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COMME QUOI LES JÉSUITES ONT DEUX CONSCIENCES

Quand M. Frère reprocha aux jésuites d'être les ennemis de nos libertés, M. Dechamps l'interrompit en disant que tous les jésuites n'étaient point d'accord sur cette doctrine. Vraiment ! les révérends ne sont pas d'accord? Les jésuites n'ontils pas tous une seul^àme, un seul esprit, une seule conscience? Si toutefois Ton peut dire d'eux, qu'ils ont une conscience et une âme. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a désaccord perpétuel entre leurs paroles et leur pensée ; en doutant qu'ils aient une conscience, je leur fait tort, car ils en ont deux. Précisément dans la matière qui nous occupe pour le moment, ils en ont donné de singulières preuves • elles sont si instructives et si amusantes même, que je ne veux pas en priver le lecteur. Les jésuites eurent bien de la peine à se faire recevoir en France; ils n'y furent pas reçus à titre d'ordre religieux, mais seulement comme Collège de Clermont. Il y avait contre eux une défiance générale.

dans le clergé aussi bien que dans les parlements. Les Gaulois, gens malins, soupçonnaient qu'il y avait anguille som roche; ils cherchèrent à se garantir contre ces vilaines anguilles, qu'un avocat général qualifia de serpents, en exigeant des révérends la déclaration que leiir règle ne contenait rien qui fût contre l'Église gallicane. Les jésuites n'hésitèrent pas à déclarer tout ce que les gallicans voulaient; cependant leur ordre est l'ultramontanisme incamé, donc essentiellement hostile au gallicanisme. Il y avait une réserve, une restriction dans leurs paroles ; c'est- ce que vulgairement on appelle mensonge. L'Assemblée du clergé tenue à Poissy leur défendit de prendre le nom de jésuites, et voulut qu'ils fussent soumis en tout aux évêques. Us consentirent encore; rien de plus accommodant que les révérends pères. Mais s'ils promettent facilement, c'est à charge de ne pas tenir leurs promesses. Ils n'avaient point la moindre envie de renoncer à leur nom, et tout aussi peu de se soumettre aux évêques. Ils tenaient leur nom de leur général et du pape ; et qui, après cela, a quelque chose à leur dire? Les bulles pontificales leur accordaient mille et un privilèges qui les exemptaient de la juridiction épiscopale : ne devaient-ils pas obéir au pape, c'est à dire à Dieu, de préférence à l'Église gallicane (1)? .

L'an 1626, un jésuite italien, Santorelli, publia à Rome un livre sur l'hérésie, le schisme et l'apostasie. C'était la quintessence de l'ultramontanisme. Quand on accuse les jésuites d'aspirer à la monarchie universelle, ils répondent que c'est une calomnie aussi odieuse que ridicule. Us ne nieront pas du moins

(1) Mercure Jésàite, 1. 1, pag, 328^36.

qu'ils n'aient revendiqué cette monarchie pour le pape. Voici quelques propositions extraites du ivaiiéàeSautorelli : » Ilsem-

• ble grandement raisonnable et expédient, pour le bien des

• Etats, qu'il y ait un souverain monarque qui puisse corriger » les défauts et malversations des rois et faire justice ; ce souu verain monarque^ c'est le pape. Il peut, dit Santorelli^ déposer V l'empereur et les rois pour leurs iniquités, vu qu'il a une

• souveraine^ -suprême et absolue puissance, » Voilà bien la monarchie universelle ; ou voit ce que la puissance pontificale laisse d'indépendance aux rois. Si elle ne laisse aucune liberté aux maîtres du monde, que sera-ce des simples mortels? Que l'on ne dise point que le livre de Santorelli n'est qu'une œuvre individuelle, et qu'il est injuste de rendre la compagnie responsable des folies d'un de ses membres. Si folie il y a, c'est la compagnie tout entière qui en est atteinte; d'abord c'est la doctrine de tous les auteurs de la Société, depuis les plus illustres jusqu'aux plus obscurs : ensuite le titre même du traité de Santorelli prouve qu'il était Torgane de son ordre, car il porte l'approbation du général Vitelleschi, plus l'approbation du vice-héraut du pape, plus l'approbation du maître du sacré palais. Cette fine fleur de l'ultramontanisrae ne fut point du goût des gallicans. La Sorbonne censura en termes très durs le livre de Santorelli, Je mentionne le fait parce qu'il me donne l'occasion de faire connaître une ruse jésuitique. Le général des jésuites, en apprenant, que la Sorbonne procédait contre un ouvrage qu'il avait approuvé publiquement, imagina de faire changer les passages incriminés, dans deux exemplaires qu'il envoya aux révérends pères de Paris, en leur recommandant de les communiquer aux amis de la Société^

et de répandre le bruit que le procès intenté à Saniorelli ne reposait que sur l'imposture et la calomnie. Admirez l'esprit des jésuites! Il leur est facile d'être malins : c'est la malice des faussaires. Vitelleschi se frotta les mains de l'excellente idée qu'il avait eue, de calomnier la Sorbonne, en se prétendant calomnié; il s'en vanta auprès du pape. Urbain VIII, soit prudence, soit scrupule, blâma cet excès de zèle, et ordonna à son nonce en France de saisir les deux exemplaires et de les supprimer (1).

J'arrive au beau de mon histoire. Les jésuites furent mandés devant le parlement, pour s'expliquer sur les proposition^ de Saniorelli, • Approuvez- vous ce méchant livre? » leur demanda le président. — « Tant s'en faut, répondit le provincial, nous m sommes prêts â^ écrire contre ^ et â^ improuver ce qu'il dit, » — Le président : i Ne savez- vous pas que cette méchante doctrine m a été approuvée de votre général à Rome? • — Les jésuites : m Oui, messieurs, mais nous qui sommes ici ne pouvons mais M de cette imprudence, et nous la blâmons de toute notre force. » Je m'arrête un instant, pour rappeler au lecteur que les jésuites sont un èdton dans la main de leur général, aux termes de leurs constitutions, mieux qu'un bâton, des cadavres, le général seul, a une âme. Donc le provincial de Paris mentait à son vœu, il mentait à sa conscience, quand il. osait blâmer son général. Croyez donc après cela aux protestations des jésuites et de ceux qui leur ressemblent !

Je reprends le dialogue entre le parlement et les jésuites. Le

(1) L*abbé Guettée, Histoire de TÉglise de France, t. X, pag. 141.

président : • Or sus, répondez à ces deux choses. Ne croyez- vous » pas le roi tout-puissant dans ses États, et pensez-vous qu'une " puissance étrangère y puisse ni doive entrer. • — Les jésuites : a Non, messieurs, nous le croyons tout- puissant quant au temtt porel. » — Le président : « Quant au temporel! Parlez-nous « fraîchement et nous dites si vous croyez que le pape puisse

* excommunier le roi, affranchir ses sujets du serment de . « fidélité, et mettre son royaume en proie. » — Les jésuites :

« Oh, messieurs, d'excommunier le roi ! lui, qui est le fils aîné « de l'Eglise, se gardera bien de rien faire qui oblige le pape à " cela ! » (Voilà ce qu'on appelle l'esprit des jésuites. Malice cousue de fil blanc!) — Le président met les révérends au pied du mur: « Mais votre général, qui a-approuvé ce livre, tient pour

• infaillible ce que dessus. Êtes- vous de différente croyance? • — Les jésuites : » Lui qui est à Rome ne peut faire autrement a que d'approuver ce que la cour de Rome approuve. * — Le Résident : » Et votre croyance? » — Les jésuites: » Elle est » toute contraire. » — Le préndent : » Et si vous étiez à Rome a que feriez-vous? » — IjCs jésuites : » Nous ferions comme a ceux qui y sont, font. »

A ces paroles, des conseillers s'écrièrent : » Quoi/ ils ont une Il conscience pour Paris y et une autre pour Rome! Dieu nous H garde de tels confesseurs! « Remarquez bi 'U, cher lecteur, que, selon les jésuites, la puissance du pape sur le temporel est fondée sur l'Écriture sainte, c'est un point de foi. Ils ont donc une foi pour Paris, et une foi pour Rome ! Quelle est en définitive leur croyance? Leur intérêt. Mais cette croyance, s'ils l'avouaient, les ferait chasser de partoat. Ils biaisent donc et ils

sournoisent, ils mentent et ils friponnent. Ai-je tort de dire qu'ils sont conçus dans la supercherie?

Achevons l'histoire de la double conscience des révérends pères. Le parlement se défiait des jésuites ; il voulait une abjuration formelle de leurs funestes doctrines. Le président : » Or sus, répondez à ce que Ton vous a demandé. « Les jésuites demandèrent du temps pour délibérer. Ils rentrèrent après une demiheure et firent la déclaration suivante : a Messieurs, nous avons la même opinion que la Sorbonne et souscrirons la même chose que messieurs du clergé. » Le président exigea une déclaration plus précise. Alors les jésuites demandèrent quelques jours pour communiquer entre eux, puis ils vinrent signer une condamnation formelle de la doctrine ultramontaine. Si je ne trouvais cette histoire dans le Recueil des sentences de à* Argent ré {Y), je croirais que c'est un mauvais tour qu'un ennemi des jésuites a joué aux révérends pères. Voilà des hommes qui s'appellent les disciples par excellence de Jésus* Christ; ils sont imitateurs de sa sainte existence. Et ces saintes gens ont le sens moral tellement oblitéré, qu'en plein parlement ils avouent avec une naïveté charmante qu'ils professent le pour et le contre ; le pour à Rome, le contre à Paris. £t il s'agit d'une matière de foi! Quand on leur ordonne de formuler leur foi, ils demandent du temps pour réfléchir : a Comment! mes pères, il vous faut trois jours pour a savoir si vous tenez pour le pape ou contre lui ! Yous veniez « de déclarer que vous aviez la même opinion que la Sorbonne ; u pourquoi donc vous fallait-il encore trois jours pour écrire

(i) Collectio judiciorum, t. II, i" parlie. pag. 531.

