‹ Lettres sur les révolutions du globe (volume 4)Chapitre 31 sur 44 · MOLLUSQUES · texte numérisé non relu

MOLLUSQUES

Tous les débris d'animaux anciens dont Tétude nous a occupés jusqu'ici se rencontrent dans les terrains superposés à la craie, dans ceux que les géologistes ont désignés sous le nom de tertiaires. Là , comme nous l'avons vu , ils sont loin d'être distribués indistinctement dans les formations nombreuses dont l'ensemble constitue ces terrains. Les couches les plus voisines de la craie ne renferment que des ossemens de mammifères marins, et si ( ce qui est loin d'être prduvé) ou y a rencontré quelques ossemens de rongeurs ou de pachydermes , au moins y sont - ils en «trèspetit nombre. On n'aura pas non plus perdu de vue cette remarque générale , que les premiers "mammifères terrestres qu'on rencontre dans les couches supérieures appartiennent

LETTRE XVI. REPTILES , CRUSTACES , ETC. 3t63

à des genres aujourd'hui détruits , et qu'on ne retrouve que rarement avec les éléphans, les rhinocéros, etc. des terrains antédiluviens les

plus superficiels.

L'apparition à la surface du gbble des reptiles dont nous allons nous occuper aujourd'hui remonte à une époque plus reculée que celle où vivaient les mammifères , même les mammifères marins les plus anciens. On les ' retrouve abondamment non-seulement dans la craie , qui ne recèle déjà plus aucun ossement de ces derniers, mais encore dans la plupart des terrains antérieurs, jusqu'à la grande formation houillière, dont l'histoire nous occupera bientôt sous le point de vue botanique.

Nous allons donc remonter à un autre âge du monde ; et si vous avez pu prendre jusqu'ici sans ennui une idée des recherches de nos géologues sur les époques plus récentes , peutêtre ne vous intéresserez -vous pas moins à ce qu'ils ont ^recueilli sur celte époque primitive où la terre n'était encore parcourue que par des reptiles à sang froid ; où la mer contenait un assemblage prodigieux de coquilles aujourd'hui extrêmement rares, et qui formaient alors le fond de sa population , et où le peu

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de terres récemment abandonnées par l'antique Océan ne formaient que des îles où croissait une végétation aussi simple dans sa structure qu'abondante et vigoureuse.

Les crocodiles sont au nombre des reptiles les plus anciens. Leurs ossemens se rencontrent dans beaucoup de couches non-seulement d'une antiquité moyenne, comme nos plâtres de Montmartre, mais encore dans celles dont la formation est beaucoup plus ancienne , comme les pierres de taille des environs de Caen,et même les marnes calcaires bleuâtres des environs de Honfleur : c'est dans ces dernières formations, qui offrent des bancs épais souvent de 3oo pieds , que se trouvent les débris de ces antiques animaux mêlés à ceux des singuliers reptiles qu'on a désignés sous les noms d'ictio-saurus et de pkscio-saurus , dont j'aurai bientôt à parler.

Les crocodiles paraissent avoir été très-communs, au moins dans les environs de Caen, à l'époque reculée qui nous occupe; car depuis quelques années seulement que l'attention est fixée sur les débris fossiles qu'on rencontre dans ces parages, on a recueilli les restes d'au moins dix individus de la même espèce.

REPTILES , CRUSTACÉS ET MOLLUSQUES. l65

L'espèce, ou plutôt les espèces des environs de 0 Honfleur n'ont pas dû être moins nombreuses que celles des environs de Caen. Nous* possédons au Muséum une tête entière dont la reconstruction est due aux soins et à la persévérance de M. Cuvier. L'histoire de la découverte de ce morceau singulier vous intéressera peutêtre, et je laisserai parler M. Cuvier lui-même. Il possédait deux mâchoires inférieures de crocodiles trouvées près de Honfleur, et ces deux mâchoires, quoique très -semblables, ne lui paraissaient pas appartenir à la même espèce.

«Averti, dit-il, par ces deux mâchoires inférieures, qu'il pouvait exister deux espèces à Honfleur, je devais songer d'abord à en retrouver le crâne et la mâchoire supérieure.

La collection que j'avais reçue de Rouen m'en offrait bien quelques fragmens ; mais le premier propriétaire avait eu la malheureuse idée de les faire scier et polir : il en avait même dispersé une partie dans d'autres cabinets. C'est par une suite presque incroyable de hasards que j'ai rassemblé et que j'ai pu rapprocher six morceaux qui avaient appartenu au même crâne, et dont deux étaient restés chez l'abbé Bachelier, deux avaient passé dans le cabinet

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1 (le M, de Drée , deux autres enfin me furent envoyés de Genève par feu M. de Jurieu , sans qu'il sedoutât de l'importance dont ils étaient pour cette recherche particulière. Au moyen de ces six morceaux je suis parvenu à reconstruire une portion considérable du crâne, contenant tout l'occiput et la plus grande partie de la face supérieure et des côtés jusqu'au museau.

« C'est par des hasards semblables que j'ai rassemblé trois fragmens appartenant à un seul et même museau , et dont je n avais donné que deuxilans ma première édition; ces deux «ci étaient dans le cabinet de feu l'abbé Besson; le troisième était dans le cabinet de M. Faujas, à qui Besson l'avait donné sans s'apercevoir qu'il ne formait qu'un même tout avec les deux autres.

« Après avoir réuni ces trois pièces comme elles l'avaient été autrefois dans la nature , j'ai eu l'idée de les rapprocher du crâne formé 9 comme je viens de le dire, par le rapprochement de six autres morceaux, et j'ai vu que ce museau s'adaptait si bien à ce crâne, qu'il n^me reste aucun doute qu'il ne lui ait appartenu ; qu'il n'ait été trouvé en même temps;

en un mot, que ces neuf fragmens n'aient fait originairement partie d'une seule et même tête individuelle, et n'aient été ainsi dispersés par l'incurie et le peu de connaissance de leur premier possesseur. » %:

Il résulte de cette tête si singulièrement, on pourrait presque dire si merveilleusement reconstruite , que l'espèce des antiques crocodiles de Honfleur à laquelle elle appartient diffère du gavial actuel :

i° Par son étendue plus considérable. Elle ne peut avoir eu moins de 3 pieds , et la plus longue tête de gavial que M. Cuvier ait pu se procurer n'a que 3i pouces.

2° Par l'étroitesse de son museau , sensiblement plus mince, malgré les plus grandes dimensions de la tète.

3° Par l'étroitesse plus remarquable encore de l'occiput.

Enfin le crâne fossile diffère du crâne de 1 espère vivante la plus voisine tant par sa forme oblongue que parce qu'elle se joint au museau par un rétrécissement insensible, au lieu d'une contraction brusque.

Cette distinction de deux espèces, annoncée par les mâchoires et confirmée par les têtes, l'a

Digi

été encore par toutes les autres parties, notamment par les vertèbres et par les os des extrémités, tellement tranchées dans chacune de ces parties, que chacune d'elles aurait suffi seule pour l'établir. -,

On trouve encore des crocodiles dans les couches supérieures à celles qui renferment ceux dont nous venons de parler. On en trouve dans la craie; on en rencontre dans les couches au-dessus de la craie, dans les lignites d'Auteuil et de Mimet. Quelques-uns ont vécu avec les palaeotheriums et les lophiodos des calcaires d'çau douce. Ceux-là paraissent déjà plus semblables à ceux qui vivent actuellement; à mesuré qu'on s'approche des couches supérieures, la ressemblance augmente avec ceux de nos jours. Enfin il parait qu'il y en a , mais en très-petite proportion, dans les couches meubles et superficielles , où sont enfouis tant de cadavres d'éléphans et d'autres grands quadrupèdes ; leur petit nombre dans ces dernières peut même devenir un sujet d'étonnement quand on pense que les crocodiles vivent aujourd'hui dans la zone torride avec les éléphans, les hippopotames et tous les autres animaux dont ces couches décèlent des débris.

Les tortues paraissent aussi anciennes dans le monde que les crocodiles; elles les accompagnent généralement dans toutes les couches, depuis les plus anciennes jusqu'aux plus récentes, mais nulle part elles ne se trouvent si abondantes que dans les formations qui renferment les débris de palaeotheriums, et particulièrement dans les environs de Paris.

Le plus grand nombre de leurs débris appartenant à des sous-genres don! les espèces sont propres aux eaux douces et a la terre ferme, leur présence confirme les conjectures que l'étude des crocodiles doit faire naître sur l'existence d'iles, ou en général de terres découvertes avant la formation de la craie et avant qu'il y ait eu des quadrupèdes vivipares, ou du moins avant qu'ils aient été assez nombreux pour laisser une quantité de débris comparables à ceux des reptiles : vérité importante que semblent aujourd'hui vouloir révoquer en doute quelques naturalistes.

Parmi les débris de tortues, on en rencontre qui prouvent que quelques - uns de ces animaux, comme au reste la plupart des reptiles qui ont paru sur les premières terres, avaient acquis des dimensions prodigieuses. On a ren-

contré récemment dans les carrières de Mons, près de Lu né vil le , un radius de cet animal qui indique une carapace de près de 8 pieds de longueur; l'animal qu'elle recouvrait appartient au sous-genre des chelonées. On a trouvé plusieurs os indiquant le même sous-genre.

Dans presque toutes les parties de la Thuringe et du Voigtland , dans les portions limitrophes de la Hesse, et jusqu'en Franconie et en Bavière , règne une couche de schiste marneux et bitumineux , parsemée de grains de pyrite cuivreuse contenant de l'argent, et exploitée en plusieurs endroits pour ces deux métaux. Cette couche est l'une des plus anciennes parmi celles qui contiennent des débris de corps organisés, et probablement antérieure * toutes celles qui contiennent des ossemens ue crocodiles; cependant ce terrain, recouvert par des masses immenses de productions marines des plus anciennes, parait avoir été formé sous l'eau douce; la nature des poissons qu'il renferme ne laisse guère de doute à cet égard ; et ce qui confirme que ce terrain , tout ancien qu'il est, a été, à l'époque la plus reculée, d'abord découvert , puis envahi de nouveau par la mer, c'est la présence de débris de reptiles

appartenant à des genres qui fréquentent les S marais et les bôrds des rivières.

