‹ Lettres sur les JésuitesChapitre 6 sur 36 · COMM£ QUOI LES JÉSUITES OBÉISSENT AU PAPE EN LUI DÉSOBÉISSANT · texte numérisé non relu

COMM£ QUOI LES JÉSUITES OBÉISSENT AU PAPE EN LUI DÉSOBÉISSANT

Portalîs dit que les moines sont la milice du pape. Ceux qui tiennent le premier rang dans cette milice, ceux qui forment l'état-major de l'armée pontificale, ce sont les révérends pères. Aussi prêtent-ils un serment spécial d'obéissance à leur seigneur et maître. Reste à savoir qui est le maître véritable? Sont-ce les jésuites, ou est-ce le souverain pontife? Ma question ressemble à une impertinence, elle est cependant très sérieuse. Ceux de mes lecteurs qui savent l'histoire n'ignorent point qu'il est arrivé bien des fois que les gardes du corps étaient plus souverains que les souverains qu'ils servaient. Cela est même arrivé à des espèces de papes. Tout le monde sait que les califes et les sultans des Turcs étaient et sont encoie les chefs spirituels et temporels des mahométans ; c'est à peu près le rôle que les papes auraient voulu jouer. En bien, les califes et les sultans avaient une milice qui finit par être plus puissante que le chef des

croyants. N'en serait-il pas de même de la milice pontificale ? Les jésuites eux-mêmes, du temps de leur puissance, se vant^ent d'être plus papes que le pape. Depuis qu'ils sont morts et ressuscites, il&sont devenus plus humbles : pour les connaître, il faut interroger leur passé, car leur prudence n'empêche point qu'ils ne soient aujourd'hui ce qu'ils ont toujours été. Les jésuites sont les très obéissants serviteurs des papes, à condition que les papes fassent leur volonté. Que si les papes regimbent, alors les jésuites cessent de faire patte de velours et montrent leurs gri£fes. Et le vœu d'obéissance, que devient-il F II est avec le ciel et avec les vœux des accommodements. J'ai accusé les jésuites d'être l'esprit de supercherie et de fraude incarné. Je vais prouver mon accusation. Ils violent celui de leurs vœux qui constitue leur essence, le vœu d'obéissance au pape ; ils le violent en fraudant, et en sournoisant, comme ils font tout. Les témoignages abondent, et j'ai réellement l'embarras du choix. La bulle qui approuve la compagnie de Jésus est de 1540. En I6-Ô7, un pape les traita déjà di enfants rebelles, Paul IV voulait que les jésuites récitassent l'office divin, comme faisaient tous les ordres religieux. Il 'leur fit connaître sa volonté, pendant qu'ils étaient réunis en congrégation. Les jésuites n'écoutèrent point. Quand le pape les accusa de rébellion, ils prirent le ton le plus béat pour protester de leur soumission : ils avaient cru que le pape n'avait manifesté qu'un simple désir, £h bien, dit le pape, maintenant je vous ordonne de chanter l'office au chœur, et je veux que cet article soit ajouté aux constitutions de votre ordre. Que faire ? Le pape était entêté, despotique : il aurait pu casser l'ordre qui naissait à peine. Heureusement

il se faisait vieux. Les jésuites se dirent : nous allons faire semblant de lui obéir, tant qu'il vivra: Us se mirent donc à chanter au choeur ; mais à peine le pape fut -il mort, qu'ils cessèrent de chanter. Et le vœu d'obéissance? Ils avaient obéi au pape vivant, et n'avaient point promis d'obéir au pape mort, attendu que le pape n'avait point dit que sa décision devait être observée comme un article de foi. On voit que les jésuites ont trouvé le moyen d'pbéir en désobéissant (1).