• votre déclaration? Vous vouliez bien mentir^ mais vous reçu-

• liez devant un mensonge bien détaillé , bien explicite. Quel « scrupule, mes pères, et quelle simplicité ! N'aviez- vous pas ' déclaré d'avance que vous aviez une double foi, une double

• conscience? C'est à dire que vous n'aviez ni foi ni con-

• science? «

Les conseillers du parlement de Paris s'^rièrent : IKeu nous garde de pareils confesseurs ! Cependant ils le sont encore après plus de deux siècles. Nous ajouterons : Dieu nous garde da pareils maîtres ! Ils sont les instituteurs de la jeunesse; les parents, dans leur aveuglement, leur livrent ce qu'ils ont de plus cher au monde, dans la conviction que les révérends pères élèveront leurs enfants dans les sentiments de la vraie religion. Malheureux que vous êtes ! Autant vaut confier la santé physique de vos enfiEmts à des empoisonneurs ! Comment des gens qui n'ont ni foi ni conscience éclaireraient-ils la conscience de vos enfants? Bs feront de vos enfants ce qu'ils sont eux-mêmes, des êtres doubles, des machines, des instruments ou, comment ils disent, des èdloM et des cadavres/ Est-ce qu'un bâton a une foi? Est-ce qu'un cadavre a une conscience ?

DIXIÈME LETTRE

QUE LES jisUlTES ENSEIGNENT LA SOUVEBAINETÉ DU PEUPLE POUB, ASSERVIE, LES PEUPLES.

L'on a souvent remarqué que, quand des religieux ou des religieuses ou des clercs quelconques sont appelés à témoigner en justice, ils ne disent pas toute la vérité; que parfois même ils disent le contraire de la vérité. Faut- il rappeler à mes lecteurs l'audace avec laquelle la supérieure d'un couvent débita ses mensonges dans TafEEkire d'Anna Bella Korsch ? Je ne doute cependant point que cette supérieure ne soit une digne et sainte femme. Comment pouvait-elle donc mentir si impudemment, alors qu'elle était appelée à déclarer la vérité? J'ai déjà fait cette question à propos des legs frauduleux, et ma réponse est toujours la même. Les clercs de toutes les couleurs se croient non seulement en dehors de l'Etat, mais au dessus de l'Etat. Us ne sont point soumis à nos lois ; nos tribunaux n'ont aucune juridiction sur eux. Si un juge traduit devant lui un clerc, il est excommunié de plein droit ; c'est par un abus de pouvoir qu'il cite les

dercs pour témoigner en justice ; les clercs ne sont point tenus de répondre. S'ils répondent, c'est que le malheur des temps les j oblige. Mais ils ne sont pas obligés de déclarer la vérité à un magistrat qui n'a rien à leur dire. Ajoutez à cela la doctrine jésuitique» que le mensonge est licite pour la plus grande gloire de Dieu, et vous comprendrez quelle confiance l'on peut avoir dans le témoignage des oints du Seigneur et des épouses de Jésus-Christ.

Vous voyez, cher lecteur, qu'il est bon de savoir ce que c'est, que le jésuitisme, et que la doctrine des révérends n'est pas aussi surannée que le disent leurs défenseurs. Défiez-vous de ceux qui veulent vous persuader que la domination de l'Eglise est un fantôme. Croyez-moi, c'est un fantôme qui a chair et os, et de fameuses griffes par dessus le marché. Ecoutez donc ce que les jésuites pensent de la soumission que les clercs doivent à l'Etat. Vous allez de nouveau admirer leur esprit, leur malice, en d'autres termes, leurs fraudes et leurs supercheries.

Les clercs sont-ils soumis à l'Etat? Dans les matières temporelles, certainement, répondent les révérends pères. Les clercs ne sont-ils pas citoyens? Et n'y aurait- il point trouble et confusion dans la société si les clercs pouvaient désobéir à la loif Voilà qui est parfait, et cela ferme la bouche à tous les calomniateurs de la société, moi compris. Mais patience ! Voyons, comme disait Etienne Fasquier, s'il n'y a pas anguille sous roche. Les clercs doivent obéissance à l'Etat, mais quelle obéissance? Peuvent-ils èire/orcés à obéir aux lois F Non, répond le grand docteur des jésuites, à moins que ces lois n'aient été approuvées par l'Eglise. Admirez, cher lecteur» admirez la bonne foi des rêvé-

rends; ils protestent de leur soumission aux lois, mais ayec une réserve, une restriction mentale, c'est que ces lois soient approuvées par l'Eglise. Et si elles ne sont pas approuvées par l'Eglise? Lies clercs y doivent encore obéir, dit Bellarmin» Voilà qui me confond. Mais voyons : obéir en quel sens? Une obéissance morale, répond notre révérend. Ce qui veut dire que les clercs sont libres de désobéir, sans qu'on puisse les punir pour leur désobéissance. Vive l'esprit des jésuites, et vive leur bonne foi ! Quand ils dirent que les clercs doivent obéir à la loi, cela veut dire qu'ils y peuvent désobéir à leur'aise et en toute sécurité. Oh ! la comiqode doctrine que celle des jésuites !

Si les clercs ne doivent pas obéissance aux lois, ils peuvent, à la rigueur, se révolter contre l'Etat, sans qu'il y ait aucun reproche à faire à des élus de Dieu. C'est ce qu'un jésuite enseigne en propres termes. Ce qui rend cette doctrine plus curieuse, c'est qu^elle se trouve enseignée dans un Manuel écrit à l'usage des confesseurs (1). C'est donc la fine fleur de la morale jésuitique. L'on voit que les princes sont intéressés à avoir le plus de clercs que possible dans leurs Etats. Voilà sans doute pourquoi la Belgique a ouvert portes et fenêtres à tout ce qui porte tonsure. Si l'on écoute les tonsurés, ce sont eux qui font la force des sociétés. £n effet, ils prêchent la soumission aux lois, en les fraudant aussi souvent qu'ils y trouvent leur intérêt. Ils prêchent la soumission à l'Etat, en annulant l'Etat. Car qu'est-ce qu'un Etat dont les lois ne sont pas obligatoires pour tous ses sujets?

Laissons là l'Etat et voyons ce que devient la liberté dans la

(1) Voyez mon Étude sur l'Église et VÉtat, t. H.

main des jésuites. J'ai dit que les ultramontains purs la confisquaient. Les jésuites sont bien plus libéraux. Preuve que le programme libéral de M. Dechamps est emprunté aux révérends pères. Dès le seizième siècle , ils étaient partisans décidés de la souveraineté du peuple, et ils ne reculaient devant aucune conséquence de leur doctrine ; ils allaient jusqu'à légitimer le tjrannicide. Voilà des démocrates de 93, dcâ rouges cramoisi. Et leurs ennemis, moi compris, osent dire que les révérends sont hostiles à la liberté ! Quelle odieuse calomnie ! Les jésuites sont grands partisans de la souveraineté du peuple, mais voyons au profit de qui? Sotte question, me dira- 1- on. Quand le peuple est souverain, n'est-ce point pour son avantage? Hélas! jadis on pouvait le croire, mais une triste expérience nous a appris que cette souveraineté est une arme qui se peut tourner contre le peuple. N'est-ce point en vertu de sa souveraineté que la nation française a abdiqué sa puissance souveraine entre les mains d'un empereur, et ne voyons-nous pas en Belgique quelque chose de semblable ? C'est le corps électoral qui exerce la souveraineté ; or au profit de qui le troupeau des électeurs catholiques use-t-il de son droit? Au profit des évêques. Le» évéques sont rois ea Belgique bien plus que le roi des Belges. On peut donc abuser de la souveraineté du peuple pour asservir le peuple. Ne serait-ce point là la souveraineté du peuple imaginée par les jésuites ? Les jésuites vont eux-mêmes répondre à ma question.

Le peuple est souverain. Bien entendu que cette souveraineté ne peut point enlever au pape la puissance qu'il tient de Dieu. Et qu'est-ce que ce pouvoir indirect? C'est en réalité la toutepuissance. Mais si le pape est tout-puissant , souverain , maître

et seigneur, que devient la souveraineté du peuple? Le peuple, étant catholique, sera par cela même Tinstrument de la papauté. Le pape ordonnera et le peuple exécutera. C'est ce que dit en toutes lettres un jésuite du seizième siècle* Exemple. Le pape dépose Henri IV; le peuple souverain est alors obligé de ne plus lui obéir. Admirable souveraineté qui oblige le peuple souverain à obéir au pape, à exécuter ses ordres ! Mais si le peuple souverain refusait d'obéir au pape, s'il devenait hérétique ou schismatique ? . Oh ! alors, répond un révéreiid, il ne peut plus être question de sa souveraineté. Le pape nommera un roi catholique et le mettra, au besoin, en possession par la force des armes, c'est à dire qu'il imposera un roi au peuple malgré lui. Admirez donc la souve* raineté que les jésuites reconnaissent aux nations! Ai -je tort de rappeler une supercherie ? C'était au seizième siècle une arme de guerre, dans les mains de la papauté, contre les rois hérétiques, tels que Henri IV et Elisabeth d'Angleterre. Quand la nation, comme en Angleterre, se prononçait pour son prince, le pape ne tenait plus aucun compte.de sa souveraineté ; il ne tenait même aucun compte de son indépendance. Fendant un siècle, les papes conspirèrent contre la nation anglaise; elle avait commis le crime irrémissible de secouer le joug de la cour de Eome ; les souverains pontifes et leur milice les jésuites se moquèrent de la souveraineté nationale; il n'a point dépendu d'eux que la couronne d'Angleterre ne passât sur la tête de Philippe IL

