CONTINUATION' DE L'ÉCORCE MINERALE
Dans mes précédentes lettres je me suis attaché , en vous parlant de l'écorce minérale du globe, à vous faire distinguer les deux parties dont elle se compose, dont l'une, le sol primordial, a recouvert la masse interne depuis les temps les plus reculés; et l'autre, le solde transport et de sédiment, est évidemment beaucoup plus récente, et forme l'écorce la plus superficielle : ces deux parties sont composées de couches successives très-minces , très-nombreuses, et très-différentes entre elles.
Les couches qui composent le sol primordial, comparées à celles du sol de sédiment, en diffèrent surtout par la nature des roches ; mais elles en différent encore : i° par l'épaisseur plus considérable des couches; a° par leur plus grande constance et leur parallélisme mieux soutenu; 3° enfin, par la nature des produits
CONTINUATION DE i/ÉCORCE MINERALE. 1*3
organiques qu'elles renferment. Cette dernière circonstance est extrêmement curieuse par les résultats auxquels elle conduit : elle nous apprend que la vie n'a pas toujours existé sur le globe; car, bien que les couches du sol primordial montrent évidemment , par leur cristallisation, qu'ëlles ont été formées dans un liquide (i), comme on n'y rencontre pourtant aucun produit organique, on est forcé de conclure que le liquide dans lequel elles se sont déposées n'en formait pas , ou du moins qu'il n'en formait aucun qui fût susceptible de se conserver.
Ce n'est pas dans les premières couches du sol de transport et de sédiment qu'on commence à trouver des traces des premiers degrés d'une organisation extrêmement simple; plus tard, et dans les couches plus élevées, se manifestent les débris de coquilles et d'animaux marins, iflais toujours précédés des formations inorganiques de substances calcaires,
(i) Cette opinion est celle de M. Cuvier et du plus grand nombre des naturalistes vivons , mais elle n'est pas admise par tous sans exception. Quelques géologues ( et Buffbn e'tait de cet avis) attribuent la formation de Tecorce primordiale à l'action du feu.
Il4 LKTRRE VII.
comme si la nature s'était, pour ainsi dire, essayée de cette manière à la formatiQn des coquilles, en préparant les matériaux qui entrent dans leur composition. > i
L'étude des couches successives, et surtout celle des animaux qu'elles renferment à l'état fossile , prouve avec la dernière évidence que la mer, après avoir séjourné sans doute des milliers de siècles sur nos contrées, et y avoir déposé, pendant les derniers périodes de son séjour, ces amas de coquilles qui surpassent de beaucoup en nombre celles qu'on pourrait trouver aujourd'hui dans l'Océan tout entier, laissa enfin à découvert un sol propre à nourrir des quadrupèdes terrestres dont les genres ont été détruits par les cataclysmes suivans. Si, avant cette retraite, la mer avait quelquefois cessé momentanément de couvrir nos contrées, elle n'avait abandonné qu'un , sol impropre à la végétation , et par là incapable de pourvoir à la nourriture des animaux d'un ordre un peu élevé.
Depuis ce temps , la terre que nous habitons a encore été plus d'une fois envahie par la mer, qui est venue subitement s'en emparer; mais les traces qui nous restent de ces inonda-
CONTINUATION D£ i/ÉCORCE MINERALE. Ïl5
tions portent les caractères de mouvemens tumultueux et peu durables , de sorte que les retraites fréquentes des eaux permettaient aux animaux échappés aux dernières inondations, de se reproduire et de se multiplier. La dernière un peu considérable, et probablement la seule qui a eu lieu depuis que l'homme existe sur la terre, est sans doute ce déluge dont le souvenir est conservé dans les traditions de
tous les anciens peuples; car l'homme, comme le couronnement de la création, a dû paraître le dernier sur le globe. On n'a trouvé nulle part ses ossemens à l'état fossile, parce que la mer n'ayant pas changé de lit depuis la dernière catastrophe qui a détruit presque toute son espèce, ses débris sont sans doute restés ensevelis dans les profondeurs de l'Océan.
Je sens fort bien qu'après avdir si souvent parlé de ces révolutions fréquentes qui ont fait passer alternativement sous l'Océan toutes les parties de nos continens, et déterminé ainsi les différentes formations marines qui composent la plus grande partie de l'écorce minérale, je dois, sans plus de délais, en^ trer dans quelques détails à ce sujet. Et d'abord, puisque je me suis servi du mot forma*
Digitiz
tion, qui reviendra souvent par la suite, il est bon que je vous dise ce qu'il doit exprimer.
En géologie, on entend par là un ensemble de différentes couches de natures quelquefois trèsdifférentes entre elles, mais qui ont dû être formées sans interruption totale de la cause qui les produisait.
Vous comprenez tout de suite sans doute, que, bien que les grandes divisions de l'écorce minérale soient applicables à toute l'étendue de la terre, et que partout on observe un rapport assez constant entre les formations successives, on doit cependant, quand on examine les choses en détail, trouver des différences partielles assez marquées pour que des recherches particulières soient indispensables dans chaque localité (i).
Tout prouve que les grandes chaînes de rochers ont été formées par le redressement des couches du sol primordial, avant la formation du sol de sédiment ; et que ce redressement a porté leurs sommets à une hauteur que la mer
(i) Cette proposition est conteste'e par quelques naturalistes , entre autres M. de Fe'russac, qui nie cette uniformité de composition, et prétend que depuis le dépôt de la craie tout sYsl fait par taches.
COJVTIfliUATION DE L ECORCE MINERALE. I27
n'a jamais atteint depuis : aussi ces sommets consistent-ils dans des crêtes nues et saillantes de granité , tandis que sur les flancs le même granité qu'on retrouve est toujours en-dessous , et a été successivement recouvert par les matières qu'y déposait la mer.
Ces sommets ont donc formé des îles , et les crêtes prolongées 'ayant dû déterminer des bassins séparés, le liquide de chacun de ces bassins a éprouvé à part des variations , par suite desquelles la nature des dépôts précipités changea nécessairement. Il en fut de même pour les êtres vivans qu'ils renfermaient dans leur sein ; et de là viennent, au milieu de l'uniformité de composition du sol de transport, considéré d'une manière générale, les différences partielles relatives aux localités.
