DES VOLCANS
pas plus juger d'un courant de laves par les surfaces qu'il présente à l'air, que d'un métal en fusion par les scories qui le recouvrent.
Un dégagement très-lent et paisible de vapeurs peu abondantes, mais corrosives et qui dégagent beaucoup de soufre, succède ordinairement aux éruptions de laves.
Des vapeurs bien plus intenses sont celles qui résultent de la trituration des laves, qui, réduites en poussière très -fine par le choc qu'elles éprouvent en l'air, forment ce qu'on appelle les cendres volcaniques. Ces cendres couvrent l'horizon d'un voile si épais, que , Jans tout l'espace au-dessus duquel elles se trouvent, on ne peut marcher qu'à l'aide d'une lumière. Les vents transportent les cendres volcaniques aux distances les plus éloignées, et souvent avec la plus grande rapidité. On ne s'en étonnera pas, si on fait attention que la vitesse du vent peut aller jusqu'à i3a pieds par seconde, ce qui ferait 29 lieues par heure, et 700 lieues par 24 heures, s'il soufflait pendant tout ce temps dans une même direction et avec la même violence.
On voit quelquefois sortir de la montagne , pendant l'éruption, une grande quantité d'eau
boueuse; mais , comme on l'imagine facilement, ce n'est pas une raison pour croire comme plusieurs naturalistes à de véritables éruptions boueuses. Cette circonstance s'explique aisément, quand on sait que les cavités des montagnes volcaniques renferment souvent de vastes amas d'eau : si donc ces cavités viennent à être trouées , les eaux s'échapperont, entraînant avec elles les terres dont elles sont chargées , et quelquefois les poissons qui s'v nourrissaient. M. de Humboldt a observé ce phénomène, et il a décrit les poissons rejetés des flancs de la montagne.
Un autre phénomène pourrait plus facilement induire en erreur, en simulant des éruptions aqueuses. Il arrive quelquefois , quand les éruptions ont lieu dans un instant où l'atmosphère est très -chargée d'humidité, que l'air brûlant qui sort du cratère dissout cette humidité et la refoule dans les régions supérieures; alors l'eau se condense, pour retomber en torrens qui entraînent à de grandes distances la terre de la montagne, les pierres, etc.; et comme le cratère est enveloppé dans l'obscurité, on se persuade facilement que ces torrens sont rejetés par son ouverture.
DES VOLCAKS. 8()
k II n'est pas rare de voir des éruptions sans . laves; lorsque cela arrive, (a montagne volcanique éprouve presque toujours un bouleversement complet et un abaissement sensible de son sommet. Dans les Andes, des montagnes ont perdu jusqu'à la cinquième ou sixième partie de leur hauteur ; mais, dans ce cas, la base gagnait ce que le sommet perdait.
De même qu'il y a des tremblemens de terre sous-marins, il,y a aussi des volcans sous-marins. On en connaît dans l'Archipel grec, près de l'Islande, etc.; leur existence est incontestable , et leurs éruptions sont accompagnées des mêmes tremblemens de terre, des mêmes dégagemens de vapeurs que celles qui ont lieu 6ur le^ continent; ils sont du reste assez peu connus, à cause de la difficulté de les observer. ' Une chose importante à remarquer, c'est que tous les volcans connus jusqu'ici sont assis directement sur le sol primitif; il n'y a aucune exception à cet égard , ni pour les anciens , ni pour ceux qui sont encore brûlans : le sol de transport et de sédiment, quand on le rencontre dans les montagnes volcaniques, est toujours placé au-dessus des couches de • laves, de sorte qu'on ne peut se dissimuler
go LETTRE IV. DES VOLCANS.
qu'il a été le résultat d'un ordre de choses subséquent à la première éruption.
Je terminerai ici, madame, ce que j'avais à vous dire sur les volcans: mais, pour vous donner une idée plus exacte du tableau que peut présenter une éruption, je vais faire transcrire, pour Vous l'envoyer, la relation d'une éruption volcanique de l'Etna en 1669 ; j'y joindrai la relation fort courte de l'observation d'une île nouvelle , sortie de la mer près de Tercère, en 1720, à la suite d'une éruption sous-marine (1).
(1) Voyez les notes V, VT et VIF.
DE Ii'sCORCB MIKKRALE DU GLOBE.
Tout concourt, comme vous avez pu le voir , madame , à nous faire considérer la masse interne comme un énorme amas de matières métalliques fondues par la chaleur; cependant, quelque concluantes que me paraissent les considérations que j'ai eu l'honneur de vous présenter , nous serons toujours forcés de reconnaître que nous n'avons sur ce sujet que des conjectures, et jamais sans doute nous ne connaîtrons, par l'observation directe, ce que le raisonnement nous porte à admettre sur ce point. Il n'en est pas ainsi relativement à la croûte minérale , cette partie qu'on doit considérer comme la coque qui enveloppe la terre. De celle-ci nous connaissons au moins, par une observation directe et assez facile, sa
partie la plus superficielle, jusqu'à i5 ou 1800 toises. Si on ne pouvait aller au-delà, ce serait
bien peu de chose sans doute en comparaison de l'épaisseur totale du sphéroïde , ou même seulement de lecorce minérale, qui s'étend incomparablement plus loin; mais les révolutions éprouvées sur le globe fournissent aux géologues des moyens beaucoup plus étendus d'exploration.
