LETTRE VI
J’espère, Madame, que vous resterez suffisamment convaincue, par ma dernière lettre, de l’existence des corps marins dans l’intérieur des continents, aussi bien vers le sommet des plus hautes montagnes que dans les vallées les plus profondes, et que vous aurez de plus reconnu que ces débris ont appartenu à des animaux
vivant dans la mer, et qui n’ont pu être déposés où ils sont que par elle. Par conséquent, la présence de l’Océan à une époque quelconque, et pendant un temps plus ou moins long, sur la partie de la terre que nous habitons, doit être pour vous une chose prouvée.
Mais ce séjour a-t-il été l’effet d’une crue subite des eaux, par suite de laquelle la mer, entraînant avec violence tous les produits qu’elle renfermait dans son sein, les aurait transportés pêle-mêle dans les lieux envahis par elle? Pour peu qu’on y réfléchisse, on verra bientôt qu’il n’en a pas été ainsi.
11 serait en effet impossible de concevoir, 1° comment la mer eût pu entraîner ces énormes amas de coquilles, capables, comme je l’ai déjà dit, de couvrir quelquefois plusieurs centaines de lieues; %° en admettant qu’elle les eût transportés, comment elle aurait pu les faire pénétrer à l’intérieur du sol , dans tous les lieux où nous les trouvons aujourd’hui: car il faudrait supposer qu’elle eût délayé la surface de nos continents à des profondeurs immenses; et de plus, comme on trouve fréquemment des débris de corps marins dans l’intérieur des pierres les plus dures, on se trouverait forcé d’admettre, contre toute vraisemblance et toute possibilité, qu’elle les eût aussi liquéfiées pour déposer ces débris dans leur pâte ramollie.
t Quand on passerait sur ces difficultés insurmontables, on en rencontrerait d’autres non moins grandes. Si les coquilles avaient été tumultueusement emportées par les eaux , elles devraient avoir été toutes brisées par le frottement qu’elles auraient éprouvé, soit entre elles, soit
contre les rochers et la surface des continents : on devrait donc les rencontrer toutes par morceaux et entassées pêle-mêle dans le plus grand désordre. Mais, au contraire , la plupart se sont conservées dans un état d’intégrité si parfaite, qu’on les retrouve encore avec leurs angles les plus aigus, leurs arêtes les plus saillantes, et que sur plusieurs on distingue même fort bien la substance nacrée qui brille à l’intérieur.
Ajoutons qu’on trouve aussi des débris de plantes à l’état fossile, et qu’elles donnent lieu à faire une remarque semblable. En effet, le célèbre Jussieu, dans une dissertation sur ce sujet, imprimée au commencement du xvme siècle1, fait observer que, parmi ces plantes (toutes d’ailleurs ou inconnues aujourd’hui, ou au moins étrangères au pays dans lequel on les rencontre), il y en a bien plusieurs brisées, mais qu’on n’en trouve aucune repliée sur elle-même ; on les rencontre toutes couchées à plat dans toute leur étendue, comme si on les avait collées avec la main, ce qui suppose qu’elles ont été déposées tranquillement dans une substance molle, qui depuis s’est durcie en les conservant dans son intérieur.
Une preuve non moins forte de la formation de nos terrains par un séjour tranquille de la mer se tire de l’uniformité de composition des couches horizontales dans une grande étendue de terrain, et même dans des montagnes séparées actuellement par des vallées ou des bras de mer; car, dans ces montagnes, on ne manque pas
1. Sur les herbes, coquilles de mer et autres corps qui se trouvent dans certaines pierres de Saint-Caumont en Lyonnais.
de trouver aux mêmes hauteurs des couches qui se succèdent d’une manière si semblable, qu’il est impossible de ne pas reconnaître qu’elles ont été formées en même temps dans les mêmes eaux, avant les grandes révolutions qui les ont séparées.
Concluons de tout ceci que les débris de corps marins que la mer a laissés dans nos continents sont le résultat d’un séjour tranquille quelle y a fait, et qu’on doit chercher ailleurs les preuves du déluge qu’attestent les traditions religieuses de presque tous les pays.