Il était bien naturel que le sol où se trouve situé Paris devînt l'objet de l'étude spéciale des hommes célèbres qui l'habitent, et qui, tout en satisfaisant une curiosité bien naturelie, devaient donner l'exemple de la manière dont on doit procéder à ce genre de recherches. C'est ce qui a été fait par M. Cuvier, qui, conjointement avec un célèbre minéralogiste ( M. Brongniart père), a exécuté le plus beau
1*8 JLETTRE VII.
travail sur ce sujet (i). Je veux, autant qu'il me sera possible, vous donner une idée des résultats auxquels ils sont parvenus; et je commence par emprunter à l'ouvrage lui-même la circonscription des limites du golfe que formait autrefois le bassin dans lequel Paris a été construit.
« Le bassin de la Seine est séparé , pendant un assez grand espace, de celui de la Loire, par une vaste plaine élevée dont la plus grande partie porte vulgairement le nom de Beauce, et dont la portion moyenne, et la plus sèche, s'étend du nord-ouest au sud-est, sur un espace de plus de 40 lieues, depuis Courville jusqu'à Montargis.
« Cette plaine s'appuie vers le nord-ouest à un pays plus élevé qu'elle, et surtout beaucoup plus coupé, dont les rivières d'Eure, d'Aure, d'Illon , de Rille, d'Orne, de Mayenne, de Sarthe, d'Huine et de Loir, tirent leurs sources. Ce pays , dont la partie la plus élevée,
(1) Essais sur la géographie minéralogique des e/m~ rons de Paris j par MM. Cuvier et Brongniart. La première édition a^aru en i8io : l'ouvrage a été réimprime depuis , et il a éié fondu dans le grand ouvvage de M. Cuvier sur ics ossemrns fossiles.
CONTINUATION DE L SCORCE MIÏY£KALE. I2Q
qui est entre Seez et Mortagne, formait autrefois la province du Perche et une partie de la Basse-Normandie, appartient aujourd'hui au département de l'Orne.
« La ligne de séparation physique de la Beauce et du Perche passe , à peu près , par les villes de Bonnevalle, AHuye, Iliers, Courville, Pontgouin et Verneuil. N
« De tous les autres côtés , la plaine domine ce qui l'entoure, i
« Sa chute, du côté de la Loire , ne nous intéresse pas pour notre objet.
« Celle qui est du côté de la Seine se fait par deux lignes, dont l'une, à l'occident, regarde l'Eure, et l'autre, à l'orient, regarde immédiatement la Seine.
« La première va de Dreux vers Mantes.
« L'autre part d'auprès de Mantes , passe par Marly, Meudon , Palaiscau, Marcoussy, la Ferté-Alais , Fontainebleau , Nemours , etc.
« Mais il ne faut pas se représenter ces deux lignes comme droites ou uniformes ; elles sont au contraire sans cesse inégales , déchirées , de manière que si cette vaste plaine était entourée d'eau, ses bords offriraient des golfes,
ï3o LETTRE VII.
des caps, des détroits, et seraient partout environnés d'îles et d'îlots.
« Ainsi , dans nos environs , la longue montagne où sont les bois de Saint-Cloud , de Villed'Avray, 4e Marly et des Aluets , et qui s'étend depuis Saint-Cloud jusqu'au confluent de la rivière de Mauldre dans la Seine , ferait une île séparée par le détroit où est aujourd'hui Versailles, par la petite vallée de Sèvres, et par la grande vallée du parc de Versailles.
« L'autre montagne , en forme de feuille de figuier, qui porte Bellevue, Meudon, les bois de Verrière, ceux de Chaville, formerait une seconde île séparée du continent par la vallée de Bièvre et par celle des coteaux de Jouy.
«Mais ensuite, depuis Saint-Cyr jusqu'à Orléans, il n'y a plus d'interruption complète, quoique les vallées où coulent les rivières de Bièvre, d'Ivette, d'Orge, d'Étampes, d'Essonne et de Loi h g, entament profondément le continent du côté de l'est; celles de Vesgre , de Voise et d'Eure , du côté de l'ouest.
« La partie de la côte la plus déchirée, celle qui présenterait le plus d'écueils et d'îlots , est celle qui porte vulgairement le nom des Gàti-
CONTIHUATIOlf DE L ECORCE MINERALE. l3l
nais français, et surtout sa portion qui comprend la forêt de Fontainebleau.
« Les pentes de cet immense plateau sont en général assez rapides, et tous les escarpemens qu'on y voit, ainsi que ceux des vallées , et les puits que l'on creuse dans le haut pays, montrent que sa nature physique est la même partout, et qu'elle est formée d'une masse prodigieuse de sable fin qui recouvre toute cette surface, passant sur tous les autres terrains ou plateaux inférieurs sur lesquels cette grande plaine domine.
«Sa côte qui regarde la Seine, depuis la Mauldre jusqu'à Nemours, formera donc la limite naturelle du bassin que nous avons à examiner. 1
« De dessous ses deux extrémités, c'est-à-dire vers la Mauldre , et un peu au-delà de Nemours, sortent immédiatement deux portions d'un plateau de craie qqi s'étend en tous sens, et à une grande distance, pour former toute la Haute-Normandie, la Picardie et la Champagne.
« Les bords intérieurs de cette grande ceinture, lesquels passent, du côté de l'est, par Montercau, Sezannc, Épernay ; de celui de
l3l LETTRE VII.
l'ouest, par Montfort, Mantes, Gisors, Chaumont , pour se rapprocher de Compiègne , et qui font au nord-est un angle considérable qui embrasse tout le Laonnais, complètent, avec la côte sableuse que nous venons de décrire, la limite naturelle de notre bassin.
* Mais il y a cette différence, que le plateau sableux qui vient de la Beauce est supérieur à tous les autres, et par conséquent le plus moderne, et qu'il finit entièrement le long de la côte que nous avons marquée; tandis qu'au contraire le plateau de craie est naturellement plus ancien et inférieur à tous les autres ; qu'il ne fait que cesser de paraître au-dehors, le long de la ligne de circuit que nous venons d'indiquer ; mais que, loin d'y finir, il s'enfonce visiblement sous les supérieurs, qu'on le retrouve partout où l'on creuse ces derniers assez profondément, et que même il s'y relève dans quelques endroits, et s'y reproduit, pour ainsi dire, en les perçant.
« On peut donc se représenter que les matériaux qui composent le bassin de Paris, dans le sens où nous le limitons, ont été déposés dans un vaste espace creux , dans une espèce de golfe dont les côtes étaient de craie.