Il est bien facile en effet de se convaincre que les montagnes dites primitives, c'est-à-dire les plus anciennes et les plus élevées , ne sont point formées par une accumulation plus considérable des dernières couches , mais par un redressement de toutes les couches que leur élévation comporte, de sorte que la connaissance de la composition d'une montagne, élevée de 4,ooo toises, je suppose, au-dessus du niveau de la mer, est équivalente à celle qu'on acquerrait en examinant, au moyen de fouilles artificielles, les différentes couches dont le terrain est formé jusqu'à la profondeur de 4,000 toises. *
Un autre moyen d'exploration commode est fourni aux géologues par lestremblemens de terre , leurs secousses violentes ayant souvent renversé et jeté, dans une position presque horizontale , des masses immenses du sol, elles
DE L EC OR CE MINERALE DU GLOBE. q3
ont rendu superficielles des couches que leur profondeur naturelle aurait sans doute longtemps dérobées à nos recherches. C'est par ces moyens que les géologues peuvent se flatter d'avoir acquis une connaissance assez satisfaisante du sol, jusqu'à plusieurs lieues de profondeur. Les volcans, enfin, fournissent encore un dernier moyen , bien accessoire à la vérité, en ramenant de l'intérieur du sol quelques matières qui n'ont éprouvé aucune espèce d'altération.
On distingue dans l'écorce minérale deux parties: i° le sol primordial , qu'on suppose avoir recouvert de toute ancienneté le sphéroïde; *° le sol de transport et de sédiment, qui, plus superficiel que le premier, l'enveloppe dans toute son étendue. On l'a nommé ainsi parce qu'il est principalement formé des matières transportées par les eaux ou déposées par elles. Nous voyons encore les parties les plus récentes de ce sol se former sous nos yeux au-dessus des plus anciennes, par la décomposition ou l'éboulement des montagnes, par l'action des fleuves, qui déposent les matières terreuses qu'ils tiennent en suspension , par les éruptions volcaniques , etc. *
L'écorce minérale ne porte point les caractères d'une masse formée d'un seul jet ; elle est, au contraire, composée d'un nombre trèsconsidérable de couches, qui sont évidemment le résultat d'opérations successives. Ces couchr s diffèrent entre elles sous le rapport de leur épaisseur, de leur composition, et des produits qu'elles renferment. Il me suffira, pour donner une idée de leur nombre , de dire que celles dont l'épaisseur passe dix mètres sont dites très- puissantes, et que leur en* semble compose pourtant toute la profondeur de l'écorce minérale, qui s'étend jusqu'à plusieurs lieues.
Les couches du sol primordial diffèrent de celles dont se compose le sol de transport et de sédiment, non -seulement par leur contexture presque toujours plus dense, et par leur épaisseur plus considérable, mais aussi par leur situation. En général, elles conservent mieux la situation horizontale, elles restent parallèles entre elles dans une plus grande étendue; enfin , on les voit moins souvent que celles du sol de sédiment diminuer progressivement d'épaisseur, et disparaître même toutà-fait dans certains lieux. Les couches du sol J
DE l'ÉCORCE MINÉRALE DU GLOBE. gS
primordial sont, en général, composées de matières plus dures que celles du terrain de transport et de sédiment, et c'est à elles que conviendrait particulièrement le nom de roche, pris dans l'acception qu'on lui donne ordinairement; car, en général, on ne désigne par ce nom que les substances minérales d'une contexture dure et pesante. Il n'en est pas ainsi dans les ouvrages de géologie : on y distingue par le nom géuérique de roche la matière d'une couche, quelle que soit sa nature, fût-elle d'argile ou de sable.
C'est une question qui n'est pas encore résolue pour les géologues, que celle de savoir quel a été le mode de formation des couches du sol primitif. Les uns le regardent comme le résultat de la cristallisation des parties les plus superficielles du sphéroïde lorsqu'il commença à se refroidir; et on désigne ceux qui ont cette opinion sous le nom de vulcanistes ou plutonistes. Les autres, au contraire, les regardent comme des précipités formés dans des mers qui en tenaient en dissolution les principes constituans.
Relativement aux couches du sol de transport, il n'y a qu'une opinion , et tout le monde
gf) LETTRE V.
s'accorde à les regarder comme formées par les eaux.