Vous voyez, cher lecteur, à quoi servent la souveraineté du peuple et le suffrage universel. Faites maintenant un retour sur notre pays, et il ne vous sera pas bien difficile de deviner à quoi tend le programme libéral des catholiques. Les couches infé-

rieores de la. société sont catholiques; ajoutez qu'elles r^ètent dans une crasse ignorance, au moins dans les proTinces flamandes. Appelez ces populations à exercer la souveraineté, que deviendra le pouvoir? L'archevêque de Malines sera roi des Belges, et nos cinq évêques seront vice -rois. Bien entendu que l'épiscopat sera sous la domination de la papauté, et le pape à qui obéira-t-il ? Au Saint-Esprit. Oui, mais c'est le général des jésuites qui fera fonction d'Esprit-Saint. Direz- vous que ce sont là des accusations en l'air? Je ne demanderais. pas mieux que de pouvoir les rétracter. Malheureusement les faits sont là, incontestés et incontestables. Déjà maintenant les évêques sont les vrais maîtres en Belgique et non le roi. Que ceux qui eu doutent viennent assister à une élection dans nos Flandres . Le roi, avec ses ministres et avec tous ses agents, ne parviendrait pas à faire ce qu'a fait l'évêque de Bruges. Remplacer l'homme le plus honorable de la Belgique par un sieur Soenens ! Au vote qui a terminé la longue discussion sur la crise ministérielle, les catholiques étaient cinquante-six contre cinquante sept libéraux. Qui a .élu ces cinquante-six catholiques? Les évêques. Encore une voix et ils auront la majorité. Ce seront donc les évêques qui gouverneront le pays. Donnez leur de plus le suffrage universel, et ils reconquerront les grandes villes qui leur ont échappé; ils régneront dans les conseib communaux et dans les conseils provinciaux ; la Belgique entière sera à eux. C'est du moins leur espérance et c'est leur but. Qui profitera, en définitive, de la souveraineté du peuple et du suffrage universel? M. Frère Ta dit : ce sont les jésuites qui dominent le pape et les évêques. Ce sera le général des jésuites qui sera roi des Belges. Vive le général roi !

ONZIÈME LETTRE

QTTB LES JÉSUITES PEÊCHENT LE PATRIOTISME EN RENIANT L'iDis DE FATBIE.

Les iibéraux disent que les catholiques n'ont point le sentiment de la patrie, en ce sens quç leur patrie est h Rome. Les catholiques protestent, ils orient à la calomnie, ils se prétendent les patriotes par excellence. Il y aurait bien des choses à dire sur le patriotisme des catholiques , comme sur leur amour de la liberté. Mais je dois me restreindre , sinon, au lieu de lettres, j'écrirais des volumes. Bornons-nous donc aux révérends pères.

Le parlement de Paris, dans l'arrêt qui supprime la compagnie de Jésus , dit « qu'autant elle se procure de membres dans les différentes nations, autant les souverains perdent de sujets, h Voilà une grave accusation : serait -elle calomnieuse? Le parlement l'appuie sur les constitutions mêmes de l'ordre. A qui les jésuites dévouent-ils leur corps et leur àmeP Ils prêtent à leur général le serment de fidélité le plus absolu et le plus illimité. Le général a autorité non seulement sur leurs actions, mais sur

leur entendement et sur leur conscience; ils sont obligés de plier au moindre signe de leur chef, comme à la voix de Jésus- Christ. Voilà qui est décisif. Que Ton compare le pouvoir que le prince exerce sur les jésuites , et le pouvoir de leur général. Lorsqu'un homme abdique tout ce qu'il a, même son individualité, au profit d'un supérieur, on peut bien dire que ce supérieur eist le monarque; aussi le général des jésuites est-il le monarque le plus absolu qui ait jamais existé. Quand on veut marquer une domination illimitée, on dit que les sujets sont esclaves; les constitutions de la compagnie ont une expression bien plus énergique pour caractériser l'assujettissement des jésuites ; ils sont les bâtons sur lesquels s'appuie le général, ils sont des cadavres. L'esclave vit encore, le jésuite ne vit que dans son général ; tous ne forment qu'une âme et qu'un corps, et cette âme et ce corps c'est le général. Je demande ce qui reste au prince F Ma question est une dérision. Quel pouvoir le souverain peut-il avoir sur des hommes qui ne sont plus 'des hommes ? Le serment d'obéissance absolue n'aurait point de sens, ce serait un mensonge, si ceux qui le prêtent restaient soumis, en quoi que ce soit, à ime autre autorité. Le parlement de Paris avait donc raison de dire que «les jésuites « formaient un jcorps immense répandu dans « tous les Etats, sans en faire réellement partie. »

Sortons des généralités. -Il y a un service que tout homme doit à sa patrie, c'^t le sacrifice d'une partie de ses biens. Les jésuites étaient grands propriétaires; payaient-ils pour leurs maisons et leurs terres les contributions que tout citoyen doit payer à l'Etat? La question paraîtra singulière à mes lecteurs, et la réponse qu'yfont les papes les surprendra encore davau -

iage : v Ils défendent qu'aucun roi, prince, duc, marquis, baa ron , communauté , magistrats , ofiiciers de villes osent imposer M aucune taxe, aucun impôt, tailles, gabelle, soit sur les jésuites, « soit sur leurs biens, et cela sous peine d'excommunication et m de malédiction éternelle (1), a Eemarquez, en passant, cher lecteur, le ton de maître que prend le pape en parlant aux princes : il leur défend tout simplement d'imposer aucune contribution à leurs sujets jésuites, et, s'ils osent contrevenir à ces défenses, il les excommunie. N'est-ce point là le langage, ne sont-ce point là les allures d'un monarque universel commandant à ses vassaux? Le fond vaut la forme. Est-ce qu'un roi à qui il est défendu de frapper les jésuites et leurs biens de contributions, est encore roi? les jésuites sont-ils encore sujets? On dira que ce prjvilége n'est rien que l'immunité dont jadis tous les clers jouissaient. Soit. Mais cette immunité était également contraire aux droits du souverain et au devoir des sujets. Appliquée aux jésuites, elle reçut une extension qui est réellement révoltante. Pie V, en exemptant les révérends pères de toute imposition, ajouta, même pour la défense de la patrie (2). On voit que le pape, pas plus que les jésuites, n^a le sentiment de la patrie : est-ce faire injure aux catholiques , de supposer qu'ils pensent comme le pape, comme un pape canonisé ?

Si, sous l'ancien régime, les clercs étaient exempts des charges publiques, en ce sens que l'on ne pouvait rien exiger d'eux, ils y contribuaient néanmoins par des dons volontaires. Ces dons

(1) Compte rendu des constitatioDs des jésnites, par Orner Joly deFlexiry, avocat général, pag. Ii9.

(2) Mercure Jésuite, 1. 1, pag. 343.

volontaires étaient une insolence, puisqu'ils impliquaient que ceux qui les offraient n'étaient tenus à rien envers le souverain; ils n'étaient donc point sujets. Mais enfin tel était le bon vieux temps, alors que l'Eglise dominait sur les rois, et si elle pouvait ressaisir sa domination, elle rétablirait demain les odieux privilèges du clergé. Je reviens aux jésuites. Dans la Morale pra' tique des jésuites (1), je lis un trait curieux de la générosité des révérends pères. Je vais le rapporter pour l'édification du lecteur, en me servant des termes propres de récrivain français; ce n'est donc pas moi qui parle, c'est un sincère catholique.

Le roi d'Espagne, bien que maître du Pérou, était plus pauvre que le plus pauvre des princes. En revauclie, les moines de toutes les couleurs avaient des habitations si délicieuses, qu'on les comparait au paradis. Ce n'est que juste; ils sont les an^es, aux termes des conciles, il faut donc qu'ils habitent le paradis. Ailleurs ce sont les moines qui mendient. En Espagne, ce sont les rois qui mendient auprès des moines. Donc le roi, ayant besoin d'argent, demanda un secours à tous les reljgicux : « Ceux qui avaient ordre de ramasser cette contribution s'adres- « sèrent d'abord aux jésuites, ne doutant point que, étant la-

• boureurs, bergers^ usuriers, banquiers, marchands, mon- » nayeurs, changeurs, légataires et exécuteurs de testaments,

• ils feraient paraître en cette rencontre, et leur afection pour p le bien public, et leur puissance. Les pères répondirent qu'on

• n'avait qu'à demander aux. autres religieux, et que la société

• donnerait autant que celle qui aurait le plus donné, et même

(1) T.l,pag.272.

» auiani ^ fouies les autres ensemble. Les commissaires se ' servirent de cette réponse des jésuites pour faire de grandes » instances aux autres religieux, et en portèrent quelques-uns ' à donner plus qu'ils ne pouyaient. Après cela ils retourné - ' rent auprès des jésuites, et les sommèrent de tenir la parole m qu'ils avaient donnée. «

Les jésuites sont gens de parole, comme chacun sait, c'est à dire, qu'ils sont prodigues de paroles. Je vous donne à deviner en quatre, cher lecteur, en cent, comment les jésuites espagnols remplirent leur promesse. Ils ne donnèrent rien? — ■ Quelle injure! — Ils donnèrent tout ce qu'ils avaient? — Quelle bêtise 1 ^ Ils donnèrent et ne donnèrent pas. Voilà l'énigme. Gomme vous n'êtes pas jésuite, cher lecteur, vous ne devinerez jamais. Je vais donc vous tirer d'embarras.

