Transactions 'philosophiques
DES TREMBLEMENTS DE TERRE
dans un espace très-limité, tantôt dans une étendue de pays très-considérable ; on en a vu agiter le sol à plusieurs centaines de lieues, et, dans ce cas, ils n’ont peut-être jamais lieu sans être suivis d’éruptions volcaniques.
Les pays qui avoisinent les volcans brûlants sont incontestablement les plus exposés aux tremblements de terre; mais il existe quelques régions, comme la côte de Barbarie et le pays du Maroc, qui font exception à cet égard : ils sont agités de secousses fréquentes, sans avoir à souffrir des ravages des volcans. Une chose remarquable pourtant, c’est que, dans les pays où ce phénomène s’observe, on retrouve des traces incontestables de volcans éteints. Il me semble, Madame, que ceci prouve d’une manière assez évidente que la cause des tremblements de terre est toujours analogue à celle qui produit les éruptions, et que, si quelquefois ils se* font ressentir sans en être accompagnés ni suivis, cela tient à ce que l’effort des matières enflammées n’est pas assez considérable pour triompher de la résistance que lui oppose la croûte minérale.
Le revers méridional des Pyrénées est exposé à des secousses si fréquentes, que M. Ramond a compté à Bagnère-de-Bigorre jusqu’à soixante tremblements de terre; aussi remarque-t-on de toutes parts, dans ces montagnes, des traces très-évidentes d’éruptions volcaniques1. Au reste, il ne faut pas perdre de vue que,
1 . Ou du moins des phénomènes éruptifs qui ne remontent pas à une période géologique très-reculée.
quand il n’v a pas de volcans dans les pays à tremblements de terre, on y remarque constamment des sources thermales.
Les secousses des tremblements de terre varient, quant à la durée, depuis quelques secondes jusqu’à deux minutes et plus ; elles ne diffèrent pas moins quant à leur nature : tantôt, en effet, elles se font ressentir comme de simples balancements, comparables à ceux qu’on éprouve sur les ondes; tantôt, on serait tenté de croire qu’elles sont le résultat d’une percussion violente, qui aurait lieu de l’intérieur à l’extérieur; quelquefois, enfin, le sol a l’air de se mouvoir en tournoyant sur luimême, et cet effet, qui a été remarqué bien souvent, est assez sensible pour indisposer les personnes susceptibles d’être incommodées par la mer ou étourdies sur les hauteurs.
Quant à l’intensité des secousses, elle n’est pas moins variable que leur durée et leur nature; elles sont si faibles quelquefois, que lors même qu’elles surviennent au milieu de la nuit, on ne s’en aperçoit guère qu’aux légers mouvements qu’elles impriment aux corps légers suspendus dans l’intérieur des maisons; je dis aux corps légers, car, pour que les cloches des églises, par exemple, se mettent à sonner, il faut que les murailles qui les soutiennent soient violçmment agitées.
Dans les cas où les secousses ont un tel degré de force, les tremblements de terre sont des phénomènes terribles qui causent des désastres incalculables et ruinent entièrement le pays où ils se font ressentir: tel fut, en 1755, celui qui fit périr plus de quarante mille per-
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sonnes à Lisbonne et dans les environs ; tel fut encore celui qui ravagea la Sicile en 4 693, et qui se fit sentir d'une manière si épouvantable à la Jamaïque 1. Vous avez pu vous-même, il y a peu d’années, lire dans les journaux quelques détails sur les tremblements qui ont détruit Alep 2, et forcé ceux de ses malheureux habitants qui purent échapper à abandonner la ville pour chercher leur saiut sous des tentes, au milieu des déserts.