DÎgitized by
CONTINUATION DE L ECORCE MINERALE. l33
« Ce golfe faisait peut-être un cercle entier, une espèce de grand lac ; mais nous ne pouvons pas le savoir, attendu que ses bords, du côté sud-ouest , ont été recouverts , ainsi que les matériaux qu'ils contenaient, par le grand plateau sableux dont nous avons parlé d'abord. »
A toutes les preuves qui se trouvent dans cette description permettez - moi , madame, d'en ajouter Une qui augmentera peut-être la confviction où vous êtes sans doute déjà que le lieu qu'occupe Paris a fait autrefois partie du fond d'un vaste golfe.
Si on examine les terrains situés sur toutes les parties qui ont dû former ses bords, on y trouve une très-grande quantité de cailloux roulés, souvent réunis en poudings, semblables à ceux qu'on trouve sur les grèves des golfes encore occupés par la mer. Aujourd'hui ils peuvent nous servir à reconnaître les limites de l'ancien golfe dont nous parlons, comme les corps légers laissés par la Seine sur ses rivages , après jtfhe crue de ses eaux, nous indiquent, lorsqri^^ps sont retirées, jusqu'où elles se sont étendues. MM. Cuvier et Brongniart entrent plus loin dans quelques détails sur les lieux où l'on trouve ces cailloux.
l34 LETTRE VII.
« On les voit très-bien, en bancs immenses, près de Nemours, et précisément entre la craie et le terrain qui la suit.
« On les revoit à Moret, près de la pyramide; ils y forment encore de très-beaux poudings.
« Le terrain que Ton parcourt en allant de Beaumont-sur-Oise à Ivry-le-Temple est entièrement composé de cailloux roulés, répandus plus ou moins abondamment dans une terre argilo -sablonneuse, rouge, qui recouvre la craie. C'est encore ici un des bords du bassin de craie.
«On les retrouve du côté de Mantes, entre Triel et cettè ville, dans un vallon qui est nommé sur les cartes la Vallée des Cailloux.
« Du côté d'Houdan, ils sont amoncelés suites bords des champs, en tas immenses. Enfin la partie des plaines de la Sologne que nous avons visitée, depuis Orléans jusqu'à Salbris, est composée d'un sable siliceux brunâtre, mêlé d'une grande quantité de cailloux roulés, de plusieurs espèces. Ici, ce ne sont plus seulement des silex , il y a aussi des jaspes et des quartz de diverses couleurs. On remarquera que ce sol de rivage couvre la craie presque immédiatement , comme on peut l'observer
CONTINUATION DE l/ÉCORCE MINERALE. l35
avant d'arriver à Salbris , etc., et qu'il est bien différent des sables du pays char train, de la ^JBeauce, etc., qui ne contiennent aucuns cail- ■ loux roulés. »
La craie qui forme le fond du golfe ou bassin dans lequel sont déposés les terrains de nos environs est une formation beaucoup plus ancienne et plus importante qu'on ne Ta cru pendant long-temps ; elle se retrouve dans un grand nombre de lieux différens , et elle est recouverte partout de quatre ou cinq formations bien distinctes qui lui sont certainement postérieures , ce qui prouve qu'elle remonte à une très-haute antiquité. On ne doit pourtant pas la placer au rang des couches les plus anciennes du sol de sédiment : il existe en effet dans plusieurs lieux (à Honfleur par exemple) des couches de ce sol évidemment antérieures à la
craie, et dans lesquelles on trouve des crocodiles fossiles; or, les crocodiles ne vivant que dans certains fleuves et sur leurs rivages, leur présence dans ces couches inférieures prouve d'une manière évidente que, dans ces lieux, des eaux douces et des terres sèches ont précédé la formation de la craie.
11 n'en est pas ainsi dans le bassin dont nous
l36 LETTRE VII. COJVTINUATIOBT , ETC.
nous occupons ; la craie des environs de Paris n'est séparée du sol primordial que par une seule formation ( le calcaire compacte) qui ne renferme point de fossiles , et elle paraît lui avoir succédé sans aucune retraite des eaux, par suite d'un simple changement dans la nature du liquide.
Le genre bélémite est le fossile caractéristique de la craie; on y trouve, dans nos environs, des dents de squale, animal marin. Dans quelques autres lieux, on y rencontre des tortues et plusieurs reptiles de Tordre des sauriens; mais ce sont toujours des êtres vivant dans la mer, de sorte qu'on ne peut conserver le moindre doute sur l'origine marine de la formation crayeuse.
CONTINUATION DE i/ÉCORCE MINERALE.
Quand la mer, qui avait déposé la craie , se lut retirée, le pays que nous occupons avait un aspect, sous tous les rapports, bien différent de celui qu'il présente aujourd'hui.
Figurez -vous une vaste campagne de craie blanche, formant, non pas une surface unie, mais un bassin à fond inégal et bosselé, présentant çà et là des buttes considérables à faces nettement coupées. Ces buttes différaient, de celles qui les ont remplacées en ce qu'au lieu de s'élever toutes, comme ces dernières , à une hauteur à peu près égale, elles présentaient de très-grandes différences sous ce rapport. La plupart, en effet, étaient fort basses, tandis que d'autres , comme celles de Meu don et du Calvaire , avaient une élévation qui les a presque constamment tenues au-dessus du niveau des mers qui ont depuis envahi notre pays. Aussi, tan-
l38 LETTRE VIII.
dis que les premières sont recouvertes de tous les terrains formés par ces mers , les protubérances des autres montrent encore la craie presqu'à nu , telle qu'elle existait primitivement, formant de véritables îles de craie au milieu du terrain qui les environne.
Au reste, ces lieux, qui étaient les plus élevés de nos environs dans le temps où la formation crayeuse était à la surface du sol, ne le sont plus aujourd'hui , et les inégalités de cet ancien terrain n'ont presque aucune correspondance avec les inégalités actuelles.
La craie est restée à nu pendant un assez long espace de temps, car plusieurs observations incontestables prouvent qu'elle avait eu le temps de se solidifier quand la mer est revenue la couvrir et y déposer des produits entièrement diflférens.
Pendant que le sol crayeux était à découvert, il s'y forma des amas d'eau douce qui y laissèrent des dépôts. La matière de ces dépôts est connue sous le nom d'argile plastique; on lui a donné ce nom, à cause de la propriété qu'elle a de prendre et de conserver aisément la forme qu'on lui imprime ; elle est onctueuse vi tenace; on s'en sert, suivant les différentes
CONTINUATION DE L ECORCE MIA'ERALE. l3g
qualités, pour faire de la porcelaine fine ou des grés, on en fait aussi des creusets, de la poterie rouge , etc.
. Cette couche varie beaucoup d'épaisseur ; très -puissante dans quelques lieux, elle s'amincit dans d'autres jusqu'à n'avoir plus que quelques pouces, ce qui s'explique facilement par l'inégalité des masses aqueuses qui l'ont déposée.