Pendant long - temps on a été incertain sur la détermination de ces débris réellement célèbres. Dès le commencement du siècle dernier on s'en occupait , et on les regardait comme ayant appartenu à des crocodiles. Cette opinion, adoptée ou rejetée successivement par différens naturalistes, a été tout récemment combattue par M. Cuvier, qui parait avoir fixé l'opinion des savans à cet égard. Su^nt lui, ces animaux anciens sont des sauriens du genre des monitJÊ. Parmi les poissons d'eau douce qui se trouvent ensevèlis avec eu*, M. Cuvier e£a découvert un genre aujourd'hui inconuu , et qui , à l'époque si reculée de la première déposition des terrajLs secondaires , était répandu sur des points tfui appartiennent maintenant aux deux hémisphères. . :

Pour terminer l'indication des principaux animaux qui ont été pris pour des crocodiles, il me reste à signaler le fossile devenu célèbre sous le nom de grand animal de Maastricht. Cet animal n'est pourtant ( pas plus que les reptiles des schistes cuivreux de Thuringe ) un

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véritable crocodile; comme ces derniers, il appartenait au genre des mon i tors , ou plutôt il forme à lui seul un genre nouveau voisin des monitors et des iguanes, ou si on veut une sorte de lézard. Ce qui avait surtout induit les naturalistes en erreur relativement au genre de cet animal. c'est l'énormité de ses dimensrons comparée à celles qu'ont aujourd'hui les reptiles dont il se rapproche le plus : sa longueur était en effet égale à dix fois au moins ceite des plus grands de ces animaux. On compte dans son squelette i33 vertèbres; la longueur de sa tète setTO approche de 4 pieds ; sa queue , longue de 10 pieds, se terminait en s'élargissant en forme de rame ; la longueur totale de son corps surpassait *4 pieds. La queue forte et robuste de ce grand reptile devait former une rame très-puissante , qui lui permettait d'affronter les eaux de la mer même la plus agitée ; car cet énorme lézard , quoique appartenant à un genre de reptiles dont aucun ne vit aujourd'hui dans la mer, était évidemment un animal marin.

On a proposé pour l'animal de Maastricht le nom de meso-saurus.

On a découvert dans plusieurs localités des

reptiles appartenant à des genres plus ou inoins semblables à celui que constitue l'animal de Maastricht , et qu'on peut se représenter comme autant de grands lézards. Tel est celui que M. Cuvier propose d'appeler gcosaurus, dont les débris ont élé découverts dans les environs de Manheim , et qui devait être long de 12 à i3 pieds; pour cette raison on avait proposé de lui donner le nom de lacertagigantea (lézard- géant); mais ce nom ne peut plus lui être conservé aujourd'hui qu'on sait que le grand animal de Maëstricht, appartenant au même genre, a une taille double de la sienne, et qu'un autre lézard, dont nous allons nous occuper, présente des dimensions bien plus considérables encore (i).

Ce dernier reptile est celui que M. Cuvier

(\) Le Muséum possède des débris très-cuiieux de ces reptiles qu'on a piace's près de la porte qui communique avec la petite salle des fossiles , dans des armoires situées contre le mur de séparation des deux salles : on y distinguera surtout les vertèbres et diflërens autres os du grand animal de Maëstricbt , classé par M. Cuvier parmi les monitors , et dont la tête , un des plus beaux débris des créations anciennes qu'on ait découverts jusqu'à présent, se voit dans une boîte vitrée, au-dessus de l'armoire qui contient les autres os.

appelle mégalo *saur us ; ses débris ont été trouvés clans les environs d'Oxford par un célèbre naturaliste anglais , M. Buckland , auteur d'un très-beau travail sur les cavernes à ossemens. L'énormité des os qui en restent indiquerait pour la totalité de son corps une longueur de 45 pieds de roi. Quelques débris paraîtraient même faire soupçonner qu'il en à existé de plus grands encore. Ces conclusions ne sont . pourtant légitimes qu'autant qu'on admet (ce qui est très-probable) que ce reptile avait la forme des monitors , animaux chez lesquels la queue est environ le tiers de la longueur du reste du corps. Mais en supposant qu'il en fût autrement, et que la queue de ces animaux, dont on ne possède pas de débris , fût beaucoup moins longue que celle des reptiles qui leur correspondent , il resterait toujours certain que le megalo-saurus était long de plus de 3o pieds. Encore faut-il remarquer que pour le réduire à ces dimensions il faut aller contre tout ce que les analogies présentent de plus vraisemblable; car et ses dents, et la forme des os de ses membres, doivent le faire placer parmi les monitors ; quelques os semblent même indiquer qu'il ressemblait plus par sa

forme à un lézard proprement dit qu'à tout autre animal du même genre. Ce serait donc à lui que conviendrait plus qu'à tout autre le nom de lézard -géant qu'on avait donné au reptile de Manheim. Le nom que lui a donné M. Cuvier indique en effet la grandeur de ses dimensions.

D'après la forme tranchante des dents du megalo-saurus , il n'est pas douteux que cet énorme lézard n'ait été d'un caractère extrêmement vorace. Du reste, tout ce qui accompagne ses débris dans les carrières où il a été enseveli annonce que c'était un animal marin.

On ne peut supposer qu'un animal aussi énorme ait été confiné dans une seule localité; aussi trouve-t-on des débris qui ont dû appartenir à la même espèce dans plusieurs autres lieux, et entre autres dans le comté de Sussex.

A côté de ces débris on a trouvé des dents ayant appartenu aussi à des animaux du même genre , qui n'ont pas dû être beaucoup moins volumineux que le megalo-saurus, et qui offrent le caractère unique d'user leur pointe et leur fût transversalement comme les quadrupèdes herbivores; ces dents ressemblent tellement à celles des mammifères, que M. Cuvier, au pre-

mier aspect, les prit pour des mâchelières de rhinocéros. La présence d'une pareille dent au milieu de couches aussi anciennes que celles qui renferment les espèces voisines du megalosaurus dérangeait toutes ses idées sur les rapports des os avec les terrains; ce ne fut qu'à la vue d'une plus grande quantité de ces dents, les unes entières , les autres plus ou moins usées , que notre grand naturaliste découvrit son erreur. Cette erreur dp la part d'un homme aussi habile doit nous apprendre à suspendre notre jugement relativement aux faits qu'on annonce comme étant en opposition avec les lois générales établies sur une masse énorme d'observations. Avec un peu moins d'habileté, M. Cuvier consacrait l'existence d'un fait capable d'arrêter pour long-temps l'adoption de la loi de succession des êtres sur le globe depuis les temps anciens jusqu'à nos jours.

Les reptiles de la famille des sauriens dont il nous reste à nous occuper sont incontestablement de tous les êtres de la création les plus singuliers, les plus hétéroclites, ceux dont l'organisation a présenté aux naturalistes les formes les plus inattendues.

Vers la fin du siècle dernier on trouva à

Eichtedt, dans la vallée de l'AIlmûhl, un peu au-dessous de Soleuhofen , village du comté de Pappenheim , dans des schistes calcaires qui abondent en pétrifications animales, le squelette entier d'un être sur lequel on fit successivement bien des conjectures différentes.

Suivant les uns c'était un oiseau, suivant d'autres c'était un mammifère qui formait une espèce plus intermédiaire encore que celle des chauves - souris , entre les mammifères et les oiseaux. Il s'est trouvé même un naturaliste qui se croyait si sûr de cette vérité, qu'il s'était

en entier revêtu de son

poil.

Un autre naturaliste le considérait comme un reptile..

Ce défaut d'accord entre les opinions émises, après mûr examen, par des hommes qui tiennent le premier rang dans la science , était d'autant plus surprenant, que possédant une grande partie du squelette de l'anima! , il semblait que rien n'aurait dû être si facil^ue * de déterminer au moins à laquelle des quatre grandes classes des animaux vertébrés on doit le ranger. Mais l'étonnement que peut produire la divergence d'opinions que nous signalons ici

cesse quand on considère que ranimai au sujet duquel elle existe réunit le singulier assemblage de caractères propres à chacune des trois grandes classes auxquelles on a voulu successivement le rattacher.

Cet animal , comme tous les oiseaux , avait en effet un long cou et un corps en proportion très-court. Il portait des ailes au moins aussi puissantes que celles des chauves -souris, et dont les dimensions étaient proportionnées à sa taille. La forme de ses membres et celle de sa queue le rapprochaient tellement des mammifères , que plusieurs naturalistes paraissent ne pouvoir encore se décider à le ranger parmi les reptiles. Sa tête présente uu crâne d'une petitesse qu'on ne remarque que chez ces derniers, jointe a une gueule garnie de soixante dents pointues , et couvertes par un bec d'oiseau.

L'opinion de M. Cuvier, qui , dans son grand ouvrage, a consacré un long chapitre à l'interprJfetion des débris de ce singulier animal, est qu'on ne peut conserver aueun doute sur la classe à laquelle il appartient. Selon lui , l'ensemble de son organisation prouve de la manière la plus évidente que c'était un reptile.

L'autorité et la force des argumens de cet homme célèbre paraissent avoir entraîné l'opinion de la plupart des naturalistes; et sauf quelques dissions , aveuglés probablement par une idée préconçue , tout le monde s'accorde à voir dans le ptérodactyle (c'est le nom qu'a imposé M. Cuvieï à l'animal qu'il a si bien fait connaître ) un véritable reptile volant. Je citerai encore ici les conclusions de notre grand naturaliste. « Voilà donc, dit- il, un animal qui dans son ostéologie, depuis les dents jusqu'au bout des ongles , offre tous les caractères classiques des sauriens ; on ne peut donc pas douter qu'il n'en ait eu aussi les caractères dans ses tégumens et dans ses parties molles , qu'il n'en ait eu les écailles , la circulation , etc. Mais c'était en même temps un animal pourvu des moyens de voler , qui dans la station devait faire peu d'usage de ses extrémités antérieures , si même il ne les tenait toujours reployées comme les oiseaux tiennent leurs ailes; qui cependant pouvait encore se servir des plus courts de ses doigts de devant pour se suspendre aux branches des arbres, mais dont la position tranquille devait être ordinairement sur les pieds de derrière, encore comme celle des oiseaux;

alors il devait aussi, comme eux, tenir son cou redressé et courbé en arrière, pour que son énorme tête ne rompît pas tout équilibre. » .

