LETTRE III
DES VOLCANS
D’après le peu que je vous ai déjà dit sur les volcans, vous devez être assez disposée à les considérer comme de vastes soupiraux, par le moyen desquels quelques parties des matières en fusion qui forment la masse interne s’échappent avec violence pouf venir se répandre sur la surface du sol. Cette manière d’envisager les éruptions volcaniques est, je crois, plus satisfaisante qu’aucune de celles qui ont été proposées jusqu’ici pour les expliquer. Toutes les autres hypothèses, en effet, rapportant les éruptions à des causes purement locales, ne peuvent rendre raison de la singulière ressemblance qui existe entre les produits volcaniques rejetés aux extrémités les plus éloignées du globe.
On a cru expliquer suffisamment la formation des volcans en supposant que les matières inflammables renfermées dans le sein de la terre prenaient feu spontanément; mais on n’à pas réfléchi que, pour que la combustion eût lieu , il faudrait nécessairement le contact de l’air, et que le foyer des volcans est situé à des profondeurs trop considérables pour qu’on puisse supposer que l’air y pénètre. Ce qui prouve surtout combien cette supposition est peu fondée, c’est que quand,
par accident, le feu prend dans les mines, l’incendie ne s’étend jamais au delà des lieux dans lesquels l’air peut pénétrer dans les ouvertures qui se rendent à la surface du sol.
On a supposé aussi que c’étaient les bases salifiables des terres et des alcalis qui s’enflammaient pour produire les volcans : jè ne développerai ni ne réfuterai cette supposition , car il me faudrait pour cela entrer dans des détails qui demanderaient pour être compris quelques connaissances des premiers principes de la chimie i.
11 faut cependant que je vous dise un mot d’une hypothèse qui a fait grand bruit d’abord , et qui pendant assez longtemps a été adoptée sans contradiction : on la doit à Lémery, célèbre chimiste, qui crut avoir trouvé le moyen de faire des volcans artificiels. Voici comment il s’v prenait.
Il faisait faire un trou dans la terre, mettait du fer avec du soufre au fond de ce trou, puis humectait le mélange; il résultait de ce procédé : 1° un dégagement considérable de gaz, 2° la production d’une chaleur très-intense, 3° une explosion proportionnée à la quantité des matières employées. Cette expérience différait pourtant, quant à sa nature, des phénomènes qui ont lieu dans les montagnes volcaniques. D’abord Lémery mettait du fer à l’état métallique dans son trou, et on n’a jamais trouvé dans l’intérieur de la terre un seul
1. Cette hypothèse a beaucoup de rapport avec la théorie de sir Humphry Davy sur la cause de la chaleur interne du globe. Voyez à la fin du volume la note à ce sujet.
DES VOLCANS
atome de fer natif : ce métal y est toujours dans un état de combinaison qui fait qu’on ne peut se le procurer que par suite d’opérations artificielles. Ensuite, quand on admettrait, contre tout ce que l’observation nous apprend, l’existence d’une assez grande quantité de fer natif pour produire les volcans, on serait bien loin de pouvoir expliquer par l’hypothèse de Lémery les phénomènes les plus saillants des éruptions volcaniques. Cette hypothèse n’explique en effet que la première explosion accompagnée des matières soulevées par elle, car aussitôt que le gaz enflammé sera parvenu à se faire jour à la surface du sol, l’éruption ne doit plus consister que dans la continuation du dégagement de ce gaz, et les volcans ne devraient être, après la première explosion , que des lampes immenses , très-commodes pour éclairer les contrées voisines tant qu’elles resteraient allumées.
La production des laves est surtout inexplicable dans les idées de Lémery, qui ne rend même pas raison de l’existence de ceux des tremblements de terre qui se font sentira des distances immenses. En général, toute hypothèse dans laquelle on considère les laves comme le résultat de la combustion des parties métalliques qui se trouvent accidentellement dans l’intérieur de la croûte minérale est par cela même inadmissible, car le feu ne se communique point dans les matières minérales avec autant de facilité que cette explication le suppose. On peut entretenir, pendant plusieurs années, dans un même lieu, une chaleur de 143° du pyromètre (c’est-à-dire une chaleur capable de fondre le fer), sans que les corps environnants en soient altérés; une distance de
quelques pieds suffit pour les mettre à l’abri : comment donc pourrait-on concevoir que l’embrasement des volcans se communiquât à d’assez grandes distances pour fondre les masses énormes de laves qu’ils rejettent ? D’ailleurs, je le répète, si les laves ne sont que le résultat de la fusion des matières minérales qui se trouvent près du foyer allumé , pourquoi ne diffèrent-elles pas comme la nature des terrains où s’allume ce foyer? pourquoi ont-elles tant d’analogie les unes avec les autres, que celles qui sortent des volcans situés aux extrémités les plus éloignées de la terre, ou qui appartiennent à ceux qui remontent aux époques les plus reculées, ne diffèrent guère plus entre elles que si elles sortaient du même foyer dans deux éruptions consécutives ?
La quantité des matières rejetées présente encore une difficulté non moins insurmontable, car l’Etna, le Vésuve et beaucoup d’autres volcans, ont vomi, à différentes reprises, plus de matières brûlantes de toute espèce, en laves, en cendres , en gaz, qu’il n’en faudrait pour former la totalité de la montagne d’où elles sont sorties. Ces matières n’ont donc pas été détachées des flancs de la montagne, et, à plus forte raison, d’un lieu voisin de son sommet , -comme le supposait Buffon. Tout le terrain qui environne Naples, à plusieurs lieues à la ronde, est évidemment produit par différentes éruptions volcaniques, et la matière des laves se trouve jusque bien au-dessous du niveau de la mer. Le pavé des rues de Pompéia était formé de cette matière, dont on trouve de plus une couche très-épaisse sous les fondements de la ville ; ce qui prouve , de la manière la plus évidente,
DES VOL CANS
qu’il y a eu des éruptions du Vésuve antérieures à celle de 79. Depuis cette époque, les matières volcaniques entassées sur la ville par les éruptions l’ont couverte d’une couche de 1 0 à 4 2 pieds d’épaisseur. Quant à Herculanum, la matière des laves s’est accumulée sur elle en bien plus grande quantité; elle est maintenant couverte d’une couche de produits volcaniques de 70 à 4 00 et jusqu’à 4 42 pieds d’épaisseur.
Tous ces faits prouvent clairement combien il serait absurde de regarder comme de simples débris du Vésuve et de l’Etna une étendue de terrain dont le volume total est si disproportionné avec celui de ces montagnes ; mais, loin qu’on puisse s’arrêter à une pareille idée, il est prouvé que ce sont les éruptions elles-mêmes qui forment en partie les montagnes volcaniques. Le Vésuve était, du temps des Romains, beaucoup moins volumineux qu’il ne l’est aujourd’hui ; d’après les descriptions qu’en ont laissées Strabon , Dion et Vitruve , il paraît que, de leur temps, la montagne appelée maintenant Somma formait la totalité du Vésuve; que l’éruption qui eut lieu du temps de Pline renversa la portion du cône qui était vers la. mer, et donna à cette partie de la montagne les dimensions et l’aspect qu’on lui voit maintenant. Quant au Vésuve, tel qu’il existe aujourd’hui, il a été élevé par les éruptions subséquentes.
Une description du cratère du Vésuve, donnée par Bracini , qui y était descendu peu de temps avant l’éruption de 4 634 , prouve que depuis ce temps la montagne s’est prodigieusement compliquée V