Les jésuites furent bientôt assez forts pour braver le pape. Il y eut de longues discussions à la fin du seizième siècle, et pendant tout le cours du dix-septième sur la grâce; je fais grâce à mes lecteurs de ces débats, les plus grands théologiens n'y ont jamais vu que du feu. Une chose est certaine, c'est que les jésuites s'écartèrent de la doctrine traditionnelle, qui avait pour elle la haute autorité de saint Augustin. Un de leurs docteurs, Molina, ayant publié un livre, oîi il soutenait ouvertement les sentiments de la compagnie, les adversaires des jésuites jetèrent feu et flamme et demandèrent à grands cris la condamnation de Molina. Le pauvre pape ne savait à qui entendre : il traîna l'affaire en longueur, mais les dominicains insistèrent. Clément YIII était décidé, dit-on, à condamner Molina. Alors les jésuites ne gardèrent plus aucune mesure : ces fils obéissants, ces janissaires du pape, firent comme les janissaires du sultan, ils se révoltèrent; seulement, au lieu de tuer le corps du pape, ils tuèrent son âme, en le calomniant : on sait que c^est leur

(1) Hisloire des religieux de la Compagnie do Jésus. (Soleure 1740), t. Il, pag. 438-444.

arme favorite. Donc ils disaient que le saint-père était un sot, qui se mêlait de décider des questions dont il ne connaissait pas le premier mot. Ils ne s'en tinrent point la ; ils publièrent et répandirent publiquement des thèses où on lisait : Qtf'il n'éiaii pas de foi qu'un tel homme, que VÉglise regardait comme le aonverain pontife^ fut véritablement le vicaire de Jétus-Okrist, et le successeur de saint Pierre. C'était attaquer la papauté dans son essence. Clément YIII voolat faire condamner ses enfants rebelles; mais ils intriguèrent si bien que l'Inquisition relâcha les coupables. Quand le successeur de Clément VIII essaya de

. donner suite à la censure de Molina, le général eut l'insolence dédire au saint-père y«» s' il faisait à la Société V affront de'cm*

• damner la doctrine de Molina y il ne répondait pas d'empêcher dia mille jésuites de répandre dans leurs écrits les invectives les plus outrageantes contre le saint-siége, La calomnie distillée et débitée par dix mille jésuites ! C'était pis qu'une menace d'assassinat. Le pape recula.

Eh bien, cher lecteur, que dites- vous de l'obéissance que les jésuites témoignent au pape? Leur vœu spécial d'obéir au pape, mis en regard des faits, n'est-il pas une cruelle dérision? C'est un vœu avec une réserve, il veut dire que c'est le pape qui doit

. obéir aux jésuites. Est-ce qu'à mon tour je calomnie les jésuites? L'histoire répondra pour moi. Ce n'est pas seulement dans les grandes circonstances, comme dans l'aflPaire du molinisme, que les révérends pères se moquaient de l'autorité pontificale. Dès que le pape avait le malheur de toucher à l'un des leurs, quelque insignifiant que fût le personnage, ils bravaient son autorité. En 1738, le père Bsrruyer publia la première partie de son

Histoire du peuple de Dieu. L'ouvrage fut censuré à Eome, et il y avait de quoi. Le lecteur en jugera en lisant ce passage d'une^instruction pastorale de Tévêque de Montpellier, que je transcris pour son édification : • Corrompre les divines Écritures; H substituer à la parole de Dieu les illusions de l'esprit humain;

• placer V erreur dans le sanctuaire de la vérité; avilir la majesté

• de VÊtre suprême; changer en style de roman la gravité du

• style des livres saints ; corriger les expressions du Saint- V Esprit; travestir les patriarches en A^o^ copiés diaprés ceux

• de ]& fable j en faire des comédiens; ajouter au texte sacré •• des discours que la pudeur ne peut soutenir; affaiblir et dimi- » nuer Tidée des plus grands crimes ; voilà jusqu'où- les excès « sont portés dans V affreux livre que nous sommes obligé de » proscrire. »

L'évêque de Montpellier caractérisait parfaitement l'ouvrage de Berruyer. C'était l'Ecriture sainte travestie en roman, mais un insipide roman, ennuyeux à dormir debout. D'autres évêques le condamnèrent pour des causes beaucoup plus graves. L'évêque de Soissons dit, dans son mandement, que le révérend père détruisait les mystères fondamentaux du christianisme, et qu'il attaquait l'autorité du saint-siége. Que fit notre romanciei^ hérétique pour se disculper de tous ces reproches ? Il se moqua des évêques et du pape, en publiant une deuxième et une troisième partie de son Histoire^ tout aussi bêtes que la première et i;out aussi peu orthodoxes. Il y eut une clameur universelle contre l'impudent jésuite. Chose inouïe ! des pères de la compagnie écrivirent contre Berruyer. Mais était-ce bien sérieusement qu'ils le désavouaient ? Il est permis de douter de leur bonne

foi, quand on voit Berruyer lui-même rétracter ses erreurs , et malgré cela le livre se répandre par les soins^de la Société ! Quand Clément XIII condamna la troisième partie , il put dire eu toute véiité que la mesure du scandale était comblée (1).

