblant de science, comme elle enseigne un semMcmt dé morale. S'il y a une vérité qui peut passer pour un axiome, c'est que l'enseignement a pour objet unique de développer et de fortifier l'intelligence. L'enseignement des jésuites, au contraire, est fait pour l'abrutir, pour l'abêtir. En Allemagne (I), comme en Belgique, comme partout, ils n'enseignaient que le latin. Ils y mettaient neuf années. Pendant trois ans^ les pauvres enfants n'apprenaient rien que décliner et con* juguer, La quatrième année se passait à digérer les genres ' et les particules. Puis ils employaient une année entière à faire des analyses grammaticales, La sixième année était consacrée à l'étude théorique des participes et des prénoms. Pendant la septième année, les élèves s'exerçaient à écrire en prose et en vers. La huitième année, on leur donnait à interpréter les Mégies, et les Tristes é^ Ovide et en fait de prosateurs, le plus mauvais de tons, Quinte-Curce. Preuve que les révérends étaient des hommes de goût, et se connaissaient en latinité. Enfin en rhétorique, ils travestis- Ci) S%i>genheimj Geschichte der Jesaiten in Senischland» U 11} pag.33i, ss.
Baient TiËnéîde de Virgile et quelques discours de Cioéron en un mauvais latin de cuisine.
Je demande à ceux de mes lecteurs qui ont fait des études de collège, ce qu'ils pensent de ces travaux forcés auxquels les enfants étaient condamnés pendant neuf ans dans les collèges de jésuites. Eemarquez qu'il n'y avait ni histoire, ni géographie, ni mathématiques, ni sciences naturelles, ni langue maternelle ni langue étrangère, il n'y avait rien qui vînt briser l'assommante monotonie de cet enseignement du latin. Je demande si cet ennui mortel distillé journellement, si cette éternelle étude de formes ne devait pas abrutir l'intelligence au lieu de la développer. Il n'y avait que les esprits fortement trempés qui pussent échapper à cette influence malfaisante. Mais les forts sont les exceptions. Que devenaient les autres, la grande masse? Des brutes parlant un mauvais latin.
Je n'ai encore rien dit de l'enseignement religieux. Attention, cher lecteur, car c'est l'enseigne religieuse, étalée sur les* collèges de jésuites, qui vous attire. Vous TOUS imaginez que vos enfants vont être confits en religion. C'est de toutes vos illusions la plus fausse. Les pratiques extérieures ne manquent certes point. Au seizième siècle, les élèves des jésuites se flagellaient, à l'imitation de leurs maîtres, pour se former le cœur et l'âme.- Il y avait ensuite et il y a encore aujourd'hui les confréries du rosaire. Si cette religion-là vous suffit, je n'ai rien à dire : elle va de pair avec l'instruction, que vos enfants puiseront dans les leçons des révérends. Je m'adresse à ceux qui pensent que la religion ne consiste point à s'abêtir, mais bien à sanctifier l'homme intérieur, et qui demande un développement
moral et intellectuel. Écoutez maintenant en quoi consistait l'instruction religieuse que les jésuites donnaient dans leurs collèges d'Allemagne. Il se bornait à apprendre par cœur le catéchisme de Canisius^ sans aucune explication. Pourquoi pas d'explication, mes révérends pères? pourquoi réduire toute l'instruction religieuse à un travail mécanique? Vous avez de bonnes raisons pour cela, mes pères, et il faut être un niais pour ne pas découvrir votre finesse. Vous voulez former des machines, et non des hommes. Les hommes vous échapperaient, les machines vous restent.
Je dis, cher lecteur, qui mettez vos enfants chez les jésuites ou chez les jésuitesses, que vous vous faites grandement illusion sur le caractère religieux de leur enseignement. Ils consacraient neuf mortelles années au latin. Vous pensez sans doute qu'une grande partie de ce temps était consacrée au catéchisme de Canisius. Je vous donne à deviner le temps que les pères y mettaient. Vous ne devinerez jamais. D'après les règlements, une heure par semaine ! Une heure pour l'instruction religiélise, c'est beaucoup ; beaucoup trop, se disent les révérends, et ils n'avaient ' pas tort, puisque tout se bornait à réciter par cœur une ' leçon de Canisius. Ils retranchèrent la moitié et se conten- I tèrent d'une demi-heure. Mettons dix heures par jour pour les heures de classe et de répétition : c'est le temps que l'on y employait dans le collège où j'ai fait mes études. Nous avons donc par semaine soixante heures, dont une demie pour l'instruction religieuse; ainsi la cent vingtième partie de l'année était consacrée à la religion. Voilà, cher lecteur, comme les enseignes trompent !
Les résultats de l'enseignement jésuitique furent aussi
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brillants en Allemagne qu'en Belgique et dans le Portugal. L'archevêque de Vienne, Migacci, se vit obligé de leur enlever rinstruction des clercs que ses prédécesseurs avaient confiée à la compagnie. Que reprocbe-t-il aux révérends pères? Us négligeaient^ dit-il, \ étude des saintes lettres^ la pratique des cé?'émonies religieuses ; il n^y avait plus aucune discipline y et on ne veillait plus avec soin sur les mœurs ^ pas même sur la décence extérieure (1). Ainsi ni science, ni discipline, ni mœurs. Voilà l'instruction que les jésuites donnaient aux futurs ministres du culte! Que devait être l'instruction des laïques 1
(1) Mémoire jaslificalif de Migacci, archevêque de Vienne, présenté au nonce, contre les accusations des jésuites. {Uocueil des pièces sur les affaires desjésuilcs, 1. 111, pag. 374.)
QUATORZIÈME LETTRE