‹ Lettres sur les ouvrages de madame de StaëlChapitre 15 sur 28 · JO LETTRES SUR LES OUVRAGES · texte numérisé non relu

JO LETTRES SUR LES OUVRAGES

Staël semble se complaire dans le récit du tripmphé d’une, femme extraordinaire. ■ ' Mais lorsque la passion de Corinn’e pour Os- \Vâld commence à naître , upe douce mélancolie succède ht la première tristesse d’pswald et à . la satisfaction de. Ciorinne. En acquérant des • sentiments d’une certaine profondeur , ce ne sont pas seulement des jouissances qu’on éprouve, ou du moins ces, jouissances ne Sont pas sans mélange. ‘L’humanité a une existence tro’p eourte et une destinée § trop incertaine pour aimçr passionnément avec sécurité , et mille jdécs douloureuses,' mille craintes vives naissent et s’accroissent avec- la puissance des attachements. . ‘

-. Tout semble devoir concourir à lier Oswald et Corinne,. La peinture des' commencements de leur, amopr est ravissante, et Je développement de leur .caractère est rempli de talent. ; • L’ auteur vii’a pas voulu faire moins, aimerqu’adhérer Coripne.. C’est une femme qui a dans sa bonté,' dans sa tendresse, dans sa géné-

MP

iè-.

«Jft

fosité, toute l'étendue qui se trouve dans son esprit On comprend que d’immenses facqllés de souffrance et de réflexion ont concouru ensern- -ble à accroître sa pitié naturelle. Facilement ébranlée, par tout ce qui porte ün caractère de •grandeur ou dè sensibilité, et souvent; inspiré* par un génie qui semble la ; maîtriser, alors clic s’élève au -dessus de tout ce qui est terrestre ; et, soit que son talent s'emploie à clianter les héros, soit qu’il porte aux cœurs affligés des biepfâîts/ ■elle est . toujours également grande , également digne d’amour et d’enthousiasme.

• Le Caractère «TOswald est en général bien tracé. Tout est arrangé , tout est calculé pourle Taire comprendre et excuser* Il-.y a une grande habileté dans le choix et le détail des nuances, cpii sont dans sa naturel; Il existe entre Corinne et lui une sympathie et une diversité qui entretiennent et excitent leur passion. On s’explique cotnbien la dignité d’Oswâld, sa sensibilité, sa réserve ,, ses chagrins , l’élégançe et l’attrait de ’ sa personne , ort£ pu subjuguer Vîmagination

'tC

/ ; jr

’ 'sîitjllfc-d by Gôogk

de Corinne ;el-Pinquiçtudebien motivéequ’elle conçoit de sasévérité, et la tendre pitié qu’elle ressent pour ses peines, et la bienfaisante influence qu’elle exerce Sur lui , indiquent d'avance que ce sera elle qui aimera le glus tendrement, le plus long-temps < l’étre qui console

est attaché par de plus forts liens que celui

qui , déjà découragé par le malheur, reçoit les* , soins et le bonheur fragile qui les suit.

Elle offre à lord Nelvil de lui montrer Rome .

Ici l’ouvrage atteint à une grande hauteur. Corinne- faisant Voir les monuments de l’anfiquité à Oswald a quelque chose d’imposant et de solennel. C’est le génie expliquant le génie , marchant de pair avec le sujet auquel il s’élève, et célébrant avec ün digne langage l’histoire dés homm es y l’influence des teipps, et la grandeur, et la vanité de tput ce qui est périssable.

Il y a beaucoup d’élévation et de mélancolie dans ses pensées à Paspect des ruines qui sedles

ont survécu auç nations. ,C!est avec. un profond ' * . V

•respect gu’elle parle des beaux temps de la ré-

publique romaine', et qu’elle désigne les l'ai b les vestiges de ces époques reculées. Une grandeur succéda à une autre ; mais on sent quen contemplant les monuments admirables des siècles qui ont suivi la dégradation romaine, Corinne veut se.garder d’éprouver pour lesTmerveilleux buvrages de l’empire l’enthousiasme qu’elledoit à la république, et de sentir ainsi pour ce qui vient de la main des hommes ce qu’elle' ne doit qu’aux vertus qui partent de l’âme.

Rome moderne, Rome artiste , Rome encore l'école des hommes en quelque chose, Rome vouée à -un autre culte, créatrice de nouveaux temples, mêlant les beautés de son existence présente à scs souvenirs y est jugée par Corinne ayec les mêmes lumières et le même bonheur.