Le séjour de la mer a été très-long, puisqu’il a permis à des dépôts si considérables de se former ; bien plus, il a été assez prolongé pour que les produits organiques qu’ils renferment se soient modifiés de la manière la plus sensible, par suite du changement de température ou de composition des eaux. Les coquilles fossiles les plus anciennes ne ressemblent point à celles que la mer renferme aujourd’hui dans son sein; mais peu à peu on les voit changer de nature, et les dernières, si elles n’appartiennent pas aux espèces qui vivent encore de nos jours, peuvent, au moins, être rapportées aux mêmes genres. Cette différence paraît, je le répète, exiger qu’on accorde à ces premiers débris une antiquité qui les place bien loin au delà de la première époque de l’existence de la race humaine.
Au commencement du siècle dernier on n’avait encore, pour expliquer la composition intérieure du globe et la formation des couches qui composent son enveloppe la plus superficielle, que les données que je viens de vous présenter : aussi ceux des auteurs dont l’imagination
avait essayé de faire des théories sur ce sujet n’avaient donné que des aperçus assez vagues. Les meilleurs esprits voyaient bien que la mer avait séjourné jadis sur nos terres, mais, faute de documents suffisants, on n’avait pas été au delà de la supposition d’une diminution graduelle des eaux de la mer , qu’on supposait avoir autrefois couvert toute la surface du globe jusqu’au sommet des plus hautes montagnes , et s’être peu à peu retirée, laissant à découvert des terrains qui servaient bientôt à la propagation des animaux et des végétaux. Des recherches qui ne datent guère que du commencement de ce siècle ont donné des idées beaucoup plus précises sur ce sujet.
C’est à une étude plus approfondie des corps fossiles que nous devons les lumières récentes acquises sur la théorie de la terre. Eux seuls, comme nous l’avons dit, nous donnent la certitude que le globe n’a pas toujours eu la même enveloppe; eux seuls nous apprennent que les couches se sont déposées lentement dans un liquide, et que ce liquide a changé de conditions. C’est par eux aussi , comme nous allons le voir tout à l’heure, qu’on a pu reconnaître d’une manière incontestable la nature des diverses couches, et constater que, si la plupart sont de formation marine, il y en a aussi de formation d’eau douce ; par eux seuls , enfin , nous allons être en état de prouver que leur mise à nu a eu lieu plus d’une fois, qu’elle a été occasionnée par le transport liquide des masses , et que les révolutions ont été subites 1.
1. Un naturaliste habile (M. Constant Prévost) a cependant, dans un
Un illustre naturaliste qui a été trop tôt enlevé à la France , mais dont la vie fera néanmoins une des plus brillantes époques dans l’histoire de la science, M. Cuvier, homme doué du plus grand génie d’observation et de la connaissance la plus approfondie des lois de la nature, est parvenu à recomposer, au moyen des débris, presque toujours très- imparfaits, qu’on trouve en fouillant la terre, le squelette de la plupart des animaux auxquels ils ont appartenu; par ce moyen, il a enrichi la science de la connaissance d’un grand nombre de quadrupèdes terrestres entièrement inconnus avant lui.
L’étude de ces derniers animaux est encore plus importante que celle des animaux marins; car, la classe à laquelle ils appartiennent étant plus complètement connue1, on peut être plus sûr qu’ils appartenaient à des espèces ou à des genres inconnus aujourd’hui. Us indiquent de plus que les couches dans lesquelles ils se trouvent ont été desséchées, puis inondées de nouveau, quelquefois même subitement, comme nous le verrons bientôt; et d’ailleurs il est évident qu’une irruption marine a dû faire périr tous les quadrupèdes qui vivaient à la surface du sol , tandis qu’on conçoit que les animaux
travail récent, énoncé une opinion différente. On peut voir, dans une des notes placées à la fin du volume, une idée très-succincte de son système.
1. Des travaux d’une date postérieure à celle à laquelle ce livre a été écrit ont conduit, relativement à la classe des poissons, à des conclusions analogues. On trouvera dans une des notes placées à la fin du volume l’indication des principaux résultats déduits des importantes recherches de M. Agassiz,
marins pourraient y résister , du moins en grande partie1, de sorte qu’on peut espérer d’avoir dans une série de couches successives la totalité des animaux quadrupèdes qui ont subi chacune des irruptions de la mer.