' Les jésuites dir^t qu'ils donneraient trois avis, par le » moyen desquels Sa Majesté catholique pourrait tirer plus de .« douze millions. • Des avis en guise d'espèces/ Et quels avis encore H » Le premier, que si le roi leur voulait donner toutes • les chaires des universités de son royaume, ils ne demande- » raient aucun appointement pour y enseigner ; ce qui faisait ' une économie nette de 400,000 ducats par aii, en capital plus » de huit millions. • Délicieux! ines pères! vrai tour de jésuite! Je le recommande aux jésuites belges et à leurs amis. Il y a là une économie qui serait digne de figurer dans le programme libéral de M. Dechamps et O', Ou pourrait croire que l'avis des jésuites est une mauvaise plaisanterie, un tour joué aux révérends, et non par les révérends. Du tout. L'avis fut pris au -sérieux ; on écrivit des mémoires pour et contre.

mais Tambition des jésuites était par trop patente : on passa outre.

1 Le second avis des jésuites, fut que Le roi obtint du pape, que « Sa Sainteté réduisit le bréviaire au tiers de ce qu'il est; que If Ton imprimât ensuite des bréviaires réduits, et que tous ceux « qui s'en voudraient servir paieraient dix ducats pour reconnaître le plaisir qu'on leur fait d'abréger leur ojQlce. On cal- « cula que ce second moyen donnerait plus que le premier. « Four le coup, dira le lecteur, on se moque des jésuites : des religieux qui proposent de diminuer les prières! Les jésuites répondirent d'avance à l'objection. En Espagne, a chaque clerc

• paie qaatre réaies pour la bulle qui permet de manger du lait a en carême. « Si l'on peut, moyennant finance, se dispenser de jeûner, pourquoi ne pourrait-on pas, en payant dix ducats, se dispenser de prier ou prier moins? Le pape répondit que dans les temps malheureux où était la chrétienté, il fallait plutôt augmenter que diminuer les prières.

» Le troisième avis fut que, n'étant pas permis aux jésuites » de recevoir de l'argent pour leurs messes. Sa Majesté prit

• tout l'argent des confréries ecclésiastiques tant d'Espagne Il que des Indes, et qu'ils s'obligeraient de dire toutes les a messes. » Ceci était une niche que les jésuites faisaient aux autres religieux. Ceux-ci se soulevèrent en masse contre les révérends pères, et l'avis n'eut point de suite. Il y a mille à parier contre un que les jésuites ne comptaient point que leurs avis seraient adoptés. Mais ils les avaient donnés : tant pis pour Sa Majesté catholique, si elle refusait de recevoir ce qu'on lui donnait si généreusement. Les jésuites avaient tenu leur parole.

Ils ne donnèrent rien au roi, dit mon auteur. On serait tenté de dire que si l'histoire n'est point vraie, elle est du moins bien imaginée. Mais elle est vraie, mon auteur l'affirme, et il n'est pas jésuite, on peut donc le croire (1).

(1) La Morale pratique des jésuites, 1. 1, pag. 27i-274.

DOUZIÈME LETTRE

QUE LES JÉSUITES S^ENT LA TBAHISOK ET LA EtVOLTE, POUR LA PLUS GRANDE GLOIRE DE DIEU.

En 1604, le parlement de Paris fît des remontrances à Henri IV sur le rétablissement des jésuites. Le nom du président qui porta la parole, de Harlay, le corps au nom duquel il parla, donnent du poids aux accjisations qui sont consignées dans les remontrances. On y lit que les jésuites furent les principaux ministres de la rébellion connue sous le nom de Ligve. Les jésuites s'excusaient en disant que les autres ordres religieux avaient aussi pris part à la révolte. Oui, dit le parlement, mais avec cette différence qu'il ne se trouva pas un seul jésuite qui restât fidèle à son roi, tandis que les autres compagnies étaient au moins divisées. Il faut ajouter que les jésuites furent les derniers à se réconcilier avec le roi. Il s'agit de faits, consultons riiistoirê : elle nous fournira plus d'un enseignement sur le patriotisme des jésuites, sur leur amour de la liberté, et Thistoire nous dira aussi si les jésuites furent les seuls coupables.

Je fais appel aux faits , comme à un témoignage qu'il est impossible de récuser. Mais telle est l'audace des catholiques, ou tel leur ayeuglement, qu'il n'y a rien qu'ils ne nient, quand l'intérêt de leur EgUse est en cause ; ils nieraient au besoin la lumière du jour. Ils yeulent ^ toute force que l'Eglise ait toujours été amie de la liberté ; ils yeulent à toute force que les clercs . aient été des modèles de patriotisme. L'histoire dit le contraire. Eh bien, l'histoire a tort et il faut la changer; c'est à dire, l'altérer, la fausser. C'est ce que des hommes éminents comme Lacordaire ont fait pour la Ligue; ils l'exaltent, ils la portent aux nues, comme une manifestation de l'esprit de liberté qui anime le catholicisme. Je leur opposerai la grave autorité de Bossuet qui accuse les clercs ligueurs de s'être laissés corrompre par l'or espagnol, et d'avoir foulé aux pieds leur devoir de Français, leur devoir de chrétien. Ecoutons les sermons qui se débitaient dans les chaires de vérité. Un curé s'écria : « Enm core que je sois Français, j'aime mieux un étranger eathom tique pour roi qu'un Français qui soit hérétique. Je vous m ai dit cela bien souvent, je vous le répète encore tout haut, m afin que vous ne l'oubliiez point, et que vous alliez le dire harm diment partout si vous voulez. « Voilà le patriotisme catholique (1).

J'ai parlé de falsification de l'histoire : le reproche est dur, et toutefois je le maintiens. Les catholiques accusent les calvinistes français d'avoir voulu démembrer la France, en la partageant en petites républiques. Cette accusation ne repose sur rien, et

(I) Voyei mon Élude sur les guerres de religion.

i04 LES JÉSUITES.

qo&nd elle serait fondée, du moins les huguenots ne songèrent jamais à vendre la France ni à la morceler au profit de l'étranger. Les ligueurs, au contraire, disaient tout liaut que peu leur importait l'intégrité du royaume} que l'essentiel était qu'il fût purgé d'hérésie, que quelque petit qu'il fût, s'il était orthodoxe, il ferait plus de bien à la république chrétienne, et qu'il serait * plus heureux que s'il était hérétique et plus grand que toute l'Asie. Ainsi les catholiques étaient précisément coupables du crime qu'ils imputaient aux calvinistes. Voilà bien la morale pratique des jésuites : ce sont les calomniateurs qui accusent les innocents : ce sont les voleurs qui crient au vol ! La Ligue, que l'on voudrait faire passer aujourd'hui pour une manifestation de l'esprit de liberté, est tout simplement un complot catholique, payé par Philippe II, pour écarter du trône de ses ancêtres l'héroïque Henri IV et pour y placer le fanatique roi d'Espagne. Ce qu'on exalte, est une trahison, mais comme la trahison s'est tramée au profit du catholicisme, on la sanctifie. Toujours la morale pratique des jésuites. Il ne faut donc pas s'étonner si ce furent les jésuites qui jouèrent le grand rôlo dans les fureurs de la Ligue. Les contemporains le constatent, eu nommant par noms et prénoms les révérends qui concertèrent la conjuration. Il faut que le fait soit bien certain, bien authentique, puisque les historiens de l'ordre n'osent point le nier. Ce qui témoigne contre eux plus que les exploits de quelques-uns de leurs pères, c'est que toutes les villes de France où les jésuites avaient un établissement, se tournèrent contre la royauté légitime. Voilà à quoi servent les collèges des révérends ! A semer la trahison et la rcvolte, le tout pour la plus grande gloire de Dieu,

Il faut nous arrêter un instant aux faits et gestes des jésuites pendant la Ligue, afin que le lecteur admire avec le pèreLacordaire, leur amour de la liberté et leur patriotisme. Les révérends calomnièrent dans leurs chaires de vérité le prince le plus aimé que la France ait eu. Henri IV, à les entendre, voulait détruire le catholicisme. On entend encore d« nos jours de ces accusations aussi stupides que méchantes contre le gouvernement libéral qui comble ces braillards de bienfaits ! Un autre jésuite traita Henri IV de chien. Il j en eut qui provoquèrent à l'assassinat du prince huguenot. Voulaient -ils par hasard, dans leur passion pour la liberté, remplacer la monarchie par la république? Non,. ils prêchaient, à la vérité, la souveraineté du peuple, mais le suffrage universel devait aboutir à mettre la couronne de Henri IV sur la tête de Philippe II. Ainsi c'est ce roi monstre, que l'histoire appelle le démon du Midi, qui devait être le champion de la liberté !

Est-ce que du moins les jésuites gagnaient l'or que Philippe II leur payait ? Est-ce bien pour le roi d'Espagne qu'ils intriguaient, qu'ils complotaient? Leur vrai roi, c'est le pape, sauf à placer le pape sous la tutelle de leur général. Voici un nouveau trait de patriotisme romain qu'il est bon de constater. Henri IV abjura; le clergé français tout entier le reconnut, même les ordres religieux. Les jésuites seuls s'obstinèrent dans leur révolte. Et la raison? C'est que Henri IV, quoique réconcilié avec l'Eglise, n'avait pas encore reçu l'absolution du pape ; il restait donc hérétique, et comme tel exclu du trône. En fidèles gardes du corps des souverains pontifes, les jésuites obéirent au pape, et ils désobéirent à leur roi. Le' fait est considérable, et je le re-

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commande à toate l'attention du lectear. Henri IV était rentré dans le sein de l'Eglise, et néanmoins, les jésuites lui refusèrent obéissance, jusqu'à ce que le pape leur ordonnât de se soumettre. Voilà le patriotisme uUramontain : il prêche l'obéissance, et une obéissance aveugle, mais c'est au pape. En effet, c'est le pape qui est le vrai monarque des catholiques romains ; c'est donc à lui qu'ils doivent obéir. Soit. Mais qu'alors on ne vienne plus nous parler du patriotisme des catholiques ni de leur amour pour la liberté.

