LES JÉSUITES CROIENT- ILS EN JÉSUS- CHKIST
Les jésuites désobéissent au pape, quand leur intérêt le demande. Ils font mieux que cela ; disciples de Jésus-Christ, ils renient leur divin Maître, tout ensemble et son vicaire, quand leur ambition l'exige. Rien de plus iustructif que leurs missions dans la Chine. On sait le tapage qu'ils firent au siècle dernier, à propos des merveilleuses conversions qu'ils avaient opérées dans V Empire du Milieu. Si l'on en croit des voyageurs, très bien instruits, il n'y a point de quoi se vanter ; ils nous disent que pas un Chinois n'est devenu un vrai chrétien. Faut -il s'en étonner, quand ce sont les jésuites qui prêchent la bonne nouvelle? Eux-mêmes ne sont point chrétiens. En vain crient-ils à la calomnie. Leurs faits et gestes en Chine témoignent que la religion n'est pour eux qu'un instrument de domi-
nation. Que leur importe dès lors le vrai christianisme ? Ils l'accommodent à leur politique, comme ils subordonnent tout à leurs ambitieux desseins. On peut louer leur diplomatie, mais je ne sache point que Jésus-Christ soit venu pour former des diplomates.
Quand les Chinois, race vieille et usée, prosaïque et entichée de sa sagesse, entendirent parler d'un Homme-Dieu, né dans une crèche et mort sur une croix, leur orgueil humain se révolta. Soit, dirent les jésuites, nous ne dirons rien de Jésus crucifié. Excellente politique ! Mais que devient le Christ et le christianisme, dans les mains de ces nouveaux apôtres P Quand saint Paul prêcha Jésus-Christ humble, pauvre, nu, cnicifié, aux gentils, ceux-ci jetèrent aussi de hauts cris : une pareille religion leur paraissait une chose honteuse. Est-ce que le grand apôtre s'arrêta devant ces répugnances? Mit-il sa croix en poche, comme les révérends P II s'obstina, au contraire, à prêcher Jésus- Christ crucifié, bien que ce fut une folie aux gentils. Les jésuites furent plus malins que saint Paul. Ils voulurent plaire aux Chinois, en s'accommodant à leurs préjugés ; mais ils les ménagèrent si bien, que le christianisme des révérends pères n'eut plus rien de chrétien que le nom. Le fait est considérable, et mérite toute l'attention du lecteur. Nous surprenons de nouveau les jésuites en flagrant délit de supercherie, et ce qu'ils fraudent, ce n'est rien moins que la religion, dont ils sont les missionnaires ; celui qu'ils trompent n'est rien moins que le Fils de Dieu I
Les Chinois, infatués de leur prétendue sagesse, et professant un superbe dédain pour tout ce qui est étranger, repro-
chèrent aux jésuites d'enseigner une religion étrangère, ce qui, aux yeux de ce peuple aussi vain que sot, est le plus grand des crimes ; car peut-il y avoir quoi que ce soit de bon et de vrai, que les Chinois n'aient inventé? Qu'à cela ne tienne, dirent les jésuites, nous leur ferons accroire qu'ib ont inventé le christianisme. Là-dessus ils se mirent à prouver «comme quoi l'unité de Dieu était l'essence de la religion chrétienne ; or les philosophes de la Chine, et notamment le plus illustre, Confucius, n'avaient-ils pas enseigné un Dieu tout-puissant ? Leur doctrine, altérée par le temps, par la superstition, fut restaurée -par Jésus-Christ. Vraiment, mes pères ! Ainsi le christianisme n'est que le replâtrage de Confucius ! Voilà un grand honneur que vous faites à votre Dieu. Mais êtes- vous bien convaincus que Jésus-Christ soit Dieu? Vous me permettrez d'en douter, du moins à vous juger d'après vos paroles et vos actes. Quand vous bâtîtes la. première église à Nankin, à qui la dédiâtes-vous? A Dieu tout bon et tout'puiêsant. Est-ce dans l'Évangile que vous avez trouvé cette formule? Est-ce dans le dogme de Nicée? Ou est-ce dans les écrits de la gentilité? J'ai sous les yeux la profession de foi d'un de vos disciples de la Chine; c'est à peine si le nom du Christ y est prononcé, il n'y figure que pour désigner la loi du Christ, Chose singulière, la compagnie s'appelle compagnie de Jésus, et ce nom ne se trouve point dans la profession de notre soi-disant chrétien. A qui adresse-t-il sa prière? Est-ce à l'Homme-Dieu? Est-ce à la Trinité? Il n'est question ni de Trinité, ni de divinité du Christ dans le credo chinois : c'est à Dieu père et créateur des hommes que notre lettré, converti à l'Évangile par les révérends, adresse sa prière. Il aurait pu
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signer cette profession avant son baptême aussi bien qu'après (1). C'est le déisme, ce n'est point le christianisme.
Je n'accusé pas les jésuites missionnaires d'avoir renié Jésus- Christ dans le for de leur conscience ; je ne m'occupe que de leurs faits et gestes. Eh bien, je dis que c'est une honte et un crime pour un missionnaire du Christ cnicifié, du Christ Homme-Dieu, du Christ seconde personne de la Trinité, de' cacher, de déguiser le Dieu au nom duquel il prêche : c'était tromper les Chinois, c'était surprendre des conversions mensongères, c'ét^t tromper Dieu et les hommes. Et je ne suis pas encore au bout. Le déisme des jésuites est le moindre de leurs péchés. Eux-mêmes avouaient que U doctrine pure de Confueius était altérée par des superstitions, pour mieux dire, la religion qui régnait à la Chine, c'était le bouddhisme. Comment les jésuites se compoitèrent-ils en face de l'idolâtrie ? Ils la respectèrent, ils la choyèrent, ils permirent à leurs néophytes de continuer leurs anciennes pratiques. Cela facilita singulièrement les conversions. Les Chinois n'avaient qu'à prendre le nom de chrétien ; mais qu'était-ce que leur christianisme? C'est ce qu'un saint évêque va nous dire.