Ce sont des peccadiles, dira- 1- on. Un libre penseur peut dire cela, un croyant ne peut pas parler ainsi. Mais, pour juger les jésuites quand il s'agit de l'obéissance qu'ils doivent au pape, il faut bien se placer au point de vue du catholicisme. Désobéir au pape n'est pas une peccadile, pas même pour un simple fidèle, puisque Boniface VIII a déclaré dans une bulle célèbre que l'obéissance au souverain pontife est une condition de salut. Que • sera-ce des jésuites qui font un vœu spécial d'obéissance au pape ? Le crime est si énorme qu'on a de la peine à le concevoir. Mais les jésuites ne font jamais rien sans s'être mis à couvert par une bonne réserve. Tout bien considéré, l'immense majorité des jésuites sont innocents du crime qu'on leur impute de rompre leur vœu : la raison en est très simple. Il n'y a que les grands profis qui font le quatrième vœu , celui d'obéissance au pape ; or c'est à peine si un tiers des jésuites sont prq/es, les autres peuvent donc en toute conscience désobéir au pape ; ils ne sont pas coupables, au moins d'avoir rompu un vœu qu'ils ne font point. Ob ! admirable sagesse jésuitique, et plus admirable bonne foi!

Je ne suis encore qu'au commencement de mon histoire des faits et gestes de la compagnie. On croirait vraiment que l'on a affaire à une bande de brigands. L'e?Epression est dure, insol-

(1) fabbé Guettée i Histoire de l*ÉgIise de France, t. XII, pag. 40-42.

tante; cependant les faits l'appuient. Pour justifier ma rigueur, je n'ai qu'à mettre en regard la prétention des jésuites d'être disciples de Jésus-Christ et leur morale pratique. Quels sont les hommes que le Christ poursuivait de ses malédictions? Les pharisiens. Or les jésuites sont les pharisiens du christianisme.

DEUXIÈME LETTRE

LES JÉSUITES, TSAFIQTJANTS UNIVERSELS, MÊME BOUCUEBS.

Je demande qui est le maître, le pape ou les jésuites ? L'histoire répond : les jésuites. Four mieux dire, la compagnie est au dessus de toutes les lois divines et humaines. Vous croyez, cher lecteur, que j'exagère : je vais vous prouver que non. Les jésuites se disent les disciples du Christ. Si quelque chose est antipathique à Jésus-Christ et à la loi de perfection qu'il prêche, c'est l'esprit de lucre. Ce qu'il conseille à ceux qui veulent devenir parfaits, c'est de vendre tout ce qu'ils possèdent et de le donner aux pauvres. Au point de vue du spiritualisme évangélique, le commerce est presqu'un crime : « La cupidité , s'écrie « le sévère Tertullien, n'est-elle pas l'âme du trafic, et U cupi- « dite n'est-elle pas la racine de tous les maux? ' Qu'en pensent les jésuites? Ils sont trafiquants universels; ils l'étaient du moins avant leur suppression. Il est vrai qu'ils niaient et qu'ils se prétendaient calomniés ; mais leurs dénégations ont tourné contre eux : c'était ajouter le mensonge à leurs autres qualités.

Hecaeillons d'abord quelques témoignages sur le commerce auquel les jésuites se Kvraient dans toutes les parties du monde. En 1758, le cardinal Saldanha fut nommé par le pape réformateur de l'ordre dans le royaume de Portugal. Voici ce qu'on lit dans un de ses mandements : « Nous avons été informé avec cera Htude, ce qui nous a pénétré de la plus vive douleur, que dans « les collées, noviciats y maisons et résidences de la compagnie de

V Jésus, il se trouve quelques religieux qui, sans crainte de Dieu et t sans respect humain , au grand détriment de leurs âmes et au

• grand scandale de tous les fidèles, sont occupés à recevoir et à

• délivrer des lettres de change, comme font les banquiers et « gens de commerce, à vendre des marchandises apportées d'Asie, » d'Amérique et d'Afrique, comme si les habitations consacrées « à Dieu étaient des boutiques de marchands. D'autres , après

• avoir amassé des fonds considérables dans leur commerce, ont

V établi dès magasins dans les villes maritimes de ce royaume , « où ils vendent eux-mêmes et publiquement leurs marchandises.