Je ne dirai point quelle fut la part des jésuites dans les tentatives d'assassinat de Henri IV. Le parlement les chassa comme complices du régicide Chàtel , en les flétrissant comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis d^^^ roi et de VÈtat. Qu'il me suffise de dire que la doctrine^t[iSi^àttWà'^ le bras de Ravaillac était ceUe des révérendèr'^bi^^^i^Ilâ'^Aïdâi" trèrent partout le même patriotisme feiJte^^ttêiiië^^ftftîtif ^d^^â^i liberté. Philippe II en vahit^lë f 6tttig^ saliàJMSôiïktftitlhëJ^in qu'il était le plus >fbi*,'*«^#*àiftâit'ïë^h^«'à'ntièMfe^Pd^ à rEspagnëi»^g£'^ir^d^'^m^i'ôy(^ihël'qi>^ ^âÉfë^tid^PâMk;P

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en Angleterre. Ils eurent la main dans toutes les conjurations ourdies contre la reine Elisabeth. Qui voulaient-ils mettre à la place de la reine hérétique ? Philippe II. Les Anglais sont une race patriotique et libre par excellence ; les catholiques mêmes s'élevèrent contre les révérends pères ; ils écrivirent au pape que^ la compagnie de Jésus compromettait la cause du' <stttholici6ine\ dans leur pays : ' Les conspirations incessantes des Pères, disent- • ils, ont forcé la reine à pirëndtfe d*à'"mëàùrèë Wévëlres'^yc/ntre « les catholiques. Ce sont eux qui ont poussé TEspagne à enva- ■ hir l'Angleterre et l'Irlande. Ce sont eux qui soutiennent que m la fille de Philippe II a un droit à la couronne d'Angleterre, et m ils forcent les élèves de leurs séminaires à prêter serment de m fidélité à cette souveraine. « L'accusation vient d'une source non suspecte, et elle imprime aux jésuites une flétrissure infamante , car le clergé anglais crut devoir dissuader les familles catholiques d'envoyer leurs enfants dans les collèges des révérends pères, parce qu'on les y élevait dans la déloyauté tt la trahison. C'est comme la marque imprimée par le fer chaud du bourreau, et toujours la même accusation, la même condamnation :yrfli«fo, ^raAwo».'

Vers le même temps, les jésuites furent expulsés de Venise. Le pape avait lancé toutes ses foudres contre la république^ parce qu'elle avait osé punir des malfaiteurs portant tonsure. Ce qui témoigne pour la république, c'est que tout le clergé lui resta fidèle, à l'exception toujours des jésuites, et ils entraînèrent les capucins dans leur défection. Les révérends auraient bien voulu tromper le sénat-; ils promirent de célébrer les offices divins malgré l'interdit pontifical, mais ils soutinrent que la messe

sont les jésuites seuls qui les nient, en subordonnant la société civile à l'Eglise? Il n'y a que les gallicans dont la doctrine se concilie avec les droits de l'Etat ; mais où sont aajourd'hui les gallicans P En Belgique, il n'y a pas un seul membre du clergé qui oserait avouer qu'il partage les opinions de Bossuet. Quant aux principes de liberté qui font l'essence de notre vie politique, on peut affirmer, sans grand risque de se tromper, que toutes les fractions qui divisent l'Eglise y sont hostiles ; il n'y a qu'une différence du plus au moins. Je conclus que le jésuitisme est bien plus répandu qu'on ne se l'imagine ; faut-il ajouter que c'est une raison de plus pour ouvrir les yeux ? C'est une vérité triviale que, pour combattre l'ennemi, on doit le connaître. Eh bien, je dis que tous les ordres religieux sont également coupables , que tout ce qui s'appelle moine est ennemi de notre ordre politique ; qu'il ne faut donc pas se borner à faire la guerre aux jésuites , qu'il faut la faire à tous les ordres religieux.

Est-ce que les jésuites sont les inventeurs de l'ultramontanismeP II y a eu une doctrine uUramontaine avant qu'il y eût des jésuites, et on abolirait les jésuites, que l'ultramontafiisme existerait toujours. C'est presqu'une niaiserie de s'amuser à le prouver. N'est-ce point le pape qui est l'âme des prétentions ultramontaines ? N'est-ce point par opposition à ces prétentions que s'est formé le gallicanisme P Y avait-il des jésuites quand Innocent I^ se proclamait le roi des rois P Sont-ce les jésuites qui ont déposé les empereurs ? Innocent III, qui cassa la grande charte des libertés anglaises, était- il un jésuite? Etaient- ce des jésuites que tous les prélats qui s'opposèrent par la violence à l'afi&ranchissement des communes? Etaient-ce des jésuites que les

QUE VEULENT LES JÉSUITES? ili

éTêques qui prêchaient aux serfs qu'ils devaient rester ser&P Chose remarquable, les jésuites, loin d'être les cosaques de l'ultramôntanisme, sont les plus modérés des ultramontains, au moins si l'on s'en tient à leur langage et à leur doctrine. Le plus illustre de leurs docteurs, Bellarmin, fut mis à V index, par le pape Sixte-Quint, parce qu'il combattait les folles doctrines des canonistes romains. Nous allons entendre des augustins, des franciscains, de3 dominicains, des récollets; quand on compare leurs thèses à celles des jésuites, on serait tenté de prendre les révérends pères pour des libéraux.

Je suis sûr, cher lecteur, que vous ne savez point pourquoi le pape porte la tiare. Si vous ouvrez le dictionnaire de l'Académie, vous y lirez que la tiare est un bonnet orné de trois couronnes que le pape porte dans certaines cérémonies. Vous vous demanderez pourquoi le pape, vicaire de celui qui fut docteur d'humilité, ne se contenté pas d*une couronne, pourquoi il lui en faut trois» Un moiiie augustin répond que c'est parce que le pape est empereur, roi et prêtre; il a, dài-'û, puissance pleine et universelle sur le monde entier, Yoilà bien la monarchie en termes clairs et nets. On a dit, et avec une profonde raison, que le pouvoir absolu, illimité rend les hommes fous : de là ces empereurs monstres de Eome païenne, dont les crimes nous épouvantent encore après des siècles. Quelle ne doit pas être la folie de ceux qui s'iaiaginent qu'ils sont les vicaires de Dieu, et comme tels rois et prêtres F Heureusement qu'eux-mêmes ne croient point à leur puissance divine. Mais il se trouva des théologiens qui prirent la tiare au sérieux, et qui aboutirent à des monstruosités dignes, dans leur genre » de celles de Tibère et de Néron. Un religieux

lia LES JÉSUITES.

franciscain, êvêqne et père du concile de Trente, dit que le pape est vn Dieu sur la terre, qu'il faut donc lui obéir comme à Dieti. Sur cela, les dominicains, ces étemels rivaux de leurs frères, ne voulurent pas rester en arrière de flatterie ; l'un d'eux dédia on ouvrage à Paul Y, en le qualifiant de vice-Dieu, Fuis vint un chanoine qui apprit aux fidèles que ce que fÎEdsaient les papes était Vœuvre de Dieu (1). Quand on songe que parmi ces vicedieux se trouve un Alexandre VI, un Jean XXII, rebut et honte de l'espèce humaine, on ne sait s'il faut flétrir ces blasphèmes on en avoir pitié, comme on a pitié de la folie.

La folie , dira-t-on , ne fait point autorité. Non ; mais si la folie tenait à une croyance du catholicisme romain, ne serait-on pas en droit de s'en prendre à Rome des extravagances que je viens de transcrire? Cette croyance, qui l'ignore? est celle de l'infaillibilité. Aujourd'hui elle domine dans le monde catholique. La plupart de ceux qui la professent de bouche ne se doutent pas des conséquences monstrueuses qui en découlent. Je me hâte d'ajouter que les gallicans n'ont jamais admis l'infaillibilité du pape. C'est la Sorbonne, la célèbre faculté de théologie, qui s'est servie la première, pour qualifier la doctrine de l'infiûllibilité, du terme flétrissant que j'ai employé et qui aura peut-être choqué mes lecteurs. L'infaillibilité, disent les docteurs de Sorbonne, est un monstre qu'il faut reléguer au delà des monts. Les parlements , où ne régnait certes pas l'incrédulité , disaient que l'infaillibilité était une chimère. Des hommes très religieux la traitaient de folie (2). Une thèse soutenue à Louvain, en I69I, par

U) Voyez mon Étude sur l'Église et l'État, tome 11. (2) Yoyex les tomes IX* et XII* de mes Études.

ÛUE VEULENT LES JÉSUITES? llS

les pères récollets nous dira si les gallicans se trompaient.. Je ne dis rien du fond de la doctrine : comme libre penseur, je n'ai pas abdiqué mon bon sens, et il faut être brouillé avec le sens commun pour admettre qu'un homme jouit d'une faculté qui n'appartient qu'à Dieu. Ce sont les conséquences qui dérivent de l'infaillibilité sur lesquelles j'appelle l'attention du lecteur, quand même mon lecteur serait croyant : ce sont souvent les conséquences qui dévoilent la fausseté du principe d'oîi elles dérivent. Ecoutons les récollets belges.