• Toute l'Eglise de la Chine, dit Palafox, gémit devoir
• qu'elle n'a pas été tant instruite que séduite par les instruc- B tions que les jésuites ont données touchant la pureté de notre a croyance : de ce qu^Us Vont privée de la eonnaittance de tous
• les commandements de V Eglise; de ce qu'ils ont caché la croix
(I) Voyex les témoignages dans Gieseler, Kirchengeschichte, T. III, 2* partie, pag. 660-662.
« de notre Sauveur ^ et auiorùé des coutumes toutes païennes; « de ce qu'ils ont plutôt corrompu qu'introduit celles qui sont « y entablement chrétiennes; de ce qu'en faisant, si l'on peut « parler ainsi , christianiser les idolâtres, ils ont /ait idolâm trer les chrétiens; de ce qu'ils ont mis Dieu et Belial à la a même table, dans le même temple, sur les mêmes autels, et aux » mêmes sacrifices (X^, • Voilà ce qu'un saint prélat écrit au pape sur le christianisme des jésuites.
Le pape ne goûta point ce nouveau christianisme. Nous allons entendre, de la bouche du souverain pontife, la condamnation des jésuites, longtemps avant leur abolition. C'est la flétrissure de la compagnie, car elle prouve que les jésuites trompaient Dieu et les hommes. Il y a dans toutes les villes de la Chine, des temples érigés en l'honneur d'une idole, qui passe pour être la* protectrice de la cité. Les gouverneurs sont obligés de l'adorer, en lui offrant des parfums, des fleurs, du vin, en sacrifice. Il y eut des gouverneurs qui se convertirent à l'Évangile, mais ils tenaient aussi à rester gouverneurs; comment accommoder Bélial et le Christ? Rien de plus facile, pour un jésuite. Les Chinois n'ont qu'à mettre en cachette une croix parmi les fleurs qui sont sur l'autel, ou à la tenir dans leurs mains ; alors ils pourront faire toutes les adorations possibles, pourvu qu'ils dressent leur intention non à l'idole, mais à la croix à laquelle intérieurement ils rapportent tout leur culte. Voilà donc nos Chinois qui ont tout ensemble le bénéfice de l'idolâtrie, et le bénéfice de la foi; comme idolâtres, ils gardent leur place,
<i) La JUorale pratique des jésuites, t. VI>pag. S.
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chose à laquelle ils tiennent énormément, car ils abandonneraient leur nouvelle religion plutôt que de quitter leurs charges : cela ne les empêche point de faire leur salut, grâce à cette bonne direction d* intention, tant célébrée par Pascal. Les jésuites ne diront plus qu'ils sont calomniés : car voici la décision du jpàipe sur ce cas de conscience : » Il n'est nullement licite aux » chrétiens de rendre ces actions de révérence et de culte m public à Vidole, sous prétexte ou intention d^ adorer la croix m gt^ils portent à la main, ou qu'ils ont cachée à r autel parmi les m fleurs (1). »
C'est à n'en pas croire ses yeux ! Voilà donc la conscience des jésuites ! Voilà la morale, la religion qu'ils enseignent à la jeunesse. Un homme est placé entre son devoir et son intérêt. Le devoir tient au salut de son ftme, mais l'intérêt menace de l'emporter sur le devoir. Que répond la conscience P II ne faut pas être chrétien, il ne faut pas être un oint du seigneur, il suffit d'être honnête homme pour dire : l'intérêt doit être sacrifié au devoir. Que si ce chrétien prétendu préfère son intérêt à son devoir, c'est qu'il n'est point chrétien : à quoi peuvent donc lui servir toutes les simagrées que les jésuites lui conseillent? Est-ce qu'en trompant Dieu et les hommes, il sera meilleur chrétien? Je dis que les Chinois chrétiens, de la façon des révérends pères, trompaient leur prince : faut-il le prouver? Le culte qu'ils rendaient à l'idole était un mensonge. Est-ce que celui qu'ils rendaient à la croix, en cachette, était plus sincère ? Non, car celui qui a la foi, doit la professer hautement, et
(1) la Morale pratique des jésuites, t. VI, pag. 187-189.
mourir^ s'il le faut, pour sa croyance. Voilà comment faisaient les martyrs. Il n*y avait pas encore de jésuites, quand les chrétiens qu'on obligeait à sacrifier aux dieux du paganisme, préféraient la mort à l'apostasie. S'il y avait eu des révérends pères, ils se seraient bien gardés de mourir : avec une bonne direction d'intention, ils auraient satisfait l'empereur et leur conscience, ils auraient fait leur cour à Bélial, et servi le Chritt, habiks prestidigitateurs ! J'admire votre savoir-faire : mais ce que j'admire encore plus, c'est la bêtise humaine, qui se laisse exploiter par des escamoteurs plus dignes de figurer dans une farce de foire que dans une église !
CINQUIÈJtfE LETTRE