D'après ces données on pourrait le dessiner à l'état de vie ^ mais la figure qu'on obtiendrait serait des plus extraordinaires, et semblerait au premier aspect le produit d'une imagination malade plutôt que des forces ordinaires de la nature.

On en voit quelquefois d'approchantes dans les peintures fantastiques des Chinois. M. Cuvier parle d'une de ces figures tirée d'un livre d'histoire naturelle chinois, que l'on conserve dans la bibliothèque de Trewa-Altorf : elle représente une chauve-souris avec un bec d'éptrvier et une longue queue de faisan ; mais ce ne serait pas là, poursuit- il, ce qu'on pourrait appeler une représentation de notre animal. ,

Ce qui frappe surtout dans la description du ptérodactyle, c'est l'assemblage bizarre d'ailes vigoureuses attachées au corps d'un reptile; l'imagination des poètes en a seule fait jusqu'ici de semblables. De là la description de ces dragons que la fable nous représente comme ayant, à l'origine des choses, disputé

pour ainsi dire la possession de la terre à l'espèce humaine, et dont la destruction était un des attributs des héros fabuleux , des demidieux et des dieux.

On ne peut supposer cependant que le souvenir confus conservé, par les anciennes traditions, de quelques-uns de nos animaux, ait donné lieu aux fables que nous rappelons.

Tout prouve que les ptérodactyles et ceux des genres semblables qui ont pu 'exister sans qu'aucuns de leurs débris se soient conservés , étaient depuis long-temps ensevelis sous d'énormes débris de productions marines à l'époque où l'homme a paru sur la terre; aucun mammifère n'existait même probablement avec eux dans ces iles primitives . où la chaleur et l'humidité donnaient à tous les êtres organisés un développement dont la fécondité des régions chaudes et humides de l'Amérique équinoxiale ne peut nous fournir que de trèsfaibles vestiges.

Aujourd'hui un seul reptile est pourvu d'ailes ; c'est celui que pour cette raison les naturalistes ont désigné sous le nom de dragon, comme trace des anciennes traditions fabuleuses; mais les dragons modernes ne peu*

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vent être comparés au ptérodactyle de l'ancien monde. Leurs ailes , trop faibles pour frapper l'air et les faire voler à la manière des oiseaux , ne servent qu'à les soutenir comme un parachute lorsqu'ils sautent de branche en branche. -,

Tous ces dragons, au surplus, sont des animaux d'une petite taille, vivant au sein des forêts qui recouvrent quelques contrées brûlantes de l'Afrique et une partie des grandes lies de l'Océan indien , surtout à Java et à Sumatra. C'est dans ces lieux déserts qu'ils poursuivent les insectes avec adresse, ou , si l'on veut même, au vol; ils descendent rarement à terre, par ce qu'ils rampent avec peine.

On voit donc que rien dans ce portrait ne rappelle l'dée que les narrations fabuleuses de toutes les époques ont cherché à nous donner de ces terribles dragems enfantés par l'imagination des poètes (i). ■ %

(i) Nous voyons le dragon , consacre par la religion des premiers peuples, devenir l'objet de leur mythologie; rendu célèbre par les chants des poètes grecs c! latins, et, dit M. de Lacéprde , « principal ornement » des fables pieuses imaginées dans dus teinps plus rëweens; dompté par les bc'ros et même par les jeunes

Le mécanisme de l'appareil du vol était, chez le ptérodactyle, essentiellement différent de ce que nous le voyons aujourd'hui , tant chez le dragon que chez les oiseaux ou les chauves - souris ; en effet f les oiseaux volent avec une aile dans laquelle on n'observe rien qui rappelle les doigts des extrémités antérieures des, mammifères; les chauves - souris , avec une aile soutenue par quatre doigts trèsprolongés unis par une seule membrane, le

m héroïnes qui combattaient pour une loi divine; adopte » par une seconde mythologie qui plaça les fe'es sur le » trône des anciennes enchanteresses; devenu l'emblème » des actions éclatantes des anciens chevaliers , il a vi- » vifié* la poésie moderne ainsi qu'il avait animé l'an- » cienne. Proclamé par la voix sévère de l'histoire, parif tout décrit , partout célébré , partout redouté , nion- » tré sous toutes les formes ; toujours revêtu de la plus » grande puissance; immolant ses victimes par son seul d regard ; se transportant au milieu des nues avec la » rapidité de l'éclair ; frappant comme la foudre , dissi- *i pant l'obscurité des nuits par l'éclat de ses yeux étin- » eclans.; réunissant l'agilité de l'aigle, la force du » lion , la grandeur du serpent géant ; présentant même «quelquefois une figure humaine; doué d'une intel- » ligcnce presque divine , et adoré de nos jours dans les » grands empires de l'Orient , le dragon a été tout ct> » s'est trouvé partout v hprs dans la nature. »

pouce seul étant libre. L'aileodes dragons est formée par des prolongemens de leurs cotes, qui se replient pour lui fournir un soutien. Le ptérodactyle, lui , volait à l'aide d'une aile soutenue principalement par un doigt très-prolongé, tandis que les autres avaient conservé leurs dimensions ordinaires.

Bien que la connaissance du ptérodactyle ait dû vous préparer à rencontrer dans l'organisation des habitans du monde primitif bien des singularités et des bizarreries, vous ne pourrez lire sans plus d'étonnement encore ce qui me reste à dire sur quelques-unes des plus antiques espèces de reptiles. Ceux dont je vais indiquer la forme se trouvent dans des couches au moins aussi anciennes que les monitors de Thuringe. J'emprunterai encore ici les propres expressions de M. Cuvier; j'ai presque besoin de son autorité pour oser retracer ces organisations si étranges.

« Nous voici arrivés, » dit ce grand naturaliste en commençant le dernier chapitre de son grand ouvrage (tom. V, a e part., pag. 445), « nous voici arrivés à ceux de tous les reptiles, et peut-être de tous les animaux fossiles, qui ressemblent le moins à ce que l'on cannait, et

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qui sont le plus faits pour surprendre le naturaliste par des combinaisons de structure qui, sans aucun doute, paraîtraient incroyables à quiconque ne serait pas à portée de les observer par lui-même, ou à qui il pourrait rester Ja moindre suspicion sur les authenticités. •

« Dans le premier genre, un museau de dauphin, dès dents de crocodile, une tète et uu sternum de lézard, des pattes de cétacé , mais au nombre de qualre, enfiii des vertèbres de poisson.

« Dans le second, avec ces mêmes pattes de cétaeé, une tête de lézard et un long cou semblable au corps d'un serpent , voilà ce que le plesio - saur us et l'icthyo - saur us sont venus nous offrir, après avoir été ensevelis pendant tant de milliers d'années sous d'énormes amas de pierres et de marbres; car c'est aux anciennes couches secondaires qu'ils appartiennent. On n'en trouve que dans ces bancs de pierre marneuse ou de marbre grisâtre remplis de pyrites et d'ammonites, ou dans les colites , tous terrains du même ordre que notre chaîne du Jura. C'est en Angleterre surtout que leurs débris paraissent abondan9 ; aussi est-ce surtout au zèle des naturalistes anglais que la con-

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naissance en est due. Ils n'ont rien épargné pour en recueillir beaucoup de débris, et pour en reconstituer l'ensemble autant que l'état de ces débris le permet. »

Les animaux dont il est question , malgré les anomalies de leur structure, ressemblent plus aux lézards qu'à tout autre animal connu.

Mais ces lézards ne vivaient que dans les eaux de la mer, qu'ils parcouraient facilement à l'aide de leur double rang de nageoires.

Comme nous possédons toutes les parties de leurs squelettes, rien ne nous empêche de nous représenter complètement ces animaux, qu'il serait possible de peindre si nous connaissions la forme de leurs écailles, et leurs couleurs.

Parlons d'abord de Yichtvo+saurns.

« C'était , dit M. Cuvier, un reptile à queue médiocre et à long museau pointu , armé de dents aiguës; deux yeux d'une grosseur énorme devaient donner à sa tête un aspect tont-à fait extraordinaire , et lui faciliter la vision pendant la nuit. Il n'avait probablement aucune oreille extérieure, et la peau passait sur le tympan comme dans le caméléon, la salamandre et le pipa, sans même s'y amincir.

«Il recevait l'air en nature, et non pas l'eau, comme les poissons ; ainsi il devait revenir souvent sur la surface de l'eau. Néanmoins ses membres courts, plats, non divisés, ne lui permettaient que de nager. Il y a grande apparence qu'il ne pouvait pas même ramper sur le rivage autant que les phoques, mais que s'il avait le malheur d'y échouer, il y demeurait immobile comme les baleines et les dauphins.

Il vivait dans une mer où habitaient avec lui les mollusques qui nous ont laissé les cornes d'Ammon, et qui, selon toutes les apparences, étaient des espèces de sèches ou de poulpes qui portaient dans leur intérieur (comme aujourd'hui le naulilus spirula) ces coquilles spirales et si singulièrement chambrées ; des terebratules, diverses espèces d'huîtres , abondaient aussvdans cette mer, et plusieurs sortes de crocodiles en fréquentaient les rivages, si même ils ue l'habitaient conjointement avec les ichtyo-saurus. »

La longueur de ce singulier animal était très-variable; tandis que les plus petits avaient 3 pieds et demi de longueur, on a trouvé des débris qui annoncent des individus de 20 pieds et plus. On en a rencontré plusieurs de grandeur intermédiaire.

Quant au plesio-saurus , il offrait desdimensions plus considérables encore que celles de l'ichtyo-saurus, dont il différait d'ailleurs prodigieusèment sous certains rapports. Il est vrai qu'il a dû être contemporain de ce dernier; qu'il n'avait , comme lui , pour tout moyen de progression que des nageoires, dont il devait lui être impossible de se servir sur terre. Mais ce qui devait lui donner un aspect totalement différent, c'était son cou énorme, véritable cou de serpent, porté sur un tronc dont les proportions différaient peu de celles des quadrupèdes ordinaires, et terminé par une tête qui se rapprochait plus de celle des lézards que de tout autre animal. Ses dimensions, proportionnées à Tétroitesse du cou, n'étaient nullement comparables à celle de l'ichtyo-saurus, qui faisait à elle seule à peu près le tiers de l'individu; la queue du plesio-saurus, moins étendue que celle de l'ichtyo-saurus, ressemblait plus à celle d'un quadrupède ordinaire qu'à celle d'un reptile.

