‹ Lettres sur les révolutions du globeChapitre 14 sur 73 · M. Fourier · texte numérisé non relu

M. Fourier

sont pas plus fondées que celles de Buffon, ne nous offrent pas une perspective plus agréable : ils nous condamnent, nous, ou plutôt nos descendants, à voiries fleuves, les lacs, les rivières, toutes les mers, et l’Océan lui-même, s’évaporer peu à peu, jusqu’à ce que la terre desséchée prenne feu au soleil1. Mal pour mal, je préférerais cette fin à l’autre: elle est plus prompte, et le grand feu d’artifice quelle offre en perspective effraie moins l’imagination que l’éternelle mort glacée dont nous menaçait Buffon.

Ajoutons que quelques chimistes nous assurent que la terre doit renaître de ses cendres, et que cette grande combustion donnera lieu à une quantité d’eau si considérable, qu’il faudra qu’il s’en évapore pendant bien des siècles avant que quelques continents soient mis de nouveau à découvert.

Je terminerai cette lettre par une remarque qui vous frappera sans doute : c’est que, quelque considérable que soit de nos jours le nombre des volcans, il a dû l’être beaucoup plus encore autrefois. Il n’y a pas, en effet, de pays où Ton ne trouve, pour ainsi dire à chaque pas, des traces de volcans éteints reconnaissables par les laves dont ils ont couvert le sol des environs, et qui s’étendent souvent à de très-grandes distances.

Quelques géologues ont même été jusqu’à prétendre

1. On a vu que telle était à la fin du xvne siècle l’opinion soutenue par Whiston. Elle a été reproduite à diverses reprises dans le xvme siècle par des hommes qui ne connaissaient point l’ouvrage du géologue anglais, lequel lui-même ignorait sans doute qu’elle avait déjà été soutenue nombre de fois.

DE LA MASSE INTERNE DU GLOBE

que toutes les montagnes avaient une origine volcanique. Cette opinion, à l’époque où elle a été émise pour la première fois, n’a pu manquer d’être considérée comme très-hasardée, pour ne rien dire de plus; et ceux qui la mettaient en avant n’auraient pu produire les faits nécessaires pour la bien appuyer. L’expression, d’ailleurs, était inexacte; elle aurait été plus juste, si l’on eût dit que le relief des montagnes est en grande partie dû à des phénomènes volcaniques, en prenant le mot volcanique dans le sens large que lui donne M. de Humboldt. Ce savant, en effet, définit la volcanicité « l’influence qu exerce V intérieur d’une planète sur son enveloppe extérieure dans les différents stades de sonrefroidiss'ernent, » et la plupart des géologues aujourd’hui adoptent cette définition, qui permet de ne point séparer les uns des autres des résultats dus à une cause identique, mais agissant avec les degrés différents d’intensité.

Les premiers volcans de la terre se sont presque fous ouverts dans le terrain primitif, avant que les terrains secondaires fussent formés; ils ont depuis été recouverts par ces terrains, dont la formation successive est si évidemment due à la m^r ou à d’immenses lacs d’eau douce. Mais n’anticipons pas sur ce que je pourrai avoir à vous dire plus tard, et contentons-nous de remarquer combien cette immense quantité de volcans , ouverts dans le sol primitif quand l’écorce solide de la terre était moins épaisse, est favorable aux opinions dont je vous ai parlé. Plus tard, par la double raison de la diminution d’activité du foyer intérieur et de l’augmentation

d’épaisseur de la couche qui le recouvre, l’éruption des volcans a dû être beaucoup moins fréquente, et c’est ce qui est arrivé en effet.

Vous voyez que tous les phénomènes s’accordent assez bien avec la supposition que la masse entière du globe terrestre a été primitivement dans un état d’incandescence, et même de volatilisation. Ce qui confirme encore cette hypothèse, c’est la forme même de la terre, renflée à l’équateur, aplatie au pôle, cette forme étant précisément celle que l’action de la pesanteur a dû imprimera une masse liquide. Une seule chose embarrassait les géologues partisans de l’incandescence primitive : c’était la difficulté de concevoir comment certaines roches , dont jusqu’ici on n’avait pu obtenir la fusion et la recomposition par aucun procédé artificiel, avaient pu être le résultat d’une cristallisation 1 au commencement des choses. Mais cette difficulté n’existe plus: un chimiste allemand, M. Mitscherlich, est parvenu, il y a peu d’années, à former ainsi les substances pierreuses2. En exposant à la chaleur des hauts fourneaux les matières trou-

1 . On appelle cristallisation la forme régulière que prennent constamment certains corps en passant de l’état liquide à l’état solide.

2. Le premier exemple de reproduction artificielle des minéraux a été donné par James Hall qui, suivant les idées de son maître Hutten, est parvenu à obtenir du marbre en chauffant de la craie en vase clos.