Jusqu'ici on n'a rencontré aucun corps fossile dans les couches inférieures de cette argile ; mais dans les couches supérieures, on trouve un grand nombre de bois provenant des végétaux qui , vers la fin de l'époque qui nous occupe, croissaient sans doute sur notre sol.
On trouve aussi dans les mêmes couches supérieures quelques corps marins , qui , lorsque la mer est revenue , ont du dans le fond de ses eaux se mêler aux produits d'eau douce enfouis dans l'argile encore mou.
. Ce premier terrain d'eau douce déposé sur le sol de craie n'en changea pas bien sensiblement la surface ; mais la mer , qui vint ensuite y séjourner pendant un temps qui ne put qu'être très-long, laissa de nouveaux dépôts d'une importance bien plus grande sous tous
l4o LETTRE VIII.
les rapports : ces dépôts forment le terrain connu sous le nom de calcaire grossier marin , et il fournit les pierres employées pour la construction de nos édifices; c'est lui qu'on désigne dans les ouvrages de géologie sous le nom de calcaire grossier des environs de Paris.
Il présente une suite de couches considérables , renfermant des coquilles nombreuses , et remarquables sous plus d'un rapport : elles sont toutes en effet, comme celles qu'on trouvé dans la Touraine,si bien conservées, que leurs arêtes les plus délicates, leurs épines les plus saillantes, ne sont souvent pas même endommagées. On les rencontre dans une situation horizontale, comme si on les y avait placées exprès , et plusieurs conservent leur éclat nacré. Une autre circonstance non moins importante à noter , c'est la variation qu'on observe d'une couche à l'autre relativement aux espèces : ce n'est pas que chaque couche soit sous ce rapport entièrement différente de celles qui l'avoisinent, mais une espèce très-commune, je suppose, dans une couche inférieure, le devient un peu moins dans celle qui la recou-
vre immédiatement, et dans celle-ci on verra paraître quelques individus d'une espèce nou-
CO2ÏTIAUATI0W DE JLECORCE MINERALE. l4l
velle ; la couche supérieure renfermera au contraire une grande quantité de cette nouvelle espèce ; et , ainsi de suite , on voit les premières espèces disparaître et être peu à peu remplacées par les nouvelles , de manière qu'on peut suivre assez facilement les variations que le changement de nature du fluide a fait éprouver avec le temps aux animaux qu'il nourrissait. Sans doute il a fallu un long espace pour produire de pareilles différences ! Mais qu'estce que le temps pour la nature? Quelques milliers d'années sont beaucoup quand nous les comparons à la durée ordinaire de notre existence, mais c'est bien peu de chose pour celle du globe entier.
Pour moi , quand je pense que l'ordre actuel des choses remonte à cinquante ou soixante siècles tout au plus \ je suis tenté de le croire d'hier. Douze ou quinze fois le nombre d'années que peut vivre un chêne; cinquante ou soixante fois celui qu'atteignent souvent les hommes mêmes, nous conduiraient au-delà du temps où la race humaine a paru pour la première fois sur le globe. Nous sommes si jeunes sur la terre, que nous n'avons pas encore eu
le temps de reconnaître la petite portion de sa
l4î LETTRE VIII.
surface qui nous a été cédée par l'Océan, Si cette conviction de la nouveauté de notre espèce a quelque chose de mortifiant [tour notre vanité , j'y vois des motifs pour se livrer à des espérances de perfectionnemens futurs. Nous sommes bien jeunes encore pour être sages ; et peut-être nos neveux rejetteront, avec raison , sur la première enfance du monde nos sots préjugés, nos ridicules institutions , notre fureur de nous détruire , et ce penchant aux mesures de violence que la raison désavoue comme l'humanité. Mais je reviens à mes co* quilles.
Dans les dernières couches , leur nombre diminue peu à peu, et elles finissent par disparaître entièrement. Quant aux premières couches, elles ne reposent pas immédiatement sur l'argile plastique , elles en sont séparées par une couche de sable d'une épaisseur variable; et c'est une chose qu'on remarque constamment, que l'interposition d'une plus ou moins grande quantité de sable entre deux formations différentes.
Le calcaire coquiUier grossier étendu sur Cargile plastique suit comme celui-ci, les inégalités du sol de la craie; mais il les adoucit , en
CONTINUATION DE L EGORGE MINERALE. l43
se déposant plus abondamment dans les vallées que sur l'extrémité des buttes ; c'est ce que nous apprenneut les cavités creusées dans nos environs, soit pour la construction des puits, soit pour l'exploitation des carrières.
La mer, apràs avoir fait sur nos parages le long séjour pendant lequel elle déposa la formation importante dont je viens de parler , se retira, et y laissa de vastes bassins d'eau douce, qui déposèrent de nouveaux produits très-remarquables parce qu'ils renferment les premiers débris des mammifères terrestres dont nous retrouvions des traces. On rencontre bien en effet dans la craie , et même avant la craie, des tortues, des crocodiles et différens autres anijnaux de la classe des reptiles; le calcaire coquillier renferme , dans certains lieux, des os de lamentins et de phoques, . qui sont des mammifères marins : mais les mammifères terrestres ne se rencontrent que dans les terrains d'eau douce, dont nous allons nous occuper.
Ces terrains ne forment point de couches absolument continues sur toute la surface du bassin de Paris ; mais ils y sont déposés comme par taches , présentant des interruptions ,
comme on devait s'y attendre d'après leur mode de formation. On en distingue plusieurs :
i° Celui qu'on désigne sous le nom de calcaire siliceux : c'est celui qui fournit les pierres dont on se sert pour la fabrication des meules. Le caractère de cette formation est de ne renfermer aucun fossile ; ce qui , pendant longtemps, a tenu en suspens sur sa nature.
a 0 Le gypse j placé comme le précédent audessus du calcaire grossier. Le terrain où on le trouve doit être regardé comme un composé de trois masses, dont la plus superficielle, et par conséquent la dernière formée, que les ouvriers appellent partout la première, parce que c'est elle qu'ils rencontrent d'abord dans leurs travaux, est la plus importante. C'est spécialement dans son épaisseur qu'on trouve les ossemens et quelquefois les squelettes entiers de ces quadrupèdes terrestres , les palœothériums . et les anoplothériums , etc. , les plus anciens du globe , et inconnus aujourd'hui dans la nature vivante. Ils ont vécu sur le bord des eaux qui ont déposé ces terrains, et ne parurent sans doute qu'à la fin de cette époque , puisqu'on ne les trouve jamais dans les deux masses inférieures. Pourtant leur race a dû se soutenir
CONTINUATION DK l'kCOBCE MINERALE. 1 45
long-lemps dans notre pays; car la masse qui les renferme a, dans quelques endroits, jusqu'à vingt mètres d'épaisseur.
