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LETTRE V

DE L’ÉCORCE MINÉRALE DU CLORE

Tout concourt, comme vous avez pu le voir, Madame, à nous faire considérer la masse interne comme un énorme amas de matières métalliques fondues par la chaleur; cependant, quelque concluantes que me paraissent les considérations que j’ai eu l’honneur de vous présenter, nous serons toujours forcés de reconnaître que nous n’avons sur ce sujet que des conjectures, et jamais sans doute nous ne connaîtrons par l’observation directe ce que le raisonnement nous porte à admettre sur ce point. Il n’en -est pas ainsi relativement à la croûte minérale, cette partie qu’on doit considérer comme la coque qui enveloppe la terre. De celle-ci nous connaissons au moins, par une observation directe et assez facile, sa partie la plus superficielle, jusqu’à 15 ou 1800 toises. Si on ne pouvait aller au delà, ce serait bien peu de chose sans doute en comparaison de l’épaisseur totale du sphéroïde, ou même seulement de l’écorce minérale, qui s’étend incomparablement plus loin; mais les révolutions éprouvées sur le globe fournissent aux géologues des moyens beaucoup plus étendus d’exploration.

Il est bien facile en effet de se convaincre que les

montagnes les plus élevées ne sont point formées par une accumulation plus considérable des dernières couches, mais par un redressement de toutes les couches que leur élévation comporte, de sorte que la connaissance de la composition d’une montagne, élevée de 4,000 toises, je suppose, au-dessus du niveau de la mer, est équivalente à celle qu’on acquerrait en examinant, au moyen de fouilles artificielles, les différentes couches dont le terrain est formé jusqu’à la profondeur de 4,000 toises.

Un autre moyen d’exploration commode est fourni aux géologues par les escarpements que présentent les falaises des bords de la mer dans les pays à couches inclinées; car les masses que leur profondeur naturelle aurait longtemps dérobées à nos recherches y viennent nécessairement au jour, et elles ne sont cachées ni par la végétation ni par la désagrégation de leurs parties qui en empêcheraient ailleurs l’observation. C’est par ces moyens que les géologues peuvent se flatter d’avoir acquis une connaissance assez satisfaisante du sol, jusqu’à plusieurs milliers de mètres de profondeur. Les volcans, enfin, fournissent encore un dernier moyen, bien accessoire à la vérité, en ramenant de l’intérieur du sol quelques matières qui n’ont éprouvé aucune espèce d’altération.

On distingue dans l’écorce minérale deux parties : '1° le sol primordial, qu’on suppose avoir recouvert de toute ancienneté le sphéroïde ; 2° le sol de transport et de sédiment, qui, plus superficiel que le premier, l’enveloppe sur une grande partie de son étendue. On l’a

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nommé ainsi parce qu’il est principalement formé des matières transportées par les eaux ou déposées par elles. Nous voyons encore les parties les plus récentes de ce sol se former sous nos yeux au-dessus des plus anciennes, parla décomposition ou Féboulement des montagnes; par Faction des fleuves, qui déposent les matières terreuses qu’ils tiennent en suspension; par les éruptions volcaniques, etc.

La partie sédimentaire de Fécorce minérale ne porte point les caractères d’une masse formée d’un seul jet : elle est, au contraire, composée d’un nombre très-considérable de couches, qui sont évidemment le résultat d’opérations successives. Ces couches diffèrent entre elles sous le rapport de leur épaisseur, de leur composition, et des produits qu’elles renferment. Il me suffira, pour donner une idée de leur nombre, de dire que celles dont l’épaisseur passe dix mètres sont dites très-puissantes, et que leur ensemble compose pourtant toute la profondeur de Fécorce minérale , qui s’étend jusqu’à plusieurs lieues.

Le sol primordial se distingue du sol de transport ou de sédiment par sa situation toujours inférieure à celuici, et par sa texture cristalline. Il est, en général, composé de matières plus dures que celles du terrain de transport et de sédiment, et c’est à lui que conviendrait particulièrement le nom de roche , pris dans l’acception qu’on lui donne vulgairement; car, en général, on ne désigne par ce nom que les substances minérales d’une contexture dure et pesante. Il n’en est pas ainsi dans les ouvrages de géologie : on y distingue par le

nom générique de roche la matière d’une couche, quelle qu’en soit la nature, fût-elle d’argile ou de sable.