Non-seulement ces terribles tremblements de terre détruisent les hommes et leurs habitations, mais ils ont encore assez de puissance pour changer, au point de le rendre méconnaissable, l’aspect du sol qu’ils ont ébranlé; ils précipitent du sommet des plus hautes montagnes d’énormes rochers; quand les couches supérieures se trouvent placées sur un terrain meuble, des montagnes entières peuvent même être renversées, et vont couvrir de leurs débris les plaines sur lesquelles elles dominent. Souvent le cours des fleuves et des rivières est suspendu, les lacs sont subitement desséchés, tandis que des sources d’eau considérables jaillissent dans des lieux inaccoutumés. Sur les côtes, on voit la mer s’éloigner rapidement, et laisser ses rivages à sec, ou bien, au contraire, soulever ses flots d’une manière effrayante, beaucoup au-dessus de leur niveau ordinaire, et inonder de malheureux pays contre lesquels toute la nature parait conjurée. En 4 586, un tremblement de terre, qui
1. Il s’agit de deux tremblements de terre distincts, celui de la Jamaïque est de 1692.
•2. En 1820.
eut lieu près de Lima dans une étendue de cent soixantedeux lieues, fit monter la mer de quatorze brasses; à la suite d’un autre, l’île de Formose se trouva, pendant douze heures, presque entièrement couverte par la mer; à Lisbonne, la première secousse fit remonter les eaux du Tage, qui inondèrent la ville.
On a dit souvent que des gaz enflammés s’étaient dégagés des fissures produites par les secousses ; mais on ne trouve aucune observation bien constatée de ce fait; et si des incendies violents se sont manifestés quelquefois, comme cela eut lieu à Lisbonne, ce n’a jamais été que dans des lieux habités, où ils ont été produits par des foyers domestiques *.
Vous comprendrez facilement, sans doute, comment ces déplacements des eaux doivent être le résultat naturel des inégalités, souvent très-considérables, qui surviennent subitement dans le sol , agité par les secousses.
Si, en effet, une partie du lit d’une rivière s’élève, cette partie restera nécessairement à sec; et si elle est assez étendue, iJ. en résultera une nouvelle pente en sens contraire de celle qui favorisait le cours du fleuve, qui dès lors remontera réellement vers sa source, dans un espace plus ou moins grand. 11 résulte ordinairement de ce mouvement rétrograde une accumulation d’eau et des inondations au point de jonction de la nouvelle pente et de l’ancienne. Le plus souvent ces inondations
1 . Cette remarque ne s’applique pas aux tremblements de terre ressentis sur l’emplacement même où va s’opérer une éruption volcanique.
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sont pourtant produites d’une manière différente : elles résultent d’une digue instantanément formée par l’éboulement de quelque montagne dont les débris, tombant dans le lit du fleuve, arrêtent subitement son cours. Lors du terrible tremblement de terre qui eut lieu a la Jamaïque en 1792, deux montagnes, par leur chute dans le Sixteen-mile-walk, détournèrent si complètement son cours, que, pendant plusieurs jours, les habitants croyaient la masse entière de ces eaux abîmée dans les entrailles de la terre. Les poissons qui restèrent à sec dans le lit du fleuve furent, dit-on, d’une grande ressource pour les malheureux menacés de la disette.
L’élévation des eaux de la mer, et les inondations qui en résultent sur les lieux qu’elle avoisine, sont naturellement le résultat de l’exhaussement, de quelque partie de son fond, par suite duquel les eaux sont versées en abondance vers les côtes, tandis qu’au contraire, dans les cas où la mer laisse momentanément ses rivages à sec, on peut être sûr qu’à une distance plus ou moins étendue le sol qu’elle recouvre a subi quelques enfoncements considérables dans lesquels ses eaux se sont écoulées.
La formation des fissures est si facile à concevoir, qu’on voit tout de suite qu’elles sont un résultat nécessaire de l’agitation extrême du sol, des inégalités de niveau qu il éprouve, et surtout du tassement plus considérable de certaines parties.
Quand on parle des tremblements de terre, il est important, pour s’en faire une idée juste, de se souvenir
qu’ils ne consistent presque jamais dans une seule secousse, plus ou moins prolongée, mais qu’on rattache, avec raison, à un meme phénomène les secousses qui surviennent en quelques jours, même quand leur nombre monte à plusieurs centaines. Il est des tremblements de terre qui ont duré plusieurs mois, même des années entières, ce qu’on a eu occasion de remarquer particulièrement dans l’Amérique méridionale. Quant à ceux qui ne se composent que d’une seule secousse, ce sont des phénomènes locaux et peu importants. Au contraire, les tremblements de terre qui se font sentir dans une grande étendue de pays produisent dans la composition de la croûte minérale du globe des modifications assez sensibles. Les secousses se communiquent, dans ce cas, très-rapidement d’un lieu à l’autre, et elles parcourent quelquefois jusqu’à cent lieues dans moins d’une demiheure, mais le plus souvent la vitesse est beaucoup moins grande.