3° Au-dessus du gypse sont placés des bancs de marne de deux espèces, et dans les lits inférieurs de cette marne se trouvent, avec d'autres fossiles du règne animal, des troncs de palmiers pétrifiés en silex, ce qui tend à prouver qu'à l'époque où les palœothériums vivaient sur notre sol, la température y.était plus élevée qu'elle né l'est maintenant
L'effet qu'ont dû produire les différons dépôts d'eau douce sur le calcaire coqttillier est facile à comprendre, et l'observation des coupes faites dans nos environs nous le montre tel que nous devons l'imaginer : on les trouve plus abondans dans les lieux où le calcaire grossier avait laissé des vallées , moins épais au contraire sur les élévations; il dut donc naturellement en résulter une plus grande tendance de nos terrains à présenter une surface horizontale. Cependant les anciennes vallées du sol de craie ne furent pas entièrement comblées, surtout quand elles étaient un peu profondes; et le bassin de Paris devait présenter encore des inégalités, peu considérables à la vérité, mais qui
Digitiz
1 \G liETTHK VIII.
avaient quelque rapport avec celles de la craie.
II y avait pourtant déjà des ébauches de différences qui sont devenues très-sensibles depuis; par exemple, quand notre sol n'était encore recouvert que par la craie, les buttes, les collines, les plateaux de Montmartre, de Sanois, die Montmorency n'existaient pas , et le terrain qu'elles recouvrent faisait partie d'une irtfmense vallée qui régnait alors entre le coteau de craie qtii se remarque au midi , à Montrouge, Meudon, etc., et celui qui reparaît au nord, à Beau mont-sur-Oise.
Le calcaire d'abord, et ensuite leâ diverses parties de la formation d'eau douce dont il est ici question , ont élevé peu à peu le terrain à Montmartre, à Montmorency et à Bagneux , laissant dans l'intervalle une ébauche des vallées de la Seine et de Montmorency, vallées pourtant peu sensibles alors , autant qu'on peut en juger par les témoins qui eil restent , et qui montrent quel était l'état des lieux dans cét ancien ordre de choses.
De même que le calcaire grossier est là dernière formation qui indique un long séjour de l'Océan sur notre pays, la formation d'eau douce dont* je viens de parler est celle qui
CONTINUATION DE L ÉCOftCE MUSER ALE. %4ç
donne les preuves de l'absence la plus prolongée de la mer. Il paraît que depuis cette époque les envahissemens de notre pays par'lef eaux ont été bien plus fréquens, mais aussi en même temps bien moins d arables.
La présence de la mer sur notre continent, après sa longue absence, commence à se ma- .
nifester par un Ut très-mince, mais en même temps très-constant, de petites coquilles bivalves. Ces premiers produits marins y sont bientôt remplacés par deux bancs d'huitres assez distincts. Le premier déposé (l'inférieur) est composé de grandes huîtres très-épaisses, dont quelques - unes ont plus d'un décimètre ( au moins 4 pouces) de longueur; le banc supérieur, séparé de l'inférieur par une couche de marne blanchâtre, est composé d'huîtres brunes, beaucoup plus petites et plus minces que celles qui forment le premier banc
Ces deux bancs se rencontrent constamment
à la même place dans les collines des environs de Paris les plus distantes entre elles, et MM. Cuvier et Brongniart assurent ne les avoir pas vus manquer deux fois.
Tout prouve d'ailleurs qu'elles ont vécu dans les lieux où on les trouve, car on en retrouve de
l48 LETTRE VI4I.
collées les unes aux autres comme dans la mer. Plusieurs sont entières, et ont leurs deux valves. Une chose remarquable, parce qu'elle est en harmonie avec un grand nombre d'autres observations qui conduisent à la même conséquence, c'est que ces huîtres sont beaucoup plus semblables à celles qui vivent maintenant dans nos mers que celles de la mer précédente (celle qui avait déposé le calcaire grossièr).
Après la formation des bancs d'huîtres, il parait qu'il s'est passé un certain espace de temps pendant lequel la mer ne nourrissait plus d'habitans , ou du moins avait perdu la faculté de les conserver ; car on trouve ces bancs recouverts d'une masse très-considérable de sable et de grés, qui ne renferme ni coquilles, ni corps fossiles d'aucune espèce. On ne peut pourtant s'empêcher de la regarder comme une formation marine.
Plus tard on commence à retrouver des coquilles plus ou moins semblables à celles du calcaire grossier.
Ces difîérens dépôts, et surtout la puissante masse de sable s'étendant sur un terrain déjà presque nivelé par les grandes formations d'eau douce, achevèrent d'en combler les inégalités
COJNTiaUATIOW DE l'ÉCOKCE MINERALE. l4Q
et de le. mettre entièrement de niveau. Ce qui le prouve, c'est qu'aujourd'hui , dans tous les lieux où des causes qui ont agi plus récemment n'ont pas enlevé cette masse de sable avec une partie des couches inférieures, on la retrouve à la même hauteur.
Nous touchons à un point assez épineux, car on n'a fait jusqu'ici aucune supposition admissible sur la cause qui a pu creuser , sur cette surface ainsi nivelée, les nombreuses et profondes vallées dont nous la voyons aujourd'hui sillonnée.
Deux explications principales ont été successivement en honneur : l'une , proposée par M. Deluc, consiste à admettre des affaissemens
longitudinaux de terrain , affaissemens dont on trouverait fort bien la cause dans l'énorme déperdition de substance qu'ont dû faire éprouver à la masse interne les nombreuses éruptions volcaniques dont les produits forment une partie considérable de l'écorce minérale. Par suite de ces pertes , la masse interne devenant trop peu volumineuse pour l'écorce déjà solide qui l'entourait , cette enveloppe a dû , dans certaines parties, éprouver cjes affaissemens qui ne sont presque rien en comparaison du volume total
l5o LETTRE VIII.
du globe , mais qui suffisent et au-delà pour expliquer la formation des vallées dont nous recherchons la cause. Si j'insiste sur cette manière de voir, c'est que la supposition des affaissemens admis par Deluc rend très-bien raison de la formation des montagnes primitives et de leurs vallées. En effet, les crêtes saillantes de granité qui couronnent les premières , et qui font si facilement naître l'idée d'un brisement violent ; l'inclinaison des couches qui couvrent , leurs flancs , et l'identité du sol qu'on retrouve également et sur les montagnes et dans les vallées qui les séparent: tout s'accorde avec cette supposition , tout la nécessite même.