Le mode de formation du sol primitif a été longtemps l’objet de vives discussions parmi les géologues. Les uns le regardaient comme le résultat de la cristallisation des parties les plus superficielles du sphéroïde lorsqu’il commença à se refroidir; et on désignait ceux qui avaient cette opinion sous le nom de vulcanistes ou plutonistes. Les autres, au contraire, le regardaient comme un précipité formé dans des mers qui en tenaient en dissolution les principes constituants.

Relativement aux couches du sol de transport, il n’y a qu’une opinion, et tout le monde s’accorde à les regarder comme formées par les eaux.

On se tromperait beaucoup, si on considérait les différentes parties qui composent le globe comme dans un état permanent de repos et de tranquillité. Si les couches dont se compose la croûte minérale ne sont pas incessamment agitées comme les parties liquides et gazeuses qui sont à sa surface (la mer et l’air), elles sont pourtant presque continuellement modifiées, déplacées, usées, par les compositions et décompositions, par l’agitation qu’y causent- les sources situées à des profondeurs très-grandes, et surtout par les tremblements de terre. Il n’y a aucune partie de l’écorce minérale qui n’ait été ainsi plus ou moins fortement agitée à plusieurs reprises : ce sont tous ces mouvements qui ont causé les modifications dont nous avons parlé. Si on pénétrait plus avant dans l’intérieur du globe, et qu’on arrivât dans la masse interne, tout porte à croire qu’on la

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verrait agitée de mouvements plus fréquents et plus violents encore1. Ces mouvements doivent être favorisés par l’état de liquidité brûlante dans lequel elle se trouve, et par les éruptions qui ne peuvent manquer de déterminer à la longue, dans son intérieur, des vides assez sensibles. Je ne parle pas de l’action du magnétisme, qui, dans les idées les plus probables, doit l’agiter incessamment. Ainsi tout est réellement en mouvement, tout change sur ce globe, qui nous paraîtrait au premier coup d’œil dans un état de fixité si parfaite.

Je ne donnerai point ici les noms des roches dont se composent les couches du sol primordial, jusqu’aux profondeurs auxquelles il nous est possible de pénétrer : ils ne vous présenteraient que des sons plus ou moins barbares, sans laisser aucune idée dans votre esprit. Je dois pourtant faire exception en faveur de la roche la plus importante de ce sol, du granit , que vous connaissez certainement, puisqu’on en fait un usage si fréquent dans notre pays, où on le désigne vulgairement sous le nom de pierre de grain. Ici, à cause de sa grande dureté et de son inaltérabilité, on l’emploie pour les bornes placées devant les murs; mais on en fait peu d’usage dans les autres constructions, à cause du prix élevé auquel il revient, et de la difficulté qu'on éprouve à le tailler. Si, en Bretagne, nous voyons presque tous les

1 . On a trouvé, même dans la considération de ces mouvements, la matière d’une forte objection contre l’hypothèse de la liquéfaction totale de la masse interne. (Voyez une des notes placées à la fin du volume.)

monuments publics et particuliers construits avec cette pierre, c’est à cause du prix modéré auquel on peut se la procurer, et aussi parce que l’absence de pierre plus molle ne laisse pas la liberté du choix. Dans une grande partie de notre province, le terrain primordial se trouve presque à nu, ce qui doit naturellement nous porter à conclure que ces parties ont été moins que beaucoup d’autres soumises aux différentes irruptions de la mer qui, comme nous le verrons bientôt, ont formé ailleurs la plus grande partie du sol de transport et de sédiment.

Le granit est la plus ancienne des pierres qu’il nous soit donné de voir dans la place que lui assigna la nature; il s’enfonce sous toutes les autres couches, et se retrouve encore dans les lieux les plus élevés, où il forme les crêtes centrales de la plupart des grandes chaînes de montagnes. Là il existe pour l’ordinaire à nu, et ce n’est que plus bas qu’on voit des couches de formation postérieure, placées successivement au-dessus de lui, dans l’ordre où la mer les a déposées plus tard. On serait tenté de regarder le granit comme formant le noyau ou la charpente de l’écorce minérale tout entière.

Cependant il est reconnu aujourd’hui qu’il y a des granits qui se sont épanchés de l’intérieur du globe depuis que la surface en était habitée par des êtres organisés. C’est là le phénomène qui lie ce qui tient au refroidissement primitif de l’écorce du globe avec les effets actuels de la volcanicité.