On se tromperait beaucoup si on considérait les différentes parties qui composent le globe comme dans un état permanent de repos et de tranquillité. Si les couches dont se compose la croûte minérale ne sont pas incessamment agitées comme les parties liquides et gazeuses qui sont à sa surface (la mer et l'air), elles sont pourtant presque continuellement modifiées, déplacées, usées, par les compositions et décompositions, par l'agitation qu'y causent les sources situées à des profondeurs très-grandes, et surtout par les tremblemens de terre. Il n'y a aucune partie de l'écorce minérale qui n*ait été ainsi plus ou moins forte^ ment agitée à plusieurs reprises : ce sont tous ces mouvemens qui ont causé les modifications dont nous avons parlé. Si on pénétrait plus avant dans l'intérieur du globe , et qu'on arrivât daps la masse interne, tout porte à croire qu'on la verrait agitée de mouvemens plus fréquens et plus violens encore (i). Ces mouvemens
(i) On a trouve même dans la considération de ces mouvemens la matière d'une forte objection contre l'hypothèse de la liquéfaction totale de la masse interne. ( Yovez note ï V. N
DR l'ÉcORCE MINÉRALE DU GLOBE. 97
doivent être favorisés par l'état de liquidité brûlante dans lequel elle se trouve, et par les éruptions qui ne peuvent manquer de déter- miner à la longue , dans son intérieur, des vides assez sensibles. Je ne parle pas de l'action du magnétisme , qui, dans les idées les plus probables, doit l'agiter incessamment. Ainsi tout est réellement en mouvement , tout change sur ce globe, qui nous paraîtrait au premier coup d'œil dans un état de fixité si parfaite.
Je ne donnerai point ici les noms des roches dont se composent les couches du sol primordial , jusqu'aux profondeurs auxquelles il nous est possible de pénétrer : ils ne vous présenteraient que des sons plus ou moins barbares, sans laisser aucune idée dans votre esprit. Je dois pourtant faire exception en faveur de la roche la plus importante de ce sol, du granité, que vous connaissez certainement, puisqu'on en fait un «sage si fréquent dans notre pays , où on le désigne vulgairement sous le nom de pierre de granité. Ici, à cause de sa grande dureté et de son inaltérabilité, on l'emploie pour les bornes placées devant les murs; mais on n'en fait pas usage dans les autres constructions, à cause du prix élevé auquel il revient ,
g8 LETTRE V.
et de la difficulté qu'on éprouve à le tailler. Si, en Bretagne , nous voyons presque tous les mo- •numens publics et particuliers construits avec cette pierre , c'est à cause du prix modéré auquel on peut se la procurer, et aussi parce que l'absence de pierre plus molle ne laisse pas la liberté du choix. Dans une grande partie de notre province, le terrain primordial se trouve presque à nu, ce qui doit naturellement nous porter à conclure que ces parties ont été moins que beaucoup d'autres soumises aux différentes irruptions de la mer, qui, comme nous le verrons bientôt, ont formé ailleurs la plus grande partie du sol de transport et de seaimeni.
Le granité est la plus ancienne des pierres qu'il nous soit donné de voir dans la place que lui assigna la nature; il ô'enfonce sous toutes les autres couches , et se retrouve encore dans les lieux les plus élevés, où il forme les crêtes centrales de la plupart des grandes chaînes de montagnes. Là il existe pour l'ordinaire à nu, et ce n'est que plus bas qu'on voit des couches de formation postérieure, placées successivement au-dessus de lui, dans l'ordre où la mer les a déposées plus tard. On serait tenté de re-
DE l'ÉCORCE MINERALE DU GLOBE. 99
garder le granité comme formant le noyau ou la charpente de l'écorce minérale tout entière. Voilà déjà plusieurs fois qu'il m'arrive d'attribuer au séjour de la mer sur les lieux qui maintenant forment la surface des continens les différentes couches du sol de transport et de sédiment ; vous êtes peut - être curieuse de connaître les raisons qui ont conduit à adopter cette opinion, reçue aujourd'hui sans contestation par tous les hommes dont le sentiment peut compter pour quelque chose en pareille matière : je vais faire mon possible pour satisfaire votre curiosité.
Lorsqu'on perce un pays de plaine pour en étudier la composition, on rencontre, comme je vous l'ai dit, une suite de couches horizontales placées les unes au-dessus des autres, dans une situation à peu près parallèle. Ces couches, de matières variées, renferment, pour la plupart, des débris de corps marins, des arêtes de poissons, et surtout une innombrable quantité de coquilles qui, quelquefois, composent à elles seules toute la masse du sol à une très-grande profondeur. Ces débris de corps marins sont presque toujours si parfaitement conservés, qu'il est impossible d'élever le moindre doute
IOO LETTRE V.