On comprend facilement combien il devait être difficile de déterminer les genres et les espèces d’animaux qui ne ressemblent parfaitement à aucun de ceux qui vivent maintenant sur la terre, et dont on ne possède que des débris imparfaits. C’est pourtant ce qu’a fait M. Cuvier, à l’aide d’une observation profonde et d’inductions si ingénieuses, que, si vous ne m’aviez pas interdit les renvois, je vous renverrais au grand ouvrage qu’il a publié sur les animaux fossiles, pour que vous fussiez à même de les apprécier. Vous y verriez qu’il est parvenu à déterminer et à classer les restes d’un grand nombre d’animaux quadrupèdes, tant vivipares qu’ovipares, dont plus de la moitié appartiennent à des espèces tout à fait inconnues jusqu’à lui. De ces espèces, les unes se rapportent à des genres ou sous-genres connus, les autres nécessitent l’établissement de genres nouveaux et même de familles nouvelles.
Et qu’on ne croie pas que l’imagination de l’observateur ait pu l’égarer dans ses recherches; l’assiduité avec laquelle elles ont été faites, aidée sans doute par d’heureux hasards (car le hasard joue aussi bien souvent un grand rôle dans l’histoire de nos découvertes), nous a
1. M. Cuvier avait été conduit par des recherches ultérieures* à penser que les animaux marins n’ont pas plus survécu aux cataclysmes de la nature que les autres, et qu’ après chaque catastrophe la race entière des animaux a été renouvelée dans les pays qui en ont été les victimes.
procuré les squelettes presque entiers de plusieurs de ces animaux, et tous ont jusqu’ici complètement confirme les conjectures avancées par M. Cuvier sur des ôs ou même des portions d’os séparés.
Le résultat des recherches les plus positives faites sur les animaux fossiles a été de montrer, d’une manière incontestable, des couches d’eau douce avec les débris des animaux qui vivaient sans doute sur les bords des lacs qui les ont formées, entourées en dessous et en dessus de couches marines dont le dépôt avait précédé et suivi la vie et la destruction de leurs espèces. Chacune de ces couches prouve donc que la mer avait laissé son ancien lit assez longtemps à sec pour permettre le développement de différentes races d’animaux qu’une nouvelle révolution venait subitement détruire après un laps de temps plus ou moins considérable. Je dis que la mer venait détruire subitement ces animaux qui vivaient en paix sur un sol desséché peut-être depuis des milliers de siècles: des découvertes merveilleuses ont prouvé ce résultat de la manière la plus positive. Il n’y a rien de plus admirable dans ce genre que l’histoire de l’éléphant trouvé dans le nord de la Laponie, vers l’embouchure de la Lena, au milieu d’une montagne de glace, et observé par Adams.
Yoici l’histoire telle que M. Cuvier l’a extraite des Mémoires de V Académie de Pétersbourg (tome VIII, an 1815) :
« En 1799, un pêcheur tongouse remarqua, sur les bords de la mer Glaciale, près de l’embouchure de la Lena, au milieu des glaçons, un bloc informe qu’il ne
put reconnaître. L’année d’après il s’aperçut que cette masse était un peu plus dégagée, mais il ne devinait pas encore ce que cela pouvait être. Vers la fin de l’été suivant, le flanc lout entier de l’animal et une des défenses étaient distinctement sortis des glaçons. Ce ne fut que la cinquième année que, les glaces ayant fondu plus vite que de coutume, celle masse énorme vint échouer à la côte sur un banc de sable. Au mois de mars \ 804, le pêcheur enleva les défenses, dont il se défit pour une valeur de cinquante roubles. On exécuta à cette occasion un dessin grossier de l’animal, dont j’ai fait une copie que je dois à l’amitié de M. Blumenbach. Ce ne fut que deux ans après, et la septième année de la découverte, que M. Adams, adjoint de l’académie de Pétersbourg, et aujourd’hui professeur à Moscou, qui voyageait avec le comte Golowskin, envoyé par la Russie en ambassade à la Chine, ayant été informé à Jakutsk de cette découverte, se rendit sur les lieux. Il y trouva l'animal déjà fort mutilé. Les Jakoutes du voisinage en avaient dépecé les chairs pour nourrir leurs chiens, des bêtes féroces en avaient aussi mangé1; cependant le squelette se trouvait encore entier, à l’exception d’un pied de devant. L’épine du dos, une omoplate, le bassin et les restes des trois extrémités étaient encore réunis par les ligaments et par une portion de la peau. L’omoplate manquante se retrouva à quelque distance. La tête était couverte d’une
1. Il y a très-longtemps qu’en Russie on connaît des faits du même genre, et que l’on a remarqué quelques-unes des différences qui existent entre l’espèce fossile et les espèces vivantes. Voyez, à ce sujet, à la fin du volume, un passage curieux d’un voyage fait en Sibérie vers la fin du xvne siècle.