Quittant la description des monuments pour étudier le caractère moral des Italiens y une lettre d’Osvvald., qui les condamne avec sa sévérité anglaise, et la réponse de Corinne; qui les,justifie avec sa supériorité d’âme et -d’esprit, contiennent, l ? une beaucoup de mépris, l’autre

74 LETTRES' SUR LpS ’ (JÜVRJtè'ÉS

une admiration pleine de pitié. Il y. a un grand

talent à avoir ainsi exposé les idées d’un homme

dont la raisôn est souvent trop rigide pour être

.droite , et à avoir fait , en. réponse , expliquer

par Corinne elle-mcme le çara£tcre d’unpeù-

ple qil’on -ne périt comprendre et ; apprécier • • * ; * a

fout-à-fait qu’avec de rirrtdgination.» >

Dans des conversations fortes et élégantes',

Corinne juge de la littérature italienne et des

grands hommes qu’elle a produits. Les peuplés

du nord, qui concentrent leurs émotions au

fond de leur ccfcur, et sont portés naturellement à la méditation, ont sondé les jyofon- «leurs du sentiment et de la mélancolie; lespeuples du midi, cédant à l’influence d’une na-

turc riante et pàréé, mettent,- pour ainsi dire.-, leurs émôtitinS au grand jour, et peignent avec • enchantement et vivacité les merveilles- qu’ils ont sous les yeux; ils ont souvent plus d’imagiuation que dèvérifc , mais l’harmonie , la magic de leur langage éblouit, et trompe sur le niérite-réel qui leur manque quelquefois. 4 . ; v'k‘V Y ' •

ï>fe MADAME' 6 e STAËL.

Sur cette ter*e de l’imagination ce tut un

poète qui voulut ramener la sévérité^Le noble Alfieri, sérieux comme le Dante, rêvant 4a' liberté, indigné de la situation de sa patrie, lit entendre . des accents mâles; mais il exagéra pour ainsi dire la force , 'Croyant devoir Se môntrer d’autant. 'plus austère qu’il s'e sentait le seul à l’êtrè. •' : • ’

La présence d’Osuald rend Corinne plus éloquente, plus animée ; on sent que sttfi amant

’ • ' . ■Ça'..'

lui donriè toute la félicité dont elle estcapable*

parcequ’il met en action tous scs moyens de bonheur, et lui révèle les impienses jouissances du sentiment , qu’elle ne connaissait pas encore dans toute leur étendue. Il ne change pas son caractère et sçs gofifs, mais il fait prendre* à tout .ce (qui l’occupe un intérêt jusqu’alors ignoré ; il agrandit pour elle la glhirc et les

^4 ji ' • '6 . . • tV * ' *•*' ' " ’

succès : et Oswald , qui s’incfüiète des besoins de triomphe qu’il croit à Corinne , a raison dans ce sens, que', s’il se croit pl-cféré à tout: pari Corinne, il; sent qnMI' ne. lui tient, pas lieu d*> .

Rplld by Cooj le

76 LETTRES' «OU LES .OÙvR’ÂOES.

tout. Un grand sentiment pour une personne qui a de d’imagination répand sur -toutes scs . impressions comme ùrte vie nouvelle ; il les dq- • mine , mais il n’éteint pas tout pour régner

* Gssvald reçoit dé la tendresse de Corinne le calme' et l’enivrement qui peuvent le ràtfacher à la vie; néanmoins le mystère qui enveloppe l’existence de Corinne réveille par l’inquiétude ses tourments habituels. Elle s'afflige à sûn tour de. sa peine , et éprouve l’efXroi dè le voir S’éloigner. Cet .excès de troublé et • d’amour entretient l’intérêt du roman, et de

nouvelles beautés doivent vous conduire jusqu’au moment qù Corinne fera enfin pari à toéd Nelvil de l’histoire de sa vie. • •

, En visitant avec lui les- chefs-d’œuvre des

arts, elle est portée à examiner l’influenee des institutions , de la 'liberté, Sur les talents et l’imagination. C’est une grapde pensée qu’elle cherche dans les jctéations de l’art; c’est fârtie quelle veut voir dans la noblesse et l’harmonie

DE MADAME Dp STAEE. , • ']’]

des traits. Le beau dans les arts Ja ramène toujours au beau moral, parccqu’elle est encore plus penseur qu!artisj,c. .

Une fetc'-populairc , le détail des cére'monics de la semaine sainte , présentent le peuple

romain sous un nouvel aspect, et font con-

naître la distinction de ce peuple fait pour la pqésièetlesarts, la vivacité de son imagination, dont la puissance est telle ; que c’est bien moins les choses qui agissent sur lui que les itlées.qu’il s’-en fait ; enfin, la religion pleine de tolérance , née de cette imagination qui , embellissant et

agrandissant tout , peut être mobile sans produire l’inconstance.