sur leur nature. On les retrouve dans les pier- Ves les plus dures , comme dans le sable, ou dans les terres molles; et elles sont situées à des profondeurs où certainement les hommes n'ont jamais pu aller les déposer. Voltaire, entraîné par son système suivi d'attaque contre Içs traditions religieuses, craignant sans doute qu'on ne voulût chercher dans l'existence de ces débris une confirmation du déluge universel, fit tout son possible pour persuader que les coquilles, dont on parlait déjà beaucoup de son temps, avaient été perdues autrefois, à l'époque où les pèlerinages étaient en vogue, par ces hommes qui en rapportaient de leurs voyages à la Terre-Sainte. Il serait ridicule aujourd'hui, comme vous allez le voir, de s'arrêter à réfuter une pareille opinion. Voltaire montre également son ignorance sur ces matières, quand il parle de ces amas comme s'il avait été question de petits tas semblables à ceux des écailles d'huitres qu'on jette devant les portes ; car c'est par bancs de 100 à 200 lieues qu'on les trouve. En Touraine, il existe une masse de i3o millions 680 toises cubiques de terrain presque uniquement composée . ile coquilles entières ou brisées, sans mélange 1
DE l'ÉCOHCE MIJŒ1ULE DU GLOBE. IOI
de matières étrangères. Les paysans des cantons voisins les extraient de la terre, et s'en servent pour fertiliser leurs champs. Ces coquilles sont toutes placées horizontalement, comme celles qui se trouvent maintenant dans la mer : aussi, pour tous ceux qui ont observé ce phénomène sur les lieux, il est resté évident qu'il prouve l'existence des eaux de la mer dans la Touraine, où elle a du former un golfe à une époque de beaucoup antérieure aux temps historiques les plus reculés.
Cette opinion est si évidente d'elle-m^me, et si unanimement adoptée aujourd'hui, que si je ne prenais à tâche de vous faire mention de tout ce qu'on a pu imaginer de différent f je ne vous parlerais pas de l'hypothèse qui attribue à une action désordonnée des forces créatrices de la nature la formation de ces productions marines dans le sein de la terre, fondée sur cette futile raison , que la plupart des coquilles trouvées ainsi à l'étal fossile ont , à l'extérieur, une couleur semblable à celle des pierres où elles sont renfermées. Cette opinion se trouve mentionnée dans un ouvrage imprimé en 1749. Quoique à cette époque la connaissance de ces faits fût encore bien neuve
102 LETTRE V. v
et bien rétrécie, l'auteur ne laisse rien à désirer sur la manière dont il la réfute, d'après un écrivain antérieur à lui. Comme je ne serais pas sur de m'expliquer aussi bien qu'il lé fait lui-même, je prends le parti commode de vous transcrire quelques pages de son livre.
« Comme ces coquilles sont composées de pellicules appliquées les unes sur les autres, il est naturel qu'après la mort du poisson surtout elles s'imbibent de la vase, du limon , ou du sable, où elles sont ensevelies, et qu'elles en prennent la couleur. Mais elles sont d'ailleurs distinguées à leur extérieur de la substance des pierres où elles se trouvent, par une matière vitriolique, et par un poliment qui les en sépare aisément. Si vous les laissez même tremper long-temps dans l'eau, elles se dépouilleront de leur, pétrification , et en partie de la couleur qu'elles avaient contractée; ce qui justifie parfaitement que ces coquillages, ces arêtes, ces dents de poissons, sont de vé- • ritables corps marins. , ,
« Scilla rapporte divers groupes de pétrifications très-remarquables. On voit dans les uns plusieurs de ces coquillages mêlés les uns avec les autres, et des dents de poissons entre*
DE h ECORCK MINÉRALE DO GLOBE. Iû3
lacées. Celles de la mâchoire supérieure sont distinguées de celles de l'inférieure, et celles de la mâchoire droite ont une forme différente de celles de la gauche. i
«Woodward, auteur anglais, a composé depuis un traité pour prouver que la plupart dé celles qu'on trouve dans la petite île de Malte sont des dents d'un poisson appelé chien marin. Un groupa singulier, gravé dans la dissertation de Scilla, est celui où Ton voit une mâchoire pétrifiée à laquelle trois de ces dents tiennent encore. De là l'auteur conclut que celles qu'on voit détachées de leur mâchoire, et insérées dans ces pierres, n'ont point une origine différente de celles-là : aussi y en a-t-il. encore, dans ces groupes, avec leurs racines comme sans ratines. On y voit aussi de ces dents avec leur émail, d'autres auxquelles il n'en manque qu'une partie.
« Si ces productions venaient de la pierre même, dit Scilla, la substance et la couleur de ces dents seraient égales; mais l'émail en est plus dur que l'intérieur, et la couleur en est diverse. Si elles se formaient dans la pierre , ce serait ou par accroissement ou tout à la fois; mate, en commençant du- petit pour aller
I<>4 I.BTTKE V.
au grand , la dent rencontrerait dans la dureté de la pierre un obstacle à son accroissement. Au contraire, en admettant qu'elle s'y produit dès le commencement dans toute sa grandeur, on va contre le$ règles de la nature, qui ne fait ses ouvrages que successivement.
a On voit aussi dans ces groupes plusieurs de ces dents usées : or, pourquoi le seraienlelles si elles n'avaient point servi ? Ces groupes contiennent encore divers coquillages écrasés; ce qui ne serait pas s'ils s'étaient formés dans la pierre. D'autres sont brisés en plusieurs pièces, qui se distinguent par le rapport d'une pierre à l'autre. On y voit des hérissons de mer, à côté desquels sont leurs défenses pétrifiées comme eux; et ces pierres réunies formeraient le hérisson parfait, comme les monceaux d'une porcelaine cassée, réunis ensemble, feraient la tasse ou l'assiette brisée.