Leur thèse est intitulée : L'infaillibilité du pape, sa puissance sur les canons et sur les princes. On y lit : » Le pape est l'i»- • ierprete de Dieu, et par conséquent, il peut tenir fermement « ce qu'il a une fois déclaré, quand même le monde entier serait 1 d'un sentiment contraire, » Que l'on se rappelle tout ce que la papauté a déclaré, par la bouche des grands pontifes que 'nous avons cités : il en faudra conclure que l'assujettissement de l'Etat à l'Eglise est une vérité étemelle, divine, que la libre pensée est un crime, et" que la liberté et l'égalité sont une aberration de l'esprit humain. Qu'importe que ces principes soient inscrits dans notre Constitution, et que tous les peuples y applaudissent? des nations sont frappées d'un esprit de vertige, ' c'est le pape seul qui a raison. Nos libertés ne sont donc qu'une erreur passagère, une maladie ; l'humanité reviendra à la santé, et alors elle se courbera sous le joug de Rome ; que dis-je? Elle se prosternera devant lé vice- Lieu qui y trône. Voilà l'idéal catholique selon les ultramon tains belges.

Nos catholiques disent que le pape n'a point protesté contre notre Constitution. Eh! qu'importe? Il a protesté ailleurs, et

tt4 LES JÉSUITES.

il a fait mieax que cela, il a cassé et annulé les lois qui consacrent les principes les plus essentiels de notre ordre politique, la liberté des caltes, la séparation de TEglise et de l'Etat, la liberté de la presse. Il a donc condamné nos institutions ; elles ne sont qu'un pur fait. Et qu'est-ce qu'un fait, fût-il universel, pour le vice-Dieu de EomeP « Nul droit humain, disent nos « récollets, ne peut obliger le pape, puisqu'il est au dessus de a toute loi humaine, « Le pape n'a pas même besoin de raisons pour condamner nos libertés : ' Dieu et le pape, disent très bien nos récollets, n'ont point d* autre raison que leur volonté. « Gela parût un blasphème, à nous autres libéraux. Mais prenons garde à nous! C'est une conséquence évidente de l'infaillibilité. Celui qui est inâdllible peut-il jamab vouloir autre chose que le vrai et le bon ?

Il est presque inutile d'ajouter que, dans la doctrine de nos réooUets, il ne peut plus être question d'indépendance du pouvoir civil : « Comme la lune reçoit sa clarté du soleil, ainsi la K puissance royale reçoit son autorité de la puissance pontificale» « C'est donc le pape seul qui est vrai roi du monde : « Il est /« • seigneur de Vempereur et de tous les rois de la terre. Le pape » est le Dieu du monde, à la place de Jésus-Christ, tant pour les a choses temporelles que pour les spirituelles, » Il faut l'avouer, les jésuites n'ont jamais écrit de stupidités pareilles. Qu'on nous dise ce qui resterait de souveraineté aux nations, et de liberté aux individus, dans cette folle théorie !

QUATORZIÈME LETTRE

QUE TOUS LES MOINES SB VALENT ET QXj'iL LES FAUT SUFPBIMEE TOUS.

Quand, au dix-hoitième siècle, Fopinion publique se déchaîna contre la conipagnie de Jésus, et exigea son abolition à cor et à cri, lesjésuites et leurs défenseurs soutinrent que les reproches que l'on faisait à la société rejaillissaient sur tous les ordres religieux ; que si l'on abolissait les jésuites, on serait conduit logiquement, fatalement à abolir tous les autres ordres. Cela était parfaitement juste. Et la prophétie ne tarda pas à s'accomplir. La révolution mit fin pour toujours aux corporations monastiques. Je dis pour toujours, car quand Napoléon restaura le catholicisme, il refusa de rétablir les moines ; et au milieu de la stupîde réaction qui suivit la révolution de 1848, les catholiques n'osèrent point demander leur rétablissement. Ils sont ressuscites, en se prévalant de la liberté ; mais leur existence est un mensonge, et une violation permanente de la loi. Un jour viendra, et il n'est peut-être pas très loin, où la vérité et le droit chasseront ces fantômes, et les feront rentrer dans leuis tombeaux.

Je dis que, sauf quelques querelles de détail, il y a solidarité entre les moines de tontes les couleurs, y compris les jésuites. Four nous en convaincre, ouvrons ces fameux réquisitoires lancés, il y a un siècle, contre la compagnie, par les Monclar et les Lachalotais. Il n'y a pas un vice, pas un crime, qu'ils reprochent à la compagnie de Jésus, que Ton ne puisse rétorquer contre les ordres monastiques en général. Qu'est-ce que les parlements reprochent toujours et sans cesse aux jésuites? C'est qu'ils sont les partisans les plus décidés de la toute-puissance des souverains pontifes. • Dans les siècles d'ignorance, dit Monclar, la « superstition avait fait du pape une espèce de divinité sur la n terre. Les jésuites sont Y incarnation de cette idée superati- » tiewe. Le tribunal du pape est celui de Jésus-Christ, dit

• Laynez au concile de Trente. 11 gouverne le monde chrétien

• avec le secours des jésuites. Tel est lecredo de la Société (1).» Sans doute, la domination est le but commun et unique des papes et des jésuites. Mais est -il vrai de dire que les révérends pères soient, plus que les autres ordres, infectés de superstitions ultramontaines? Les récollets, les dominicains, les franciscains, les augustins, dont j'ai rapporté les témoignages dans ma dernière lettre, peuvent réclamer a bon droit contre cet éloge, si éloge il y a, et si c'est un crime, les jésuites peuvent dire qu'ils ont des complices, que dis-je ? des maîtres dans tous les rangs du clergé régulier.

Qu'est-ce que l'ultramontanisme dont Monclar fait un crime aux jésuites ? Il le caractérise et le flétrit en termes sévères dans

(I ) Monclar, Compte ren.da des coostitations des jésuites, pag. 7, et 283*285.

son Plaidoyer (1) : • Rome s'est servie autrefois du pouvoir « des clefs pour augmenter sa puissance temporelle, et d'une « politique profane, pour faire redouter la puissance des clefs. « La Société emploie également les moyens spirituels pour l'ao- « quisition des moyens humains, et les uns et les autres pour » parvenir à ses fins. • Est-ce que par hasard les jésuites sont les seuls qui se soient servis de la religion, comme d'un instrument pour une fin qui n'est rien moins que spirituelle ? Qu'est-ce donc que cette captation séculaire des héritages qui commence dès qu'il y a des moines, et qui ne finira qu'avec ces hypocrites tonsurés? Il n'y avait point de jésuites, quand saint Jérôme tonnait, au quatrième siècle, contre la honteuse cupidité des clercs. Il n'y avait point de jésuites, alors que les moines fabriquaient de faux actes pour dépouiller les familles. On ne peut dire qu'une chose, en l'honneur ou à l'infamie des révérends pères : c'est que pour eux la richesse d'un couvent n'était point le but suprême, comme il l'était pour les moines des vieux ordres. Leur ambition, comme celle de Home, embrassait le monde entier. Monclar dit, et il dit bien : » Rome a voulu subjuguer

• de nouveau l'univers ; ses projets de domination n'ont plus » de bornes. Le même esprit anime sa milice ; elle a pris pour

• objet son accroissement et sa puissance; la soif de dominer If mène à l'usurpation; sa première usurpation a été faite sur « l'Eglise universelle; elle en a pris sa dénomination pour

• annoncer ses grandes destinées. • Cela est très vrai, mais cela ne prouve qu'une chose , c'est que les jésuites ont une

(l)Page59.

ambition plos haute, qu'ils sont plus dangereux ; mais au fond un moine vaut l'autre. Monclar est plus vrai encore, tout en restant dans les bornes de la justice, quand il flétrit les moyens dont les papes et les jésuites se servent pour établir leur monarchie. Il rappelle les faux actes, la donation de Constantin, les fausses décrétales. Le registre serait long, si l'on voulait énumérer tous les hxa. commis par l'Eglise ou à son profit. Mais encore une fois, les jésuites et les papes sont-ils seuls coupables? L'histoire de la domination ecclésiastique n'est qu'jone longue série de faux et de falsifications. Il j a tel de ces feux qui a joué un grand rôle dans les usurpations romaines, et qui n'est point l'œuvre des papes : ce sont les fausses décrétales. C'est un témoignage éclatant contre la morale pratique du clergé ; avant qu'il y eût des jésuites, il pratiquait la funeste maxime que le but justifie les moyens, quand même ces moyens seraient des faux. Seulement les jésuites furent les maîtres du genre, ils furent les artistes du mensonge, de la fraude pieuse, et ils l'appliquèrent sur une échelle inconnue jusque-là. J'applaudis des deux mains à la flétrissure que Monclar inflige à la fausse religion de la compagnie, religion, dit -il, qui n'est qu'une politique : » Des sages, selon la chair, ont cru qu'en matière a même de religion, le mensonge pouvait servir à l'intérêt de la » vérité, que des opinions, quoique fausses, étaient utiles ; que a la politique était un art nécessaire pour conduire les hommes • dans la voie du salut. » La politique servit admirablement les desseins ambitieux du pape et des jésuites : ftit-elle égalem^it profitable au salut des âmes ?