Le peu de détails que je viens de vous donner sur les reptiles qui peuplaient la terre à l'époque reculée où ils étaient probablement les seuls vertébrés existant à sa surface, suffira

pour montrer qu'ils semblaient alors, tant par leurs dimensions que par la variété de leurs formes, avoir l'importance que les mammifères ont acquise depuis. Ils peuplaient à la fois la terre, la mer et l'air. Il y en avait, comme le mégalo -sa unis, dont les dimensions ne le cédaient qu'à celles qu'offre aujourd'hui la baleine. Le meso-saurus (grand animal de Maastricht ), le plesio-saurus et même l'ichtyosaurus , n'étaient guère moins volumineux que ne l'est aujourd'hui l'éléphant. Les mammileres seuls aujourd'hui se distinguent à la fois par la même variété dans leurs formes , et par les énormes dimensions qu'ils sont susceptibles d'acquérir. Les baleines, les cachalots vivent dans la mer comme le plesio-saurus et l'ichtyosaurus; les chauves - souris volentffeiSnme les ptérodactyles , pendant que le reste des mammifères terrestres offre dans sa structure une variété qui donne lieu à cette multitude de genres et d'espèces reconnus dans la grande classe à laquelle ils appartiennent. /

On aurait droit de s'étonner si à l'époque où la classe des reptiles offrait un si grand nombre d'espèces détruites aujourd'hui, et des formes si nombreuses et si variées, quelques

familles de cette classe avaient été inconnues. Il n'en est en effet aucune dont les débris ne se trouvent ensevelis dans les terrains détruits par les révol utions d u globe. Cependan t celle des batraciens (t) paraU, si on en juge par le petit nombre de débris qui se sont conservés , avoir présenté jadis proportionnellement le plus petit nombre d'individus. L'existence de leurs ossemens ne se trouve même jusqu'ici bien constatée que dans une seule localité ( celle tfOEningen ) ; et parmi ceux sur le caractère desquels on ne peut plus conserver d'incertitude , on doit compter le fameux homme fossile de Schcuchrer.

Il était naturel que ceux qui attribuaient toutes les pétrifications au déluge fussent disposés à voir partout des ossemens humains, et il devait naturellement arriver aussi que, par suite de cette préoccupation , ils prissent pour humains des débris qui n'étaient que ceux de quelques espèces ou détruites, ou dont l'ostéologie était mal connue. Aucune illusion sur

(1) Les batraciens sont les reptiles analogues à la grenouille, au crapaud, à la salamandre. Ils se distinguent de tous les autres reptiles par leur corps nu et les métamorphoses auxquelles ils sont sujets.

ce sujet n'a été plus complète et plus célèbre que celle de Scheuchzer, médecin théologien , qui accueillit avec transport un schiste d'QEnin* gen qui lui sembla offrir l'empreinte très-évidente du squelette d'un homme. Il décrivit ce morceau en abrégé dans les Transactions philosophiques pour 1726 ( tom. XXXIV, p. 38).

Enfin il en fit l'objet d'une dissertation particulière intitulée Y Homme témoin du déluge, qu'il publia avec une figure en bois qui est encore la meilleure représentation qu'on ait du morceau en question. Plus tard Scheuchzer reproduisit son assertion , affirmant de nouveau « qu'il est indubitable que son morceau contient une moitié , ou peu s'en faut, du squelette d'un homme; que la substance même des os , et qui plus est, des chairs et des parties encore plus molles que les chairs , y sont incorporée^ dans la pierre ; en un mot , que c'est une des reliques les plus rares que nous ayons de cette race maudite qui fut ensevelie sous les eaux. »

Cependant il fallait /comme Ta fait remarquer M. Cuvier, tout l'aveuglement de l'esprit de système pour qu'un homme tel quç Scheuchzer, qui était médecin, et qui devait avoir vu des squelettes humains, pût se tromper aussi

39* LBTTHB XVI. '

grossièrement ; car cette imagination qu'il a reproduite si opiniâtrement, et que Ton a si long-temps répétée sur sa parole , ne peut supporter le plus léger examen.

Malgré l'évidence des faits, Terreur propagée par Scheuchzer persista long-temps. En 1768 il parait que personne n'avait reconnu l'illusion de sa prétention. Pierre Camper fut peutêtre le premier, en 1787, à la signaler d'une manière positive, en indiquant même ranimai auquel appartenaient les débris incrustés dans la roche d'OEningen. « Un lézard pétrifié , dit-il en parlant du prétendu homme fossile , a pu passer pour un anthropolythe. »

• Depuis cette époque , M. Cuvier a donné la démonstration la plus positive de ce qu'avait annoncé Pierre Camper. L'animal , en effet , n'est autre qu'une salamandre gigantesque.

Prenez un squelette de salamandre et placez-le à côté du fossile , sans vous laisser détourner par la différence de grandeur, comme vous le pouvez aisément en comparant un dessin de salamandre de grandeur naturelle avec le dessin du fossile réduit au sixième de sa grandeur, et tout s'expliquera de la manière la plus claire.

REPTILES, CRUSTACÉS BT MOJLLUSQUKS. 2$3

« Je suis persuadé même, disait il y a dix-sept ans notre grand naturaliste , que si Ton pouvait disposer du fossile et y chercher un peu plus de détails, on trouverait des preuves encore plus nombreuses dans les faces articulaires des vertèbres, dans celles de la mâchoire, dans les vestiges des très-petites dents, et jusque dans les parties du labyrinthe de l'oreille ; » et il invitait les propriétaires ou dépositaires du précieux fossile à procédera cet examen.

L'examen que M. Cuvier demandait pour la confirmation de ses idées, il a eu depuis l'a-' vanlage de le faire lui-même.

S'étant trouvé à Harlem, le directeur du Musée lui permit de faire creuser la pierre qui contenait le prétendu homme fossile, afin d'y mettre à découvert les os qui pouvaient encore y être cachés. L'opération se fit en présence du savant directeur du Musée et d'un autre naturaliste. Un dessin du squelette de la salamandre avait été placé par M. Cuvier; il eut la satisfaction de reconnaître qu'à mesure que lejciseau enlevait un éclat de pierre, il mettait au jour quelqu'un des os que ce dessin avait annoncés d'avance.

Je ne dirai rien, ici, des restes fossiles de

294 1-BTTKE XVI. HEPTILES, CRUSTACES, ETC.

poissons : la seule remarque intéressante qu'ils soient susceptibles de présenter , c'est que tout ceux qu'on rencontre dans nos carrières n'ont pu vivre que dans l'eau douce. Ils étaient d'ailleurs difterens de ceux que nous trouvons aujourd'hui dans nos rivières.'

Je me suis arrêté si long-temps sur l'histoire des animaux quadrupèdes fossiles des animaux vertébrés, que le temps et l'espace me manquent également pour entrer dans quelques détails sur ceqx des classes inférieures (r). Je • me contenterai donc de vous dire que le nombre des invertébrés fossiles est incomparablement plus grand encore que celui des animaux vertébrés, et que* parmi'ces derniers, les poissons le sont plus que les reptiles , les reptiles plus que les mammifères, etc.

(*) 9 n P. eut ▼oir au Muséum , dans la salle qui précède celle que nous désignons sous le nom de gvande salle des fossiles, une pièce de plus petites dimensions , appelée petite salle des fossiles , où sont réunis les invertébrés les plus curieux qu'on a pu se procurer.

Si l'histoire des animaux qui se sont suo cédé sur la terre depuis les temps les plus reculés jusqu' à nôs jours est intéressante , celle des végétaux qui, à différentes époques, ont été ensevelis et conservés comme eux, n'est ni moins curieuse ni moins féconde en résultats.

Cependant le règne végétal a été l'objet de recherches bien moins nombreuses que le règne animal, et c'est au défaut seul de tout ouvrage suffisamment complet sur les végétaux fossiles qu'on doit attribuer le silence que j'ai gardé jusqu'ici sur cètte matière dans notre ancienne correspondance; aujourd'hui, plus heureux , je peux vous présenter une idée du travail curieux d'un jeune naturaliste qui marche dignement sur les pas de son peve (i).

(r) M. Adolph* Brongniart , qui, dans son Histoire

•jg6 . LETTUR XVII.

Tous les terrains de sédiment , tous ceux f par conséquent, dont la formation est postérieure à cçlle des terrains primordiaux , contiennent des débris de végétaux en plus ou moins grand nombre.

Ces végétaux sont le plus souvent terrestres, et annoncent, par conséquent, que quelques parties de la surface de la terre étaient découvertes à l'époque où les terrains qu'ils renferment se sont déposés ; dans quelques couches cependant on ne rencontre que des végétaux fossiles , analogues aux fucus et autres plantes marines. La niasse des grès bigaiTés, qui renferment les dépôts de sels gejnmes (t), et les couches moyennes de la craie paraissent dans ce cas.

Les recherches de M. Adolphe Brongniart Font conduit à reconnaître que les végétaux fossiles, étudiés dans Tordre de leur création, paraissent indiquer trois grandes périodes

des 'végétaux fossiles , se propose de re'upir ton! ce que la science possède sur ce sujet important , joint à des recherches nouvelles dont il serait superflu de chercher à faire ressorlir l'importance.

(0 Voir, sur la formation des gemmes , la lettre suivante , page 335.

pendant chacune desquelles la végétation a conservé les mêmes caractères essentiels , tandis que ces caractères sont totalement différens quand on passe d'une période ou d'un groupe de formation à un autre.

La première période, la pluB ancienne, comprend l'espace de* temps qui s'e9t écoulé depuis le dépôt des premiers terrains de sédiment ( époque où probablement la végétation a commencé à s'établir sur la terre) jusqu'après le dépôt des formations de houille. On peut considérer les grandes couches de houille comme résultant de la destruction de cette végétation primitive de la terre ; l'ancienneté des terrains dans lesquels se rencontrent les végétaux appartenant à cette période prouve, ce que Railleurs on aurait pu admettre à p riori , que la vie a commencé sur la terre par le règne végétal. Pendant tout l'intervalle auquel appartient la période que nous signalons, les animaux invertébrés seuls vivaient sur les terrains mis à nu ; il est douteux que les mers renfermassent des poissons.