« Lies pièces de ces coquilles portent d'ailleurs les marques sensibles de leur rupture; on voit qu'elles ont été brisées : au contraire, si ces débris étaient l'ouvrage de la nature , les bords en seraient unis comme le reste du coquillage; ils seraient arrondis comme le sont ceux d'un vase que la main de l'ouvrier a
DR i/ÉCOHCB MIUrÉRAUB DU GLOBE. Io5
dressé. Telles sont les extrémités d'un corps » tronqué formé dans la matière naturelle. Que la nature produise un animal sans bras ou sans pied, l'extrémité à laquelle manque ce pied ou ce bras ne sera certainement point dans le même état que si le fer en eût retranché ces parties, où si elles en avaient été séparées par quelque accident ; elle sera revêtue de peau , et unie comme le reste du corps.
« On trouve encore dans ces groupes des représentations de matrices de coquillages, les uns naissans , d'autres plus avancés. On y voit des coraux et des peaux de serpens en grand nombre. Un des plus singuliers est celui qui représente une écrevisse de mer tenant entre ses serres un coquillage déjà à moitié écrasé. Serait-ce, dit l'auteur, l'effet du pur hasard qui aurait imité si parfaitement ce qui se passe chaque jour dans la mer entre l'espèce des écrevisses et celles des coquillages qui sont la proie de celle-là. Enfin, il y a dans ces groupes une coquille où se trouve l'animal même pétrifié : preuve sans réplique qu'il y a vécu. »
Ce même Scilla,qui prouvait d'une manière si concluante l'origine marine des coquilles qu'on trouve dans l'intérieur de la terre et jus*
Io6 LETTRE V. DE i/ÉCOKCB MIN. DU GLOBE.
qu'au sommet des plus hautes montagnes, cherche à expliquer leur production , au moyen d'une hypothèse qu'il suffit d'énoncer pour en faire sentir le ridicule.
Il suppose qu'il existe des conduits au moyen desquels la mer communique avec tous les points de la terre ; que les germes des poissons , s'égarant le long de ces conduits , viennent se placer dans l'intérieur des terres , où ils se développent. Il serait, je le répète, aujourd'hui ridicule de chercher sérieusement à prouver, d'abord, que ces canaux prétendus n'existent pas; ensuite, que, quand ils existeraient, il serait impossible que les germes des poissons, après avoir voyagé jusqu'à leur extrémité, pussent filtrer à travers les montagnes, s'élever à leur sommet , et y devenir féconds après y être parvenus.
J'espère , madame, que vous resterez suffisamment convaincue, par ma dernière lettre, de l'existence des corps marins dans l'intérieur des continens, aussi-bieri vers le sommet des plus hautes montagnes, que dans les vallées les plus profondes ; et que vous aurez de plus reconnu que ces débris ont appartenu à des animaux vivant dans la mer, et qui n'ont pu être déposés où ils sont que par elle. Par conséquent, la présence de l'Océan à une époque quelconque, et pendant un temps f pl us ou moins long, sur la partie de la terre que nous habitons doit être pour vous une chose prouvée.
Mais ce séjour a-t-il été l'effet d'une crue subite des eaux , par suite de laquelle la mer, entraînant avec violence tous les produits qu'elle" renfermait dans son sein , les aurait transportés pêle-mêle dans les lieux envahis par elle ? Pour
Io8 LETTRE VI.
peu qu'on y réfléchisse, on verra bientôt qu'il n'en a pas été ainsi. *
il serait en effet impossible de concevoir, i° comment la mer eût pu entraîner ces énormes amas de coquilles, capables, comme je l'ai déjà dit, de couvrir quelquefois plusieurs centaines de lieues ; *° en admettant qu'elle les eût transportés, comment elle aurait pu les faire pénétrer à l'intérieur du sol, dans tous les lieux où nous les trouvons aujourd'hui : car il faudrait supposer qu'elle eût délayé la surface de nos continens à des profondeurs immenses ; et de plus, comme on trouve fréquemment des débris de corps marins dans l'intérieur des pierres les plus dures, on se trouverait forcé d'admettre, contre toute vraisemblance et toute possibilité , qu'elle les eût aussi liquéfiées pour déposer ces débris dans leur pâte ramollie.
Quand on passerait sur ces difficultés insurmontables, on en rencontrerait d'autres non moins grandes. Si les coquilles avaient été tumultueusement emportées par les eaux , elles devraient avoir été toutes brisées par le frottement qu'elles auraient éprouvé, soit entre elles, soit contre les rochers et la surface des continens ; on devrai t donc les rencon trer toutes
par morceaux et entassées pêle-mêle dans le plus grand désordre. Mais, au contraire, la plupart se sont conservées dans un état d'intégrité si parfaite, qu'on les retrouve encore avec leurs angles les plus aigus, leurs arêtes les plus saillantes ; et que sur plusieurs on distingue même fort bien la substance nacrée qui brille à l'intérieur.