Voilà déjà plusieurs fois qu’il m’arrive d’attribuer au séjour de la mer sur les lieux qui maintenant forment la surface des continents les différentes couches du sol

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de transport et de sédiment; vous êtes peut-être curieuse de connaître les raisons qui ont conduit à adopter cette opinion reçue aujourd’hui sans contestation par tous les hommes dont le sentiment peut compter pour quelque chose en pareille matière : je vais faire mon possible pour satisfaire votre curiosité.

Lorsqu’on perce un pays de plaine pour en étudier la composition, on rencontre, comme je vous l’ai dit, une suite de couches placées les unes au-dessus des autres, dans une situation à peu près parallèle. Ces couches, de matières variées, renferment, pour la plupart, des débris de corps marins, des arêtes de poissons, et surtout une innombrable quantité de coquilles- qui , quelquefois, composent à elles seules presque toute la masse du sol à une très-grande profondeur. Ces débris de corps marins sont presque toujours si parfaitement conservés, qu’il est impossible d’élever le moindre doute sur leur nature. On les retrouve dans les pierres les plus dures, comme dans le sable, ou dans les terres molles , et elles sont situées à des profondeurs où certainement les hommes n’ont jamais pu aller les déposer. Voltaire, entraîné par son système suivi d’attaques contre les traditions religieuses, craignant sans doute qu’on ne voulût chercher dans l’existence de ces débris une confirmation du déluge universel, fit tout son possible pour persuader que les coquilles, dont on parlait déjà beaucoup de son temps, avaient été perdues autrefois, à l’époque où les pèlerinages étaient en vogue, par ces hommes qui en rapportaient de leurs voyages à la Terre Sainte. Il serait ridicule aujourd’hui, comme vous allez le voir, de

s’arrêter à réfuter une pareille opinion. Voltaire montre également son ignorance sur ces matières, quand il parle de ces amas comme s’il avait été question de petits tas semblables à ceux des écailles d’huîtres qu’on jette devant les portes, car c’est par bancs de 100 à 200 lieues qu’on les trouve. En Touraine, il existe une masse de 130 millions de toises cubiques d’un terrain presque uniquement composée de coquilles entières ou brisées, sans mélange de matières étrangères. Les paysans des cantons voisins les extraient de la terre, et s’en servent pour fertiliser leurs champs. Ces coquilles sont toutes placées horizontalement, comme celles qui se trouvent maintenant dans la mer: aussi, pour tous ceux qui ont observé ce phénomène sur les lieux, il est resté 'évident qu’il prouve l’existence des eaux de la mer dans la Touraine, où elle a dû former un golfe à une époque de beaucoup antérieure aux temps historiques les plus reculés.

Cette opinion est si évidente d’elle-même, et si unanimement adoptée aujourd’hui, que si je ne prenais à tâche de vous faire mention de tout ce qu’on a pu imaginer de différent, je ne vous parlerais pas des efforts tentés dans le milieu du xvme siècle pour faire revivre l’hypothèse déjà réfutée au commencement du xvie par Fracastor, hypothèse bizarre qui attribue à une action désordonnée des forces créatrices de la nature la formation de ces productions marines dans le sein de la terre. La futile raison que l’on ajoutait à celles qui avaient été précédemment données, c’est que la pupart des coquilles trouvées ainsi à l’état fossile ont à l’extérieur une cou-

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leur semblable à celle des pierres où elles sont renfermées. Cette opinion se trouve mentionnée dans un ouvrage imprimé en 1749. L’auteur du livre ne laisse, d’ailleurs, rien à désirer sur la manière dont il la réfute, d’après un écrivain antérieur à lui, et que nous avons déjà eu occasion de nommer, le Sicilien Scilla. Comme je ne serais pas sûr de m’expliquer aussi bien qu’il le fait lui-même, je prends le parti commode de vous transcrire quelques pages de son livre :

« Comme ces coquilles sont composées de pellicules appliquées les unes sur les autres, il est naturel qu’après la mort du poisson surtout elles s’imbibent de la vase, du limon, ou du sable, où elles sont ensevelies, et qu’elles en prennent la couleur. Mais elles sont d’ailleurs distinguées à leur extérieur de la substance des pierres où elles se trouvent par une matière vitriolique et par un poliment qui les en sépare aisément. Si vous les laissez même tremper longtemps dans l’eau, elles se dépouilleront de leur pétrification, et en partie de la couleur qu’elles avaient contractée; ce qui justifie parfaitement que ces coquillages, ces arêtes, ces dents de poissons, sont de véritables corps marins.