peau sèche, une des oreilles, bien conservée, était garnie d’une touffe de crin. On distinguait encore la prunelle de l’œil; le cerveau se trouvait dans le crâne, mais desséché; la lèvre inférieure avait été rongée, et la lèvre supérieure détruite laissait voir les mâchelières. Le cou était garni d’une longue crinière; la peau était couverte de crins noirs et d’un poil ou laine rougeâtre1. Ce qui en restait était si lourd, que dix personnes eurent beaucoup de peine à le transporter. On retira, selon M. Adams, plus de trente livres pesant de poils- et de crins que les ours blancs avaient enfoncés dans le sol humide en dévorant les chairs. L’animal était mâle; ses défenses étaient longues de plus de neuf pieds en suivant les courbures, et sa tête, «sans les défenses, pesait plus de quatre cents livres. M. Adams mit le plus grand soin à recueillir ce qui restait de cet échantillon unique d’une ancienne création. Il racheta ensuite les défenses à Jakutsk. L’empereur de Russie, qui a acquis de lui ce précieux monument moyennant la somme de 8,000 roubles, La fait déposer à l’académie de Pétersbourg. »
Ce qui semble surtout digne de remarque dans cette merveilleuse histoire, c’est la double fourrure dont la peau de cet animal antédiluvien était couverte, et qui paraît si heureusement adaptée au climat du pays dans lequel on l’a retrouvé. Si on fait attention à la différence qui existe, sous ce rapport , entre les éléphants qui ont vécu jadis dans les régions polaires et ceux d’aujourdhui, qui leur ressemblent d’ailleurs si fort, et aux-
1. On peut voir au Muséum d’histoire naturelle un bocal contenant du poil et de la peau de cet éléphant.
quels la nature s est pourtant bien gardée de donner des poils qui n’auraient pu que les incommoder dans les régions brûlantes qu’ils habitent, on aura une nouvelle preuve de l’attention vigilante avec laquelle elle sait mettre l’organisation des êtres vivants en rapport avec les circonstances locales dont elle les entoure.
Il faut pourtant remarquer que nous ne pouvons savoir d’une manière positive quelle était la température du nord de la Laponie à l’époque où ces éléphants y auraient vécu. En tout cas, ce qu’on sait, c’est que ces animaux n’ont pu vivre que dans un pays dont la température permît l’existence d’une végétation capable de fournir à leur subsistance.
Je reviendrai sur ce sujet, et pour le moment je me contenterai de vous faire observer que la conservation de l’éléphant de M. Adams prouve que l’animal a été saisi par les glaces en moins de temps qu’il n’en aurait fallu pour faire tomber ses chairs en putréfaction.
Cet exemple si frappant des révolutions subites du globe n’est pas le seul qu’on puisse apporter en preuve de leur existence : et le cabinet de Saint-Pétersbourg, outre l’éléphant dont nous venons de parler, renferme le squelette d’un rhinocéros fossile trouvé en 1771 sur les bords du Vilhoui, à quelques pieds de profondeur, et si parfaitement conservé, qu’il était également recouvert de ses chairs et de sa peau.
Peut-être, en lisant le récit de ces merveilleuses découvertes, pourrait-on être tenté de croire que les observateurs ont été induits en erreur, et qu’ils ont pu
DE L’ÉCORCE MINÉRALE DU GLOBE
prendre pour antédiluviens des restes d’animaux dont la mort ne remontait qu’à quelques siècles. On a pu commettre et on a commis en effet autrefois de pareilles erreurs; mais la chose n’est plus possible aujourd’hui, car les espèces trouvées à l’état fossile diffèrent presque toutes de celles qui existent maintenant par des caractères particuliers; et l’étude de ces caractères, grâce aux travaux des naturalistes de nos jours, est si avancée, qu’il n’est personne, pour peu qu’il ne soit pas trop étranger à Thistoire naturelle, qui ne puisse les reconnaître facilement.
Si vous m’en témoignez le désir, dans une de mes prochaines lettres je vous parlerai des animaux fossiles les plus remarquables, et des caractères qui les distinguent de ceux des mêmes espèces qui sont encore vivants parmi nous.
LETTRE Vil.