LETTRES 'SU® LES OUVRAGEE
posent de différents devoirs.; assigner les mêmes à chacun'; c’est rendre la plupart des êtres inutiles et malheureux. Tel homme se fût distingué par de grandsscrvices dans une carrière forte et laborieuse, qui est devenu indolent ou coupable dans l’oisiveté. Corinne se trouve inutile dans la petite ville qu’elle habite; n’étant point destinée aux soins ordinaireis de là vie, elle perd ses jours dans la souffrance,, et le spectacle dé'
sa triste inoccupation peut être dangereux pour' des gens qui ne: sauraient Se l’expliquer. Nee pour les plus nobles jouissances de l’âme, et de la pensée, faite pour embellir la vie des autres, elle est comme un don du Ciel à la terre; et il
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y a quelque chose de très sage, et par consé-
quent de très moral, à se. mettre en position d’être utile selon ses moyens. Il faut’ vaincre la nature quand le devoir TordOnné,, mais; non : pas quand lâ nature elle -même prescrit le devoir; .v:<v ' : "'X / ' ■
; Oswald ne juge pas ainsi, et sa sévérité vient' r enCoréumihe à Sa raison . Il est troublé des goù ts.
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de Corinne et de l'opinion que son pète avait
cqhçue d’élle. . .. . ,>• , ,-i
- De ce inonient les couleurs changent ; elles
se rembrunissent, et doivent devenir toujours
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jilus sombres. La félicité de Corinne est dé- '
truite; ses rappqrts avec Oswald rie sont plus
les . mêmes; et si l’on veut un moment hien
comprendre sa situation, on sentira combien
en effet elle est pénible et désolante.
. .• * - * * Retournés à Rorae ensemble, et forcée de
quilter-cette ville à cause d’une maladie contagieuse, Corinne» durant, la nuit, parcourant seule les monuments, adresse à Rome desadieux solennels et pleins d’une éloquente sensibilité.
; .,11s se rendent à Venise, chez cette république fameuse, où les nobles a étaient réservé. , lés hantés vertus et les importantes fonctions, où, s'environnant de lâ. terreur et du mystère, ils condacanaient le peuple à d’étérnels plaisirs, C'est au milieu des. amusements ,de .Venise, c’est lorsque l’excès de l’arqour l'emportait sur rinqtjiétiide, que Corinne apprend qu’Oswald ,
88 LETTRES SÛR LES OOVîUCES •
va la quitter et lui fait ses adieux. Et quels
adieux î Jamais , sans doute , le désespoir et la passion s’inspirèrent un langage plus élo-
qüent! Quelle touchante, pitié pour la douleur d’Oswald 1 quelle crainte vraie des nouvelles
impressions qu’il va recevoir ! - r -•
■Jba plus belle de ces impressions redoutées
est celle que l’aspect de l’Angleterre produit sur
lord Nelvîl. L’ordre et la prospérité de Cette * , t ' * contrée de la morale effacent de son esprit les
souvenirs poétiques et brillants de l’Italie avilie. .
On comprend de même l’impression que
-Lucile fait sur QsWald. La modestie , la candeur, la beauté parfaite dç cette, jeune et in-
riocente fille, sont peintes avec des couleurs si
fraîches et si délicates, avec tant de grâce et de charme, que le lecteur devient complice d’Oswald, et oublie un moment tout" le génie de Corinne pour n’aimèr que la timidité rà*vissaiile dé, sa sœur. ‘Tout s'embellit dans cès lieux que l’histoire dé Corinpe avait montrés, si tristes-.^'.. ..y.:
• i D£ afADAME f>E ST AFL. 89 ‘
Mais est-jl natnrel que lordNelvil, un moment charmé, par Lucile, oublie si facilement Corinne, qu’il la soupçonne dç l’oublier? est-il naturel que la volonté de son père mort ait tant de puissance ,'\el se. peut-il que^ dans les circonstances où-sq; trouve Oswald, et avec 1 un cœdr passionné, son amour filial et. son amour pour Corinne aient «rie égale„influence, et que celui qui domine ne remporte pas sur l’autre?
< Ici les sentiments, les situations, les évé-
ncments , sont forcés; mais la 'grande pensée du roman est soutenue, et l’on peut ,sç prêter à.cp qui rentre dans le plan général. , ' • .