« Scilla rapporte divers groupes de pétrifications trèsremarquables. On voit dans les unes plusieurs de ces coquillages mêlés les uns avec les autres, et des dents de poissons entrelacées. Celles de la mâchoire supérieure sont distinguées de celles de l’inférieure, et celles de la mâchoire droite ont une forme différente de celles de la gauche.

« Woodward, auteur anglais, a composé depuis un

traité pour prouver que la plupart de celles qu’on trouve dans la petite île de Malte sont des dents d’un poisson appelé chien marin. Un groupe singulier, gravé dans la dissertation de Scilla, est celui où l’on voit une mâchoire pétrifiée à laquelle trois de ces dents tiennent encore. De là l’auteur conclut que celles qu’on voit détachées de leur mâchoire, et insérées dans ces pierres, n’ont point une origine différente de celles-là : aussi y en a-t-il encore, dans ces groupes, avec leurs racines comme sans racines. On y voit aussi de ces dents avec leur émail, d’autres auxquelles il n’en manque qu’une partie.

« Si ces productions venaient de la pierre même, dit Scilla, la substance et la couleur de ces dents seraient égales: mais l’émail en est plus dur que l’intérieur, et la couleur en est diverse. Si elles se formaient dans la pierre, ce serait ou par accroissement ou tout à la fois ; mais, en commençant du petit pour aller au grand, la dent rencontrerait dans la dureté de la pierre un obstacle à son accroissement. Au contraire, en admettant qu’elle s’y produit dès le commencement dans toute sa grandeur, on va contre les règles de la nature, qui ne fait ses ouvrages que successivement.

« On voit aussi dans ces groupes plusieurs de ces dents usées : or, pourquoi le seraient-elles, si elles n’avaient point servi ? Ces groupes contiennent encore divers coquillages écrasés; ce qui ne serait pas, s’ils s’étaient formés dans la pierre. D’autres sont brisés en plusieurs pièces, qui se distinguent par le rapport d’une pierre à l’autre. On y voit des hérissons de mer, à côté desquels sont leurs défenses pétrifiées comme eux; et ces pierres

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réunies formeraient le hérisson parfait, comme les morceaux d’une porcelaine cassée, réunis ensemble, feraient la tasse ou l’assiette brisée.

« Les pièces de ces coquilles portent d’ailleurs les marques sensibles de leur rupture ; on voit qu’elles ont été brisées: au contraire, si ces débris étaient l’ouvrage de la nature, les bords en seraient unis comme le reste du coquillage ; ils seraient arrondis comme le sont ceux d’un vase que la main de l’ouvrier a dressé. Telles sont les extrémités d’un corps tronqué formé dans la matière naturelle. Que la nature produise un animal sans bras ou sans pied, l’extrémité à laquelle manque ce pied ou ce bras ne sera certainement point dans le même état que si le fer en eût tranché ces parties, ou si elles en avaient été séparées par quelque accident ; elle sera revêtue de peau, et unie comme le reste du corps.

« On trouve encore dans ces groupes des représentations de matrices de coquillages, les uns naissants, d’autres plus avancés. On y voit des coraux et des peaux de serpents en grand nombre. Un des plus singuliers est celui qui représente une écrevisse *de mer tenant entre ses serres un coquillage déjà à moitié écrasé. Serait-ce, dit l’auteur, l’effet du pur hasard qui aurait imité si parfaitement ce qui se passe chaque jour dans la mer entre l’espèce des écrevisses et celle des coquillages qui sont la proie de celle-là ? Enfin, il y a dans ces groupes une coquille où se trouve l’animal même pétrifié : preuve sans réplique qu’il ya*véc|i. »

Ce même Scilla, qui prouvait d’une manière si concluante l’origine marine des coquilles qu’on trouve

dans l’intérieur de la terre et jusqu’au sommet des plus hautes montagnes, cherche à expliquer leur production au moyen d’une hypothèse qu’il suffit d’énoncer pour en faire sentir le ridicule.

Il suppose qu'il existe des conduits au moyen desquels la mer communique avec tous les points de la terre; que les germes des poissons et autres animaux marins s’égarant le long de ces conduits viennent se placer dans l’intérieur des terres, où ils se développent. Il serait, je le répète, aujourd’hui ridicule de chercher sérieusement à prouver, d’abord, que ces canaux prétendus n’existent pas ; ensuite, que, quand ils existeraient, il serait impossible que les germes des poissons, après avoir voyagé jusqu’à leur extrémité, pussent filtrer à travers les montagnes, s’élever à leur sommet, et y devenir féconds.

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