Mais rien de pareil ne se présente relativement à nos vallées; les couches des coteaux qui les dominent ne s'inclinent point pour y descendre, et aucune d'elles ne présente, dans son fond, un sol semblable à celui qui se trouve sur ces hauteurs.
G'est aînsi que la plaine de Grenelle, celle du Point- du-Jour, le fond de la Seine à Sèvres, ne
présentent ni le sable des hauteurs qui les bordent, ni le gypse , ni même le calcaire grossier que, vu sa solidité, on ne peut supposer avoir été balayé par les eaux, mais offrent sim]
COUTIJÏUATION DE LECOKCE MINERALE. l5l
la craie recouverte de quelques mètres de terrain d'alluvion. . "
Quelle cause a donc pu soulever ces couches épaisses , et souvent si dures, qui manquent dans les vallées ? On a supposé que c'étaient des courans puissans dont nos rivières ne sont que les faibles restes, et qui ont entraîné dans la mer les débris qu'ils ont balayés ; mais quels cours d'eau , quels torrens seraient capables d'enlever les énormes masses qu'il aurait fallu déplacer pour creuser nos vallées? et comment supposer unepareille violence à ceux dont on admetl'existence, quand on considère combien les lieux qui doivent leur avoir servi de lit ont une pente douce? La Seine coule dans la plus inclinée de ces vallées, et, dans ses plus grands débordemens, elle n'a pas la force de déranger une pierre grosse comme la tète. Commentées cours d'eau auraient-ils, dans un espace souvent assez étroit, enlevé les couches supérieures à une si grande profondeur sans endommager les terrains mous et sableux qui restent quelquefois suspendus à pic au-dessus des vallées , à des hauteurs très-considérables? Comment imaginer qu'aucune partie de ces terrains brisés ne*
v l5a LETTRE VIII.
se fût précipitée dans les ceurs d'eau, de manière à ce que leur fond présentât au moins quelque analogie avec les plateaux qui les bordent? Mais, bien loin que les terrains d'atterrissement des vallées correspondent à la quantité des matières enlevées pour les former, on voit souvent , dans les lieux où elles s'élargissent le plus, des lacs ou amas d'eau qu'ils auraient certainement dû combler, dans la supposition dont il est question.
Toutes ces objections, absolument insolubles jusqu'ici, font rejeter pour les vallées de nos environs la dernière hypothèse, comme celle des affaissemens longitudinaux; nous serons donc, jusqu'à nouvel ordre, forcés de nous borner à admettre, sans pouvoir l'expliquer , le fait de leur formation sur le sol nivelé par les derniers -dépôts marins.
Que ce nivellement ait eu lieu, et que les vallées aient été creusées à une époque postérieure par une cause qui ne nous est pas connue, c'est une chose dont il n'est pas possible de douter, et que prouve jusqu'à l'évidence la vue de leurs faces abruptes. Les différentes parties du sol sableux dont elles sont formées ont si peu d'ad-
CONTINUATION DE l'eCORCE MINERALE. l53
hérence entre elles, qu'il y aurait de l'absurdité à supposer qu'elles ont été déposées partiellement sur chaque sommet (i).
La formation marine à laquelle appartient la masse de sable dont nous venons de parler n'est pas le dernier des produits qui recouvrent notre sol ; on trouve encore presque partout au-dessus d'elle un lit de terrain lacustre (i),qui prouve d'une manière incontestable l'existence d'un immense lac d'eau douce, qui a formé le dépôt quelquefois très-mince, souvent assez épais, qu'on remarque plus particulièrement sur les grandes hauteurs. Il existe souvent aussi dans les vallées, mais il y est recouvert par le ter- . rain d'atterrissement. On ne le trouve point sur le sommet de Montmartre, ni sur celui de la butte d'Orgemont, soit que ces sommets n'aient pas présenté une assez large surface pour qu'il ait pu s'y former des dépôts d'eau douce après la retraite de la mer, soit qu'ils aient été enlevés postérieurement, comme pourrait le faire supposer leur moindre élévation, car ils sont plus bas que ceux des autres collines voisines.
(1) Voyee note VIII.
(2) Formé au fond des lacs d'eau douce.
Si vous éprouviez quelque difficulté à supposer l'existence d'amas d'eau douce d'une étendue aussi considérable que celle que supposeraient les dépôts dont nous nous occupons, je vous rappellerai que l'état actuel du globe nous en présente de plus immenses encore; et que, dans l'Amérique septentrionale, les lacs Supérieur, Michigan, Hurorij etc., présentent dans certains sens uneétendue qui égale presque en longueur celle de la France, du nord au sud. De sorte que si leurs eaux avaient la propriété de former dans leurs fonds un terrain lide, et qu'ils vinssent à s'écouler, ils laisseraient à sec des lits de formation d'eau douce beaucoup plus étendus que celui qui nous occupe. Mais ils n'ont pas cette propriété, pas plus que nos mers actuelles. Et f en général, la nature, depuis la dernière révolution qui a imprimé à nos continens la forme que nous leur voyons > parait dans un état de faiblesse et de langueur qui ne permet que dans des circonstances trèspeu nombreuses la formation de nouvelles roches. Aussi la fossilisation des corps organisés n'est-elle plus possible; car elle consiste dans l'incorporation des parties solides de ces corps
COHTÏHUATIOÏÏ DE l'ÉCORCE MINERALE. î55
dans de nouveaux produits inorganiques qui les conservent dans leur intérieur en décomposant les autres.
En général, rien ne recouvre la dernière formation d'eau douce dont nous venons de parler ; mais , dans quelques lieux particuliers , on trouve les terrains d'alluvion à la partie la plus superficielle du sol. On désigne ainsi ceux qui ont été transportés par les eaux, soit qu'ils aient simplement été déplacés par elles, soit qu'ils aient été tenus en suspension dans le liquide de ces terrains.
Les uns ne peuvent avoir été produits par l'ordre actuel des choses, et leur formation est évidemment antérieure à la cause qui l'a déterminée. Les autres, au contraire, ont été formés par les fleuves et les amas d'eau douce qui existent encore à la surface de la terre.