Après la période que nous venons de signaler, il s'est déposé plusieurs couches qui ne renferment que des végétaux marins ou des

2(f8 LETTRE XVII.

végétaux terrestres en trop petite quantité pour permettre de rien établir de positif sur la nature de la végétation du globe à l'époque de leur formation. Au-dessus de ces couches (qui comprennent le grès bigarré et le calcaire conchylier) on recommence à trouver une végétation nouvelle, tout-a-fait différente de la première , et qui s'est maintenue sur la terre pendant tout le temps qui s'est écoulé depuis le dépôt du lias ou du grès à bâtir jusqu'à la craie/C'est ce qui forme la seconde période de végétation, dont on trouve aujourd'hui les débris renfermés principalement dans le calcaire jurassique , ou dans les couches immédiatement inférieures ou supérieures à ce terrain. Fendant cette période, aucun mammifère terrestre ne parait avoir paru sur la terre, qui n'était habitée que par les grands reptiles, au nombre desquels se trouvaient ces ptérodactyles, ces plesio-saurus, ces ichtyo-saurus, que la nature avait organisés potfr voler et pour nager.

La seconde époque se termine à la craie :

cette dernière formation ne renferme que quelques traces de plantes marines, et sépare la seconde époque végétale de la troisième, qui

répond à l'espace de temps pendant lequel nos terrains tertiaires se sont formés, c'est-à-dire celui pendant lequel ont eu lieu les dernières irruptions marines dont notre pays a été le théâtre, et les intervalles qui ont permis la * propagation, d'abord des palaeotheriums et des anoplotheriums , et autres genres aujourd'hui perdus , puis des éléphàns , des rhinocéros , et autres races contemporaines.

Il ne faut pas croire que, pendant chacune des trois périodes que nous venons de signa- 1er, la végétation soit restée parfaitement la même; elle a plus ou moins varié; et ces périodes, M. Adolphe Brongniart ne les donne que comme des abstractions. On peut les comparer à ce qu'on a nommé région en géographie botanique. Les mêmes végétaux ne se trouvent pas partout dans une même région ; et cependant l'ensemble de la végétation présente dans chacune d'elles des caractères qui la distinguent de celle des régions voisines? ainsi, sans être profond botaniste, on reconnaît facilement la différence qui existe entre l'ensemble des végétations des bords de là Méditerranée, du nord de la France et des Hautes-Alpes , ou du nord de la Suède. Il en est

de même pour les époques reconnues par M. Brongniart ; seulement la nécessité de classer les végétaux d'après les débris qui nous ne restent, ajoute beaucoup à la difficulté de . la détermination.

Pourtant, une comparaison attentive des portions de végétaux qu'on trouve dans les différentes couches, avec les mêmes organes des végétaux vivans, peut conduire à déterminer, dans la plupart des cas, la famille et même le genre auxquels ces végétaux ont appartenu, détermination curieuse, à l'aide de laquelle on peut, par un travail analogue à celui qu'a fait M. Cuvier sur les espèces inconnues d'animaux fossiles , se représenter les caractères et l'aspect de la végétation qui couvrait la terre pendant chacune des périodes que nous venons d'indiquer.

Je vais m'efforcerde vous faire connaître les résultats très-importans auxquels M. Adolphe Brongniart est arrivé sur ce- sujet , en cornmençant, comme nous l'avons fait pour les animaux, par les couches les plus superficielles, par celles dont la formation est la plus récente, pour descendre ensuite aux formations anciennes.

SUR LES VEGETAUX FOSSILES. 3oi

Et d'abord, dans la troisième période, si nous nous bornons à considérer les végétaux renfermés dans les terrains supérieurs d'eau douce, et autres formations antédiluviennes des plus récentes , nous n'y trouverons rien qui annonce un climat différent du noire; les plantes sont celles qui croissent encore dans nos contrées. Dans les meulières des environs de Paris, par exemple, les fossiles indiquent l'existence de genres semblables à ceux qui se rencontrent encore dans nos mares et dans nos étangs ; ce sont des chara, des nymphéa , etc.

Da ns les formations plus anciennes de la dernière période , dans celles qui sont séparées des terrains d'eau douce supérieurs par des traces d'une ou plusieurs irruptions marines, la végétation est différente. Elle n'offre encore, il est vrai , rien dans son ensemble qui ne se retrouve actuellement sur le globe; mais les végétaux qui couvraient alors notre sol n'étaient pas ceux qui l'embellissent aujourd'hui : ils appartenaient presque tous à des familles propres actuellement aux pays chauds. Tels sont les palmiers et plusieurs feuilles qui sembleraient indiquer des lauriers et des mélastomes ;

3o2 LETTRE XVII.

tels sont encore les fruits de File Shepey, dont la plupart ne peuvent être rapprochés que de genres exotiques des pays chauds. On ne peut même douter que les lignites décrits par M. Faujas de Saint-Fond ne soient, en grande partie, 'composés ^de troncs de palmiers dont on a même retrouvé quelques fruits qui annoncent des cocotiers ou un des genres voisins.

Des troncs de palmiers, ou d'autres arbres monocolylédons, ont été trouvés à Montmartre; des feuilles de palmiers ont été rencontrées dans les plâtrières d'Aix et dans la molasse des environs de Lausanne; ainsi, à Fépoque où les animaux de Montmartre (les palœotheriums et les anoplotheriums) vivaient aux environs de Paris , le même sol nourrissait des palmiers ; et ces deux circonstances réunies annoncent déjà d'une manière évidente un climat plus chaud que celui que nous supportons actuellement, quoique moins brûlant que celui des régions équatoriales.

Du reste, abstraction faite de ce déplacement de climat, la totalité de la végétation de Fépoque qui nous occupe présente tous les caractères de la totalité de la végétation ac-

SUR LES VÉGÉTAUX F0SSILBS. 3o3

tuelle, prise dans son ensemble; elle se composait , comme celle qui couvre aujourd'hui Je globe , de végétaux très-nombreux , très-variés, analogues, quant aux familles et aux genres, à ceux qui existent encore actuellement. Ces végétaux, considérés relativement aux grandes classes qu'ils comprennent, se trouvaient dans des rapports numériques à peu près les mêmes qu'actuellement , c'est-àdire que les dycotylédons étaient de beaucoup les plus nombreux, et les grands cryptogames, tels que les fougères, les lycopodes, etc., les moins nombreux.

La seconde période de végétation , celle qui correspond à l'espace de temps qui s'est écoulé depuis le dépôt des couches de grès immédiatement inférieures au calcaire du Jura jusqu'à la craie inclusivement, offre avec la précédente des différences considérables.

Nous n'y trouvons plus rien qui annonce ni les plantes dycotylédones de notre époque, ni les palmiers; les cryptogames s'y montrent en proportion immense; la famille des fougères seule y figure pour un tiers, et, conjointement avec les cycadées et les conifères, elle forme la presque totalité de la végétation. Une particu-

3û4 LETTRE XVII. *

larité bien connue de ces différentes familles, c'est que leurs genres , du moins pour les fougères , étant susceptibles de croître sur la totalité du globe terrestre, on remarque que partout , dans ces genres, le développement des individus se trouve en proportion de l'élévation de la température du climat. Or, dans la période qui nous occupe, les genres dont il est question offrent un degré de développement qui parait avoir à peu près égalé celui qu'ils présentent dans les régions équatoriales. Lies plus petits appartiendraient aujourd'hui tout au moins au climat du cap de Bonne - Espérance et de la Nouvelle • Hollande.

- Remarquons de plus que la présence, dans la seconde période, des deux familles des cycadées et des conifères est extrêmement curieuse en ce qu'elle semble indiquer une espèce de passage entre la végétation de la troisième période, où les d y cotylédon es dominent, et celles de la première, dans laquelle, comme nous allons le voir, les plantes cryptogames constituent à elles seules la presque totalité de la végétation. Ajoutons de plus que la végétation de cette seconde période, plus

*SUR LES VÉGÉTAUX POSSÏJLES. 3o5

abondante en espèces si elle Test moins en genres que celle de la troisième , est au contraire moins abondante en espèces et plus en genres que celle de la première. .

Pour dernière remarque, faisons observer que, pendant la durée de cette période ; le règne animal a présenté des modifications ana-* logues à celles du règne végétal; ainsi, point de mammifères, ni marins, ni terrestres. Les reptiles formaient à eux seuls tous les vertébrés , et les individus de cette classe d'animaux, constituant d'ailleurs aussi des genres diflerens de ceux qui existent maintenant , présentaient des individus dont les dimensions étaient plus considérables.

Arrivons enfin à la première période , d'autant plus curieuse qu'elle nous porte à l'époque de la première apparition de la vie à la surface du globe; les végétaux de cette période, dont les restes ont formé les couches de houille, présentent au plus haut degré les caractères de la simplicité dont nous avons vu que la nature ne s'était encore que peu écartée à la deuxième période: ils sont tous remarquables par leur peu de variété, par la sim-

3o6 LETTRE XVII.

plicité de leur organisation et par la grandeur de leurs dimensions.

Les végétaux de la première période paraissent tous pouvoir se rapporter à six familles différentes, tandis que maintenant nous en connaissons près de deux cents. Sur ces six familles, quatre appartiennent aux cryptogames^ la famille dont l'organisation est la plus simple), une aux monocotylédones, et probablement une aux dycotylédones ; même ces derniers groupes diffèrent tellement des monocotylédones et des dycotylédones connues actuellement, qu'il y a beaucoup de doute à leur égard , tandis qu'il n'y en a presque pas pour les quatre premiers.

Le rapport numérique des espèces de la première végétation comparée à ce qui se passe de nos jours offre encore une disproportion plus grande; alors, sur cent espèces, quatrevingt-douze au moins appartenaient à cette classe si simple des cryptogames, six aux dycotylédones, et deux aux monocotylédones. Ce rapport est tout-à-fait inverse de celui des végétaux vivans, parmi lesquels, sur cent, il n'y en a guère que trois à quatre cryptogames vasrulaires, des mêmes familles que celles qu'on

SUR LES VÉGÉTAUX FOSSILES. 3oj

trouve à l'état fossile 9 tandis qu'il y a environ quatre-vingts dycotylédones et seize mon ocoty-

lédones.