V D'autres enfin , qui sont dans les pays d'outre-mer, se sont « portés à un excès dé corruption encore plus déplorable et qui « est sans exemple : ils font venir des drogues de leurs commu-

• nautés pour les vendre ; ils font saler des viandes et des pois- « sons qu'ils vendent dans leurs maisons; ainsi que de l'hiiile,

• vinaigre et d'autres choses nécessaires à la vie ; ils y ont j usqu'à ' des boucheries et autres boutiques honteuses à des séculiers «. même de la lie du peuple. «

Ai-je raison de dire que les jésuites se mettaient au dessus de tontes les lois, divines et humaines? Le cardinal Saldanha fait honte à ces indignes disciples de Jésus- Christ, en leur rappelant

144 LBS JÉSUITES.

que leur divin maître chassa du temple les vendeurs et les changeurs : les jésuites ont suivi les traces de ces pharisiens quiy&tsaient de la maison de Lieu une caverne de voleurs. Vous voyez que la comparaison de la compagnie avec une bande de brigands ne vient point de moi ; c'est un cardinal qui a imprimé cette flétrissure aux jésuites ! Four mieux dire , c'est Jésus-Christ luimême qui, par la bouche du cardinal, répète aux jésuites ce qu'il avait dit aux Juifs. C'est dans cet esprit que les conciles défendirent aux clercs toute espèce de trafic et prononcèrent les peines les plus rigoureuses contre ceux qui contreviennent à ces défenses. » Ces lois, dit très bien le cardinal Saldanha, obligent bien plus 1 étroitement les religieux missionnaires qui, comme tels, doi- » vent avoir pour patrimoine la pauvreté apostolique, et pour » unique objet un zèle ardent d'éclairer de la lumière de l'Évan- « gile ceux qui sont assis dans l'ombre de la mort (1). »

Suivons maintenant les révérends pères dans les Indes. Nous avons le témoignage d'un témoin oculaire (2), auquel nous laissons la parole : « // est constant qu'après les Hollandais les K jésuites font le plus fort commerce des Indes et le plus riche, « Il surpasse celui des Anglais et celui des autres nations, même » des Portugais qui les ont amenés. « Voilà donc les jésuites plus trafiquants que les trafiquants par excellence! A les voir à l'œuvre, on serait tenté de maudire le commerce, avec les Pères de l'Eglise. Il fallait un prétexte aux révérends pères pour trafiquer, au mépris de l'Evangile , au mépris des canons. Les gens

(1) Recueil des pièces qui ont paru sur les jûsuiles dans le royaume de Portugal (1760), t. I, pag. 246-230.

(2) D^aquesne, Recueil de voyages, t. III, pag. 15, ss.

d'Eglise en ont un qui est stéréotypé et qu'ils mettent à toute sauce, le salut des âmes. Si les révérends se livraient au commerce des diamants et des perles, n'allez pas croire que ce fût pour un vil profit. Fi! donc. Ils étaient pécheurs d'âmes; ils suivaient les Indiens idolâtres dans leurs courses à la recherche des pierres précieuses pour les convertir : les perles et les diamants étaient l'accessoire et le cadet de leurs soucis. Seulement je ne sais comment cela se fit, ils ne convertirent jamais aucun Banian : c'est peut-être, comme l'avoua un Indien à mon auteur, ])arce que les missionnaires leur parlaient de trafic bien plus que de l'Evangile. Cependant les jésuites devaient cacher ce honteux trafic pour conserver la réputation de leur Société. Il faut lire dans les voyages' de du Quesne comment ils s'y prenaient : « Le » diable lui-même, tout subtil qu'il est, dit mon auteur, aurait m été pris pour dupe, i Us cachaient les diamants dans les semelles de leurs souliers ; aussi ne manquaient-ils pas d'écrire à leurs dévots admirateurs d'Europe, qu* ils foulaient aux pieds les richesses de V Orient, Cela était vrai à la lettre comme tout ce que disent les jésuites. Yoilà comment ils alliaient la sainteté évângélique aux profits du commerce. Us enrichissaient leur compagnie, et ils avaient encore une chance d'être canonisés. En effet, quand un de ces vagabonds (c'est mon auteur qui parle) était assommé pour ses rapines, vite on le béatifiait. N'étaient-ce point de saints missionnaires qui couraient à la mort du martyre dans leurs travaux apostoliques ?