Dans la première classe on doit ranger, autour de Paris, le sol de la plaine de Nanterre à Chaton , celui du bois de Boulogne, celui de la forêt de Saint-Germain, etc., que la Seine n'a jamais pu former dans ses débordemens les plus considérables. Les dépôts de cailloux roulés, du fond des vallées, sont dans le même cas.
• C'est dans ces terrains qu'on trouve les osse-
l5fi LETTRE VIII.
mens d'éléphans , de bœufs, d'élans , etc., dont je vous ai déjà dit un mot, et dont je vous parlerai bientôt avec plus de détails. Ces débris montrent que la population de notre pays, dans ce temps-là , offrait autant de différence avec la population de nos jours, que ce sol ancien luimême en présente avec le sol actuel.
On trouve souvent cet ancien terrain d'alluvion dans des lieux qui ont du être autrefois des vallées, et qui aujourd'hui appartiennent à des plateaux assez élevés. Tel est le dépôt remarquable qu'on a trouvé dans la forêt de Bondy, lorsqu'on y a fait une coupe pour le passage du canal de l'Ourcq; il renfermait des os d'éléphans et de gros troncs d'arbres.
Quant aux terrains récens d'alluvion formés par des cours d'eau moins puissaos, ils sont en général composés de matières plus ténues.
On les observe dans des lieux où on conçoit fort bien qu'ils ont pu être déposés depuis l'ordre actuel , et les débris fossiles qu'on y trouve appartiennent à des animaux ou des végétaux qui vivent encore dans nos cantons , ou qu'on sait y avoir vécu. Ils renferment également des ouvrages façonnés par la main des hommes, comme le bateau en forme de pirogue qu'on a
COlfTIKUATIOIf DEJl'ÉCORCE MINERALE.
déterré ^Jans l'ile des Cygnes , en creusant les fondations du pont des Invalides.
C'est à l'existénce des débris de corps organisés qui ne sont pas encore entièrement décomposés qu'on doit attribuer les émanations dangereuses qui se dégagent des derniers terrains d'alluvion quand on les remue pour la première fois.
Je ne sais , madame , si vous me pardonnerez la longueur de cette lettre, dans laquelle je n'ai eu à vous donner que les descriptions, nécessairement arides, d'une suite de terrains; j'espère cependant que vous m'excuserez un peu en faveur des considérations importantes qui s'y rattachent iramédiatement.Qui pourrait voir avec indifférence les traces si sensibles 1 des révolutions dont notre pays a été le théâtre, et les nombreuses générations qui s'y sont succédé ? La légère couche de vie qui fleurit à la surface du sol ne couvre que des ruines. Des êtres qui ont vécu dans le lieu même que nous habitons y foulaient tranquillement d'anciens débris laissés par la mer, lorsque cette mer , revenant subitement, les a engloutis sous ses eaux. Placés dans les mêmes circonstances, n 'avons-nous pas à redouter le même sort ?
1 58 LETTRE VIII. CONTINUAT. DE l'ÉCORCB , etC
Pauvres petits hommes, nés d'hier, qui osons nous dire les maîtres de la terre, nous ne devrions marcher qu'en tremblant sur ce globe toujoursprêtànouseng^utir.D'où peut venir notre sécurité ? Est-ce de l'histoire de quelques générations d'êtres de notre espèce qui s'y sont maintenues , au milieu de mille désastres, pendant cinquante ou soixante siècles, ou bien nous fions nousauxfaiblesdigues dans lesquelles nous enfermons avec tant de peine les petits courans d'eau que nous appelons de grands fleuves, à ces petits amas de terre au moyen desquels nous retenons un instant quelques pieds de la mer au-dessus d'un point de notre sol? Comment ne craignons-nous pas qu'au milieu de notre orgueil une légère secousse ne rende à l'Océan cette portion de la terre qu'il nous a naguère abandonnée, et qu'une partie de ses 4 eaux n'engloutisse demain pour jamais nos grandes cités, nos puissans monarques, leurs vastes états, et jusqu'au souvenirdes monumens dont notre petitesse ose se montrer si fière?
DES ANIMAUX FOSSÏLF.S.
. Dans la lettre précédente , en vous exposant le résultat des recherches faites par les observateurs les plus distingués sur les terrains de nos environs , j'ai eu pour but de vous donner une idée de la manière dont on doit concevoir que les différentes formations se succèdent dans toutes les parties du sol. de transport et de sédiment ; car il existe entre la superposition des roches sur toute la surface du globe des rapports qu'il est impossible de méconnaître.
Le sujet dont je me propose de vous entretenir dans cette lettre et les suivantes sera , j'espère , de nature à vous dédommager un peu de ce que la précédente pouvait avoir d'aride.
maux qu'on dirait que la nature aurait pris soin de conserver à dessein dans les entrailles de la terre, comme pour nous avertir des désastres
l6o LETTRE IX.
dont nous pouvons nous-mêmes devenir d'un moment à l'autre les victimes.
Les recherches nouvelles dont je vais vous rendre compte ne seront plus bornées à un lieu particulier; mais elles sont le résultat des observations faites dans tous les pays. Il est d'autant plus nécessaire, dans ce cas, d'embrasser la généralité des faits , que la ressemblance ou la différence que peuvent présenter les espèces trouvées dans les divers climats conduisent aux résultats les plus curieux.
Je suivrai , en vous parlant des animaux fossiles, un ordre directement contraire à celui que j'ai adopté relativement aux couches, c'est-à-dire que, commençant par les animaux qui se trouvent dans les plus superficielles, je passerai ensuite aux plus anciennes; et vous ne manquerez pas sans doute de remarquer que, si les restes fossiles qu'on rencontre dans les couches les plus superficielles appartiennent tous, ou à des espèces actuellement vivantes, comme Y éléphant, le rhinocéros , Y hippopotame , ou à des animaux tout-à-fait voisins de ces espèces, comme les différens mastodontes, ceux qui gisent dans des couches plus profondes , et dont l'existence a dû être séparée de la nôtre
DKS ANIMAUX FOSSILES. l6l
par plus d'un cataclysme (i), ne forment guère, en général , que des genres entièrement différens des genres vivans.
Les animaux fossiles sont des êtres d'une création ancienne dont il ne nous reste de souvenir que par des impressions osseuses conservées par le temps. Leurs parties molles ont été , à quelques exceptions très-rares près , remplacées par les molécules des roches dans lesquelles on les rencontre.
