QUE LES JESUITES TROMPENT DIEU ET LES HOMMES
Je dis qae le jésaitisme n'est rien que fourberie, simuation, fraude et mensonge ; j'accuse les jésuites d& tromper Dieu et les hommes ; je me suis engagé à prouver cette accusation flétrissante, par la doctrine des révérends pères, et par leurs faits et gestes. Est-ce que je tiens parole? Je leur suppose comme individus, toute la piété possible; il n'en est pas moins vrai, que leur piété est frauduleuse et qu'elle enseigne la fraude pieuse. Voilà pourquoi je m'arrête à l'idolâtrie chinoise; j'y surprends les jésuites en flagrant délit, et c'est le pape qui me sert de témoin et d'autorité. La bulle de 1645 suffirait pour flétrir la compagnie ; elle devrait suffire pour l'expulser de tous les pays où l'on attache encore quelque prix à la conscience et an devoir.
Les Chinois rendaient un culte à Gonfucius : les gouverneurs étaient tenus d'offrir des sacrifices dans les temples érigés en
son honneur : les lettrés devaient aussi faire des offrandes. Ce culte était au fond identique a?ec celui que les catholiques rendent aux saints; en effet, les Chinois croyaient obtenir, par les mérites de Gonfucius, le don d'esprit, de sagesse et d'entendement. La superstition avait sa part dans le culte des lettrés comme dans celui de nos illetirés; ils s'imaginaient que ceux qui mangeaient de ces offrandes, feraient de grand progrès dans les sciences. Pouvait on permettre ces pratiques aux Chinois convertis? Avec une croix cachée, et une bonne direction di^ intention, on pourrait à la rigueur adorer le diable, à plus forte raison un sage comme Confucius. Le pape ne fut pas de l'avis des jésuites : il défendit ce culte idolâ trique aux chrétiens, sous quelque prétexte que ce fût. Même décision pour le culte que les Chinois rendent à leurs ancêtres. Les néophytes des révérends pères assistaient à ces cérémonies, mais ^?ix feinte seulement et pour la forme, c'est à dire, qu'ils adoraient tout ensemble Dieu et Belial, comme le dit le saint|évêque Palafox. On se demande pourquoi les jésuites tenaient tant à des conversions simulées. Ce n'était certes pas pour le salut des âmes. Car comment croire que le mensonge et la lâcheté, que l'hypocrisie et la diplomatie, soient agréables à Dieu ? Pour qui connaît les jésuites, la réponse est très facile. Eux-mêmes l'avouaient : s'ils avaient condamné l'idolâtrie chinoise, le] peuple se serait soulevé contre eux, ils auraient été bannis, et alors, adieu la domination de la compagnie dans la Chine (1). La foi était le prétexte, le zèle de la religion le masque, l'ambition le but.
(i) La Morale pratique des jésuites, t. VI, pag. 191, ss.
Qu'est-ce que le christianisme pouvait gagner à de pareilles missions? J'ai dit dans ma dernière lettre que les jésuites s'abstenaient même de prêcher Jésus- Christ crucifié. Innocent X, dans la bulle oh il réprouve les cérémonies chinoises, donne en même temps aux révérends pères une leçon du catéchisme dont ils avaient grand besoin : > L'on ne doit par aucune prudence, ni
• sous quelque prétexte que ce soit, différer la prédication de
• la passion de Jésus -Christ jusqu'après le baptême ; au con-
• traire, il faut qu'elle précède. Tout en prêchant avec discré- » tion les divins mystères, selon la portée des catéchumènes, les « ministres de l'Evangile ne doivent pas s'abstenir de prêcher jr la passion de Jésus -Christ, sous ombre que les Gentils pren-
• dront de là scandale, ou l'estimeront folie. «
Les jésuites, quoique étant les très humbles et très obéissants serviteurs du pape, ne tinrent aucun compte de la bulle d'Innocent X. Ils se croyaient déjà les maîtres de la Chine, parce que l'empereur voulait bien se servir d'eux comme mathématiciens, comme astronomes et comme astrologues ; que leur faisaient les ordres dusaint-siége? Au commencement du xviiie siècle, le pape ayant reçu de nouvelles plaintes contre les jésuites de la Chine, y envoya un légat avec plein pouvoir de décider sur les lieux les contestations des révérends pères et des autres religieux, car. les jésuites furent toujours seuls de leur avis; tous les ordres étaient unanimes à les condamner. Le cardinal de Tournon se prononça également contre la compagnie, et réprouva toutes les cérémonies que les jésuites toléraient. Bien mal lui en prit, les jésuites intriguèrent si bien, que le légat pontifical fut emprisonné , et mourut en prison , après cinq années de mauvais
traitements (1). En présence d'un pareil scandale, il est permis de demander, j'espère, qui est le midtre, le pape ou les jésuites? Et il est permis de répondre que les jésuites se moquent du pape, qu'ils se moquent de lears vœux, qu'ils se moquent de tout, comme il convient à un ordre qui n'a d'autre conscience que son ambition.