Des conséquences extrêmemeut curieuses ressortent de ces considérations générales sur la nature de la végétation primitive.

Et d'abord, si nous nous arrêtons aux dimens ion s que présentent les individus de chacune des familles existantes à l'époque qui nous occupe , nous verrons que tous ces végétaux offrent un développement, une grandeur, une force de végétation bien supérieurs à ceux qu'ils acquièrent dans nos climats, et même à ceux dont jouissent ces mêmes familles dans les régions équatoriales.

Ainsi les fougères en arbre de cette première période, quoique analogues, à beaucoup d'égards, à celles qui maintenant ne croissent plus que sous la zone torride, s'élèvent à une hauteur double de celle qu'atteignent les plus élevées parmi ces dernières: elles ont jusqu'à 4o ou 5o pieds, tandis que, dans notre époque, elles ne dépassent pas ao à a5 piéds au plus, la plupart ne s'éleva ni qu'à 8 ou 10.

Les lycopodes et les cquisétaccs ne sont actuellement que des plantes herbacées , ou touÇ

3o8 LETTRE XVII.

au plus de petits arbustes qui s'élèvent à quelques pieds de haut ; parmi les plantes du terrain houiller, au contraire, les équisétacés, du genre calamité , ont 10 à i5 pieds , et peut-être plus, de haut, et les lycopodacées , qui forment le genre lépïdodcndron y ont jusqu'à 60 ou 70 pieds de haut.

Or nous voyons actuellement que les végétaux de ces trois familles, les fougères, les lycopodiacées et les presles, acquièrent toujours une taille d'autant plus considérable, que le climat dans lequel elles croissent est plus chaud. Nulle part elles ne s'élèvent si haut que dans les régions à lafois chaudes et .humides, telles que celles de l'Amérique équinoxiale et des îles de l'archipel d'Asie; nous pouvons donc raisonnablement conclure de cette considération, que les végétaux des terrains houillers ont du. croître sous un climat à la fois beaucoup plus chaud et plus humide que les régions équinoxiales de l'Amérique et que les iles de i archipel d'Asie. •

Cette conclusion, qui se présente déjà avec un si haut degré de vraisemblance, va paraîtra encore plus évidente par des considérations, puisées dans le genre de la végétation des terrains houillers.

• Nous disions tout à l'heure que la végétation des terrains houillers était surtout remarquable par la grande proportion d'espèces appartenant à la classe des cryptogames : or, si nous cherchons à la surface du globe les points où maintenant la proportion des grands groupes de végétaux entre eux se rapproche davantage de celle qu'on observe parmi les fossiles de la première période , nous verrons que, dans les îles, les cryptogames deviennent incomparablement plus nombreux que sur les continens , et que , parmi ces espèces , ce sont surtout les fougères et les familles voisines qui prédominent.

On remarque même d'une manière évidente que , plus les îles sont petites et éloignées des continens , plus les fougères lycopodes deviennent nombreuses, tandis que les végétaux phanérogames diminuent de telle sorte , que dans les îles isolées, telles que l'Ascension, Tristan-da-Cugna, etc., ces familles peuvent surpasser les phanérogames, ou du moins les égaler; nous pouvons donc concevoir que, si des îles éparses au milieu d'un vaste océan existaient sans aucun grand continent, leur flore aurait le caractère de la flore de cette

Di

3lO LETTRE XVII.

première période de végétation , quant au rapport numérique des plantes entre elles.

Ces deux considérations du rapport numérique des végétaux entre eux et de leur taille, comparés à ce qui a lieu maintenant à la surface de la terre, nous permettent donc de penser qu'à l'époque de la formation des houilles,

i° La surface découverte de la terre ne for* mait que des iles ou archipels épars au milieu d'une vaste mer sans grands continens ;

2° Que la température de ces îles était beaucoup plus élevée que ne l'est aujourd'hui celle d'aucun lieu de la terre; et de plus, comme partout les végétaux fossiles de la première période de la végétation présentent à peu près les mêmes caractères , nous devons en induire que cette température plus élevée était répandue plus uniformément sur toute la surface du globe.

Une foule de faits de détails sont venus con-

firmer M. Adolphe Brongniart dans l'adoption de cette théorie. En effet , les bassins houillers se rencontrent presque toujours semés en séries interrompues, de manière à se rapprocher de ce qu'on remarque dans les archipels où les iles , représentant des sommets de

SUR LES VÉGÉTAUX FOSSILES. Jît

chaînes de montagnes, sont presque toujours disposées par lignes interrompues; des îles basses, semblables, pour leur position, aux îles de coraux de la mer du Sud, devaient présenter une végétation trës-uniforme, attendu quelles n'ont pas de montagnes. v

Si la considération de la nature et des dimensions des végétaux qui croissaient sur les premiers terrains de transition nous conduit à regarder la surface du globe comme couverte par une mer immense d'eau chaud*, au milieu de laquelle s'élevaient quelques îles , la géologie confirme le même résultat en nous faisant connaître l'immense étendue et la puissance des calcaires de transition ( formations déposées par la mer) , qui servent comme de base aux terrains bottillers , et l'étendue bornée des couches de houille.

La nature des animaux qiie ces mers immenses renfermaient offre une nouvelle preuve de leut température élevée.

Aucun mammifère n'est connu à cette époque ; ori sait que de nos jours aussi ils sont beaucoup plus rares dans les petites îles où ils n'existent peut-être que lorsqu'ils y ont été transportés des continens. Au surplus, les vé-

gétaux qui existaient à l'époque qui nous occupe ne pouvaient servir de nourriture à aucun animal connu.

Quant aux dépôts hou il] ers eux-mêmes, M. Adolphe Brongniard les représente comme de vastes tourbières très -différentes, il est vrai , des tourbières actuelles par la nature des végétaux qui leur ont donné naissance , et par le climat sous lequel elles se sont formées, mais composées, comme elles, des détritus des végétaux qui avaient cru sur ce sol bas et humide depuis un temps plus ou moins considérable. ,

Les couches de tourbe ancienne ont été ensevelies par le dépôt de couches de grès ou d'argile, dont l'origine est difficile à concevoir.

Ces lits de tourbe se sont reproduits à plusieurs reprises pour donner naissance aux diverses couches de houille qui composent une même formation houillère. Enfin elles ont été recouvertes complètement, et la végétation qui leur donnait naissance parait avoir été détruite par quelque grande catastrophe contemporaine de l'éjection des porphyres, qui f dans beaucoup de lieux , recouvrent les ter-

SUR LES VÉGÉTAUX FOSSILES. 3x3

rains houtllers. Peut-être doit-on attribuer à ces porphyres eux-mêmes , et à la chaleur qui a accompagné leur éruption , la destruction complète des végétaux vi vans et la carbonisation parfaite des lits de charbon. On sait, en effet , que , dans des terrains plus récens , les Ugnites , qui ordinairement présentent une apparence terreuse, prennent l'aspect de la houille ou de l'anthracite , lorsqu'ils ont été recouverts par des couches d'éjections volcaniques. C'est ce qu'on observe en divers lieux, ce qu'on remarque sur les végétaux enfouis sous les laves des anciens volcans de l'Auvergne.

Ainsi , en résumant ce qui est relatif à la végétation de la terre dans les trois grandes périodes admises par M. Adolphe Brongniart, nous la voyons d'abord simple comme l'organisation du règne animal aux mêmes époques; nous retrouvons dans ses caractères la preuve de cette température élevée que tout prouve avoir été en effet celle de la terre au temps de la formation de ses anciennes couches de terrain de transition et de transport ; la distribution des familles et des genres nous représente les premières terres mises à nu comme des

3l4 LETTRE XVII.

îles sortant à peine du vaste océan primitif, qui n'a formé que plus tard nos terrains tertiaires. ►

À la seconde période, séparée de la première par un temps qu'on peut supposer trèsconsidérable, la végétation se complique et se modifie dans un sens qui la rapproche, sous tous les rapports, de ce qu'elle deviendra dans la troisième; elle indique une plus grande étendue de terre sortie de l'Océan , une température moins élevée, des genres de végétaux qui se rapprochent de ceux qui prédominent maintenant, surtout de ceux qui croissent dans les régions équatoriales.

A la troisième période apparaissent les plantes monocotylédones et dycotylédones ; les familles et les genres deviennent beaucoup plus nombreux; tout annonce une température plus modérée, en un mot, un état de choses qui se rapproche de plus en plus de l'état actuel. f

Ces résultats , auxquels conduit [l'étude de ta botanique de l'ancien monde , sont d'autant plus curieux, qu'ils offrent un accord bien remarquable avec ceux qui résultent de la zoologie antédiluvienne. L'une et l'autre de ces

SUR LES VÉGÉTAUX FOSSILES. 3l5

sciences se réunissent pour prouver que là température de la terre a toujours été en diminuant, depuis la formation des terrains les plus anciens jusqu'à nos jours, et que l'étendue des continens a toujours été en augmentant de telle 6orte, que les parties découvertes ont commencé par n'être que de simples îles qui peu à peu, par l'abaissement des mers ou par le soulèvement du sol, sont devenues de vastes continens.

De ces deux grauds résultats (la diminution graduelle de la mer et celle de la température) le premier parait, comme nous l'avons vu (voir lettre I) si clairement établi par la physique , la géologie et l'astronomie , qu'il pourrait passer pour une vérité suffisamment démontrée , quand même la zoolgie et la botanique fossiles ne seraient pas venues le confirmer; mais quand on voit toutes ces sciences diverses conduire chacune à part vers une même hypothèse, il semble que celte hypothèse doive être regardée comme ayant acquis le degré de probabilité dont nous sommes forcés de nous contenter relativement à toute vérité qui ne peut être confirmée par l'ob§ervation immédiate.

La masse totale des eaux ayant joué, par ses déplacemens , et peut-être par son changement de volume , un grand rôle dans les révolutions du globe, il est important de la considérer principalement sous le point de vue des modi-

La

des choses par son action journalière. Nous considérerons donc sous ce rapport :

i° L'océan , ou la masse des mers qui sont en communication mutuelle;.