Les jésuites ont beau être plus malins que le diable, le diable lui-même a fini par être démasqué, à son grand préjudice; depuis lors on l'appelle le pauvre diable. Le même malheur arriva aux

révérends pèred. Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se brise. On remarqua que ceux qui revenaient de ces saintes missions étaient tous gens pendables. Il y eut un soulèvement général contre ces brigands tonsurés. Les clameurs parvinrent jusqu'à Home. En 1633, Urbain VIII lança une bulle contre les jésuites : « Nous défendons, dit il, par Tautorité apostolique à tous reli-

• gieux, même aux jésuites, soit à ceux qui sont maintenant » dans ces lieux ou qui y seront envoyés à l'avenir, de faire 1 aucun trafic par eux-mêmes ou par d^ autres, directement ou

• indirectemeni , sous leur nom ou sous celui de la cotnmtinauié^ f sous quelque cause ou prétexte que ce soit. « Les jésuites ne se soucièrent ni de l'excommumcation dont le pape les menaçait ni de leur vœu d'obéissance ; peut-être n'étaient ce point àe&pro/ès qui faisaient le trafic ! En vain Urbain YIII avait-il réprouvé d'avance toute espèce de prétexte ou dç subterfuge, les révérends, sont conçus dans la supercherie. C'est ce que nous apprend une bulle de 1669. Ainsi, à peine six ans s'étaient écoulés depuis la défense portée par Urbain YIII, que Clément IX fut obligé de la renouveler, tant ces fils obéissants du saint- siège mettaient d'empressement à lui désobéir. Voici donc de nouveau les j^uites en flagrant délit dé fraude, et c'est un pape qui témoigne contre eux. Ecoutons le saint-père :

a Ayant appris, non sans beaucoup de douleur, que plusieurs « religieux , oubliant les devoirs de leur profession et de leur

• sacré ministère, ne s'abstiennent pas de trafiquer et d*exercêr - la marchandise. • Voilà la contravention constatée. Voyons l'excuse des révérends pères : » Ils ont cru pouvoir s'exempter

• d'obéir à la constitution d'Urbain VIII, sous diverses touleurs.

OUI EST LE MAITRE, LE PAPE OU LES JÉSUITES? iÀl

» prétextes et subterfuges, « Que pense le pape de ces rases de jésuite? » Ils perdent leurs âmes, dit-il ; ils donnent un méchant • exemple ; ils causent un scandale qui peut être à plusieurs une « occasion de chute. ' Ainsi, au lieu de sauver les âmes, ces saints missionnaires les perdaient ! Clément continue : » Nous » avons résolu d'employer la rigueur salutaire d'un zèle aposto- » lique, pour arracher de l'Eglise un mal si pernicieux^ et d'ôter » toute espérance de ces gains honteux aux personnes enrôlées « dans la milice céleste, et à celles principalement qui sont des- « tinées à prêcher l'Evangile aux infidèles. « Mais Urbain VIII avait fait la même chose , et les jésuites s'étaient moqués de sa bulle. Clément IX sera-t-il plus heureux? Il s'ingénie à réprouver les prétextes dont les fils obéissants se prévalaient pour ne pas obéir. L'excommunication frappera celui qui ne fera qu'un seul acte de commerce. Les coupables ne pourront pas s'excuser, pas même sous prétexte de nécessité. Les supérieurs encourront les censures, par cela seul qu'ils ne puniront point ceux qui trafiquent. Les marchandises seront confisquées.