Le départ, de Corinne pour I Eeosse est l’effet d’une imagination troublée , qui a •besoin d]un acte 1 quelconque pour ne pas s’altérer tout-àfait. Il y a des beautés d’une grande portée dan^ les détails de son affreuse position ■„ mais cette position devient peut-être trop déplorable, et l’on .éprouve un sentiment moins pénible à contempler Cette noble et généreuse Corinne lorsqu’elle est venue s’établir à Florence., Son
go LETTRES SUR. LES OUVRAGES
abattement, sa profonde tristesse, sa vie isolée* . sa santé qui s’altère , ces vains et douloureux efforts pour réveiller un enthousiasme qui n’est plus que de la douleur, la différence frappante ,dé cette Corinne à celle de Rome, tout inspire pour elle l’intérêt le plus tendre et le plus puissant. Cé n’est plus alors un roman qu’on' lit , .
c’est une histoire; la fiction prend le caractère
de la réalité ;■ Corinne n’est plus un être imagi-
nairc, c est une amie qu on aime., qu on respecte, dônt les peines vous occupent ,, vous tourmentent, et à laquelle oii voudrait vouer
ses spins et sa vie. Ici l’âme et le talent de l’au-
leur ont imprimé .leur plus sublime caractère; La description de l’Italie, qui se soutient du-
rant tout l’ouvrage , présente aux regards les
travaux de la Toscane;, lès souvenirs des beaux
temps du moyen âge y ont remplacé ceux'de
l’antiquité.
Upc dcS plus heureuses idées du roman c’est * « * * • < < • > •
le retour en Italie', durant l’hiver, de lord TSet-
vil^ accompagné de Lucile. L’Italie vqc alors
, UE MADAME DE Sf *fïL.* ' • QÎ'.
e§t aussi différente de , l’Italie vue avec. ,Corinnc, que celle-ci l’est devenue d’elle-même. • Ce n’est plus qu’un pays glacé, triste, sombre , 3 couvert dé neige, dé brouillards, ou inonde de pluies abondantes, et rte faisant ressentir que F âpreté du froid .et la tristesse d’un ciel obscur.’ Enfin Oswald arrive à Èlorence, dans la ville
où est Corinne. Qu’il £st beau ce dernier livre ! . Quelles lettres que celles d’Oswaîd et de Cô-
rinne ! Quelle admirable confiance d’Oswald , disant : » Tout ce qu’il faut expliquer me condamne ;mais devioez-moi, entendez-moicommc vous m’entendiez! à Et combien la réponse de
Corinne est plus admirable encore! Quelle déchirante éxpression de la plus immense douleur unie à la plus' sublime bonté, de la plus vive tendresse aux plus., déplorables regrets ! que de grandeur et quelle touçhante simplicité! Le détail des visites de Juliette à Corinne et •
de l’entrevue des deux soeurs est plein de tris- , tesse et de charmé. ; '• ">•*■' : ’ -i ' ‘
Il y a beaucoup de douceur dans- le dernier
ÿ2' LETTRES SUR LES OUVRAGES
chant de Corinne , mais ce qui porte au coçor le plus de trouble et d’émotion, c’est le récit de sa mort, et les douloureuses paroles qù’elle adresse au seul ami qui la soigne encore. 1 •
' En finissant ce roman c’est une noble auiic
qu’on pleure, et l’âme reste long-temps affectée des profondes impressions qu’elle a reçues.
Passoris aux défauts de cet ouvrage immortel. Nous les signalerons d’unfr main qui sera courageuse pour.être impartiale. On rencontre
dans Corinne des choses qui manquent de na- * 1 » * , ^ turel; et la vérité;, cet apânage de la fpree et
du talent, se trouve quelquefois blessée. Il y a des situations qui ne sont point de l’imagination, et qui ne produisent -qu’un effet désa r gréable. Ce.tte scène de Corinne et de sa sœur au tombeau de leur père , quoique remplie de choses. touchantes , est hors de toute vraisemblance? v ' . - n? .? v -
,* .Corinne, si simplè et.si bonne* prête' quelquefois au ridicule, Sa mise est trop souvent déçrite,' et trop pitivresipié. Elit., danse , et sa danse
DE M'ADAPTE PE STAËL. g3
et sa pantomime , quelque décentes, qu’elles soient, ne sont point dans la dignité d’une femme qui s’élève aux plus hautes méditations de la pensée* Ce qui tient en elle au caractère d’une Italienne, sa superstition , quel-
ques expréssiôds du midi , ont peu dé naturel et ne semblent pas être en harmonie avec, le reste. .Quand on se peint soi-même dans ses
écrits-, il faut se peindre tel qu’on est ; autrement ce qu’on ajoute à son caractère est faiblement tracé, et le lecteur distingué à la pré-'’
mière vue ce qui a été senti de ce qui a été
. : vw.-'l,’-' '
imaginer • • •
Enfin , dans' les discours les meilleurs de Corinne, on "rencontre quelquefois des mots qui semblent plutôt cherchés que commandés par le sentiment de l’âme ; et lorsqu’elle parle sur ' la grandeur romaine, ou lorsqu’elle improvise, on rencontre encore des phrases-, des passages, qui sont un assemblage de mots sans base , et qqi' t sont là, non, point pour exprimer une pensée sçhtie, mais pour satisfaire à ce qu’on Créait