2 0 Les lacs salés sans issue ;

3° Les courans d'eau douce;

4° Enfin , la masse des eaux glacées.

L'océan couvre un peu plus des trois quarts de la surface du sphéroïde; sa forme est trèsii régulière, et dépend de la distribution des montagnes et des vallées : son étendue est plus

LETTRE XVIII. DE I V MASSE DES EAUX. 3lJ

grande dans l'hémisphère austral que dans le boréal, et de là on a voulu (mais sans raison) conclure que peut-être les deux hémisphères ne pesaient pas également; assertion que dément positivement la rotation de la terre, qui ne pourrait subsister telle qu'elle est si les deux hémisphères n'avaient pas le même poids.

On à cherché à évaluer la profondeur moyenne de l'Océan , et on est arrivé à des résultats extrêmement variables. Les uns, en, effet, l'ont évaluée à cinq cents mètres, tandis que d'autres l'ont portée jusqu'à vingt mille ; évaluation prodigieusement exagérée , car toutes les idées théoriques , d'accord avec les observations récentes les plus soignées, prouvent qu'on ne doit pas la porter à plus de sept ou huit mille mètres , c'est-à-dire environ une lieue et demie ; de sorte que si on supposait la masse des eaux répandue uniformément sur toute la superficie du sphéroïde terrestre , elle ne le couvrirait qu'à une distance de cinq mille mètres, ou une lieue.

La masse des eaux diminue-t-elle progressivement, de manière à devoir laisser un jour notre globe à sec? augmente-t-elle, au contraire, comme l'ont pensé certains auteurs qui.

3f8 LETTRE XVIII.

doivent nous regarder comme menacés d'un nouveau déluge? ou bien, enfin, reste-t-elle à peu près la même dans la suite des siècles , en ne faisant que changer de lit à chaque révolution? Telles sont les questions importantes et difficiles sur la solution desquelles je vais vous dire le sentiment des hommes les plus en crédit dans, la science.

* L'opinion de la diminution progressive des eaux se trouve principalement répandue dans les ouvrages des auteurs qui ont reconnu les traces du séjour de la mer sur les plus hautes montagnes. Ils ne pouvaient guère, en effet, sur cette simple donnée, avoir d'autre pensée que celle d'une élévation générale de la mer au-dessus de tous les continens, sur lesquels elle avait fait primitivement un séjour long et paisible, jusqu'à ce que , par suite de causes variables , les sommets dès plus hautes monter gnes eussent été mis à découvert.

Cette opinion n'est plus admissible depuis les nouvelles découvertes qui prouvent que les différons terrains ont tous étésuccessivemeot, et. à plusieurs reprises, mis à sec après avoir été couverts par l'Océan , puis de nouveau en- \fdiis par lui après avoir nourri des animaux,

terrestres. De pareilles observations prouvent d'une manière trop incontestable que c'est par suite d'un changement de lit que l'Océan a occupé, les unes après les autres, toutes les parties du sphéroïde terrestre. Au reste, il faut remarquer que la masse des eaux occupant plus des trois quarts de la surface du sphéroïde, il suffirait qu'elles abandonnassent un tiers seulement des terrains qu'elles recouvrent, pour envahir tous les continens.

Les partisans de la diminution graduelle des eaux appelaient à l'appui de leur opinion un grand nombre, de faits^qui paraissent, au premier coup d'œil, prouver en effet que, irçême depuis les temps historiques, la mer a laissé à sec beaucoup de lieux qu'elle occupait jadis. Us citaient le .port de Fréjus, autrefois si célèbre pour l'asile qu'il donnait aux galères des Romains, et qui se trouve aujourd'hui trèséloigné du rivage; celui d' Aigues-Mortes , où saint Louis s'embarqua , sur les vaisseau^ qui le portèrent en Orient, et qui se trouve également à sec: celui de Brindisi est dans le même cas; enfin la ville de Damiette, située, du temps de saint Louis, au bord delà mer, en est çtéjà éloignée de neuf à dix milles d'Italie.

3aO LETTRE XVIII.

Ils citaient, de plus, un grand nombre de faits semblables, qui, bien qu'attestés par les traditions historiques, ne peuvent pourtant rien prouver ; car tous les ports de mer dont nous venons de parler, se trouvant situés à l'embouchure de grands fleuves qui , comme le Nil, la Loire, le Rhône, etc., voiturent beaucoup de sable et de matières terreuses qu'ils déposent sur le rivage, on voit qu'il y a tout lieu de croire que ce n'ést pas la mer qui s'est retirée pour laisser son fond à sec, mais ce fond lui-même, au contraire, qui s'est élevé progressivement au-dessus* du niveau des eaux ; dans un de ces ports même (celui de Brindisi), le travail des hommes a évidemment aidé l'opération de la nature.

La Baltique, seule de toutes les mers, parait diminuer réellement de profondeur; mais, suivant toute apparence, cette diminution est un phénomène local qui dépend de l'élévation de son fond. Au reste , on saura vraisemblablement dans peu à quoi s'en tenir sur ce point, car on a pris, au commencement du dix-huitième siècle, toutes les précautions possibles pour ne cçnserver aucun doute. Si , comme tout porte à le croire, c'est réellement le fond

DE £ A MASSE DES EAUX. 3a I

de la Baltique qui s'élève, cet effet doit être attribué à la même cause que les précédens , c'est-à-dire aux troubles que les fleuves charrient , et qu'ils déposent au fond de la mer.

Mais, si rièn ne peut prouver l'opinion de Ja diminution des eaux de l'Océan, leur augmentation progressive est encore plus loin d'être démontrée d'une manière satisfaisante, et le peu d'auteurs qui l'ont admise se sont, comme leurs adversaires , appuyés sur des faits réels, il est vrai, mais dont la véritable explication leur était inconnue.

Ainsi , ils rappellent que plusieurs contrées Je la basse Égypte , qui sont maintenant aUdessous du niveau de la mer, et que la salure des eaux rend stériles et inhabitables, étaient, il y a trois mille ans, au-dessus de ce même niveau, et fertiles. On aurait cependant tort de conclure de ce changement incontestable que les eaux de la Méditerranée se sont élevées : s'il en était ainsi, cette élévation aurait produit sur toutes ses côtes des effets trop sensibles pour quon eût pu les méconnaître.

Quand on s'occupe dé cette grande question de l'élévation ou de l'abaissement du niveau de la mér, il est extrêmement important

de se convaincre que celui des continens, bien loin de rester invariable , éprouve souvent des changemens considérables, même dans l'espace de quelques siècles. C'est ce qui nous est prouvé jusqu'à l'évidence par l'état dans lequel se trouvent plusieurs monumens anciens, dont quelques-uns paraissent avoir été abaissés ou élevés avec le sol qui les porte, tandis que d'autres qu'on retrouve maintenant à moitié engagés dans la terre, ou s'y sont enfoncés par leur poids, ou ont été peu à peu entourés par elle, tout le sol des environs se soulevant, excepté celui qui se trouvait maintenu dans sa place par la pression que le bâtiment lui faisait éprouver. C'est ainsi que les ruines du tombeau de Théodoric de Vérone , roi des Go t lis , construit l'an 49^, près de Ravenne , en Italie, se sont tellement enfoncées dans la terre, qu'on ne voit plus que la moitié de ce monument gothique , le reste étant caché sous le sol.

Ce fait est d'autant plus remarquable, que ce monument, d'une masse énorme pour sa pesanteur, a certainement été élevé sur des pilotis.

On voit , dans plusieurs endroit de l'Ecosse,

DE LA MASSE DES EAUX. ' 3a3

les restes des murs que les Romains firent construire au deuxième siècle de l'ère chrétienne , et qui coupent ce pays d'une mer à l'autre; mais ils sont aujourd'hui enfoncés dans la terre, et il faut fouiller pour les trouver. • • Il en est de même d'un autre mur qu'Adrien fit bâtir en terre vers Tan ia5 , et qui traversait l'Angleterre depuis Newcastle jusqu'à Carliste. Il fut , en 43s , reconstruit en briques par Aétius, général de l'empire romain , qui lui donna alors huit pieds d'épaisseur sur douze de hauteur.

On peut supposer, avec beaucoup de vraisemblance, que ce mur a été démoli dans les endroits où l'on ne trouve plus aujourd'hui aucun vestige; mais que doit - on présumer quand on voit ailleurs ces vestiges totalement ensevelis? Il faut, ou que cette niasse se soit enfoncée sous terre par son propre poids , ou que la terre se soit, haussée au point qu'elle l'ait entièrement recouverte.

Mais quelle que soit celle de ces deux suppositions à laquelle ou s'arrête, on doit en tirer la conséquence qu'on ne peut jamais obtenir aucun point fixe sur les continens pour apprécier les changemens de niveau de la sur-

3 24 Z.ETTHE XVIH.

face des mers; car on ne sera jamais sûr que le rocher, je suppose, sur lequel on prendra une mesure , ne s'enfoncera pas dafts le sol plus mou sur lequel il peut reposer , ou bien qu'il ne s'élèvera pas avec le sol lui-même.

Notez que, dans l'exemple que je viens de vous citer des murs bâtis par les Romains, on ne peut supposer que la culture ait accumulé des débris ou des décombres qui auraient pu les recouvrir; car c'est dans des pays tout-àfait incultes qu'ils ont ainsi disparu de la surface du sol.

II est si vrai que ce n'est pas à cette dernière cause qu'on doit attribuer l'effet dont nous parlons, que des bâtimens plus anciens que les murs d'Adrien , situés au milieu de villes commerçantes et de terres cultivées, n'ont point éprouvé le même effet; ainsi, à Nîmes, la Maison carrée, bâtie sous Auguste, parait subsister encore telle qu'elle a dû y être construite.

Afin que vous n'éprouviez pas trop de répugnance à admettre ces changemens lents et presque insensibles qui , par la suite des siècles, se trouvent produits à la surface du sol, je vous rappellerai ceux qui , dans les tremblemens de terre, ont lieu d'une manière si in-

compréhensible , et dont je vous ai cité tant d'exemples (i). Je n'ai pas besoin de vous rappeler le fait si .extraordinaire arrivé près de Pouzzol, lorsque le Monte- Nuovoj haut de 3400 pieds, s'éleva dans une seule nuit. Mais je ne peux m'empêcher de vous citer un fait plus

concluant encore.