Ajoutons qu'on trouve aussi des débris de plantes à l'état fossile, et qu'elles donnent lieu à faire une remarque semblable. En effet, le célèbre Jussieu , dans une dissertation sur ce sujet , imprimée au commencement du dix-huitième siècle (1), fait observer que, parmi ces plantes ( toutes d'ailleurs ou inconnues aujourd'hui , ou au moins étrangères au pays dans lequel on les rencontre), il y en a bien plusieurs brisées, mais qu'on n'en trouve aucune repliée sur elle-même ; on les rencontre toutes couchées à plat dans toute leur étendue, comme si on les avait collées avec la main , ce qui suppose qu'elles ont été déposées tranquillement dans
(î) Sur les herbes , coquilles de mer et autres corps qui se trouvent dans certaines pierres de Saint-Cliaumont en Lyonuais.
iro LETTKE VI.
une substance molle, qui depuis s'est durcie en les conservant dans son intérieur.
Une preuve non moins forte de la formation de nos terrains par un séjour tranquille de la mer, se tire de l'uniformité de composition des couches horizontales dans une grande étendue de terrain, et même dans des montagnes séparées actuellement par des vallées ou des bras de mer ; car, dans ces montagnes, on ne manque pas de trouver aux mêmes hauteurs des couches qui se succèdent d'une manière si semblable, qu'il est impossible de ne pas reconnaître qu'elles ont été formées en même temps dans les mêmes eaux, avant les grandes révolutions qui les ont séparées; ce qui d'ailleurs est évident, à la simple inspection de leur extérieur, par la manière dont leurs angles saillans et rentrans se correspondent.
Concluons de tout ceci , que les débris de corps marins que la mer a laissés dans nos continens sont le résultat d'un séjour tranquille qu'elle y a fait, et qu'on doit chercher ailleurs les preuves du déluge qu'attestent les traditions religieuses de tous les pays.
Le séjour de la mer a été très-long , puisqu'il a permis à des dépôts si considérables de se
- former ; bien plus , il a été assez prolongé pour que les produits organiques qu'ils renferment se soient modifiés de la manière la plus sensible, par suite du changement de température ou de composition des eaux. Les coquilles fossiles les plus anciennes ne ressemblent en rien à celles que la mer renferme aujourd'hui dans son sein ; mais peu à peu on les voit changer de nature, et les dernières, si elles n'appartiennent pas aux espèces qui vivent encore de nos jours, peuvent, au moins, être rapportées aux mêmes genres. Cette différence parait, je le répète, exiger qu'on accorde à ces premiers débris une antiquité qui les place bien loin audelà de la première époque de l'existence de la race humaine.
Au commencement du siècle dernier on n'avait encore pour expliquer la composition intérieure du globe et la formation des couches qui composent son enveloppe la plus superficielle , que les données que je viens de vous présenter; aussi ceux des auteurs dont l'imagination avait essayé de faire des théories sur ce sujet n'avaient donné que des aperçus assez vagues. Les meilleurs esprits voyaient bien que la mer avait séjourné jadis sur nos terres; mais
faute de documens suffisans , on n'avait pas été au-delà de la supposition d'une diminution graduelle des eaux de la mer , qu'on supposait avoir autrefois couvert toute la surface du globe jusqu'au sommet des plus hautes montagnes, et setre peu à peu retirée, laissant à découvert des terrains qui servaient bientôt à la propagation des animaux et des végétaux.
Des recherches qui ne datent guère que du commencement de ce siècle ont donné des idées beaucoup plus précises sur ce sujet.
C'est à une étude plus approfondie des corps fossiles que nous devons les lumières récentes acquises sur la théorie de la terre. Eux seuls, comme nous l'avons dit , nous donnent la certitude que le globe n'a pas toujours eu la même enveloppe ; eux seuls nous apprennent que les couches se sont déposées lentement dans un , liquide, et que ce liquide a changé de nature. C'est par eux aussi, comme nous allons le voir tout à l'heure, qu r on a pu reconnaître d'une manière incontestable la nature des diverses couches, et constater que si la plupart sont de formation marine , il y en a aussi de formation d'eau douce ; par eux seuls , enfin , nous allons être en état de prouver que leur mise à nu a
jitized by
eu lieu plus d'une fois , qu'elle a été oecasionée par le transport liquide des masses, et que les révolutions ont été subites (i).
La France a lé bonheur de posséder un naturaliste tel que la nature en produit rarement^ et dont la vie ne peut manquer de faire une brillante époque dans l'histoire de la science. M. Cuvier , doué du plus grand génie d'observation, et de la connaissance la plus approfondie des lois de la nature, est parvenu à recomposer, au moyen des débris , presque toujours très-imparfaits, qu'on trouve en fouillant la terre, le squelette de la plupart des animaux auxquels ils ont appartenu; par ce moyen, il a enrichi la science de la connaissance d'un grand nombre de quadrupèdes terrestres entièrement inconnus avant lui.