Les catholiques de nos Chambres repoussent avec indignation

les doctrines jésuitiques. Quelle est donc leur croyance ? Soni-ils prêts à signer la déclaration du clergé gallican de 1682 P II n'y a pas de milieu ; s!ils répudient rultramontanisme, ils doivent se faire gallicans. C'est le seul moyen de rester catholique, tout en maintenant l'indépendance de l'Etat, et en laissant une ouverture pour le principe de liberté. Les gallicans ne contestent pas à l'Eglise son pouvoir spirituel, mais ils prétendent que c'est une puissance purement spirituelle, ce qui revient à dire que ce n'est pas une puissance. Ils ne comprennent point qu'une Eglise spirituelle prétende un pouvoir souverain sur le temporel. C'est un délire, s écrie La Chalotais (1). Les gallicans ont trop de bon sens, pour se laisser aller à cette folie. Mais il faut choisir, disent-ils, il est impossible d'être catholique à la façon du pape et de maintenir la souveraineté de l'Etat. Je recommande à nos catholiques belges ces paroles de Monelar, » Les éléments con- » traires n'ont pas entre eux plus d'incompatibilité que nos M maximes et celles des jésuites. • Qu'est-ce à dire P Quelles sont ces doctrines qui sont aussi inalliables que le feu et l'eau P C'est, d'une part, la souveraineté de l'Etat, l'indépendance du pouvoir civil, doctrine du gallicanisme. C'est, d'autre part, la subordination de l'Etat à l'Eglise ; ce qui implique l'annulation de l'Etat, doctrine de tous les catholiques romains. Peut-on être tout ensemble catholique romain, et partisan sincère de l'indépendance du pouvoir civil? Les catholiques belges le prétendent. Hypocrisie ! s'écrie Monelar ! Soyez francs ; si vous êtes ultramontains, avouez-le, mais alors ne prétendez pas être citoyens soumis à

(1) Compte rendu, pag. 158.

l'Etat; votre roi est à Rome, en prenant un masque, tous êtes des fourbes odieux. On n'allie pas le feu et l'eau ; il est impossible d'être Français et ultramontain (1).

C'est l'ultramontanisme qui rend les jésuites incompatibles avec la société moderne. Les magistrats qui poursuivirent au dernier siècle l'expulsion des jésuites, disent et répètent que l'on ne peut pas souffrir dans un Etat une compagnie qui professe des maximes en«tout contraires à celles sur lesquels l'Etat repose. « Gomment, s'écrie le procureur général au parlement de Metz, » comment conserver au sein de l'Etat une société qui reconnaît « pour vraies des maximes destructives de tous nos principes,

• une société qui ne semble avoir été autorisée que pour porter » ces maximes dans tous les royaumes chrétiens (2)? » Nous gardons parmi nous, » dit Monclar, • un corps d'ultramoutains » qui ont voué en naissant la destruction de nos maximes, dont

* l'institut est inconciliable avec notre droit public, qui sédui- ' sent une partie de notre clergé, qui corrompent jusqu'à l'en- » seignement, qui fascinent les yeux d'une aveugle multitude... n II n'est pas permis de dissimuler le danger, il est à découvert. 1 Le faux dogme du pouvoir indirect est attaché à l'essence de » la société, et de lui découlent les parricides des rois... Ken- K voyons au delà des monts un ordre qui ne fut. jamais fait pour » ces contrées, et reprenons les citoyens qu'il enlevait à la B patrie (3).

Ces accusations portées par les parlements contre la compa-

(1) Monclar, Plaidoywr, pag. 55.

(2) Compte rrndu au parlement de Metz, pag. 6

(3) Monclar, Compte rendu, pag. 259.

gnie sont considérables. On aurait tort de croire qu'elles ne concernent que la France et les maiximes gallicanes. Il y a dans le gallicanisme un élément politique qui est de tous les pays, parce qu'il est inhérent à la souveraineté, et à son indépendance. La Chalotais disait : « Je ne connais pas de pays, point de nation,

• soit monarchique, soit aristocratique ou vivant sous une démo- » cratie, avec les lois desquelles les constitutions des jésuites

• puissent s'allier. • Je le crois bien : comment un ordre qui nie l'indépendance de tout Etat, pourrait-il vivre sans danger au sein d'un Etat quelconque? Et faut-il encore prouver après tout ce que j'ai dit que l'ultramontanisme dont les jésuites sont l'organe, est l'ennemi- né de l'Etat? l'ennemi-né de la souveneté'des nations?

Je me suis engagé à prouver que les jésuites ne sont pas les seuls coupables.Ils étaient à peine expulsés du royaume très chrétien, que la révolution éclata. Et l'un de ses premiers actes, fut de supprimer les ordres* religieux. L'bpinion publique était si hostile au monachisme, qu'il y eut à peine une discussion au sein de l'Assemblée nationale. Barnave se contenta de dire que les ordres religieux étaient hors de la société et contraires à la société, et que l'on ne pouvait confier l'éducation à des hommes qui étaient hors de la société. Les journaux qui représentent le, mieux l'esprit et les tendances des hommes de 89, nous diront les raisons pour lesquelles l'hostilité contre les moines était si universelle. On lit dans les Révolutions de France de Camille Demoulins (1) : i^ Les moines formaient un Etat dans l'Etat ;

(1) 13 février 1790, pag. 7.

i^i LES JÉSUITES.

' ils n'avaient ni ne pouvaient avoir de patrie. Ils pouvaient 1 donc, à chaque instant, devenir des instruments de troubles ; •^ dévoués entièrement aux volontés despotiques d'un supérieur, ' appelés à regarder ses ordres comme des lois plus impératives » que les lois générales, qu'ils étaient même censés ne pas oon- « naître, les religieux répandus sur toute la surface du roja&me, » pouvaient facilement former on servir une conspiration contre 1 l'£tat; il fallait donc les supprimer... Jamais peut-être la » volonté générale n'a été plus certaine sur quelque point... » Depuis vingt ans la suppression des couveftts était ardem- « ment désirée par les bons citoyens, et les cahiers des corn- » munes en font foi. «

Qui ne croirait que, dans cet acte d'accusation, il est question des jésuites? On peut leur appliquer à la lettre tout ce que l'opinion publique reprochait aux moines. Peut-il j avoir une preuve plus palpable de la solidarité de toutes les institutions monastiques? Dans les réquisitoires des parlements contre la compagnie de Jésus, il n'est pas question des libertés politiques, par une excellente raison : la France vivait encore sous le bienheureux régime qui se formulait dans cette maxime caractéristique : Si veut le roi^ si veut M loi... Car tel est fiotre bon plaisir. Mais si les parlementaires ne signalaient point l'incompatibilité du monachisme çt de la liberté, les libres penseurs en entretenaient la nation. Si l'on supprima tous les ordres religieux, ce fut par un esprit de liberté autant que pour lenr inalliabilité avec la souveraineté civile. Je lis dans V Histoire de la révolution , par deux amis de la liberté^ une des meilleures histoires, écrite par des témoins ocu-

lairea (1) : « Il était impossible, dans un Etat dont la oonstitu-

• tion était fondée sur les droits de l^ homme, de conserver des institutions qui les anéantissaient par des vœux téméraires, « de perpétuer dans un pays libre des pépinières à^ esclaves et « des sociétés soumises à un souveram étranger, dans un « royaume où la nation seule est souveraine et dont les

* citoyens ne doivent obéir qu'aux lois. «

Tout cela s'applique sans distinction aux ordres monastiques et aux jésuites. J'ai dit que, pour ce qui concerne l'esprit de liberté, l'inalliabilité n'existait pas seulement entre le monachisme et les sociétés modernes; que le catholicisme même était hostile aux principes de 89. On le nie aujourd'hui, mais que ne nie-t-on point? Jusqu'à la veille de la révolution, le clergé français combattit toute idée de réforme politique. Far quel miracle serait-il devenu subitement libéral? Les hauts prélats, qui presque tous appartenaient à la noblesse, émigrèrent avec les nobles. Il y eut, il est vrai, une partie du clergé qui se rallia au grand mouvement de 89 ; ce fut le clergé inférieur qui accepta la constitution civile décrétée par l'Assemblée nationale. Mais l'Eglise constitutionnelle ne fat jamais reconnue à Home, où on la traitait de schismatique et d'hérétique. Quant au clergé qui resta attaché à Eome, il continua à maudire la révolution, comme la source de tous les maux , et il la maudit encore aujourd'hui. L'expérience est décisive et instructive. La majorité du clergé fut ennemie des idées nouvelles. Il n'y a que le clergé inférieur qui, imbu des principes gallicans, crut que l'on pouvait concilier

(4)T. V,pag.96.

la liberté et le catholicisme. A Eome, l'hostilité contre la révolution fut permanente. Que nos catholiques belges méditent la leçon que lenr donne l'histoire. Veulent-ils être romains, ultramontains ? qu'ils cessent d'afficher un drapeau libéral ; le libéralisme, pour les ultramontains, iv'a jamais été qu'un masque. Que, s'ils sont sincèrement attachés à la liberté, qu'ils osent se dire gallicans !

QUINZIÈME LETTRE

qUE NOS CATHOLIQTIES SONT ULTRAMONTAINS ET JÉSUITES, QUOI qu'ils DISENT.

Les catholiques belges, ceux du moins qui siègent dans les Chambres, affirment qu'ils reconnaissent Tindépendance du pouvoir civil ; ils protestent qu'ils aiment la liberté autant que les libéraux. Â Rome, on nie que l'Etat soit indépendant de l'Eglise, et on dit que la liberté est une folie quand elle n'est pas un crime. Si nos catholiques sont sincères, ils ne sont point catholiques comme on Test à Rome. Quel est donc leur catholicisme ? Il n'y a jamais eu qu'une fraction de l'Eglise qui ait proclamé l'indépendance entière, complète de l'Etat et qui ait accepté aussi les principes de 89 , ce sont les gallicans. Il faut que je m'arrête un instant sur le gallicanisme, ne fût-ce que pour prouver de nouveau l'incompatibilité radicale du catholicisme ultramontain et de nos institutions politiques, parle témoignage même des catholiques.