En x57X , en Herrefordshire , on vit une étendue de vingt arpens de terre labourée et de prairie se séparer de la masse commune , et être insensiblement transportée, en trois jours , à 400 pas de distance. Ce qu'il y eut

kl

bruit; seulement, lorsque ce terrain ambulant se fut fixé, la terre s'enfla subitement, et il se forma une élévation ti es -considérable.

Il me semble que, pour celui qui fa inattention à des faits si singuliers , et d'ailleurs par* faitemènt constatés , il ne doit plus paraître étonnant que des changemens plus considérables aient lieu , à la longue , dans une grande ^ étendue de pays, quoiqu'ils se fassent d'une manière insensible et dans l'espace de plusieurs siècles. *

(1) Voyw les note».

Il est démontré , par exemple, que la surface de l'Italie n'est plus la même que du temps de • l'ancienne Rome ; c'est ce que*prouvent les fameux chemins consulaires, dont une partie encore est si bien conservée.

Le censeur Appius Claudius fit commencer un de ces chemins il y a 2168 ans. Il avait 14 pieds de largeur, et conduisait en ligne droite de Borne à Capoue; pour le niveler, il fit couper plusieurs montagnes, et particulièrement celle qu'on nomme aujourd'hui Pisca marina , près Terraclne : elle est percée à une hauteur de 200 pieds, et chaque dizaine de pieds est marquée par des lettres romaines. Sur les parois de la montagne , le fond de ce chemin était si ferme, et les pierres étaient si étroitement liées , que dans les endroits où on l'a retrouvé, il est aussi entier, aussi solide que lors de sa construction ; on ne peut pas même faire pénétrer la pointe d'une épée dans les joints de ces pierres : néanmoins , il se trouve actuellement impraticable dans l'étendue de plus de . tio lieues d'Italie, c'est-à-dire depuis Home jusqu'à Torrc-della-more ; enfin , il se perd dans les vastes et profonds marais Ponlins , desquels il sort tout entier. On peut alors le suivre sans

DE LA MASSE DES EAUX. K 32y

interruption pendant plus de 10 lieues d'Italie jusqu'à Sain te-Agathe , où on est obligé de le quêter de nouveau. \

Un autre chemin consulaire, nommé Via Flaminia, traverse l'Italie depuis Rome jusqu'à Rimini; il a été construit il y a environ 2,000 ans ; aussi , dans cet intervalle , a-t-il éprouvé des cKangemens bien considérables. On voit deux, inscriptions: l'une sur le pont de titta- Castellana, et l'autre au-dessus de la porte d'une hôtellerie à Castcl-Novo , qui annoncent que toute la belle partie de ce chemin , depuis Otricoli jusqu'à Castel-Novo , dans une étendue de plus de ao lieues d'Italie , a été ensevelie depuis plusieurs siècles. Aujourd'hui, les voyageurs peuvent suivre cette route.

D'après ces observations et plusieurs autres semblables, il y a beaucoup d'apparence que toute l'Italie s'est abaissée vers le milieu , en se haussant ou en retenant sa première situation vers les deux extrémités.

Ce qu'on peut constater d'une manière si évidente pour l'Italie doit être vrai pour bien d'autres contrées, dont le sol n'a pas sans doute été moins que celui de ce beau pays sujet aux changgmens de niveau les plus cou-

Digitiz

3a8 urrraB xvm.

sidéra bles. Cependant, comme l'Italie est bien plus qu'aucune autre contrée couverte de monumens antiques dont la situation primitive nous est connue , on a pu y faire un plus grand nombre d'observations semblables.

Près de Pouzzol , et à 5o toises seulement de la côte, on rencontre les ruines d'un temple de Sérapis, dont le pavé est maintenant au niveau de la mer; or, il est extrêmement probable qu'on n'aurait pas construit un pareil édifice dans un lieu si bas et si peu éloigné du rivage. Mais ce n'est pas tout, le terrain sur lequel repose cet édifice a été envahi par la mer, qui a laissé sur ses ruines des traces évidentes de son séjour: on y remarque, en effet, sur les murs, à 6 ou 7 pieds au-dessus du sol, des traces d'incrustations produites par les eaux ; et , sur trois colonnes qui sont encore debout, depuis 10 pieds, à partir de la base, jusqu'à 16 , on trouve des trous de pholades parfaitement reconnaissables. Notre muséum possède Une des pièces enlevées à ce temple : elle est d'un très -beau marbre, et la coquille des pholades s'y voit encore dans beaucoup de trous.

L« sol du temple a don* été, depuis la

DE L\ MASSE DBS EAUX. 3'2f)

construction de l'édifice, d'abord enfoncé de manière à être envahi par les eaux , qui y ont séjourné assez long-temps, puis incomplètement relevé et placé dans la situation où nous le voyons maintenant. Les événemens qui ont produit ces changemens n'ont du avoir lieu que depuis la première éruption du Vésuve jusqu'à l'au 1100 ou 1200 de notre ère; car, depuis celle époque, on a un historique satisfaisant des éruptions du volcan , qui if est probablement pas étranger à ces changemens de niveau.

Toutes les observations de ce genre doivent, ainsi que cette dertnère, s'expliquer par des élévations ou des abaissen&ens partiels de terrain, sans qu'il soit possible d'en tirer une conséquence générale ; et il ne faut pas omettre de dire que, dans toutes les vallées tourbeuses, le sol peut être légèrement élevé par l'humidité et abaissé par le dessèchement.

Quant à l'opinion de ceux qui ont, comme Buffon , supposé un déplacement total et graduel de la mer, d'orient en occident, elle n'est fondée sur aucune observation positive, et par conséquent on ne peut s'y arrêter.

Concluons de tout ceci que rien ne prouve

33o LETTRE XVIII.

que la masse des eaux ait été autrefois beaucoup plus considérable qu'elle ne Test aujourd'hui ; •»

Qu'on a encore moins de raison pour supposer qu'elle augmente ;

Enfin , que sa totalité ne se déplace point constamment dans une même direction.

.11 existe pourtant une cause qui, quoique assez légère, devrait à la longue opérer, par son action continue , quelques changemens dans le lit de l'Océan : je veux parler de l'exhaussement que doit produire dansson fond la gran de quantité de matières diverses qui s'y précipitent journellement. *

Ces matières sonl&urtout les particules terreuses et salines charriées par les fleuves, et qui forment à leur embouchure les dépôts dont je vous parlais tout à l'heure. Il était curieux de calculer la quantité de ces matières , connues sous le nom de troubles, et on est parvenu à des résultats approximatifs qui paraissent assez satisfaisans. *

On sait quelle quantité v d'eau chaque fleuve verse, terme moyen , dans la mer, pendant un temps déterminé, et on connaît de plus quelle proportion de troubles il charrie.

Le Pô, le plus pur de tous, n'en contient qu'une partie sur cent soixante-dix ; le Nil , une sur cent trente-deux ; et le Rhin seul donne une sur cent. La Seine contient un cent*vingtième de matières étrangères ; et comme on a calculé qu'il passe sous le Pont-Royal dix millions de métrés cubes d'eau par jour, on voit qu'il y passe quatre-vingt mille mètres de troubles , • qui sont tous les jours déposés dans la mer. Des calculs semblables, faits sur les autres fleuves, ont conduit à admettre que la somme des ma* tières étrangères charriées par les fleuves dans la mer pouvait être suffisante pour élever son fond de cinq centimètres par an, c'est-à-dire de cinq mètres par siècle.

Vous voyez que c'est bien^peu de chose, relativement à la masse entière des eaux car la profondeur de l'Océan étant, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, de 7 à 8 mille mètres , il faudrait 1,000 ou i,aoo siècles, c'està-dire de 100 à iao mille ans, pour combler le lit de l'Océan tout entier. Au surplus , tous ces résultats reposent sur des données si incertaines , que ce serait une folie que de leur aU tacher une grande importance.

Une autre cause d'altération pour les eaux

de la mer et d'élévation pour son fond consiste daçs les produits organiques qui s'y déposent. Cette cause serait extrêmement puissante , si la mer nourrissait des habitans dans toutes les parties de sa masse; mais tout porle à croire qu'il n'en est pas ainsi.

1 1 ne faut pas, en effet , s'èn foncer aune grande profondeur dans la mer pour être soumis à une pression que ne pourrait supporter aucun corps v organisé vivant. Le défaut de lumière présente ' encore un autre obstacle au développement des corps organisés dans l'Océan ; car la lumière ne pénètre pas au-delà de 4o à 5o pieds, et elle est indispensable à la vie. Ajoutons à cela que la température de l'eau, s'abaissant à mesure qu'on s'éloigne de sa surface, elle devient bientôt trop froide pour quê la plupart des corps marins puissent y vivre.

Ce refroidissement graduel , dont on ne peut révoquer en doute la réalité, a conduit quelques auteurs à penser que le fond de la mer devait être glacé, mais jl est impossible d'admettre cettesupposition, puisque la glace, étant plus légère que l'eau , viendrait nécessairement flotter à sa surface.

On a souvent répété que certains zoophytes

pierreux (les polypes li thophy tes) ( i ) avaient une grande influence sur l'exhaussement du fond de la mer, et on les a présentés comme capables, par leur entassement, de produire des îles considérables à sa surface, d'augmenter les continens, et même, comme c'est principalement dans les régions équatoriales qu'on les rencontre , comme menaçant d'élever sous l'équateur un cercle solide qûi s'opposerait à la navigation. ' *

Dans un mémoire lu tout récemment à l'Institut, deux naturalistes distingués (MM. Quoy et Gaymart ) ont montré l'illusion de ces assertions exagérées; ils ont fait voir que ces zoophytes ne s'élèvent point, comme on l'a cru, des plus grandes profondeurs de l'Océan , et qu'ils ne commencent jamais leurs travaux que sur des rochers dont le sommet est voisin de la surface des eaux. Ils exhaussen t ces rochers de 20 ou 3o pieds tout au plus ; mais c'est assez pour former des écueils dangereux pour les navigateurs.

Il n'est pas possible, comme vous le pensez bien , d'aller dans la mer examiner positivement à quelle profondeur s'établissent ces ani-

(1) Genre d'animaux plantes dont les coraux font

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