Nous avons donc deux bulles portées coup sur coup pour réprimer l'ardeur excessive que les jésuites montraient à sauver les âmes en s'enrichissant. Là où la cupidité domine, les lois sont impuissantes. Four se livrer à leur aise à leurs missions spirituelles , ils écartaient par tous les moyens les autres ordres du théâtre de leurs exploits. C'est ce qu'ils firent au Japon. Comme néanmoins^ on les accusait d'être marchands, ils eurent recours au mensonge. Ils commencèrent par nier, en vertu du principe que tout mauvais cas est niable. Puis ils soutinrent que tout leur trafic consistait à mettre en marchandise les quelques milliers

de ducats que le pape et le roi d'Espagne leur donnaient pour les besoins de leur mission , vu qu'ils perdaient trop sur le change de l'argent quand ils le recevaient en espèces. Sur quoi on les convainquit de deux faussetés. D'abord l'argent valait autant au Japon qu'en Espagne , ensuite ce n'étaient pas deux ou trois mille ducats qu'ils employaient en marchandises, mais deux cent mille. Se voyant pris de tous eôtés , ils dirent qu'ils avaient un bref de Grégoire XIII qui leur permettait d'être marchands. On leur demanda à Rome de montrer ce bref; ils ne le montrèrent jamais par l'excellente raison qu'il n'existait pas (1). Toujours le mensonge, et ce sont des disciples de Jésus-Christ, des missionnaires de la parole de Dieu qui mentent ainsi, qui fraudent les lois des papes auxquels ils ont juré d'obéir, qui violent les canons de l'Eglise au nom de laquelle ils prêchent ! Supercherie et rien que supercherie, voilà en un mot l'ordre des jésuites.

(l) La Morale pratique des jésuites, i. I, pag. 53.

TROISIÈME LETTRE

LE CHOCOLAT DES BÉVÉRENDS PEBES, ET AUTBES HISTOIRES.

Les jésuites commerçants an mépris de l'Evangile, les jésuites trafiquants au niépris de leur vœu d'obéissance au pape : ce sujet est trop beau pour que je le quitte. Aujourd'hui les lecteurs ne se plaindront point de ma longueur : c'est un conteur charmant qui leur contera une histoire sur le commerce des jésuites. Ils l'ont toujours nié, et ils n'ont jamais manqué de se dire calomniés. Ces pauvres révérends ! Ils prenaient mille tours et détours pour envoyer leur argent en Europe ; car c'est en Amérique et en Asie que se trouvaient leurs comptoirs. Mais il en va aux jésuites comme à ceux qui combinent un crime avec toute la prudence imaginable , il y a toujours un hasard ou l'autre qui les trahit ; on l'appelle hasard, il faudrait dire que c'est la main de Dieu. C'est ce qui arriva, en I70I, en Espagne. Je laisse la parole au duc de Saint-Simon :

Ê En déchargeant les vaisseaux, il se trouva huit grandes

caisses de chocolat dont le dessus était : Chocolat pour le trh révérend procureur général de la compagnie de Jésus. Ces caisses pensèrent rompre les reins aux gens qui les déchargèrent et qui s'y mirent au double de ce qu'il fallait à les transporter, à proportiom de leur grandeur. L'extrême peine qu'ils y eurent encore avec ce renfort donna curiosité de savoir quelle pouvait en être la cause. Toutes les caisses arrivées dans les magasins de Cadix, ceux qui les régissaient en ouvrirent une entre eux et n' j trouvèrent ^ue de grandes et grosses billes de chocolat arrangées les unes sur les autres. Ils en prirent une dont la pesanteur les surprit, puis une deuxième, une troisième toujours également pesantes. Ils en rompirent une qui résista, mais le chocolat s'ëdata et, ayant redoublé, ils trouvèrent que c'étaient toutes billes d'or revêtues d'un doigt d'épais de chocolat tout à l'entour ; car, après cet essai, ils visitèrent au hasard le reste de la caisse et presque toutes les autres. Us en donnèrent avis à Madrid oii, malgré le crédit de la compagnie, on s'en voulut donner le plaisir. On fit avertir les jésuites, mais en vain. Ces fins politiques se gardèrent bien de réclamer un chocolat si précieux; ils aimèrent mieux le perdre que de l'avouer. Us protestèrent donc d'injures, qu'ils ne savaient ce que c'était, et ils y persévérèrent avec tant de fermeté et d'unanimité, que l'or demeura au profit du roi, qui ne fut pas médiocre, et on en peut jager par le volume de huit grandes caisses de grandes et grosses billes çolides d'or, et le chocolat qui les revêtissait à ceux qui avaient découvert la galanterie. « Le trafic des jésuites n'est pad tocgours aussi plaisant ni