L'étude de ces derniers animaux est encore plus importante que celle des animaux marins. Car, leur race étant mieux connue, on peut être p^us sûr qu'ils appartenaient à des espèces ou des genres inconnus aujourd'hui. Ils in-
(i) Un naturaliste habile ( M. Constant Prévost) a, dans un travail récent, énoncé une opinion pourtant différente. On peut voir ( note VIII ) une idée très-suo cincte de son système.
IIÂ LETTRE Vl.
diquent de plus que les douches dans lesquelles ils se trouvent ont été desséchées, puis inondées de nouveau, quelquefois même subitement, comme nous le verrons bientôt ; et d'ailleurs il est évident qu'une irruption marine a du faire périr tous les quadrupèdes qui vivaient à la surface du sol , tandis qu'on conçoit que les animaux marins pourraient y résister, du moins en grande partie (i), de sorte qu'on peut espérer d'avoir dans une série de couches successives la totalité des animaux quadrupèdes qui ont subi chacune des irruptions de la mer.
On comprend facilement combien il devait être difficile de déterminer les genres et les espèces d'animaux qui ne ressemblent parfaitement à aucun de ceux qui vivent maintenant sur la terre, et dont on ne possède que des débris imparfaits. C'est pourtant ce qu'a fait M. Cuvier, à l'aide d'une observation profonde, et d'inductions si ingénieuses, que, si vous ne m'aviez pas interdit les renvois, je vous
(i) Des recherches toutes récentes de M. Cuvier paraissent établir que les animaux marins n'ont pas plus survécu aux. cataclysmes delà nature que les autres, et qu'après chaque catastrophe la race entière des animaux a été renouvelée dans les pays qui en ont e'te' la victime.
SOL DE TRANSPORT ET DE SEDIMEJNT. I l5
renverrais au grand ouvrage qu'il publie sur les animaux fossiles, pour que vous fussiez à même de les apprécier. Vous y verriez qu'il est parvenu à déterminer et à classer les restes de 78 animaux quadrupèdes, tant vivipares qu'ovipares.
Il partage ces animaux en genres et en espèces, et il en compte 49 qui appartiennent à des espèces tout-à-fait inconnues jusqu'à lui. Sur ces 49 , il en est 27 dont les genres ont été perdus, et qui forment 7 nouveaux genres ; les 22 autres espèces se rapportent à des genres ou sous-genres connus. 29 animaux, ou appartiennent à des espèces connues , ou ne sont pas encore assez bien déterminés pour qu'on puisse se prononcer d'une manière positive sur leur classification. r
Et qu'on ne croie pas que l'imagination de l'observateur ait pu l'égarer dans ses recherches; l'assiduité avec laquelle elles ont été faites , aidée sans doute par d'heureux hasards ( car le hasard joue aussi bien souvent un grand rôle dans l'histoire de nos découvertes ) , nous a procuré les squelettes presque entiers de plusieurs de ces animaux, et tous ont jusqu'ici complètement confirmé les conjectures avan-
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cées par M. Çuvier sur des os ou même des portions d'os séparés. , s
Le résultat des recherches les plus positives faites sur les animaux fossiles a été de montrer, d'une manière incontestable, des couches d'eau douce avec les débris des animaux qui vivaient sans doute sur les bords des lacs qui les ont formées, entourées en dessous et en dessus de couches marines dont le dépôt avait précédé et suivi la vie et la destruction de leurs espèces. Chacune de ces couches prouve donc que la mer avait laissé son ancien lit assez long-temps à sec pour permettre le développement de différentes races d'animaux qu'une nouvelle révolution venait subitement détruire après un laps de temps plus ou moins considérable. Je dis que la mer venait détruire subitement ces animaux qui vivaient en paix sur un sol desséché peut-être depuis des milliers de siècles : des découvertes merveilleuses ont prouvé ce résultat de la manière la plus positive. Il n'y a rien de plus admirable dans ce genre que l'histoire de l'éléphant trouvé dans le nord de la Laponie, vers l'embouchure de la Lena, au milieu d'une montagne de glace, et observé par M. Adams, naturaliste anglais.
SOL DE TRANSPQET ET DE SEDIMENT. 117
Voici l'histoire telle que M. Cuvier Fa extraite des Mémoires de V Académie de Pétersbourg ( tome VIII, an i8i5):
«En 1799, un pêcheur tongouse remarqua, sur les bords de la mer Glaciale, près de Pem- . bouchure de la Lena, au milieu des glaçons, un bloc informe qu'il ne put reconnaître.