On a substitué l'expression d'animaux fossiles à celle d'animaux pétrifiés, pour distinguer l'action à laquelle ils ont été soumis de celle qui s'exerce tous les jours, même en assez peu de temps , sur des substances qui , plongées dans certaines eaux courantes, s'incrustent de molécules pierreuses , et pour laquelle il me semble qu'on devrait exclusivement réserver le mot de pétrification. La fossilisation est tout autre chose ; et elle en diffère si bien , qu'il est reconnu , par presque tous les naturalistes, qu'il n'y a plus dans la nature actuelle de condition pour la fossilisation : de sorte que si une des grandes ré-
(i) 'Grande inondation. . .
l6a MtTTHE IX.
volutions auxquelles le globe a t été si souvent soumis détruisait tout à coup les races actuelles , et qu'après quelques milliers de siècles une nouvelle race d'hommes vînt habiter de nouveau nos climats, ces hommes ne pourraient avoir sur notre existence éphémère les renseignemens que nous avons obtenus sur les animaux que les dernières révolutions y ont détruits.
De tout temps on a trouvé des ossemens d'éléphans fossiles; mais ces ossemens jusqu'ici avaient presque toujours été méconnus, et c'est à leur découverte qu'on doit les histoires fabuleuses de la mise à nu des cadavres d'anciens géans : car, dans un temps où l'anatomie avait fait si peu de progrès, l'amour du merveilleux pouvait d'autant mieux s'emparer de pareils événemens pour accréditer des idées qui frappent l'imagination , que l'éléphant est ( aux dimensions près) un des animaux dont le squelette présente le plus de ressemblance avec celui de l'homme. On ferait un volume entier des histoires d'ossemens fossiles de grands quadrupèdes que l'ignorance ou la fraude ont fait passer pour des débris de géans humains. La plus célèbre de toutes est celle du
DES ANIMAUX FOSSILES. T'f>3
squelette que, sous Louis XIII, on a voulu faire passer pour celui de Teutobochus , roi des Cimbres, celui qui combattit contre Marius.
Voici ce qui donna lieu à ce conte :
Le ii janvier i6i3, on trouva dans une sa blonnière près du château de Chaumon , entre les villes de Montricoux, Serres, et Saint- Antoine, des ossemens dont plusieurs furent brisés par les ouvriers : un chirurgien de Beaurepaire , nommé Mazurier, averti de cette découverte, s'empara des os, et songea à en faire son profit ; il publia les avoir trouvés dans un sépulcre long de trente pieds, sur lequel était écrit Teutobochus rex : il ajoutait avoir trouvé en même temps une cinquantaine de médailles à l'effigie de Marius. Il inséra tous ces contes dans une brochure au moyen de laquelle la curiosité du public étant excitée, il parvint à montrer pour de l'argent, tant à Paris que dans d'autres villes , les os du prétendu géant. Gassendi cite un jésuite de Tournon comme l'auteur de la brochure, et montre que les prétendues médailles antiques étaient controuvées; quant aux os, c'étaient des os d'éléphant.
Des observations semblables , qui deviennent plus précises à mesure qu'elles sont plus rc-
l64 LETTRE IX.
centes , nous conduisent jusqu'au dix-huitième siècle. A cette époque , le progrès des sciences naturelles ne permettant plus des méprises aussi grossières, on reconnut les ossemens d'éléphans pour ce qu'ils étaient; mais on se persuada qu'ils avaient été ensevelis sous le sol dans le temps des Romains.
Ce qui devait confirmer dans cette opinion i c'est que les endroits où on en a trouvé le plus anciennement dans notre pays sont situés aux environs du Rhône , et par conséquent dans les lieux où Annibal, qu'on sait en avoir amené dans son expédition contre les Romains, ainsi que Domitius ^Enobarbus, qui en conduisit plus tard dans les Gaules , auraient pu y laisser leurs cadavres. ;
Nulle part , en Europe , on n'a trouvé autant d'os fossiles d'éléphans que dans le val d'Arna supérieur; ils y sont si communs, que les paysans les employaient autrefois pêle-mêle avec les pierres pour la construction de leurs maisons. Depuis qu'ils en connaissent le prix , ils les mettent en réserve pour les vendre aux voyageurs (i). C'est ainsi que M. jCuvier acheta
(i) On pcul voir une quantité tiès-cqnsiderablc de ce* ossemens renfermes {dans Us armoires qui , au nombre
DBS ANIMAUX FOSSILES. l65
à Incisa un atlas de grande dimension qu'on vint lui offrir pendant qu'il relayait à la poste. Ce célèbre naturaliste raconte avoir vu dans le pays une si grande quantité d'os fossiles d'éléphans, tous rassemblés dans les environs de Figline, qu'on en avait rempli deux chambres. Ce nombre prodigieux réfute parfaitement l'opinion de ceux qui voudraient prétendre qu'ils ne sont que des traces du passage de l'armée d'Ànnibal dans ce pays. L'histoire , il est vrai , nous apprend que ce grand général , après avoir gagné la bataille de Trébie, franchit les Apennins, pour aller gagner sur Flaminius celle de Trasymène ; mais Tite-Live et Polybe
trente-deux éléphans , il n'en avait plus que huit après la bataille de Trébie ; qu'il perdit sept de ces animaux dans la tentative inutile qu'il fit pour passer les Apénnins pendant l'hiver, et qu'au printemps, lorsqu'il réussit enfin dans sa pénible entreprise, et qu'il arriva dans le val d'Arno supérieur, il n'en avait plus qu'un seul.
de doute, tapissent dans la grande salle des fossiles le mur opposé aux fenêtres.
l66 LETTRE IX,
pourrait être teinté de faire pour donner à ces os une origine qui ne remonterait pas au-delà des temps historiques sont aussi peu - fondées que celle-ci. Vous allez voir, d'ailleurs , combien il serait ridicule de vouloir expliquer p une cause unique, quelle qu'elle soit, un phénomène aussi général que l'existence de ces ossemens. On en trouve, en effet, dans toute l'Europe, en Angleterre, en Allemagne, où ils ont été plus fréquemment et mieux observés que partout ailleurs, quoique les Romains n'aient jamais pu en conduire dans le nord de cette contrée. On en a découvert beaucoup dans les parties les plus septentrionales de l'Irlande, dans la Scandinavie, en Norwège, et jusque dans l'Islande. On en rencontre aussi dans la Pologne, dans la Russie ; et c'est dans ce vaste pays, si peu propre maintenant à favoriser la propagation des éléphans, qu'on trouve leurs débris en plus grand nombre. Et quelles sont, madame, les provinces de la Russie où vous pensez qu'on les trouve en plus grande quantité? Les parties les plus glacées de la Sibérie. Mais, quelque communs qu'ils soient dans ces rudes climats , ils le sont peut-