un besoin de dire sur chaque sujet quelque
chose de remarquable. •
, Mais ces passages sont si rares que nous n’en
parlons que pour tout dire. Analyser les défauts d’un livre, c’est apprendre à mieux l’apprécier, c’est pour ainsi dire iiicttre de la netteté dans son admiration. Quand on ne s’est pas rendu compte d’un ouvrage, il arrive quelquefois que les choses qui ont déplu empêchent de se livrer à tout l’enchantement que méritent d’autres choses fort bellès; on reste dans une ' défiance confuse de ses impressions :.mais si
' vous éclairez votre esprit , faisant la juste part
• de louange et de blâme , vous admirerez fran-
1 chement cé qui est admirable.-, . ; -J! •# ,
C’est la seule manière dfc se bien fendre rai-
son du talent d’uja auteur,; et d’acquérir des leçons pour soi si l’on veut entrer dans cette
* 'routé difficile;. ' - •'
\ /C’est aussi là un- honneur qu’on ne rend qu’aux écrits immortel®. II faut, dans les livres
comme dans les hommes, un mérite reçonnü '
DÉ MADAME DE STAËL. g5
p ouï' en rechercher tes défauts. La médiocrité
ne s’analyse point ; elle nè se prend e£ ne Se
peut supporter que dans son ensemble. ,
Disons donc , sans trembler , que l’histoire d’Oswald est trop au-dessous du reste de l’ouvrage. Disons que le caractère de lady. Edger 1 mond , tracé de main de maître dans l’histoire de Corinne, n’est plus soutenu avec- la même vérité dans . la suite du roman ; cette froide Anglaise devient tout-à-coup une femme pas- • sionnée.ét contenue ; il semble que madame de Staël soit entraînée par sa propre sensibilité
à fen donner un peu à lady Edgermond’. Ce changement est d’autantplus condamnable qu’il n’était pas nécessaire. * - V . ’
Quant ail plan général du roman , il est hie«v ordonné : l’action est simple , tes événements ne sont point improbables ; tout a pu arriver
ainsi qu’il est décrit. ‘ .■
Si l’on osait démander où- est la morale de ' Corinne , nous dirions qu’elle est répandue dans tout l’ouvrage. 11 n’a point , pour ainsi •
gÔ LETTRES SUR LES OU VI! AG ES
dire , un but moral ; car les malheurs de Co-
rinne ne prouvent pas qu’elle aurait dû rester eh Écosse, où elle serait sûrement mor,tè d’ennui ; ils ne prouvent pas qu’elle devait vaincre sa passion, puisque l’auteur dit' que c’était une chose impossible. Les malheurs dont cet ouvrage est l’histoire étaient dans l’ordre des ■\ » ,
choses; le caractère des deux amants en est là principale Cause, et mille événements malheureux y ont contribué. On 'pourrait dire qu’ils doivent apprendre à ne pas ^s’attacher à un homme avant d’être sûre qu’il pourra vous payer de retour ; mais quelle est l’affection qui a jamais été payée d’un égal retour? Comment savoir d’avance ce ' qu’on obtiendra , et comment commander la prévoyance à la passion ’ * ' . * 1 »
qui se plaît dans lés sacrifices ? D’ailleurs lord
Nelvil était malheureux, et Corinne, qui je consolait, n’eût été qu’une personne égoïste si le sentiment de sa tranquillité personnelle l’eût arrêtée dans scs bienfaits. '■ > • '
£et ouvragé fait voir la distance que les fa-
DJ- MADAME '■ Dt iWASL. f ; ' : -ÿ] '
• *' . y* ** .* V ;vf- — •* . . ^ • / % : :
culté^4cs hommes établissent entre eux; la puis-
" ** - ' *1 * • *r j . **• , ». ^ • J," - ,»* .. * «fcjj !* . * -
-sàncc de la destinée, qui n’est que la puissance
de ces facultés mêmes; enfin, lorsque c’est
dans Famé que la supériorité prend sa source,
cet entraînement des passions qui fait agir en
dépit de la raison, cette vaine sagacité d’un
esprit étendu qui, tout en éclairant aussi bien
que l’expérience, ri’cn peut avoir l’effet, parce-
qu’elle trouve à combàtire des passions trop
neuves, trop vives , que le temps et la douleur • - i ■»>» r .. , • .
ne peuvent mieux instruire , mais qu’ils sau-
ront affaiblir et décourager. .. v';- ^ ... ,ÿ- V • Oui, sans doute, mille souffrances peuvent
ÏL-jisi-' : Vi <i
naître de cette hauteur qui tient ^ la puissance de l’àme. y- ■ ^
Quand c’est l’esprit seul <fbi est extraordinaire , on peut toujours être satisfait. La carrière de la pensée est infinie et s’agrandit devant l’intelligence. Quelles que soient l’importance et la profondeur des aperçus, on n’arrivera jamais aux limites dp la réflexion ; et l’or- ‘ - > 4 -• ’ im '[ù v'-j
dre d’idées permis à l’homme , quelque borné