Cette branche importante de la chimie a fait dans ces derniers temps de grands progrès. M. Henri Sainte-Claire-Deville, que ses beaux travaux placent au premier rang des chimistes auxquels ils sont dus, a bien voulu rédiger à ma prière la note succincte que l’on va lire , et qui résume l’état actuel de la question :

« Les lois générales qui régissent la matière ne reconnaissent pas

DE LA MASSE INTERNE' DU GLOBE

vées par l’analyse dans plusieurs espèces de cristaux qui entrent dans la composition des roches, il a vu se reproduire ces cristaux avec leur forme et leur caractère. Il a refait ainsi de l’amphibole, du mica, de l’hyacinthe. « Cette précieuse découverte, dit M. Cuvier1, paraît porter enfin presque au degré d’une démonstration rigoureuse une hypothèse célèbre, avancée sans preuve par Descartes, Leibnitz etBuffon, et à laquelle les travaux récents de M. de La place avaient déjà donné un haut degré de vraisemblance. On peut donc regarder aujourd’hui comme une chose à peu près prouvée que la terre a une chaleur propre, indépendante de celle quelle reçoit du soleil, et qui est un reste de sa chaleur originaire. Ce retour aux idées énoncées jadis par nos plus grands hommes prouve qu’il ne faut jamais mépriser les conjectures même les plus hasardées des hommes de génie: c’est un de leurs privilèges que la vérité leur apparaît souvent jusque dans leurs rêves. »

1. Discours sur les progrès récents de la chimie, prononcé en mai 1826, dans une séance des quatre académies.

de limites entre le laboratoire du chimiste et le laboratoire de la nature. Devant elle disparaît toute distinction entre les produits naturels et ceux qu’il nous plaît d’appeler d’un autre nom.

« Nous pouvons donc, sans crainte, appliquer aux premiers les règles générales que les seconds nous ont laissés découvrir. (De Sénarmont.)

« Telle est l’idée qui, dans l’esprit des observateurs modernes, a

présidé à ce travail aujourd'hui assez complet de la reproduction des substances naturelles. En outre, l’analyse et la comparaison des grands faits observés autour de nous ont montré aux savants consciencieux la nécessité d’une œuvre de synthèse destinée à venir à l’appui des théories générales qui naissent toujours en même temps et surtout après la découverte des faits de détail que l’analyse a isolés les uns des autres. C’est la marche habituelle du progrès dans toutes les sciences qui sont assez avancées pour posséder une méthode.

« Les reproductions de minéraux sont donc une œuvre de synthèse, et, comme telle, une œuvre de vérification. Venant à l’appui des opinions qui font intervenir le feu comme agent prédominant de la formation des minéraux dans la nature, les recherches de M. Berthier, de M. Mitscherlich, de M. Wohler, nous ont montré le pyroxène, le feldspath et d’autres minéraux formés de toutes pièces dans les fourneaux du laboratoire et de l’industrie. Cette œuvre a été continuée par un grand nombre de chimistes allemands, et par Ebelmen, dont les admirables produits imitant la nature dans un grand nombre de ses gemmes les plus riches de couleur et d’éclat servent peu à la science naturelle, à cause du caractère éminemment artificiel des méthodes qui ont servi à les préparer.

((- Les reproductions sont devenues pour la première fois une œuvre synthétique sérieuse, servant de vérification à une idée préconçue, d’appui à une véritable théorie, de la formation des minéraux depuis la publication des mémoires de M. de Sénarmont sur la préparation des carbonates, des sulfures métalliques, des quartz, etc. Ses procédés, qui ont été depuis utilisés dans les recherches de chimie de tout genre, sont fondés sur l’emploi simultané de la chaleur et de la pression pour déterminer ou faciliter des combinaisons cristallines en présence de l’eau. La théorie neptunienne du remplissage des filons, l’explication des phénomènes chimiques dans les émanations dont les sources thermales sont la manifestation à la surface de la terre, y trouvent des vérifications synthétiques, et celles-ci sont tellement convaincantes, qu’elles imposent la croyance à l’influence de causes dont le savant a su habilement faire comprendre la liaison nécessaire avec les phénomènes naturels les mieux analysés.

« Un autre genre de recherches relatives à la production des minéraux dans la nature a pour point de départ la célèbre expérience de Gay-Lussac sur la cristallisation du sesquioxyde de fer, ou fer oligiste, que M. Daubrée a appliquée à la formation de quelques autres oxydes métalliques.

DES TREMBLEMENTS DE TERRE

« L’auteur de cette note a généralisé le fait singulier que tout le monde peut observer chaque jour, à savoir qu’une quantité limitée et aussi petite qu’on voudra d’acide carbonique dissous dans l’eau peut, en se déplaçant et sans se fixer jamais, faire cristalliser une quantité illimitée de carbonate calcaire. 11 a trouvé des propriétés semblables dans certains agents que la nature nous offre en faibles proportions, mais partout, l’acide chlorhydrique, le fluorure de silicium, l’hydrogène, l’hydrogène sulfuré, etc., substances minéralisatrices par excellence. Ces intermédiaires, qui ne se fixent jamais sur les matières amorphes, qu’elles transforment en véritables minéraux des volcans et des filons, ont permis à lui-même, à ses élèves, de produire un grand nombre d’oxydes, de sulfures, de silicates et d’aluminates métalliques, dont la plupart avaient résisté jusqu’ici aux tentatives multipliées des chimistes.

« L’étude de la synthèse des minéraux prend donc aujourd’hui un caractère particulier, en fixant à l’avance le choix des matériaux qu’elle emploie et qu’elle assujettit à la condition de se trouver dans la nature partout où l’on suppose qu’ils ont dù réagir. C’est tout un chapitre nouveau que la géologie a ajouté aux sciences chimiques, et le premier fait qu’on devra toujours y consigner, c’est la mémorable expérience de James Hall, au moyen de laquelle il transforme la craie en marbre, en la chauffant au rouge dans un vase fermé et rigide. Cette première synthèse était faite pour vérifier la théorie de Hutton sur la formation des marbres auxquels on suppose une origine plutonique. »

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