Les directions dans lesquelles les secousses se prolongent sont ordinairement liées avec la figure du sol 1 : le plus souvent ces directions ne sont pas douteuses; mais, si les témoignages n’étaient pas d’accord, on saurait
1. M. Alexis Peyré est arrivé sur ce point à des résultats assez concordants : non-seulement les secousses se propagent suivant l’axe des chaînes des montagnes, comme on l’a remarqué depuis longtemps, mais dans les bassins des grands fleuves la moyenne direction des secousses est toujours celle des ehalwegs. Ainsi, par exemple, les directions moyennes sont :
Pour le bassin du Rhin, S. 7° 9' E.
Pour le bassin du Rhône, S. 9° 44' O.
Pour le bassin du Danube, O. 2° 42' N.
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toujours à quoi s’en tenir, par la connaissance de l’instant où la secousse a eu lieu dans tel endroit déterminé. Le bruit qui se produit dans ces occasions a toujours été comparé à celui que ferait un grand nombre de chariots chargés, entraînés rapidement sur le pavé.
Vous vous figurez peut-être, Madame, que le bruit du tonnerre et la lumière des éclairs, sont des accompagnements naturels de phénomènes aussi terribles que les tremblements de terre : il n’en est rien pourtant; les plus violentes secousses arrivent ordinairement au milieu du calme de l’atmosphère, sur l’état de laquelle elles ne paraissent avoir aucune influence; et si l’aiguille aimantée offre à l’observateur, pendant leur durée, les variations rapides et désordonnées qu’on désigne sous le nom d’affolement, ces variations sont un résultat purement mécanique de la secousse.
Le retour des grands tremblements de terre n’est soumis à aucune périodicité, dans quelque pays que ce soit1.
1. M. Alexis Peyré, qui depuis plus de vingt ans recueille avec assiduité tous les documents relatifs aux tremblements de terre, est arrivé cependant à des conséquences qui doivent être signalées.
1° La fréquence des tremblements de terre augmente dans les syzygies ;
2° Elle augmente aussi lorsque la lune est dans le voisinage de son périgée ;
3° Les secousses sont plus fréquentes lorsque la lune est dans le voisinage du méridien que lorsqu’elle en est éloignée de 90°.
Ces conséquences déduites des observations faites pendant la première moitié du siècle ont été confirmées par la discussion des documents relatifs aux tremblements de terre observés de 1750 à 1800.
Quant à la fréquence des tremblements de terre, elle est très-considérable ; et si on réfléchit au nombre pro- 1 digieux de relations de ces phénomènes que nous avons depuis quinze ou vingt siècles, au nombre infiniment plus grand qui a eu lieu à des époques plus reculées, et sur lesquels, faute d’historiens, nons n’avons point de renseignements; si, de plus, on considère que plusieurs de ces tremblements de terre ont parcouru une grande partie des continents, on restera convaincu qu’il n’est aucune partie de la terre où l’écorce minérale n’ait été à plusieurs reprises secouée, bouleversée, disloquée par ces terribles phénomènes. Cette considération pourra nous servir pour expliquer l’état fracturé dans lequel se trouve la partie la plus superficielle du sphéroïde terrestre.
C’est avec regret, Madame, que je m’aperçois que la longueur de cette lettre ne me permet pas de vous parler des volcans, dont je vous avais d’abord annoncé que je voulais vous entretenir : ce sera pour la prochaine lettre. Je vous envoie aujourd’hui les relations de deux célèbres tremblements de terre, faites sur les lieux par des hommes qui avaient eü le bonheur d’échapper à ces désastres. De semblables détails, que nous devons à des témoins éclairés, seront sans doute plus propres à vous donner une idée exacte de ces grandes calamités que tout ce que j’ai pu vous dire 1.