aossi 1)ien conté. Il n'y a point de roses sans épines, ni de commerce sans faillite et sans banqueroute. Je lis dans la Morale pratique des jésuites (1) une traduction d'un Mémorial présenté auroiiP Espagne par les créancier ^ du collège des jésuites de Séville, Les jésuites faisaient fonction de banquiers ; en même temps qu'ils instniisaient les enfants, ils prenaient l'argent des parents à intérêt. Toutes les bonnes âmes de Se ville portaient leurs économies aux révérends, heureux que de si saintes gens voulussent bien les recevoir ; sur cela ils dormaient tranquilles comme s'ils avaient confié leur fortune à Dieu le Père. Mais voilà qu'un beau jour les jésuites refusent de rendre les dépôts qu'ils ont reçus ; ils sont en faillite. Non, c'est une honteuse banqueroute. Les détails des fraudes sont trop longs et trop compliqués pour que je puisse les rapporter dans mes Lettres. Je me borne à transcrire les premières lignes du Mémorial :

« Jean Onufre de Salazar, en son nom, et les autres sujets de a Votre Majesté, créanciers du collège des jésuites de Séville,

* viennent se jeter à vos pieds pour représenter à Votre Clé- « menée les déplorables effets de la banqueroute qu'a faite ce

• collège de plus de quatre cent cinquante mille ducats, et vous ' demander justice de la plus pernicieuse fourberie dont on ait w jamais entendu parler et dont on n*a jamais eu d'exemple en m ce royaume depuis l'établissement de k monarchie. Ils ne le

• feront pas, sire, avec ces larmes et ces mouvements de douf leur et d'affliction qui ont été le seul paiement qu'ont reçu

* tant àt pauvres veuves, tant ^t filles orphelines, tant de femmes

(i) T. i, pag. â34, ss.

« séparées de leurs maris, tant de gentilshommes minés et- tous » ceux qui avaient confié à cette maison religieuse le fonds uni- • que de leur subsistance, leur dot, le patrimoine de leurs en- « fants et qui en souffrent maintenant plus àe pertes, de trompe' B ries et de malice qu'ils n'avaient voulu en éviter en ne recou- « rant pas aux séculiers. •

On se demande comment ces fourbes ont pu continuer à duper le monde, comment ils le dupent encore aujourd'hui, sinon en faisant la banque, du moins en chipant les héritages ! U faut réellement qu'il j ait dans la natare humaine un fonds inépuisable de bêtise. Si un commerçant , si une société industrielle avait commis la millième partie des fourberies que l'on impute aux jésuites, leur crédit eût été ruiné à jamais, et les coupables auraient expié leurs crimes dans les bagnes. Mais trompez les hommes au nom de Dieu, volez-les pour la plus grande gloire de Dieu , portez tonsure et tricorne , il n'y a pas de forfait que vous ne puissiez commettre impunément. La justice, au besoin» fermera les yeux. Ne porte-t-elle pas un bandeau ? C'est pour ne pas voir les faits et gestes des révérends; elle se bouche encore les oreilles pour ne pas entendre les témoignages de ceux qui ont vu. Les jésuites et leurs pareils passeront pour des martyrs et continueront à exploiter la bêtise humaine.

Si l'on recueillait les faits et gestes de la compagnie, on aurait la plus belle histoire de brigands tonsurés qu'on puisse lire. Je l'ai déjà dit, je le répète et je le prouve. De quel pays chrétien ne furent-ils pas expulsés ? Est-ce pour leur sainteté? Est-ce par les intrigues et les calomnies des pliilosophesP On le dit aujourd'hui, mais en faisant mentir l'histoire. L'ordre des chevaliers de