L'année d'après il s'aperçut que cette masse était un peu plus dégagée; mais il ne devinait pas encore ce que cela pouvait être. Vers la fin de Tété suivant, le flanc tout entier de l'animal et une des défenses étaient distinctement sortis des glaçons. Ce ne fut que la cinquième année que , les glaces ayant fondu plus vite que de coutume, cette masse énorme vint échouer à
la côte sur un banc de sable. Au ipois de mars 1804, le pêcheur enleva les défenses, dont il se défit pour une valeur de cinquante roubles. On exécuta , à cette occasion , un dessin grossier de l'animal, dont j'ai une copie que je dois à l'amitié de M. Blumenbach. Ce ne fut que deux ans après, et la septième année de la découverte, que M. Àdams, adjoint de l'académie de Pétersbourg, et aujourd'hui professeur à Moscou, qui voyageait avec le comte Golowskin, envoyé par la Russie en ambassade à la Chine,
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ayant été informé à Jakutsh de cette découverte, se rendit sur les lieux. Il y trouva l'animal déjà fort mutilé. Les Jakoutes du voisinage en avaient dépecé les chairs pour nourrir leurs chiens, des bétes féroces en avaient aussi mangé; cependant le squelette se trouvait encore entier, à l'exception d'un pied de devant. L'épine du dos, une omoplate, le bassin et les restes des trois extrémités étaient encore réunis par les ligamens et par une portion de la peau. L'omoplate manquante se retrouva à quelque distance. La tête, était couverte d'une peau sèche; une des oreilles, bien conservée, était garnie d'une touffe de crin. Ou distinguait encore la prunelle de l'œil ; le cerveau se trouvait dans le crâne , mais desséché ; la lèvre inférieure avait été rongée, et la lèvre supérieure détruite laissait voir les mâchelières. Le cou était garni d'une longue crinière ; la peau était couverte de crins noirs et d'un poil ou laine rougeâtre (i). Ce qui en restait était si lourd, que dix per- •
(i) Oû peut voir au Muséum d'histoire naturelle un bocal contenant du poil et de la peau de cet éléphant , grande salle des fossiles , près la porte qui conduit à la salle des minéraux , ?.c armoire en s'éloignant de cette porte à gauche.
sonnes eurent beaucoup de peine à le transporter. On retira , selon M. A dama, plus de trente livres pesant de poils et de crins que les ours blancs avaient enfoncés dans le sol humide en dévorant les chairs. L'animal était mâle; ses défenses étaient longues de plus de neuf pieds en suivant les courbures, et sa tête, sans les défenses, pesait plus de quatre cents livres. M. Adams mit le- plus grand soin à recueillir ce qui restait de cet échantillon unique d'une ancienne création. Il racheta ensuite les défenses à Jakutsh. L'empereur de Russie, qui a acquis de lui ce précieux monument moyennant la somme de 8,000 roubles, l'a fait déposer à l'académie de Pétersbourg. »
Ce qui semble surtout digne de remarque dans cette merveilleuse histoire, c'est lia double fourrure dont la peau de cet animal antédiluvien était couverte, et qui* paraît si heureusement adaptée au climat du pays dans lequel on l'a retrouvé. Si on fait attention à la différence qui existe, sous ce rapport, entre les éléphans qui ont vécu jadis dans les régions polaires et ceux d'aujourd'hui, qui léûr res-y^ semblent d'ailleurs si fort et auxquels la nature s'est pourtant bien gardée de donner des poils
qui n'auraient pu que les incommoder dans les régions brùlaules qu'ils habitent, on aura une nouvelle preuve de l'attention vigilante avec laquelle elle sait mettre l'organisation des êtres vivons en rapport avec les circonstances locales dont elle les entoure.
Il faut pourtant remarquer que nous ne pouvons savoir d'une manière positive quelle était la température du nordde la Laponie à l'époque où ces éléphans y vivaient. *
Je reviendrai sur ce sujet, et pour le moment je me contenterai de vous faire observer que certainement elle n'était pas alors aussi froide qu'elle l'est de nos jours , et que de plus la conservation de l'éléphant de M. Adams prouve que dans ces lieux elle a changé assez rapidement pour que l'animal ait été saisi par les glaces en moins de temps qu'il n'en aurait fallu pour faire tomfier ses chairs en putréfaction.
Cet exemple si frappant des révolutions subites du globe n'est pas le seul qu'on puisse apporter en preuve de leur existence : et le cabinet de Saint-Pétersbourg, outre l'éléphant dont nous venons de parler , renferme le squelette d'un rhinocéros fossile trouvé en 1771
sur les bords du Vilhoni, à quelques pieds de profondeur, et si parfaitement conservé, qu'il était également recouvert de ses chairs et de sa peau.
Peut-être, en lisant le récit de ces merveilr leuses découvertes, pourrait- 1- on être tenté de croire que les observateurs ont été induits en erreur, et qu'ils ont pu prendre pour antédiluviens des restes d'animaux dont la mort ne remontait qu'à quelques siècles. On a pu commettre et on a commis en effet autrefois de pareilles erreurs; mais la chose n'est plus possible aujourd'hui, car les espèces trouvées à l'état fossile diffèrent presque toutes de celles qui existent maintenant, par des caractères particuliers; et l'étude de ces caractères , grâce aux travaux des naturalistes de nos jours , est si avancée, qu'il n'est personne, pour peu qu'il ne soit pas trop étranger à l'histoire naturelle, qui ne puisse les reconnaître facilement.
Si vous m'en témoignez le désir, dans une de mes prochaines lettres je vous parlerai des animaux fossiles les plus remarquables , et des caractères qui les distinguent de ceux des mêmes espèces qui sont encore vivans parmi nous.