La désobéissance des jésuites donnait beau jeu à leurs ennemis; et il n'en manquait point. Ce sont les jésuites eux-mêmes qui nous apprennent ce qu'on leur reprochait : » Les jésuites, y disait-on, publient au son deia trompette, qu'ils ont plus que « tous les autres, une exacte soumission et une obéissance > aveugle pour les décrets des papes ; néanmoins, ils s'en écar- « tent plus que tous les autres, lorsque ces décrets ne sont pas tf de leur goût, n Quelle horrible calomnie! s'écrient les révérends. Nous allons confondre ces langues de vipère. En 1711, les procureurs de toutes les provinces présentèrent au pape une déclaration solennelle, où ils disent : « Afin de réfuter de toutes M leurs forces une accusation aussi, odieuse qu'éloignée de la vé-
* rite ; afin de témoigner en même temps, combien est grande H la douleur de la compagnie en cette occasion, lorsqu'on lui « porte une blessure si grande et si cruelle ; ils ont unanime-
* ment demandé que le révérend père général, au nom de son « ordre, prosterné aux pieds de Sa Sainteté, et à la face de toute u l'Eglise, confirmât, protestât et déclarât par un acte solennel « et juridique, la fidélité constante, immuable et inaltérable de « toute la compagnie à embrasser, recevoir et exécuter, jus- Ci) Gieseler, Kirchoagescbicbte, U iV,'pag. 63.
ff qa'au dernier soupir, tout ce qui aura été prescrit par le siège
« apostolique, et nomméjnent les décrets que Sa Sainteté a dou-
H nés sur les cérémonies chinoises : toute la compagnie les
• reçoit volontairement et avec plaisir, et promet de les observer > à la lettre, imperturbablement et inviolablement, sans aucune
• contradiction, tergiversation, quelque prétexte qu'il y eut d'y
• contrevenir : et elle a connance que, par ce moyen, la bou' n che des médisants se fermera (1). »
Voilà l'honneur de la compagnie à couvert, et les jésuites qui triomphent de la médisance, et des horribles calomnies de leurs adversaires. Eh bien, cet étalage de soumission et d'aveugle obéissance était un nouveau mensonge. Je me hâte de fournir mes témoignages : on ne les récusera pas. C'est le pape même. Clément XI, à qui, en 1711, les jésuites avaient juré une obéissance étemelle, qui dit quatre années après, dans une bulle solennelle: » Nous avons appris, non sans une vive douleur, que 1 l'exécution de nos décisions, que nous avions si étroitement » ordonnée, était élttdée, ou du moins considérablement retardée B par la plupart, au grand mépris de notre autorité pontificale, n au scandale des fidèles et au détriment des âmes, u Fais le pape énumère tous les faux et vains prétextes que les jésuites avaient inventés, en dépit de leur serment de 1711, pour éluder ou retarder l'exél^ution des ordres du souverain pontife : « Nous, « continue Clément XI, par le devoir que nous prescrit la charge « apostolique, voulant retrancher entièrement et radicalement
(1) Extraits des assertions soutenues par les soi-disant jésuites, pag. 240-242.
» toutes les difficultés, tergiversations, subterfuges et prétextes, » enjoignons... »
Il est plus facile de commander que d'obtenir l'obéissance, quand il s'agit de faire obéir les jésuites, malgré leur vœu d'obéissance. Les révérends s'étaient plaints amèrement, en 1711, d'être calomniés. Et en 1715, le pape constatait publiquement leur désobéissance. La bulle de 1715 n'eut pas plus d'effet que les protestations de 1711. En 1 741, Benoît XIV porta une dernière bulle sur cette interminable affaire des cérémonies chinoises : « Qu'aucun, dit-il, n'ose ni ne présume contrevenir à » notre constitution, en aucune façon, sous quelque couleur, H SOUS quelque prétexte, pour quelqtie cause, à quelque occasion a que ce puisse être. « Les papes répétaient ces défenses depuis un siècle. Mais à quoi bon défendre les semblants, les stéterfuges, \t^ fraudes à une compagnie qui est la supercherie incarnée? On ne peut pas dire au feu de ne pas brûler; ou ne peut pas dire davantage à un jésuite de ne pas tromper. Il n'y a qu'un moyen de se mettre à l'abri du feu, c'est de l'éteindre. Voulez-vous vous mettre à l'abri des tromperies jésuitiques, supprimez la compagnie. C'est ce qu'on fit bieiitôt après la bulle de Benoît XIV.
Encore un mot sur la désobéissance des jésuites. Ce qui la rend plus coupable , ce qui prouve que tout pour eux est un instrument, même leur ultïamontanisme, c'est la conduite que les jésuites tenaient en Europe, pendant qu'en Chine, ils foulaient aux pieds les décrets répétés des souverains pontifes. On sait les longues quereltes des jésuites et des jansénistes. Si je n'avais craint d'ennuyer mes lecteurs, en leur parlant de dis-.
putes théologiques, je leur aurais conté cette liistoire. Les jésuites l'emportèrent, en usant de leurs armes habituelles, la ruse, la fraude et la violence. Ils imjposèrent littéralement leur Tolonté au pape. Mais aussi ils portèrent aux nues la toutepuissance des souverains pontifes, ils voulaient qu'ils fussent infaillibles, même quand ils décidaient des questions de /ait, ce que les jansénistes contestaient. Eh bien, dans l'affaire des cérémonies chinoises, les jésuites se prévalurent précisément de cette distinction entre le /ait et la doctrine; ils soutenaient que le pape se trompait en /ait. Ainsi le pape est infaillible, quand les jésuites ont intérêt qu'il le soit ; il est faillible, quand ils ont intérêt qu'il se puisse tromper. Vérité en Europe, erreur en Asie, le tout pour la plus grande gloire de Dieu, et pour la plus grande puissance de la compagnie ! La vérité n'est qu'un instrument. Et l'erreur aussi est un instrument, pour atteindre le but, le but unique, la domination.