Malte n'était point, que je sache, on ordre de francs-maçons. Eb bien , il chassa les jésuites vers le milieu du dix- septième siècle. La compagnie s'introduisit à Malte, comme partout, sous le masque de la cbarité et de la piété ; ils venaient instruire les jeunes cbevaliers qu'on y élève. La preuve de«teur sublime abnégation, c'est qu'ils enseignent gratis ! Mais, à Malte, ils se dédommagèrent par un petit trafic qu'ils faisaient tout en enseignant et en priant. Les Pères sont vraiment des génies universels ! Malte n'est qu'un rocher ; il faut faire venir le grain de Sicile. C'est un excellent commerce que celui d'accaparer : les jésuites le firent par charité ; aussi ne vendaient- ils que quand le grain était rare, pour ne pas laisser les Maltais mourir de faim, cela va sans dire; quant au prix excessif qu'ils se faisaient payer, ils ne l'exigeaient que pour la plus grande gloire de Dieu. Si l'on exerce la charité, et si cette charité profite en même temps à celui qui l'exerce, où est le mal? En 1643, il y eut une grande famine à Malte, et pas moyen de se procurer des grains de Sicile, à cause des corsaires barbaresques. Les jésuites avaient leurs greniers remplis. Un accapareur ordinaire aurait profité de cette bonne aubaine. Les jésuites ne demandaient pas mieux. Mais ils avaient des ménagements à garder à l'égard du grand-maitre. Celui-ci aurait pu prendre leur charité au sérieux et leur dire de distribuer leurs grains. Ils se présentèrent donc devant lui, en afiamés : nous avons passé un jour sans pain, dirent-ils. Le grand-maitre eut pitié de leur détresse, et ordonna de leur donner quelques boisseaux du peu de froment qui lui restait. 11 y eut des chevaliers qui murmurèrent, disant que les jésuites vivaient dans l'abondance, et qu'ils veoaient

prendre la nourriture des nécessitenx. Mauvaises langues ! dit le grand- maître : les jésuites viendraient- ils mendier s'ils étaient approvisionnés ? On calomnie les bons révérends ! Ces pauvret ffens, pleins d'avoir, étaient si bien nourris que le diable les tenta, comme il tente toujours ceux qui nagent dans les délices. Mon auteur ne donne pas d'autres détails, parce que, dit-il, ils sont trop abominables. Le coupable fut chassé de File, et on lui donna ses confrères pour compagnons. Quand on visita le collége, on le trouva si bien pourvu, que Tile aurait pu vivre longtemps des grains qui y étaient amassés. On appela le grand-maitre, qui vint se convaincre par ses propres yeux que les révérends étaient d'infâmes spéculateurs (1).

Jadis les révérends niaient hardiment qu'ils eussent un trafic quelconque. Pure calomnie, à les entendre. Après avoir trompé le monde pendant des siècles, les trompeurs furent à la fin pris dans leurs propres filets. Le père Lavalette, établi à la Martinique, y faisait un immense commerce. Dans la guerre de 1755, les Anglais capturèrent plusieurs de ses vaisseaux. Lavalette demanda secours à sa* compagnie. Elle crut qu'elle se tirerait d'embarras en sournoisant et en trompant. La compagnie faire le trafic! Quelle abomination! Lavalette seul était coupable. Aux créanciers qui s'adressèrent aux jésuites, on répondit en leur offrant les /TTÎ^r^A de la Société, preuve que la dévote compagnie n'avait point d'autres bieiis! Les révérends se frottèrent les mains, et se croyaient sauvés. Mais le parlement sabi de l'afiEûre, condamna le général des jésuites à payer un million

1) La Morale pratique des jésuittis, i, I, p. 262-266.

cinq cent mille livres, montant des dettes, plus cinquante mille livres de dommages intérêts. La cupidité des jésuites, jointe à leur hypocrisie, les perdit. Ils invoquèrent leurs constitutions ; les parlements les examinèrent, avec des jeux prévenus, et dans rintention bien arrêtée de trouver des coupables. Ce fut le commencement de la fin.

J'ajoute, pour me réconcilier avec les révérends pères, qu'ils sont excusés par la morale que les gens d'Eglise ont toujours pratiquée, celle qui- sanctifie ]&/raudâ, en l'appelant pieuse, dès qu'elle profite à la religion, et la religion, ce sont les clercs. Si l'on peut fabriquer des miracles ^bt fraude pieuse, pourquoi ne pourrait- on pas faire le commerce pour la plus grande gloire de Dieu? Les jésuites ne sont donc pas seuls coupables : ceci est la morale de mon histoire.

QUATRIÈME LETTRE

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