Corinne, à la manière des femmes d’Italie,

mêle la dévotion à l’amour; elle se retire durant la semaine sainte dans un couvent. Oswald, profondément attristé de son absence , va parcourir des couvents d’hommes. L’aspect de cette vie stable et. solitaire ynpose. C’Cst peut-être pareeque l’imagination de madame de Staël, deyenant ici italienne en quelque point, prête,

j8 •LETT^J'S ;SUR LES OUVRAGES

sans le vouloir , sa propre puissance aux habitants de ces tristes communautés. De là l’étonnement qu’elle éprouve à leur voir supporter L’existence. .y*. . • V^;- V..-: ■-

.La supériorité oublie quélqpefbis.qtfellè fait

exception dans la vie . - * de là la difficulté qu’elle

trouve à juger lès hommes , difficiles à con-

4 ir; ‘ .1 ' ' ’ , v :

naître si elle veut les croirede sa trempe, mpis

dc>nt elle, aurait bientôt fait justice si elle sortgeait qu'elle seule •diffère de tous, et que cq qui ést général q’e^t la*niédiocrité. ; . • .

Les cérémonies de la semaine sainte don-*, rient moins à rêver. La manière dont elles sont célébrées, l’indifférence des. prêtres, leur agilité, leur exactitude , qui ont fait de leurs au.gustes devoirs un métier habituel , nuisent à la grandeur de l’ensemble , et font regretter que, dans des cérémonies consacrées par la foi, la

foi seule sernbdè étrangère. . ... - “ •

La Célébration du vépdredi saint ranime l’attendrissement éteint de lord Nelvil; et une conversation -av«c Corinne , -qu’il retrouve à

JJJE MADAME 1 >K .'S'ÇAiX. 79'

'L’église , expose la différence de leurs opinions

religieuses.

La religion d’Oswald , ayant eu à combattre par l'austérité, un culte établi, est sérieuse et *' rigide. Celle d’Italie , pelle de Corinne ,• s’est pour ainsi dire appropriée à la nation; elle est tolérante , vive , tendre , mais sujette à des égarements qu’Qswald signale avec toute la jus-, lessc et la sévérité protestantes. ». . . *

Corinne considère la religion comme la réu-

nion de tous les sentiments d’amour, d’indul-

gence et de pitié. C’est un besoin de son cœur

lorsqûül aspire à quelque chose de plus que

les affections humaines ; c’est tout ce que la raison ne saurait expliquer, ce que l’enthousiasme ^eul inspire et ce; que lui seul nourrit. Cette pompe, ces églises . consacrées à Dieu, cette magnificence qui n’a point une, utilité immédiate , un but terrestre , lui paraissent nobles autant que nécessaires pour entretenir l’exalunion. ; . ■ . .. ... ./ •

# Oswald Veut ^trouver dans la -religion, un

80 LETTRES Slflf LES OUVRAGES

frein pour les passiopsay tant qu’on Sentiment. La vertu exigé deS’ sacrifices ; -ainsi, l’on doit' chercher les moyens de combattre plutôt- que 'de jouir. Il yoit la divinité dans la raispn cdmme da«6 F enthousiasme, .et une simplicité imposante l’aspect dé la nature , agissent plus sur son esprit que toute la Splendeur du culte romain. \ ■ '

Corinne,- dans son en traînement plein d’éloquence, juge d’après, son cœur ; ce qu’elle dit n’est applicable qnàux individus.. Osvvald est plus dans la vie réelle , et 'ses principes sont

applicables aux nations. \ . ; ••

Cependant Oswald, toujours plus tourmenté , veut s’éloigner, et. parle d’aller voir Naples ; Corinne lui propose de le suivre , et.il faut tout cetamour, et l’amour de Corinne, pour justifier un tel ‘oubli de réserve et un abandon si complet ’4,ê soi-même, ■ <.••

. Le meme talent qui se trouve dans les deàcriptions de Rome se trouve dans celle des autres villes ou contrées de l’Italie. En appro-

chant de Naples, qui est proprement le midi de l’Italie, on trouve une peinture plus vive et plus poétique des beautés et des richesses du climat. Ici madame de Staël, qui a célébré tout ce qye le temps et les hommes avaient' fait et détruit, célèbre la nature, qui est impérissable , et qui vôit passer sans s’altérer et le temps fet les hommes. ...• .• «.<'»

Après-avoir parcouru Naples, ville si tumultueuse, si passionnée, où de généreuses institutions trouveraient une population si prompte à, s’ennoblir et à s’éclairer ; après avoir vu les antiquités qu’elle renferme , et le Vésuve, qui fait sa gloire , Corinne , instruite de l’histoire d’Oswald , et voulant retarder de huit jours le moment cle lui apprendre la sienne, donpe une fête dans ïe plus beau lieu de la belle campàgne de Naples. C’est sur le cap Misène. Là s’unit

aux sublimités de la nature la grandeur des • * ' " . .

souvenirs. Corinne, remplie d’une tristesse que

chaque instant rend plus sombre, s’éloigne

po.ur chercher la solitude ; rappelée bientôt'.

Page 1