L'on sait qu'en 16S2 le clergé français publia une déclaration

UG LES JÉSUITES.

de ses sentiments. On y lit que l'Eglise n'a aucune puissance sur les choses temporelles et civiles ; que les rois ne peuvent être déposés, ni directement ni indirectement, par l'autorité des chefs de l'Eglise ; que les sujets ne peuvent être dispensés de la soumission et de l'obéissance qu'ils doivent à leurs princes. Le clergé gallican ajoute que cette doctrine est nécessaire pour la tranquillité des empires. S'il était vrai, comme disent nos catholiques belges, que l'Eglise reconnaît l'indépendance du pouvoir civil , le pape aurait dû approuver cette partie de la déclaration de 1682. C'était un moyen facile de fermer la bouche aux adversaires du catholicisme, protestants ou libres penseurs, qui ont toujours accusé l'Eglise de vouloir dominer sur l'Etat et sur les consciences. Est-ce que le pape accepta la déclaration du clergé gallican? Il força ceux qui l'avaient signée de souscrire une espèce de rétractation ; il la condamna toujours sans réserve aucune, et je défie nos évêques d'être, sur ce point, d'un avis différent de celui de leur chef. Il est donc bien constaté^que tous ceux qui sont catholiques romains, ceux qui se disent ultramontains, comme le font nos catholiques hors de la Chambre; professent les saintes maximes qui placent l'Eglise au dessus de l'Etat et qui permettent au pape de délier les sujets de l'obéissance qu'ils doivent à leur roi, maximes saintes à Rome et qu'à Paris on déclare incompatibles avec la tranquillité publique.

U y avait un de nos évêques, dans l'assemblée qui fit la déclaration de 1682, l'évêque de Tournai, QUbertde Câotseul-Duplessis'Prasltn. Bossuet dit que, par ses mœurs et par sa science, il fut le modèle et l'une des grandes lumières du clergé. Rapporteur de l'assemblée, il flétrit l'ultramontanisme avec une énergie

QUE VEULENT LES JÉSUITES? , Ul

singulière. » On ne pourrait, dit- il, être Français ni même chrétien , en soutenant des opinions si contraires aux paroles expresses de Jésus -Christ, si contraires à la doctrine de ses apôtres (1). • Yoilà qui est clair et net. Il y a donc une division radicale dans le sein de l'Eglise. Une.portion repousse les prétentions romaines, comme incompatibles avec la souveraineté de rStat, avec l'indépendance du pouvoir civil; ce sont les gallicans; tandis qu'à Eome on repousse le gallicanisme comme schismatique et comme entaché d'hérésie. Que nos catholiques fassent leur choix, car il en faut un. Voilà un évêque, rapporteur d'une assemblée du clergé gallican, qui nous dit qu'il est impossible d'être tout ensemble Belge et ultramontain. Cette incompatibilité est si évidente, qu'un roi, bigot de sa nature , Louis XI Y, écrivit en 1765 au pape • qu'il regardait comme « infidèle à son roi et à la patrie quiconque oserait donner la • moindre atteinte aux maximes gallicanes, « Ce qui n'empêcha ppint'le pape de condamner de nouveau le gallicanisme, en cassant les actes du synode de Pistoie. Je le répète, il faut que nos catholiques belges se décident, soit pour le. gallicanisme, soit pour l'ultramontanisme.

Les catholiques belges récuseront ma voix, mais ils écouteront, je l'espère, celle de Fortalis, le négociateur du concordat; c'était un croyant sincère, à la piété duquel nos éyêques, et parmi eux même les cosaques, rendent hommage. Portalis part du même principe que l'assemblée de 1682 : l'Eglise n'a aucune puissance, ni directe ni indirecte, ^.sur le temporel des Etats. Il

'i) Uapporl fail â rasscfflbiéo de 1682, pag. 7:2.

dit que nier Tindépendance absolue du pouvoir civil, c'est rompre les liens qui unissent les citoyens à la cité, c'est se rendre criminel (PEiat. Donc, ajoute-t-il, rultramontanisme renverse les fondements de la sociêlé: «Nous disons qu'avec cette doctrine, non seulement on ne peut être Français, mais qu\on ne pourrait être citoyen d'aucune partie du monde. »

Qu'en pensent nos catholiques des Chambres, ceux qui se proclament ultramontains et qui, après cela, viennent protester de leur amour pour nos institutions? Il faut qu'il y ait quelque réserve, quelque restriction jésuitiqrife dans leurs protestations, un manque de sincérité dans un sens ou dans l'autre. Qu'ils veuillent bien s'expliquer d'une manière catégorique, sans équivoque , pour que le pays sache s'ils sont citoyens ou ultramon' tains, Belles ou Romains,

Ceci me ramène aux révérends pères et aux moines que je n'ai pas perdus on instant de vue, car en combattant l'ultramontanisme on combat par celajnême les ordres religieux, qui en sont lift milice , la garde du corps. J'ai dit que l'on avait tort d'en vouloir aux jésuites plus qu'aux autres ordres; qu'il fallait être conséquent, ou les accepter tous ou les répudier tous, puisque tous sont de la même farine. On ne me croira pas, moi, mais on croira à Portails : « Le pape avait autrefois, dans les

• ordres religieux , une milice qui lui prétait obéissance, qui « avait écrasé les vrais pasteurs et qui était toujours disposée » à propager les doctrines ultramontaines. Nos lois ont licencié a cette milice, et elles l'ont pu ; car on n'a jamais contesté

• à la puissance publique le droit d'écarter ou de dissoudre » des institutions arbitraires qui ne tiennent point à l'essence

" de la religion , et qui sont jugées suspectes ou incommodes à » VÈiat.»

Eemarquez, cher lecteur, le ton de dédain avec lequel Fortalis parle des moines. A Rome, on les considère comme une colonne de l'Eglise. Portalis dit que c'est la milice du pape, que la révolution Ta licenciée, et qu'elle a bien fait. Napoléon déserta en bien des choses la doctrine révolutionnaire, mais il resta fidèle aux antipathies des hommes de 89 pour les moines. Il déclara tout net au pape » qu'il les détruirait partout où s'étendrait sa domination ; que sa volonté , à cet égard , était inébranlable ; qu'il y persévérerait d'autant plus qu'à Eome on projetait le rétablissement des jésuites. » Ainsi l'empereur ne voulait d'aucune espèce de moines, parce qu'il ne voulait point, dans le sein de l'Etat, des ennemis de l'Etat (1).

Nos catholiques belges, tout en répudiant la doctrine des jésuites, ont un grand tendre pour les ordres religieux. Qu'ils veuillent bien concilier ces sentiment^ contradictoires ! Tous les ordres, selon Portalis, sont la milice du pape, tous sont les organes et les instruments de l'ultramontanisme, tous sont donc solidaires avec les jésuites. Peut-on réprouver les uns et choyer les autres ? N'y at-il pas là de nouveau un manque de franchise? Une déclaration de principes bien nette, sans équivoque, messieurs les catholiques ! Dites-nous si vous êtes d'accord avec Portalis sur l'indépendance du pouvoir civil. J'en doute fort, malgré vos protestations. Car à chaque occasion je vous entends dire que l'Eglise est un pouvoir, et vous revendiquez pour elle bien

^1) Bignon, Histoire de France, t. II, ch. ui. •

des droits qui ne se concilient guère avec Tindépeudance de l'Etat. Portails, lui, est très explicite, et' si vous vouliez signer une déclaration conforme à ses principes, les libéraux pourraient vous donner la main. Il nie que TEglise ait un pouvoir véritable : Ce qu'on appelle puissance spirituelle ^ dit-il, est \mministère plutôt qu'une autorité. Il n'y a qu'un pouvoir, comme il n'y a qu'une souveraineté, c'est le pouvoir civil, c'est la souveraineté nationale. L'Eglise ne peut donc avoir aucune autorité sur le temporel ni directe, ni indirecte. Est-ce votre avis, messieurs les catholiques? Alors veuillez le dire clairement, sans réserve, sans équivoque.

Fortalis parle peu de liberté, parce que la liberté n'était plos en faveur sous Napoléon, pas plus sous Napoléon premier consul, que sous Napoléon empereur. Il se borne à affirmer que le catholicisme est compatible avec des institutions libres, même républicaines; mais il a soin d'ajouter que c'est le catholicisme gallican ; quant à l'ultramontanisme, il avoue qu'il est favorable au pouvoir absolu, arbitraire ; il avoue qu'il n'y a point de liberté possible, là où un homme peut imposer sa volonté comme infaillible. Nous aboutissons toujours à la même conclusion II faut choisir, messieurs les catholiques belges : êtes- vous gallicans, ou êtes- vous ultramontains ? Vous n'osez pas vous dire gallicans; donc vous êtes ultramontains. Cependant vous répudiez l'ultramontanisme en répudiant la doctrine des jésuites. Que dis-jeP II vous est arrivé de répudier l'Encyclique de Grégoire XVI. Vous n'êtes donc pas ultramontains et vous n'êtes pas gallicans. De quelle religion êtes-vous donc F Quel est votre catholicisme ? Je crains bien qu'il n'y ait dans toutes

VOS protestations. une réserve, une équivoque quelconque. Car enfin vous êtes les élus de Tépiscopat, quoi que vous disiez. Or nos évoques sont ultramontains et ne peuvent pas être autre chose. Comment, étant les instruments d'an épiscopat ultramontaiu, ne seriez-vous pas ultramontains? Une réponse, s'il vous plaît, car je ne sais comment sortir de ce cercle vicieux. La réponse, je la ferai pour vous ; c'est que vous voudriez bien être indépendants, mais vous portez la chaîne, et il vous est impossible de la briser, sans vous briser vous-mêmes.

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